Je me souviendrai longtemps de la visite de ce monsieur dans mon cabinet.
- — Bonjour. C’est bien vous l’écrivain ?
- — Public. Je suis écrivain public.
- — Oui. Seulement public ?
- — Comment cela ?
- — Vous ne faites pas de la correspondance privée ?
- — Si, tout type de texte à caractère privé, administratif ou professionnel.
- — Donc, ce n’est plus public ?
- — Écrivain public, cela signifie que je suis au service du public.
- — Mais vous pouvez faire des lettres privées.
- — Exactement.
- — Et des poésies ?
- — Dans la mesure de mes capacités et de l’inspiration du moment, pourquoi pas.
- — Voilà, je voudrais écrire une poésie à une jeune fille, disons à une jeune femme.
- — Je n’ai jamais fait ce genre de littérature, mais j’accepte le défi.
- — Une poésie érotique…
- — Tiens donc !
- — En fait, c’est pour ma petite amie.
- — Donc, moins de pression, il n’y a plus d’enjeu. Elle vous aime ?
- — Oui, très fort.
- — C’est pour la Saint-Valentin ?
- — Non, pas spécialement.
- — Alors, c’est à quelle occasion ? J’ai besoin d’en savoir plus.
- — C’est un peu délicat.
- — Si vous ne m’en dites pas plus, il vous suffit de prendre un poème de Musset ou de Vigny et de le recopier avec le bonjour d’Alfred. Si la personne est inculte, elle croira que c’est de vous. Si elle est cultivée, elle appréciera vos connaissances en la matière.
- — Je vais vous expliquer. Florence est une fille qui fait très bien l’amour, qui aime toutes les positions, mais il y a un hic.
- — Un hic ?
- — Elle ne veut pas de sodomie. Elle pense que si elle accepte, je vais devenir homo au bout d’un moment.
- — Vous voulez lui écrire un poème pour lui expliquer qu’elle devrait se faire sodomiser ?
- — Exactement.
- — Effectivement, c’est un peu délicat.
- — On ne peut pas faire cela en poésie ?
- — Si, on peut tout faire en poésie. Mais franchement…
- — Je peux payer plus cher.
- — Plus cher que quoi ?
- — Que le prix.
- — Je ne peux vous garantir… Ce que je veux dire, c’est que vous ne pouvez exiger une obligation de résultat dans un cas comme celui-là.
- — On peut toujours essayer ?
- — On peut toujours. Vous n’avez pas tenté la chose avec quelqu’un d’autre ?
- — Avec un garçon ?
- — Mais non ! Avec une autre femme ?
- — Non, c’est celle-là qui me plaît.
- — Évidemment. Mais pourquoi spécialement une poésie ?
- — Je me suis dit que ça ferait moins vulgaire qu’une lettre, un coup de téléphone ou un e-mail.
- — Oui, la poésie est un genre noble, mais vous savez que Verlaine et Rimbaud ont écrit ensemble le sonnet du Trou du Cul qui commence ainsi :
Obscur et froncé comme un œillet violet
Il respire, humblement tapi parmi la mousse
Humide encor d’amour qui suit la fuite douce
Des Fesses blanches jusqu’au cœur de son ourlet.
- — Je ne sais pas si ça va lui convenir… Enfin, il faudrait lui expliquer la chose plus… Surtout qu’elle a une amie qui l’a fait et qui a eu très mal.
- — Encore une fois je ne veux rien vous promettre, mais je vais essayer.
- — Je vous remercie.
- — Il me faudrait au moins une photo… pour visualiser un peu…
- — Ah oui, j’en ai une justement. Tenez.
- — Très agréable personne. Mais j’ai besoin d’une photo où elle est nue.
- — Nue ?
- — C’est une poésie érotique, non ?
- — Mais oui, où ai-je la tête ? Je vous en ferai parvenir une. Cet été dans les dunes… Elle a bien voulu… En couleurs…
- — Parfait. Laissez-moi une quinzaine de jours et j’espère que je pourrai vous donner satisfaction. Mais j’ai besoin d’une petite avance. Je crois que je vais consommer du papier pour un tel sujet.
- — Bien entendu. 200 euros, c’est suffisant ?
- — C’est suffisant pour entamer le travail
—ooOoo—
Deux semaines plus tard.
- — Bonjour Monsieur l’Écrivain Public.
- — Bonjour.
- — Avez-vous réussi avec la poésie que je vous ai commandée ?
- — En tout cas, je l’ai écrite. Maintenant est-ce une réussite, je vous laisse juge.
- — Oh moi, j’y connais rien en poésie.
- — Je ne sais pas si un jour un poème a changé la face du monde.
- — Il suffit qu’il change ce qu’il y a dans la tête de Florence.
- — La photo que vous m’avez fait parvenir m’a inspiré. Mais qui l’a prise ? Vous êtes sur le cliché.
- — Oui, en fait, elle voulait que je sois avec elle… Alors on a demandé à un touriste qui passait de bien vouloir appuyer sur le bouton… Un type discret… On fait cela souvent devant les monuments de Paris… On demande à des Japonais.
- — Mais elle était nue. Ça ne l’a pas dérangée, devant un inconnu ?
- — Ce n’était pas sur une plage naturiste, mais sur une plage quand même. Et puis, le gars n’était pas du coin… Un Allemand, je pense… Très discret, je vous dis.
- — Bon, je vous donne lecture du poème.
Si tu savais mon amour comme je respire ta beauté
Comme j’apprécie ton humour et ta joie de vivre
Comme je vibre à chaque seconde de chapeauter
Mon sexe pour te le fourrer, toujours plus libre.
Si tu savais mon amour comme j’aime te prendre
Dans les endroits les plus insolites, les plus excitants
Partout où tu jouis on pourrait nous surprendre
Moi me masturbant et toi à la hâte te dévêtant.
Si tu savais mon amour comme il serait dommage
D’asperger et d’inonder de foutre le monde entier
S’il restait un seul recoin indemne de l’hommage
Quand on est combattant on ne fait pas de quartier.
Aussi mon amour donne-moi ta grotte à visiter
Et tout aussitôt tu verras comment on transforme
La boue en or ainsi que Baudelaire nous y incitait
Ah oui ! connaître l’extase dans toutes tes formes !
- — Je vous remercie, c’est très beau, très émouvant… J’espère que ça va marcher. Moi, en tout cas, si on me faisait un poème comme ça, je marcherais… Enfin, je veux dire… Vous me comprenez… Je vous tiendrai au courant.
—ooOoo—
Trois semaines plus tard, je recevais ce courrier :
Monsieur,
François-Xavier m’a tout avoué. Il a déjà bien du mal à écrire une carte postale en vacances. Ce n’est donc pas lui, mais vous qui avez écrit ce poème pour me convaincre de céder à un fantasme auquel je me refusais. Je ne regrette rien. Ce qui est fait est fait. Et puis, ce n’est pas tous les jours qu’on reçoit une poésie érotique aussi bien troussée si j’ose dire. Un poème en rut majeur. J’ai eu mal, mais peu importe. Le plaisir viendra plus tard. Pour tout vous dire, ces quelques vers m’ont donné un véritable orgasme, qui m’a permis de supporter au mieux une intrusion, certes pratiquée tout en douceur, mais tout de même douloureuse.
Je voudrais vous demander quelque chose. Pourriez-vous écrire sur moi ? Pour qu’il n’y ait pas de méprise, je précise sur ma peau nue. J’aimerais que vous parcouriez mon corps d’une jolie phrase. Un tatoueur – tant qu’à souffrir autant que ce soit pour l’art – viendra par la suite graver définitivement ce que vous y aurez écrit. Je ne veux pas vous payer, car ce serait de la dernière vulgarité. Mais il vous sera permis de me voir nue chaque fois que vous en exprimerez le désir. En somme, vous aurez un droit de visite… Venez mercredi, à 19 heures.
Merci d’avance.
Florence
—ooOoo—
J’étais ponctuel au rendez-vous. À ma surprise, c’est François-Xavier en peignoir qui m’ouvrit. Il me conduisit à la chambre. Le lit répandait des effluves indécents. Elle était nue sur le ventre, encore haletante d’une sodomie consommée cinq minutes auparavant. Elle avait certainement crié, hurlé tant elle paraissait éreintée. J’essuyai les fesses humides de lubrifiant, de sueur et d’excrétions ; on n’entendait que le souffle rauque de sa respiration. Je pris mon stylographe.
Son anus, petit cercle délicat, me donnait la lettre « ô » pour écrire à l’encre de Chine : La porte du paradis fait un bruit d’enfer.