| n° 15144 | Fiche technique | 24710 caractères | 24710Temps de lecture estimé : 14 mn | 08/09/12 |
| Résumé: Deux êtres bouleversés par la guerre vont se rencontrer... | ||||
| Critères: uniforme revede portrait -historiqu | ||||
| Auteur : Sarah Envoi mini-message | ||||
| DEBUT de la série | Série : Deux coeurs en pleine guerre Chapitre 01 / 02 | Épisode suivant |
Février 1943
Les deux hommes prirent leur mine la plus grave et la plus solennelle en s’avançant vers la maison. Déjà, la porte s’ouvrait…
George O’Leary et Gary McDonnell s’étaient connus en 1913, dans leur état natal du Dakota du Nord. La seule et unique fois où ils l’avaient quitté, c’était en 1917, pour rejoindre la France et combattre les Allemands. Lors de leur première rencontre, George était déjà dans les pas du Seigneur et Gary faisait ses classes dans l’armée. Malgré de grandes différences sociales et culturelles, une amitié indéfectible s’était très rapidement établie. Ce lien fut renforcé pendant la Grande Guerre. Séparés, Gary dans les tranchées et George à l’arrière veillant les mourants, ils correspondirent à travers de longues lettres où chacun décrivait ce qu’il voyait et un dégoût mutuel des horreurs qu’ils vivaient les rapprocha encore. Quatre mois avant l’armistice, Gary perdit un bras dans l’explosion d’un obus et fut rapatrié aux États-Unis. Ne pouvant plus écrire, il ne put donner de nouvelles à son ami et chacun, ne recevant plus de courrier, s’inquiéta d’avoir perdu l’autre.
Lorsque George rentra en janvier 1919, les retrouvailles furent chaleureuses. Malgré son handicap et le traumatisme causé par le conflit, Gary resta dans l’armée. George devint pasteur de l’église du village et la vie reprit son cours, calme et monotone. Les deux amis ne se marièrent jamais. Ils connurent des femmes mais aucune de leurs histoires ne résista à leur amitié. En 1942, lorsque l’Amérique entra en guerre et que de jeunes soldats mouraient tous les jours de par le monde, les deux hommes se portèrent volontaires pour effectuer une mission des plus pénibles. Demeure après demeure, porte après porte, tels deux corbeaux de mauvais augure, ils venaient annoncer à une veuve éplorée la mort de son mari, à une mère inconsolable le vain sacrifice de son enfant.
Leur prochaine « victime » s’appelait Lindsay Donovan. Elle avait vu arriver la voiture et était sortie sur le perron. En voyant sortir du véhicule un militaire et un prêtre, elle sut ce qu’il allait lui être annoncé. Leur rôle était connu et leur visite redoutée. Ses mains se mirent à trembler et elle se revit jeune fille, voyant sa mère s’effondrer en larmes à la lecture du courrier lui annonçant la mort de son mari dans les tranchées françaises en 1917. Orpheline à quatorze ans, puis veuve vingt ans plus tard, lorsque la tuberculose emporta son époux, la laissant seule avec ses deux garçons. Et maintenant, un de ses deux fils chéris était mort, loin de chez lui, dans une île anonyme du Pacifique ou dans un village isolé de la Scandinavie. C’est le militaire qui s’adressa à elle :
Elle n’entendait déjà plus. Ses jambes plièrent et elle s’effondra, terrassée par le chagrin. Le pasteur s’agenouilla à ses côtés et lui murmura de vaines paroles de réconfort. Son plus jeune fils, son Mike était mort ! Il était parti seulement un mois plus tôt, si fier de pouvoir suivre les traces de son frère aîné et de son grand-père. Sa plus grande crainte venait de se réaliser, elle n’avait pas pu protéger son enfant. Comme il avait dû avoir peur, si frêle, si petit, dans l’immensité de la jungle du Pacifique. Elle pensa à Rudy, son premier fils, son unique fils désormais. Elle voulait qu’il rentre à la maison, elle voulait le prendre dans ses bras, comme il sera triste lui aussi quand il apprendra que son petit frère était mort. Qui pourra le consoler là-bas, dans le froid hiver russe ? Elle réalisa que les deux hommes l’avaient relevée et la saluaient. Déjà, ils repartaient dans leur funeste convoi, accomplir ailleurs leur besogne macabre. Elle leur en voulait à ces oiseaux de malheur, qui venaient lui annoncer cette horrible chose et qui repartaient. Le véhicule repartait et elle savait que déjà ils avaient enlevé leurs masques de compassion et qu’ils reprenaient leur discussion, comme si plus rien ne pouvait les toucher.
Il s’enferma à son tour dans le silence et contempla le paysage blanc et froid. L’hiver battait son plein et durerait encore au moins deux mois. Rien à voir cependant avec les températures polaires que devaient affronter les troupes postées aux portes de la Norvège.
Mai 1943
La journée avait été agréable, la première réellement printanière. Mais les soirées étaient encore fraîches, aussi lorsque Gary McDonnell quitta sa maison pour rejoindre la salle municipale où se tenait une réunion d’anciens combattants, il était vêtu de sa tenue militaire hivernale, ornée des quatre médailles qu’il avait reçues pour sa participation à la Grande Guerre. Certains de ses anciens camarades en arboraient bien plus, leur poitrine en était presque entièrement recouverte. Lorsqu’il entra dans la salle, il y avait déjà beaucoup de monde. Il réussit à se frayer un chemin vers la scène où son ami George terminait de mettre en place le micro. Ils se saluèrent d’un signe de la main, le brouhaha rendant inutile toute tentative de se faire entendre. Gary s’écarta et prit la direction du bar où il avait l’habitude de rester tout le temps que durait ces soirées commémoratives.
Gary ne parlait pas de son travail pour lequel Johnny Wooder était très doué. Et le jeune homme le savait. Il sourit en répondant :
Johnny Wooder avait vingt-cinq ans, l’âge où tous les hommes portaient l’uniforme et se battaient pour le pays. Mais à onze ans, il avait perdu deux doigts en aidant son père à la ferme et cette infirmité l’avait dispensé de porter l’uniforme, malgré son envie de partir, plus pour ne pas paraître lâche que par amour de la guerre. Cependant, il s’était très vite accommodé de cette situation, lorsque les filles du village, se rendant compte qu’il était le seul garçon de sa tranche d’âge encore sur place, commencèrent à lui faire les yeux doux et à minauder afin d’obtenir ses bonnes grâces. Son infirmité ne repoussait pas la gent féminine et ne l’empêchait pas davantage d’exceller dans son métier de barman.
Sur la scène, George réclamait l’attention de tous et annonça l’intervention du Major Richard Durant, invité d’honneur de la soirée. Gary, qui assistait à ces cérémonies par obligation, retourna à sa bouteille de whisky après avoir contemplé d’un œil désabusé l’arrivée du major, un soldat qui devait déjà être vieux lorsque les Allemands avaient attaqué la France en 1914. Une voix féminine, douce et inconnue, le tira de ses pensées :
Le militaire se retourna et découvrit une femme au regard triste, mais à la beauté encore intacte malgré les années et les tourments de la vie. Son visage lui disait quelque chose, mais il était incapable d’y associer un nom.
Puis, les circonstances de leur rencontre lui revinrent en mémoire et il se retourna vers elle.
Elle prit son verre et en avala le contenu. Gary savait que les soldats basés en Europe du Nord subissaient les attaques des Allemands, soit par sous-marin depuis les côtes de l’empire nazi, soit en avion depuis le territoire norvégien, annexé au début du conflit. Il ne pouvait s’empêcher de la contempler. Ses longs cheveux avaient perdu de leur éclat, mais ils étaient encore blonds. Le bleu ciel de ses yeux était accentué par les marques laissées par le passage du temps. Pas de maquillage sur son visage, preuve de sa force. Elle encaissait les coups durs et ne les cachait pas. Pas pour qu’on la plaigne, non, simplement parce que son éducation ne lui permettait pas d’être faible. Elle ne méprisait pas les autres femmes, elle ne faisait simplement pas partie de leur vie.
Gary s’interrompit, surpris par son discours. Seul George avait eu droit à cette confession. Même pour son meilleur ami, il lui avait fallu plusieurs années avant d’alléger son cœur et de se confier. Une soirée avait suffi à cette inconnue pour lui faire décrire son mal-être enfoui en lui.
Ils levèrent leur verre et les vidèrent d’un trait. Puis, ils se retournèrent vers la scène et écoutèrent les discours soporifiques.
Il la regarda s’éloigner puis resta un moment debout, tourné vers la porte, les yeux dans le vague. Jusqu’à ce qu’une main posée sur son épaule le fasse sursauter et le tire de sa rêverie.
Il était toujours plein d’entrain et d’énergie, jamais contrarié, de caractère égal. L’opposé de Gary. On disait d’eux qu’ils faisaient la paire.
Août 1943
S’il est vrai que les hivers dans le Dakota du Nord sont longs et rigoureux, il n’en va pas de même pour l’été. Juin était le meilleur mois. Chaud sans être suffocant, avec quelques journées de pluies rafraîchissantes et bienvenues. En juillet, l’air était lourd, irrespirable. Invariablement, chaque fin de journée, le ciel se chargeait de gros nuages noirs et tous les soirs un violent orage éclatait. Il fallait donc profiter des matinées encore clémentes. Ce climat se prolongeait jusqu’à la mi-août où il changeait subitement.
Finies les longues journées électriques et nerveuses. Le soleil n’apparaissait plus que timidement et ne brûlait plus. Les averses étaient presque quotidiennes et déjà les routes étaient boueuses et moins praticables. Ainsi, quand Gary McDonnell mit le pied dehors en ce matin du 19 août, il était chaussé de grandes bottes. Il se rendait à l’église pour la seule et unique fois de l’année. Pour tenir une promesse faite à George, juste après la guerre. En août 1919, George et sa famille avaient eu un accident de voiture. Ses parents, son frère et sa sœur avaient été tués sur le coup. George était resté trois jours dans le coma, veillé jour et nuit par Gary. Ce dernier s’était surpris à prier et avait promis qu’il irait à l’église chaque année pour fêter le jour du réveil de George. Depuis bientôt vingt-cinq ans, il tenait sa promesse.
Gary poussa la lourde porte et quitta l’église. Il était resté une heure assis sur son siège, sans parler, les yeux fermés. Parfois, il restait moins longtemps. D’autres fois, il parlait avec son ami, si celui-ci n’était pas occupé. Aujourd’hui, il recevait des confessions et ils ne purent s’entretenir. Ce n’était pas important. Gary avait juste besoin d’être présent. Cette fois-ci, un miracle s’était produit et il avait presque retrouvé la foi. Alors, une fois par an, il se laissait approcher par la solennité des lieux et cela le reposait. Il descendit les quelques marches devant l’église et regarda de l’autre côté de la rue. Les magasins étaient ouverts, les clients entraient et sortaient. L’une d’entre eux était Lindsay Donovan. Elle se dirigeait vers l’épicerie. Il failli l’appeler mais se retint. Il préféra aller la saluer plus discrètement.
Elle lui tendit la feuille pour qu’il lise. Elle était pleine de vie, presque heureuse. Une phrase retint l’attention de Gary. Son fils lui souhaitait son anniversaire.
Les nouvelles que les habitants recevaient étaient plutôt bonnes, mais Gary doutait que l’issue de la guerre soit encore proche. Il se garda cependant de donner son point de vue.
Elle lui prit le bras et ils se rendirent dans le seul restaurant de la bourgade. Quand ils y entrèrent, Gary eut la désagréable impression d’être tombé dans un guet-apens. La déception de ne pas être seul avec miss Donovan lui confirma qu’il ressentait quelque chose de fort pour cette femme. Une demi-douzaine de femmes du village la saluèrent à cor et à cri quand elle entra dans le restaurant. Assises autour d’une même table, elles parlaient fort et dévoraient de petits gâteaux à pleine bouche. Gary les connaissait de vue et surtout de réputation. Il avait toujours pris soin d’éviter ces commères et leurs ragots qu’elles propageaient comme une traînée de poudre dans la petite communauté.
Lindsay Donovan fit les présentations et Gary les salua tout à tour, mais sans faire le moindre effort pour paraître aimable. Le repas fut long, bruyant et inintéressant. Leurs bavardages incessants lui martelaient le crâne. Il n’eut aucune occasion de discuter avec miss Donovan. Il finit par prétexter un besoin de se dégourdir les jambes pour s’éclipser à l’extérieur. Dehors, le calme l’accueillit et il resta debout, appuyé sur le porche, à contempler les montagnes à l’horizon. Dans son dos, la porte du restaurant s’ouvrit en grinçant.
C’était elle, qui venait prendre de ses nouvelles. Ses yeux bleus s’excusaient avant sa bouche.
Elle pouffa, la main devant la bouche.
Elle s’approcha de lui et l’embrassa tendrement sur la joue.
Elle lui prit la main et il se laissa entraîner dans le restaurant où le caquetage n’avait pas cessé.
Le lendemain, Gary alla chez George et lui parla des sentiments naissants qu’il ressentait pour miss Donovan.