| n° 15371 | Fiche technique | 13537 caractères | 13537Temps de lecture estimé : 8 mn | 02/01/13 |
| Résumé: Pour consolider son royaume en danger, un roi, avec l'aide de son magicien, le fait visiter par des répliques de sa reine nue. | ||||
| Critères: asie exhib exercice conte sorcelleri -fantastiq -exhib -lieuxpubl | ||||
| Auteur : Sixtin Mishima | ||||
La Reine Dilia habitait le château-fort de Miyatokosei qui coiffait une colline. La bosse ronde et verte, parsemée de quelques bosquets, dominait la province du même nom. Du donjon, particulièrement haut, la Reine pouvait voir tout le royaume de son époux. Dans la journée, la Reine et le Roi habitaient la demeure, de l’autre côté de la cour. Le donjon se logeait dans le rempart, percé du pont levis, et trempait dans la douve.
Un jour, le roi dut se rendre à l’évidence : il fallait faire venir le magicien Ottokosei et lui demander de préparer une potion. Ceci pour consolider l’unité du royaume et repousser la menace des Sokomas. Leur habitude était de tout prendre, par le jeu de la séduction comme de l’intimidation, et d’en tirer profit sans prendre garde à aucune conséquence malheureuse.
Le magicien Ottokosei, était un vieil homme dont on ignorait l’âge. Faible, petit et voûté, il portait une longue barbe et une robe de velours vert brodé de textes anciens en fils d’or. Il s’entretint avec le Roi de la mission, des moyens et des ingrédients nécessaires.
Le Roi était un homme rond, portant une barbe noire clairsemée, d’un naturel jovial contrarié par les Sokomas. Ce jour-là, il portait une robe de velours rouge et beau nombre de bijoux.
L’homme de confiance du Roi, tout en noir, un grand maigre, osseux et alerte, rejoignit les deux autres dans la salle des supplices, dans la chemise du donjon. Il affirmait pouvoir trouver tout ce qui était requis à la préparation de la potion. Il fut chargé d’aller également avertir la Reine Dilia, parce que le magicien préconisait un acteur de sang noble. Il devait lui demander de se présenter d’une manière particulière, pure.
L’homme en noir grimpa les marches, faites de grosses pierres usées et disjointes, menant trois étages plus haut. Il frappa à la porte et, sans entrer, dit à la Reine les mots qu’elle s’attendait à entendre un jour. Il ajouta de venir telle qu’elle était, quand elle eut dit qu’il lui fallait un certain temps pour s’habiller.
En secret, la Reine de Miyatokosei vint nue depuis sa chambre jusqu’à la salle des supplices, occupée et utilisée provisoirement par le magicien. Dilia était d’une taille moyenne, les cheveux noirs longs jusqu’aux hanches, une petite tête fière percée de grands yeux sombres et brillants, le nez discret et pointu, la bouche interdite. Les épaules étaient étroites, les flancs minces et les reins courbes.
Elle avait descendu les marches grossières sur trois étages, jusqu’au repère d’Ottokosei. Être nue, ne troublait guère sa discrétion habituelle, ni celle du vieil homme faible richement décoré d’écritures. Elle but la potion recueillie d’un pot qui chauffait sur une flamme. La Reine Miyatokosei crut, et crut devoir faire un pas de côté mais, en réalité, une réplique parfaite sortit d’elle-même pour se tenir tranquillement à sa droite. L’homme de confiance du Roi avait son visage, déjà anguleux, pétrifié de terreur.
Dilia but encore – une goutte suffisait à chaque fois – et une réplique des deux jeunes-femmes nues apparut plus à droite encore, près de la porte d’entrée de la salle des supplices. Des quatre Reines, comme avec un papier transparent, quatre autres jaillirent dans l’escalier et, après une autre gorgée de la potion, huit autres.
Le Roi, les mains ornées sur sa panse rouge, demeurait pensif. Les répliques de Dilia Miyatokosei doublèrent à chaque goutte de la préparation d’Ottokosei. De seize jeunes-femmes vinrent trente-deux, puis soixante-quatre, toujours nues, les longs cheveux noirs souples et brillants.
Elles occupèrent une partie de la cour, hors du donjon, puis le pont-levis et la passerelle par-dessus la douve, et au-delà de la palissade. Au dehors du château, un ruban rose s’allongeait de plus en plus vite, et la première ligne des Reines, au nombre de huit, s’avançait sans cesse autour de la colline, plus loin de la tour, dans la province et dans les villages.
Au bout de quelques instants, quelques têtes des jeunes-femmes nues s’agitèrent légèrement, leurs lèvres remuant quelques fois, très discrètement. Les milliers de Reines Dilia avaient décidé, à un moment précis, d’exécuter leur tâche. D’un seul coup, l’immense armée s’avança et, périodiquement, le front se brisait. Chaque jeune-femme pénétrait la moindre ferme ou poterne. À l’intérieur, hommes et femmes, ayant renvoyé les enfants dans des pièces fermées, observait une réplique de la Reine Dilia.
Personne ne la connaissait mais aucun ne doutait qu’il s’agissait d’elle. De même, aucun des sujets du Roi Miyatokosei n’avait vu une femme nue l’être avec autant de grâce et d’indifférence. Il ne pouvait avoir plus belle devant eux sinon la Reine Dilia Miyatokosei.
Celle-ci, passive, se laissait regarder et bientôt tous les paysans et leurs femmes touchaient leur réplique de la jeune-femme nue aux longs cheveux brillants et aux yeux noirs limpides. Des mains prirent ses bras, ses flancs, ses joues et ses cuisses, devant et derrière. Chaque sujet du royaume explorait chaque pore de la peau de la Reine qui se laissait faire. Les doigts rugueux, possédés, palpaient et étiraient la chair en tous sens. Des femmes caressaient le dos délicat de la Reine, puis les seins, tandis que les maris tenaient, sans aucune autorité, les bras de la brune en l’air. Les yeux grands ouverts, des hommes simples se baissaient et tournaient devant eux les hanches de leur Reine. Leurs femmes guettaient l’absence d’expression de la magnifique femme brune. Ailleurs, naturellement, les rôles pouvaient avoir été inversés.
Après avoir été retournées une petite dizaine de fois, les répliques reculèrent et sortirent des fermes, des poternes et des cours pour reformer le ruban rose des répliques, par rangées infiniment longues de huit jeunes-femmes. La province de Miyatokosei était à nouveau soulignée d’un trait clair enroulé autour du château. Les Reines nues s’avançaient et comme leur nombre n’augmentait plus, elles s’éloignaient les unes des autres. Elles allaient ainsi en étoile autour de la colline, au bout des chemins les plus improbables puis, au bout de ceux-ci, dans les hautes herbes et les cailloux. Les cheveux brillants, les brunes traversaient champs et forêts pour exécuter la mission devenue nécessaire aux yeux de l’époux.
L’île était menacée par les Sokomas. C’était un peuple qui se vantait d’obtenir toujours plus. Chacun aimait montrer qu’il avait plus qu’un autre. Tous s’organisaient de sorte à produire et partager, tant qu’ils y étaient obligés et qu’ils n’avaient pas la possibilité d’y arriver individuellement. Un Sokoma se devait d’avoir une richesse et la développer, et ne se contentait pas d’en hériter.
Les répliques rencontraient de petites exploitations tout à fait dignes. Des fermes modernes, des fabriques et des commerces accueillants pullulaient au bout des terrains vagues. Ils avaient succédé aux champs et aux forêts. Les jeunes-femmes nues continuaient à s’éloigner les unes des autres et conquéraient les rues entretenues et engageantes. Les Sokomas ignoraient qui elles étaient et leur attitude était soit suspecte soit défensive. Ils s’attroupaient, hommes et femmes en un cercle mobile de plusieurs dizaines d’individus autour des jeunes-femmes nues. Il y avait aussi une foule d’indifférents, loin de toutes considérations, imprégnés d’ordinaire, qui achetaient ici et là. Les commerces se vidaient et avalaient continuellement des Sokomas aux bras chargés. La curiosité aux beaux cheveux brillants venait probablement de « là-bas », la posture un peu hautaine de celles et ceux qui savent, qui, dit-on, prétendent avoir du cœur et de l’esprit, qui agacent tant. La Reine fascinait ici.
Il y avait du monde, puis plus personne. Les magasins s’agrandissaient et les fabriques devenaient des usines. Les herbes mortes et cependant hautes jaillissaient des lézardes de la chaussée et les devantures s’assombrissaient. Au milieu d’espaces immenses, désertés, où les Reines se voyaient de nouveau, très loin, se tenaient des bâtiments sur le déclin, dont l’usage était indéterminé, se tachaient de rouille et d’écailles de peinture. Des débris poussés par le vent s’amoncelaient ici et là. Les Sokomas venaient par groupes plus réduits, moins empressés, plus forts et plus expressifs. À peine, les Dilias étaient-elles touchées, mais guère plus, continuant leur marche.
Des passerelles et des ponts s’élevaient sous les pieds des milliers de Reines, égarées mais déterminées, entre des constructions de plus en plus massives. Une foule de Sokomas se précipitaient avec un air systématiquement inquiet. Leur impératif était de produire des richesses, pour eux-mêmes ou pour d’autres, et n’avaient plus à tenir un outil ou un comptoir pour cela. Les jeunes-femmes nues fendaient la masse, éberluée mais active, avec indifférence. Elles semblaient plus dénudées au milieu de tant de Sokomas distingués.
Depuis un bon moment, chaque Reine se retrouvait seule face à sa mission. Elles continuaient à marcher. Elles arrivaient dans les anciennes usines, beaucoup plus lourdes et anciennes. Plus de détritus et de rouille ayant conquis des masses métalliques impressionnantes. Les usines avaient la taille des villages du royaume de Miyatokosei. Les Reines devaient contourner des machines mortes qu’on ne pouvait distinguer des hangars qui les abritaient. Quoi transportait quoi ? Contenait quoi ? Les mécaniques n’avaient plus de fin et les jeunes-femmes les traversaient comme des portes entrouvertes. Parfois, le ciel disparaissait, puis revenait, sale. Il était écrit que les fragiles brunes ne se blesseraient pas. Pourtant, il y avait de quoi. Chaque corps nu, solitaire, se glissait entre deux pièces immenses de mécanique oxydées.
Une Reine, sans le moindre vêtement, descendit dans une cale sèche d’un port rouillé et vermoulu, toute présence sokomane disparue depuis longtemps. Elle était parvenue au bord de l’île de son royaume. La mer, au loin, morcelée, molle et trouble, apportait l’humidité dans l’air. Dilia avait touché le fond, au pied d’un mur immense d’acier rouge, haut comme la colline de son château. La fosse pouvait contenir l’un des villages qu’elle avait visité au départ. Elle marchait dans les marres remplies de grandes brisures de métal rouillé, comme des fleurs géantes aplaties. Le petit mur rouge, en face, devenait gigantesque en s’approchant et elle dut grimper une échelle rugueuse et infinie. De l’autre côté, elle descendait et grimpait encore. Seule la mer, rarement visible, pouvait lui dire à quelle hauteur elle se trouvait. La Reine Miyatokosei n’avait jamais vu la mer, et n’était même jamais allée au-delà de sa colline, mais elle n’avait aucune conscience de ses faits et gestes. Les plus petites pièces fondamentales des mécaniques les plus simples prenaient des proportions inquiétantes. La jeune-femme nue, aux longs cheveux noirs et souples, piétinait dans un peu de vieille graisse sombre et se rayait le corps de traits rouges du métal oxydé, en passant entre deux simples poulies, ou des dents de l’une d’elles, dans une gorge d’un câble sur lequel elle se risquait à marcher. Personne n’aurait assez de courage, et la moindre conscience rebuterait n’importe qui, pour aller atteindre on ne sait quoi que les Sokomas avaient renoncé et oublié.
Chacune des Reines rencontra un boîtier ou une armoire, étrangement petit, quoique très grand, et se glissa à l’intérieur, du moins en partie, et fit quelque chose pour désactiver ce qui ressemblait à une énergie mécanique, électrique et miraculeuse. L’activité des Sokomas s’arrêta tout autour du royaume Miyatokosei.
Les répliques nues revinrent au travers des machines, des ports, des usines et des chantiers abandonnés. Elles fendirent la foule stupéfiée et immobilisée des immenses bureaux, des zones commerciales. Les Reines se virent entre elles enjamber dans les terres en friches, puis les vieux champs, traverser de vieilles fermes, des forêts, des villages, des prés et des cours. Elles se rejoignirent sur des chemins négligés, puis des artères pavées en rangées de huit jeunes-femmes. Les dernières répliques se collèrent au ruban rose se reconstituant autour du château en coupant les villages curieux. La longue colonne s’avançait et disparaissait dans le tout dernier alignement des Reines parvenues dans le château, puis dans la salle des supplices du magicien Ottokosei. Les seize dernières jeune-femmes nues devinrent huit, puis quatre, puis une. La Reine Dilia monta dans sa chambre en grimpant les marches grossières des trois étages, avec une peine et donc une conscience, qu’elle avait recouvrées.
Le lendemain, le Roi improvisa une fête dans le château avec les représentants du royaume consolidé qui, depuis la veille, connaissaient sous toutes les coutures toute la chair de la Reine félicitée.