| n° 15287 | Fiche technique | 48364 caractères | 48364Temps de lecture estimé : 28 mn | 20/11/12 corrigé 11/06/21 |
| Résumé: Dans la suite on retrouve Marie en compagnie d'un nouveau soupirant auquel elle livre des confidences sur son passé. Celui qui est devenu son mari, en raison d'un événement inattendu, se souvient du récit de Marie et s'inquiète. | ||||
| Critères: amour jalousie cérébral nopéné nonéro mélo -couple | ||||
| Auteur : Passerose Envoi mini-message | ||||
| Épisode précédent | Série : Regrets Chapitre 02 / 06 | Fin provisoire |
Suite de « Regrets » – n° 15256
En première partie Alex a raconté son amour partagé : il aime Marie, Marie l’aime. Il commet l’erreur de suivre une fille nommée Yolande et de succomber aux charmes de cette luronne délurée. Il demande la main de l’aimée aux parents. Marie refuse et le chasse. Il avait été tenté de profiter du sommeil de la belle pour découvrir son corps, mais n’en avait rien fait.
Marie et moi étions mariés depuis dix-huit mois, quand se présenta l’occasion de construire une maison dans un lotissement accolé à la ville voisine. Nos familles nous encouragèrent vivement à entreprendre les démarches qui aboutiraient à faire de nous des propriétaires. Mon beau-père, maçon, proposa d’assurer la réalisation du gros-œuvre. En plus de mes activités professionnelles, l’aventure m’apporta des occupations nouvelles de recherche d’emprunts au meilleur taux, de contacts avec les fournisseurs de sable, fer, pierre et autres matériaux et, bien entendu, des formalités administratives variées.
Nous avions un adorable bébé, fruit d’une folle nuit de noces, dont les premiers pas allaient réclamer beaucoup d’attention. Ses balbutiements enfantins nous ravissaient. J’assurais seul par mon salaire la vie du ménage. Mon épouse de vingt-et-ans se livrait aux travaux ménagers et assurait la garde de l’enfant. À vrai dire le ménage consistait surtout à tenir les deux pièces que nous occupions à l’étage, chez ses parents, et à cuisiner pour les repas de midi et du soir. Par beau temps, elle promenait fièrement bébé dans sa poussette neuve.
C’était l’été et souvent, quand je rentrais du travail, je retrouvais ma douce chérie et notre fils dans le jardin en compagnie de Gaby, ma belle-mère, ou de Joe le père de ma femme adorée, petite brune piquante aux yeux de braise. Ces yeux m’avaient conquis ; je lisais dans son regard tout l’amour fréquemment déclaré et témoigné avec ardeur dans l’intimité du sanctuaire douillet que nous habitions provisoirement.
Un soir, peu après dix-sept heures, au retour du travail, j’eus la surprise de rencontrer, dans le jardin, avec toutes les personnes citées un inconnu : c’était un grand gaillard de plus d’un mètre quatre-vingt-dix, aux épaules carrées, dans la trentaine : un beau garçon bien solide. Je n’eus pas la possibilité de m’entretenir avec lui, parce que mon bébé me tendait les bras, alors que ce jeune homme saluait ses hôtes et s’éclipsait. Mon retour l’avait-il dérangé ou s’était-il mis en retard en prolongeant sa visite ? Je trouvais légèrement étrange cette disparition rapide.
Joe m’offrit une bière bien fraîche et lança la conversation sur l’avancement de l’achat du terrain qui allait précéder la demande de plans et du permis de construire. Au cours de la discussion, mon épouse s’en alla pour coucher Daniel. Je lui trouvais un air contrarié auquel je n’étais pas habitué. La conversation en cours aurait dû l’intéresser et Daniel ne semblait pas vraiment fatigué. Je m’inquiétais de savoir si j’avais pu déplaire involontairement, mais je ne voyais pas comment j’aurais pu y parvenir en si peu de temps. J’oubliai et repris la conversation.
Quand plus tard j’arrivai dans notre cuisine-séjour, Daniel babillait encore sur les genoux de sa mère, à mon vif étonnement. Elle m’expliqua qu’il refusait de s’endormir avant mon retour. Je le portai un peu, puis je le couchai dans son petit lit qui occupait le fond de notre chambre à coucher. Il me sourit, sourit aux anges, ferma ses petits yeux pendant que je chantonnais une berceuse que ma mère m’avait chantée vingt-cinq ans plus tôt. Enfin je retournai à la cuisine. Contrairement à l’habitude la radio ne diffusait pas de musique. Tout était parfaitement rangé en dehors de deux verres à liqueur qui séchaient sur le bord de l’évier et que je remarquai immédiatement tant leur présence était inhabituelle. Je gardai pour moi une question : Qui avait bu ici ? Marie était assise à table, l’air rêveur.
Je lui tendis les bras, elle se leva, m’accorda un sourire mais je ne trouvais pas dans son regard la petite flamme que j’y avais toujours lue. J’insistai :
Ce fut sa seule réponse. Jamais auparavant elle n’avait laissé entendre que la garde du bébé était source de fatigue. En y réfléchissant, je me demandai si cette apparente lassitude n’avait pas une autre cause. Sans doute avait-elle besoin de réconfort ; je la pris dans mes bras, la serrai contre moi, ma bouche cherchait ses lèvres, n’atteignit que sa joue. Comme je faisais vingt centimètres de plus qu’elle, elle leva les paupières. Dans ses yeux, une sorte de voile de tristesse, une expression indéfinissable m’avertit qu’elle n’était pas dans son état normal. Elle était ennuyée, mais par qui ou par quoi ?
Pour ne pas aggraver son malaise je m’emparai de sa bouche et voulus l’embrasser avec gourmandise, pensant que cela pouvait constituer un excellent remède. Certes elle répondit à mon baiser, mais là encore je fus étonné de sa participation plus tiède que de coutume, bouche obstinément close. La passion s’envolait-elle ? Jusqu’à ce jour, Marie, si douce, m’enchantait par ses élans de tendresse. Que se passait-il pour que son baiser restât aussi conventionnel ? Vraiment j’avais dû commettre une bévue : oui, mais où, quand, comment ?
Durant le repas du soir, je fis des efforts, lui racontai ma journée au bureau puis enchaînai avec quelques blagues. Finalement je réussis à la dérider et je m’en réjouis. Je m’enhardis alors à lui demander si elle avait un reproche à m’adresser, si je lui avais déplu.
Elle mit cette fois plus de chaleur, ses lèvres s’ouvrirent, sa langue fit un rapide voyage dans ma bouche, une étincelle brilla dans ses yeux. Ce ne fut pas aussi long qu’au temps de nos fiançailles, mais cela suffit à me rassurer sur le champ.
À l’heure du coucher, ostensiblement elle se prépara un Efferalgan effervescent, signe que son mal de tête ne se dissipait pas. Il faisait chaud dans notre chambre, nous n’étions couverts que d’un drap léger. Après une dernière étreinte, je compris que ce soir serait un soir « sans », en raison de sa lassitude ; je refoulai mon désir, constatai, hélas, que Marie me tournait le dos et je décidai de ne pas l’importuner par des caresses ou taquineries souvent préliminaires à des scènes d’amour brûlantes.
Quand nous nous lâchions, Marie savait répondre sans frein à mes sollicitations. Je n’avais certes rien d’un amant monstrueux, cependant j’étais assez satisfait des attributs dont la nature m’avait doté et qui faisaient de moi un mari très acceptable, comme me l’avaient révélé quelques conquêtes avant le mariage. D’ordinaire Marie flattait mon ego en m’adressant des compliments sur l’instrument de son plaisir et sur mon art de m’en servir pour la mener à l’orgasme. Après deux ou trois manifestations répétées de sons gutturaux qui annonçaient qu’elle atteignait des sommets, il lui arrivait de vanter mon endurance. Elle était heureuse, cela se voyait et s’entendait et avait pour effet de me gonfler d’orgueil et de relancer ma libido. La coquine savait y faire pour obtenir de nouveaux assauts. Rares étaient les soirs où j’étais délaissé, sans caresses coquines, sans mélange de salives, sans une rudimentaire pipe en période défavorable : ce n’était pas son plat favori.
Mais la caractéristique principale de notre amour était la tendresse, la douceur, le partage amoureux plutôt que la recherche de l’exploit physique ou la chasse brutale à l’orgasme arraché au milieu des cris par des mouvements violents. L’union des corps calme, patiente, attentive aux réactions du partenaire, menait progressivement à l’extase partagée, merveilleuse entente, complicité des sens qui traduisait l’intensité des sentiments.
Le sommeil fut long à venir. J’entendais à côté de moi le souffle régulier de Marie. Le médicament avait détendu ses nerfs bien vite. Peut-être se réveillerait-elle dans de meilleures dispositions au cours de la nuit et voudrait-elle rattraper le temps perdu. Je gisais sur le dos, dans l’attente d’un éventuel renversement d’humeur et de situation. J’attendis en vain. Je brûlais de désir à proximité d’un corps chaud mais endormi. Je repensais à ma journée de travail, semblable aux autres : je partais le matin à sept heures quinze, revenais manger entre midi et quatorze heures et rentrais du service du personnel à dix-sept heures. Ma deux CV ne mettait pas dix minutes à parcourir les quelques kilomètres qui séparaient mon domicile de mon lieu de travail. En approchant point n’était besoin de klaxonner pour avertir de mon retour, le bruit caractéristique du moteur était reconnaissable. Souvent Marie était à la fenêtre sur rue de l’étage et m’accueillait avec son sourire magnifique. C’était un merveilleux moment de ma journée.
Dans la moiteur de la nuit, tournant et retournant dans les draps, je repensais à mon retour de ce soir. Je revoyais cet inconnu sur le départ alors que j’embrassais mon fils et soudain je me souvins que Marie avait omis de me donner ce doux baiser d’accueil qui saluait tous mes retours. Étrange, aussi étrange que son comportement pendant toute la première partie de la soirée. M’avait-elle un instant oublié à cause du mouvement créé par le partant ? Il avait serré la main de chacun en disant « au revoir ». Peut-être ne m’avait-elle pas embrassé devant l’étranger pour n’avoir à le saluer que d’une poignée de main ? Mais, quand même, elle pouvait embrasser « son mari chéri » sans avoir à faire de même avec cette connaissance. Était-ce un subit accès de pudeur en sa présence ? Ou bien plus prosaïquement, était-ce un effet de son mal de tête. Et encore, ce n’était pas ses premiers maux de tête, mais jamais elle n’avait failli à la coutume. Mal de tête ou pas, j’avais toujours eu droit à cette marque d’affection au retour du travail.
Comprenez-vous ce qui me tourmentait, m’empêchait de trouver le sommeil ? Il était possible que la chose ne fût pas aussi importante. Je me faisais sans doute des idées, il n’y avait vraiment pas de quoi fouetter un chat ! Et pourtant, d’un rien je faisais une montagne. Je nageais dans un sentiment vague mais pénible d’incertitude. Simple distraction ? Erreur de ma part : Je n’avais oublié aucun anniversaire, aucune fête, j’avais offert hier encore un bouquet de fleurs uniquement pour faire plaisir à ma chérie. Elle m’avait remercié divinement et nos étreintes ardentes nous avaient laissés couverts de sueur dans la touffeur de la nuit d’été. Je revoyais les derniers jours, tout semblait presque parfaitement se dérouler. Alors… il faudrait consulter le médecin de famille pour vérifier l’état de santé de Marie. À côté de moi, son souffle régulier répondait à la respiration légère de Daniel. Épisode passager dû à la fatigue. Ou bien craignait-elle que notre engagement dans l’accession à la propriété fût prématuré. Si c’était le cas, pourquoi ne pas en discuter ?
À minuit, j’étais éveillé. Ne pas savoir, ne pas connaître la cause, ressasser « pourquoi ? » à l’infini et ne pas trouver de réponse. J’étais fatigué mais du fond de mon inconscient peu à peu montait une question que je tentais de refouler, qui me paraissait incongrue, stupide, peu honorable pour moi et pour Marie. Le malaise avait-il été provoqué par ce visiteur ? Je chassais cette supposition, je ne sais pourquoi je trouvais l’idée désagréable, irritante. Et plus je voulais l’oublier, plus elle s’insinuait dans mon esprit, plus elle prenait corps. Cet inconnu s’interposait-il entre Marie et moi ? Je me tournai vers Marie. Je posai doucement ma main à plat sur son front pour constater si elle avait de la fièvre. Dans un soupir, elle murmura « Je t’aime ». À qui s‘adressait cette déclaration d’amour en plein sommeil ? M’aimait-elle toujours, ou rêvait-elle d‘un autre, de cet individu que je rencontrais pour la première fois par exemple ? Apparemment tous les autres membres de la famille le connaissaient et avaient dû penser que c’était aussi mon cas, puisque personne n’avait eu le réflexe de nous présenter. Puis je glissai dans ce sommeil tant attendu et trop retardé.
Le réveil matin sonnait avec rage, Daniel se mit à pleurer, Marie me secoua :
Mes paupières s’ouvrirent lentement au moment où je recevais mon premier baiser passionné de la journée. Quel bonheur ! Je goûtai ce bonjour plein de chaleur. Les yeux rieurs de ma femme annonçaient qu’elle avait retrouvé sa bonne humeur matinale, tous les nuages avaient été balayés, Marie était sereine. Ses lèvres me quittèrent, elle se leva, toujours aussi attrayante dans sa chemise de nuit aérienne et s’empara du bébé pour le calmer. Je n’avais pas eu mon compte de repos et pendant que je me redressais, je ressentis dans ma tête une certaine lourdeur, un peu comme si nous avions échangé au cours de la nuit ce malencontreux mal de tête. Je souris à cette idée de transmission entre nous deux, comme si nous ne faisions qu‘un, un tout. À mon tour de prendre un calmant. Mon érection matinale cependant, après une nuit « sans » ne laissait planer aucun soupçon sur ma forme physique. Popol, tel était son surnom entre elle et moi, dressait hardiment ses quinze centimètres, comme aux plus beaux jours. Je me précipitai vers la salle de bain pour procéder à ma toilette.
Je revins m’habiller et me rendis à la cuisine : sur la table mon petit déjeuner était servi, Marie souriante et heureuse donnait le biberon que Daniel tétait goulûment comme il avait tété les seins de sa maman pendant plus de six mois. C’était un spectacle charmant qui alimenterait quelques instants de ma journée de travail. Une image heureuse d’un bonheur simple et quotidien capable de chasser les éventuels tracas… Et comme je jouissais de la mine joyeuse de Marie et de la gourmandise de notre trésor, soudain je m’entendis demander, sur un ton désinvolte, comme si la réponse attendue n’avait aucune importance :
Sans la moindre hésitation, comme si elle attendait la question, sa réponse jaillit :
Certes, mais il ne faisait pas partie de l’équipe de maçons que Joe m’avait présentée : Paul, Louis, André et le manœuvre Diego. Je le remarquai à voix haute et aussitôt elle compléta le renseignement :
Le regard de Marie se détourna vers le bébé pour retirer le biberon vide, elle se leva, mettant fin à la conversation et se dirigea vers la table à langer. Je vis passer comme une ombre sur son front, mais le travail m’appelait et j’avais l’habitude scrupuleuse de ne pas arriver en retard.
Elle fit comme si elle n’avait pas entendu, ensuite parut un tantinet troublée :
C’était comme une évidence, mais comme je la sentais réticente, je persistai :
Elle scruta mon visage, n’y lut aucune expression particulière, retrouva son aplomb et tendant sa bouche, me dit en riant :
Une longue réponse sur le premier point lui permit d’oublier le deuxième. Et elle m’embrassa pour me donner du courage, comme chaque matin. En cours de route, j’eus soudain une sorte de révélation. Au fond de moi un écho retentit : Al Duclos, ce nom ne m’était pas tout à fait inconnu. Absorbé dès mon arrivée par les tâches de mon emploi, je dus attendre onze heures avant de pouvoir consulter les registres du personnel. Plusieurs Duclos y figuraient. En tête de liste d’un secteur qui n’était pas de mon ressort se détachait un Aloïs Duclos, 29 ans, né à Juloux, précisément le village d’origine de la famille de Marie. C’était bien ce jeune homme vu la veille. Il était effectivement domicilié au foyer de célibataires de l’usine. Tout concordait. Alors je ressentis une douleur dans ma poitrine, mon estomac se noua, mes intestins se tordirent et mon cerveau se retrouva à l’envers. Ma collègue de travail me regardait, elle s’inquiéta même.
Elle fit semblant de me croire. Je me levai, filai aux toilettes. Le miroir au-dessus du lavabo me renvoya l’image de mon visage tout blanc. Je m’aspergeai d’eau fraîche et respirai profondément durant quelques minutes avant de retourner à ma place. Au regard interrogateur de ma collègue, je répondis que je devais avoir une petite indigestion.
Pour qu’on puisse comprendre mon état à ce moment précis, il faut que je fasse dans le temps un bond en arrière de plus de deux ans, presque trois. Je travaillais alors dans un premier emploi, à une bonne dizaine de kilomètres du domicile parental et j’avais loué une chambre chez un couple âgé fort sympathique. Ce samedi soir j’étais allé au bal de la marine.
Une mariée en tenue vint m’inviter dès que le chef d’orchestre annonça un tango au choix des dames. Flatté de son choix, je m’exécutai avec plaisir. J’étais à la recherche de l’âme-sœur et ce ne pouvait pas être cette mariée en robe blanche ! Elle m’apprit alors qu’elle adorait danser mais que son mari était le clarinettiste, chef de l’orchestre. Ainsi, me voyant seul, avait-elle jeté son dévolu sur moi. Elle me demanda quelles danses j’aimais et donc réserva, si cela me convenait, tous les tangos, les valses, slow, paso-doble, java que le twist et le rock and roll n’avaient pas encore relégués au magasin des souvenirs. Le mari me fit un signe amical et je m’engageai au service de la jeune personne.
Pour le moins étais-je assuré de ne pas faire tapisserie cette nuit ! Je pris même, je dois l’avouer, beaucoup de plaisir à danser avec cette excellente cavalière. Je crois avoir perfectionné mes pas au cours de cette mémorable rencontre sans lendemain : j’avais un professeur patient et enthousiasmé par mes progrès. C’était une jeune femme libérée qui n’hésitait pas à presser son corps plein de vie contre moi pour s’assurer que nos pas étaient synchronisés. Mariée du matin, elle s’amusait à m’émouvoir en trémoussant son bassin au contact moelleux et chaud contre le mien. Était-ce par malice ou se préparait-elle pour accueillir son mari ? Si elle s’échauffait autant qu’elle me troublait, il aurait une femme brûlante au petit matin. Après le bal le mari m’offrit un verre pour me remercier.
Le dimanche après-midi, des collègues de travail vinrent me chercher, ils étaient trois, deux en galante compagnie, le troisième aussi célibataire que moi. Nous voilà partis, devinez où : il y avait bal « en matinée » dans une salle voisine de celle où j’avais évolué la nuit précédente. Nous avons pris place : les deux couples d’amoureux se sont aussi vite lancés en piste. Je scrutai la salle, j’espérais voir une connaissance féminine. Las, les lumières tamisées ne me permettaient pas de distinguer les visages. Je me levai donc et entrepris un tour des tables. Ici une jeune femme me remercia de mon invitation : elle était accompagnée, dit-elle. Il y avait juste à côté, un groupe de quatre demoiselles bien sages et au milieu Marie me souriait. Sans perdre de temps je m’inclinai devant elle et lui demandai si elle acceptait de danser. Son sourire s’épanouit, elle se redressa et me suivit.
Nous nous sommes mis au pas, avons tournoyé sans nous quitter des yeux. Nous n’étions pas de parfaits inconnus, mais jusqu’à ce jour le sort nous avait à peine permis de nous voir. Ma vie d’étudiant m’avait tenu éloigné de ma ville natale. À mon retour, j’avais gardé une chambre chez mes parents, mais en semaine j’avais loué, je l’ai déjà écrit, une chambre à proximité de mon travail. Marie demeurait chez ses parents, dans une rue perpendiculaire à la rue des miens, à très petite distance. Ils avaient racheté depuis quelques années seulement la maison d’un de mes camarades d’enfance.
Les week-ends il m’avait été possible de la voir passer devant notre maison. Ma jeune sœur de treize ans la fréquentait à l’occasion. Au moment où, avec mes premiers salaires, je me constituais une garde-robe un peu plus étoffée, c’est elle qui m’avait servi dans le magasin de confection : elle y faisait son apprentissage de vendeuse. Peut-être suis-je retourné dans cette boutique plus souvent que nécessaire pour voler au passage un sourire. Depuis peu je ne l’y avais plus revue.
La danse finit et nous sommes retournés à notre place, elle avec ses amies et moi avec mes collègues. Lorsque fut annoncé un tango au choix des dames (cela se pratiquait fréquemment à l’époque), vu que je connaissais peu de monde dans cette ville, je m’attendais à rester assis. Surprise : Marie la timide, se tenait devant moi, me tendait la main et m’invitait à danser. Nous avons ensuite enchaîné les danses.
Depuis la nuit précédente, j’avais gagné de l’assurance et menais avec joie ma partenaire. J’appris qu’elle avait suivi ses copines sans en parler à ses parents, qu’elles étaient venues par le train et qu’elles devraient quitter le bal dès six heures trente pour prendre le chemin du retour. Je sus aussi qu’elle travaillait dans un autre magasin comme vendeuse en alimentation. Dans ses yeux je lisais presque à livre ouvert le plaisir éprouvé en ma compagnie. Je me sentais si bien la tenant dans mes bras, j’aimais les mouvements de son jeune corps souple et surtout il y avait le lac brillant de ses yeux marron. Je sus aussi qu’elle n’avait pas de petit ami. Je plaisantais sur ses rendez-vous au coin de notre rue. Je l’avais aperçue l’une ou l’autre fois en compagnie galante, échangeant, comme tous les adolescents, quelques baisers pudiques, baisers de l’apprentissage amoureux, en surveillant du coin de l’œil la maison où sa mère l’attendait. Mais je n’en parlai pas davantage ; il me suffisait de savoir que la voie était libre. J’avais le sentiment que ma quête de l’âme sœur était en bonne voie. Quand vint l’heure de la séparation, je la raccompagnai jusqu’à la gare toute proche, marchant avec elle derrière le groupe hilare de ses amies.
Au fil du temps nous nous sommes revus. En premier, c’est ma sœur Émilie qui a servi d’intermédiaire pour un rendez-vous. Personne n’en sut rien, ma sœur, toute fière de partager mon secret désir de revoir Marie sut garder pour elle mes confidences. Chaque week-end désormais nous nous retrouvions le samedi soir au bal : c’était le bon temps, les salles de bal foisonnaient, le public s’y pressait. Le dimanche après-midi nous allions au cinéma. Nous faisions plus ample connaissance. Mon oncle nous surprit ensemble et s’empressa d’annoncer la nouvelle à mes parents alors que nous venions juste de décider de nous fréquenter plus souvent. Puis Marie attendit que soient passées les obsèques de son grand-père mort subitement, pour me présenter à ses propres parents.
Les manières étaient rudes, mais je le découvris par la suite, elles cachaient des cœurs d’or.
Le soir d’été où j’ai demandé à Marie si elle voudrait bien m’épouser, je n’eus aucun doute sur son acceptation. Pourtant après avoir laissé exploser sa joie, elle prit tout à coup un air grave.
Il me poussa quelques paires d’ailes cet après-midi-là. J’ai bien cru que mon verre se remplissait tout seul pendant que je dansais blottie dans les bras de mon cavalier. Curieusement d’ailleurs, alors que les autres couples se faisaient et se défaisaient, Al me gardait près de lui, contre lui surtout en dansant. Il ne laissa à personne l’occasion de me faire danser au début. Et pour la première fois de ma vie, j’éprouvais une sensation étrange quand se manifesta contre mon corps une bosse aussi dure qu’inattendue. Comme toutes les filles, et c’était un de nos sujets de conversation privilégié entre vendeuses, je savais que les garçons avaient des érections. Entre savoir et constater, crois-moi, il y a une différence. Al avait déjà asséché moult verres et ne semblait pas se rendre compte de son expansion. J’ai dû rougir, mi-gênée, mi-curieuse.
Il fit quelques signes aux mariés, d’autres aux serveurs. Mon père n’avait pas encore pu s’asseoir que déjà un demi de bière était devant lui. Il ne pouvait pas être seul à boire, Al réclama une tournée pour les occupants de la table,
Je compris que cela faisait partie de la négociation qui allait s’engager. Je devais être belle, me taire et approuver tout ce qu’il ferait ou dirait si je tenais à faire la fête plus longtemps. Fallait-il que j’aie l’esprit embué pour jouer le jeu. Quand mon verre fut devant moi, l’hypocrite eut le culot de me recommander à haute et intelligible voix :
Ce fut du meilleur effet sur papa qui attaquait son deuxième demi. Ce type qui m’avait fait trop boire pour ce que j’étais capable de supporter, faisait maintenant du cinéma pour amadouer mon père et m’invitait à la sobriété tout en me faisant servir un verre de plus. Ma tête commençait à tourner, mais je souhaitais encore m’amuser un peu et j’étais en même temps furieuse contre mon père qui venait publiquement me traiter comme une gamine en m’intimant de rentrer à la maison avant la fin de la noce. Pour la première fois je venais de tremper mes lèvres dans ma coupe de mousseux quand un troisième demi atterrit devant l’autorité suprême. La mousse émoussa ses convictions et le discours d’Al eut raison de ses dernières hésitations.
Sans réfléchir, dans un mouvement réflexe, Joe topa… et quand Joe avait topé, il ne revenait jamais en arrière ! Pour retourner en piste, j’attendais son départ. Al le précipita en lui rappelant que le lendemain matin, à six heures, il devrait être à l’usine. Enfin il sortit gentiment escorté par Al et j’étais certaine qu’il ne viendrait plus gâcher la fête.
En revenant Al triomphait, fier de me prouver sa force de conviction et il fallut célébrer sa victoire en levant une nouvelle coupe. Avec difficulté j’avalais une petite gorgée et chassait définitivement le stress de l’interruption paternelle en vidant d’un seul trait mon verre. Étonnant comme la boisson glissait maintenant dans ma gorge. Toutes mes appréhensions, toutes les mises en garde de ma mère s’étaient envolées, je ressentais un grand bien-être, j’étais reconnaissante à mon chevalier servant de m’avoir sauvé la mise, je me sentais rassurée par les engagements qu’il avait pris et je goûtais enfin sans retenue au plaisir de l’alcool. Que de légendes stupides on nous inculquait : tout était défendu et cette fois ma révolte envoyait valser tous ces préjugés.
La peste s’est éloignée au milieu des éclats de rire de ses copines.
Donc, à l’en croire, alors que je venais de lui déclarer mon amour, mon presque fiancé m’avait trompée avec cette garce. Le soir, il vint pour me raccompagner après le travail. Yolande et ses copines attendaient en face du magasin. Je ne pus retenir ma question posée à haute et intelligible voix :
Il eut l’air embarrassé, regarda la pointe de ses chaussures.
Il m’a suivie :
Le dimanche il osa se faire inviter chez mes parents, leur demanda ma main. Je m’indignai et dis « Non » sans donner plus de détails à mes parents affligés. J’ai demandé qu’on ne le reçoive plus. Il était coriace, voulut faire valoir sa bonne conduite pendant mon sommeil dans sa voiture sur le chemin du retour. S’il avait été mauvais il aurait pu me violer, parce que j’étais trop soûle pour m’en rendre compte et parce que je montrais mon ventre couchée sur la banquette de sa voiture. Le voyeur se vantait de sa vertu. L’effet produit fut contraire à son attente. Mon père lui reprocha d’avoir mal veillé sur moi. Des doutes sur sa prétendue vertu m’assaillirent. Comment s’était-il conduit, que s’était-il permis, avais-je montré mon ventre ou… ? Je m’indignai des idées obscènes de mon cavalier au moment où j’étais faible. Ne m’avait-il pas fait boire dans un but précis ? Je n’ai pas osé me faire examiner par un gynécologue.
Or le visiteur si vite enfui de ce vendredi soir, celui qui avait dû boire une liqueur avec Marie hier après-midi dans notre cuisine, c’était Aloïs ou Alex alias Al ! Je le croyais banni. Il réapparaissait et était bien reçu. Si je n’avais pas demandé qui il était, Marie m’aurait laissé ignorer ce retour en grâce de son ex.