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Temps de lecture estimé : 78 mn
02/07/12
corrigé 11/06/21
Résumé:  Pour Marc et Mathilde, c'est l'étape finale. Mathilde n'a pas eu d'entrainement spécifique pour sa mission très spéciale, c'est Marc qui va se charger de lui en inculquer quelques bases. Ensuite, ce sera l'épreuve ultime sur le terrain.
Critères:  #policier #sexetarifé #domination fhhh inconnu telnet fsoumise humilié(e) noculotte vidéox pénétratio
Auteur : Resonance            Envoi mini-message

Série : Compensation

Chapitre 03 / 03
De l'habit au moine

Résumé du livre I : Mathilde, officier de Gendarmerie, et Marc, expert en perversité, ont reçu la difficile mission de prendre en flagrant délit M. Klein, un vilain proxénète semi-professionnel. Avec l’aide bien involontaire de Marie-Claire, sa victime peu contrite, et des talents de Marc, fort habile pour lire le courrier des autres, ils ont appris beaucoup…


Résumé du livre II : Les informations collectées leur ont permis de proposer à Klein une nouvelle candidate semi-professionnelle, en l’occurrence Mathilde. Celle-ci a démontré sa motivation, lors d’un strip-tease de haute volée, en face d’une webcam. Rendez-vous est pris sur une aire d’autoroute pour une période d’essai sur un terrain où de nombreux camionneurs seront présents…








Livre III : De l’habit au moine



We know what we are, but know not what we may be.

(Nous savons ce que nous sommes, mais ne savons pas ce que nous pouvons être)


William Shakespeare, Hamlet, [4, 5]





Chapitre 9 : L’âme s’émoud…




Can one desire too much of a good thing ?

(Peut-on désirer trop d’une bonne chose ?)


William Shakespeare, As you like it, [IV, 1]




°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°




Samedi, 15 h


Arrivant à quinze heures, Marc trouva Mathilde dans son donjon. La première chose qu’il nota est qu’elle était parfaitement habillée pour son rôle. Elle avait des bas noirs, sa jupe était suffisamment étroite, voire légèrement moulante, pour être très sexy, suffisamment sobre pour n’avoir absolument rien de vulgaire. Sa veste était bien assortie, de même que le court manteau qu’elle avait accroché à côté de la porte. Marc évalua sa longueur, revint à Mathilde et à sa jupe, et calcula qu’il devait arriver exactement au niveau du bas de la jupe, ne cachant rien de ses jambes parfaites.


C’était vraiment très bien. Même si l’habit ne fait pas le moine, le porter est une étape indispensable quand il s’agit d’en incarner un.


Mathilde rougit sous son regard, et avoua :



Mathilde le regarda avec une expression trahissant peu de surprise, et un brin d’inquiétude. Elle savait que les idées ne lui avaient jamais manquées. Il était juste dommage qu’elles soient le plus souvent aussi tordues.



Mathilde le regarda, cette fois interdite.



Mathilde le regarda, surprise, puis comprit.



Mathilde le regarda d’un œil noir.



Marc soupira. Quant à sa compréhension de l’humour au deuxième degré, ce n’était pas encore gagné.



Mathilde avait les joues rosies par l’embarras.



Avec réticence, Mathilde finit par concéder.



Mathilde rapprocha le clavier et la souris, tourna l’écran vers elle et trouva sans peine le forum. Sans rien demander à Marc, elle franchit la procédure d’enregistrement, choisissant un pseudonyme temporaire simple mais efficace « SeuleCeSoir28ans » – elle s’était rajeunie d’un an au passage –, trouva la liste des forums propres à leur ville, en trouva un intitulé « pour une rencontre rapide » et y entra.


Immédiatement, elle fut assaillie par une volée de messages. Aussi bien Marc qu’elle-même avaient l’habitude de ces forums, car plus d’une enquête était passée par cette forme de contact, bien souvent sur des sites privés, très protégés, beaucoup plus confidentiels que celui-là… Pourtant elle était visiblement très tendue. Savoir qu’elle devait obtenir un rendez-vous immédiat et s’y rendre apportait une réalité tangible à ce monde virtuel, même s’il s’agissait en l’occurrence d’une rencontre sans risque.


C’est avec une certaine virtuosité qu’elle commença à ouvrir une série de discussions privées en parallèle. Elle apprécierait une rencontre rapide, pour un premier contact…


Marc suggéra :



Mathilde approuva et mentionna ce point, envoyant une série de messages identiques.


Marc fit une nouvelle intervention.



Marc lui fit une grimace sans répondre. Docile, Mathilde s’enquit des caractéristiques, âge, métier et morphologie, de ses correspondants.


À vrai dire, la recommandation de Marc revenait à éliminer la quasi-totalité des dix-sept hommes qui avaient entamé une conversation, moins quelques-uns qui avaient laissé tomber dès qu’on leur avait demandé à quoi ils ressemblaient. Mathilde proposa un enseignant dont l’approche, très polie et aux phrases bien construites, était prudente et progressive, et un fonctionnaire plutôt direct mais dont les quelques phrases concises étaient sans faute majeure.



Mathilde reprit le clavier. À l’enseignant, elle demanda directement si une rencontre le soir même l’intéressait. Au fonctionnaire, elle demanda si par hasard il n’était pas agent de police. Au vendeur, elle demanda s’il avait des préférences sexuelles précises.


Les réponses arrivèrent.



Marc soupira.



Mathilde le regarda, et tous deux éclatèrent de rire.



Deux minutes plus tard, le rendez-vous était pris : 16 heures 30 au pub irlandais. Cela leur laissait un peu de temps.



La remarque était amusante de la part de quelqu’un qu’il n’avait jamais vu avoir ce problème, l’assortiment bleu marine avec un zeste de noir lui étant garanti de facto.



Marc disparut, et revint cinq minutes plus tard avec un sac à main de la bonne couleur.


Marc avait aussi apporté ce qui ressemblait à méprendre à un téléphone intelligent. À vrai dire, c’en était un, dûment modifié, car il appelait automatiquement un numéro unique – configurable – dès qu’on le mettait en route. Son micro était une version omnidirectionnelle à grand gain pour capter les conversations aux alentours, et il contenait aussi un enregistreur. Le numéro appelé était en l’occurrence celui du téléphone de Marc. L’avantage du système était la portée, la distance au récepteur n’ayant pas d’importance, l’inconvénient était la dépendance envers le réseau cellulaire. Pour leur mission du soir, en ville, cela convenait bien.


Mathilde ouvrit son propre sac, transféra son portefeuille, puis eut une brève hésitation, sous le regard de Marc, avant de sortir une boîte de préservatifs et un petit flacon de gel intime, et de les transférer également.



Marc approuva. Son sens du détail n’était pas une nouveauté, ce qui le surprenait le plus était à quel point elle semblait lui faire confiance en s’attachant à ressembler trait pour trait au personnage imaginaire qu’il avait créé.



Durant le trajet, il rappela une fois de plus les règles du jeu.



Marc avait toujours de gros doutes sur le talent d’actrice de Mathilde. Il pensait que la seule méthode serait pour elle d’entrer dans la peau d’un personnage, si elle essayait juste de le jouer, elle ne serait pas crédible. C’était la base de la préparation qu’il avait prévue. Par contre, mieux valait que le personnage en question ait au moins quelques points communs avec elle.


À seize heures trente, le pub était un endroit très calme – il se remplirait plus tard. Marc entra le premier et s’installa dans un coin, dos au mur. Mathilde le suivit deux minutes plus tard et s’installa à quelque distance. Elle était nerveuse, ses joues étaient toujours aussi roses. La situation semblait l’embarrasser au plus haut point.


Le vendeur arriva avec à peine une minute de retard, un bon point pour lui. Mathilde étant l’unique femme seule parmi les rares clients, il la localisa instantanément et se dirigea à sa table. Le jeune homme semblait correct et propre sur lui, c’était déjà ça.


Marc avait commandé une Guinness et sortit son portable – la surveillance du message de confirmation de Klein continuait, et Marc aimait trop écrire pour utiliser un mobile sans clavier. Lorsque le vendeur approcha, il mit son oreillette. Il pourrait écouter leur conversation, grâce à l’émetteur dans la poche du sac à main prêté à Mathilde.



Marc apprécia silencieusement. Elle avait retenu les leçons de base. Par contre, son ton était contraint et elle n’avait pu se retenir de jeter un coup d’œil vers lui. Elle avait aussi parlé d’un ton très bas. Marc réalisa qu’elle était gênée qu’il l’entende


Ostensiblement, il plongea le nez vers son écran, comme désintéressé.


Le dialogue commença, maladroit, le malaise de Mathilde se transmettant à son interlocuteur au début plus disert. Elle lui avoua avoir une expérience nulle de ces rencontres improvisées, ce qui était la stricte vérité. C’était une bonne idée de le mentionner, car cela pouvait expliquer son manque de naturel.


L’aveu ranima un peu le vendeur, qui poussa ses pions avec un savoir-faire de base, un petit peu d’insistance… avant d’arriver à la conclusion évidente en face de son contact rétif.



Dans toute la conversation, Mathilde n’avait semblé s’animer que lors de la fin de non-recevoir finale.


Une fois le garçon parti, Mathilde rejoignit Marc, amenant le Perrier qu’elle avait commandé – et pas touché.



Marc n’était ni déçu ni surpris, mais tout ceci n’était pas très rassurant. Klein ne serait jamais convaincu par la Mathilde qu’il avait pu observer et écouter ce soir. Entre-temps, le pub commençait à se remplir, et cela permettrait peut-être une session de rattrapage. Mais il lui fallait secouer son élève.



Mathilde le regarda d’un air glacial.



Marc n’eut pas le loisir de s’amuser de la citation qu’elle lui retournait dans les dents. Sa rébellion était une bonne chose, il fallait en profiter.



Mathilde le regarda avec effarement.



Mathilde faillit dire quelque chose, puis brusquement, se leva, et alla s’asseoir là où il lui avait dit.


Dix minutes s’écoulèrent, des clients entrèrent, d’autres ressortirent. Mathilde ne se retourna pas une seule fois vers Marc, commanda une « Sheperd’s Pie » et une bière. Puis à un moment, l’un des tabourets à côté d’elle se libéra.


Amusé, Marc constata que presque en même temps, deux hommes s’étaient élancés… l’un des deux stoppa net, il était trop en retard. Il remit son oreillette en place, observant l’autre, un homme d’âge moyen et d’aspect très banal.



Son ton était assez neutre – et, de ce fait, plutôt plus engageant que lors de sa conversation précédente. Par contre, elle n’avait pas pris la peine de tourner la tête vers son interlocuteur, manifestant un grand intérêt pour son assiette et son contenu qu’elle dévorait avec appétit.


Cette ambiguïté parut décontenancer l’homme, qui gagna du temps en commandant une bière, avant de trouver une autre idée profondément originale et de reprendre.



Toujours le nez dans son assiette, Mathilde répondit :



Il y eut un nouveau silence prolongé. Finalement, il se risqua à passer aux choses sérieuses.



Marc réalisa que Mathilde jouait de façon caricaturale sur la ligne « dire la vérité autant que possible ». Elle lui en voulait et lui faisait savoir. Par ailleurs, il était intéressant de voir jusqu’où elle irait.



Marc nota le silence prolongé. Du coin de l’œil, il vit l’homme se balancer d’une jambe sur l’autre. Mathilde finissait son assiette, sans en perdre une miette. C’est elle qui reprit, toujours sans le regarder.



L’homme ne savait plus sur quel pied danser.



L’homme bafouilla un mot d’excuse, puis fila rejoindre sa table d’origine.


Mathilde posa son assiette bien nettoyée, prit sa bière et rejoignit Marc.



Marc était partagé entre surprise, une franche envie de rire et un doute de fond. Son élève était, décidément, un peu spéciale.



Mathilde jeta un regard circulaire dans la pièce.



Marc soupira.



Mathilde passa trois bonnes minutes à observer tous les hommes présents, et ceux qui continuaient à entrer.



Mathilde désignait un homme d’une quarantaine d’années, doté d’un visage aux traits accentués et volontaire, pas beau – selon les critères de Marc – mais qui avait une certaine prestance. Inconvénient, il discutait avec un groupe de trois, dont une femme qui, par chance, semblait être la compagne d’un des deux autres.



Deux minutes plus tard, l’homme tourna la tête vers leur table et les deux regards s’accrochèrent un bon moment avant que l’homme ne détourne les yeux. Marc, maintenant à côté de Mathilde, était en apparence absorbé par son écran.


Après que la scène se soit reproduite à deux reprises, avec à chaque fois un échange un peu plus prolongé, Marc proposa.



Marc soupira.



Mathilde se leva. Son corps était un peu rigide, mais elle fit l’effort de marcher lentement. Son hésitation de direction qui lui fit faire un 90° tout proche de la table cible n’avait pas vraiment l’air involontaire – mais c’était le but.


Une minute plus tard, l’homme au blouson de cuir se dirigea aussi vers le couloir menant aux toilettes. Marc était un peu intrigué du choix de Mathilde. S’il avait bien compris la personnalité de Marie-Claire Chaix, elle aurait probablement choisi le même homme parmi ceux présents… pas très beau, mûr, mais viril et sûr de lui. Mathilde avait-elle agi sciemment compte tenu de son personnage ou bien était-ce vraiment sa préférence à elle ? Au fond, peu importait.


Marc remit l’oreillette. Celle-ci n’était pas reliée à son téléphone, mais à un récepteur radio. L’émetteur à courte portée – maximum 25 m – était resté en marche, bien caché dans une poche intérieure du sac à main. Il avait prévu cette situation parce que, lui-même, dans la situation de Mathilde, aurait détesté qu’on l’écoute. Il n’aimait pas trop cela, mais à la guerre comme à la guerre.



Apparemment, Mathilde avait enfoncé le clou avec le vieux truc de l’objet tombé de son sac. Restait à espérer qu’elle n’avait pas fait ça avec le précieux téléphone émetteur.



Lorsque Mathilde répondit, sa voix était plus basse, un brin rauque, sensuelle.



Le « maintenant » était joliment appuyé. Il y eut un silence prolongé. Marc aurait donné beaucoup pour pouvoir observer leurs attitudes, leurs regards.



Il y eut un nouveau silence, le bruit distinct du sac qui s’ouvrait et se refermait.



Le bruit de la respiration de Mathilde était devenu nettement perceptible. Puis elle se mit à marcher, et Marc enleva l’oreillette.


Mathilde rejoignit Marc à sa table. Elle avait les joues enflammées, et les yeux brillants.



Mathilde eut une hésitation marquée. Dans le feu de l’action, elle n’avait pas eu de scrupule à tromper l’homme au blouson de cuir, mais avec le recul… Elle éluda.



Marc la croyait volontiers



Mathilde eut une autre hésitation, avant de répondre, les joues plus rouges que jamais.



Mathilde réfléchit.



Marc acquiesça. Elle avait finalement été en accord avec le personnage de femme en quête d’aventure qu’il avait défini pour elle pour l’après-midi, ce n’était pas si mal. L’ennui, c’est qu’elle n’avait pas choisi Klein comme elle avait choisi l’homme au blouson de cuir.


Juste à ce moment, une icône clignota. Marc regarda, c’était Klein. Son message était très bref, une confirmation.


Demain, quinze heures, à la station.


Mathilde et Marc se regardèrent. Le grand jour serait donc le lendemain. Mathilde reprit :



Mathilde semblait maintenant enhardie par son premier succès, et il était bien dommage de l’arrêter. La suite de la soirée offrirait peut-être d’autres possibilités.



Mathilde semblait un peu déçue. Elle ouvrit la bouche, faillit dire quelque chose, puis se tut. Marc reprit :






Chapitre 10 : … quand le corps est ferme




The lady doth protest too much, methinks.

(La dame proteste un peu trop, je pense)


William Shakespeare, Hamlet, [II, 2]




°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°





Samedi, 18 h 30



Ils rejoignirent la voiture. Marc mit le sac à main dans le coffre. Ils n’en avaient plus besoin, et étant donné son précieux contenu, mieux valait éviter de le voir disparaître.



Marc se devait de la rassurer.



Mathilde croisait les jambes et se tortillait nerveusement. Marc réalisa, un peu surpris, que son malaise semblait bien plus physique que mental. Soudain, il réalisa.



Mathilde devint rouge vif.



Marc se rappela qu’elle n’avait manifesté aucune gêne en venant le retrouver à sa table, après son bref échange avec blouson-de-cuir. À ce moment-là, elle était encore dans le feu de l’action. Depuis, elle était sortie de son personnage.



Ils entrèrent sur la voie rapide qui allait les amener vers l’autoroute et le Bois-Savot.



Marc se gara sur la place située à côté de la boutique. Le parking était vide, ce qui était le plus souvent le cas. C’était le crépuscule, et le lieu était en train de prendre l’aspect sinistre que Marc avait décrit dans son récit. Il vit Mathilde frissonner.



Elle ouvrit la portière, s’avança jusqu’au parking, qu’elle parcourut dans sa longueur. Après quelques pas, sa démarche, qu’elle forçait à être lente, devint un peu plus naturelle. Elle revint, puis recommença. De dos, c’était plutôt bien. Et même très bien, lorsqu’elle ralentit encore et adopta un déhanchement un peu plus marqué. Marc s’inquiéta un peu, si elle continuait, elle risquait vraiment qu’un automobiliste s’arrête et vienne aux renseignements. Était-ce ce qu’elle recherchait ? Son côté perfectionniste la conduisait-elle à pousser son entraînement jusqu’à l’étape suivante, celle du contact avec un client ?


Finalement, elle revint à la voiture et ouvrit la portière. Elle semblait bien plus à l’aise que quelques minutes plus tôt. Marc réalisa qu’elle avait utilisé sa promenade improvisée pour entrer à nouveau dans son personnage.



Dix minutes plus tard, ils s’engagèrent dans la petite route qui menait à la base de loisirs du Bois-Savot. L’été, on y trouvait de nombreux amateurs de baignade et de distractions nautiques. Dans la journée, le week-end, c’était un lieu de promenade familial. À la tombée de la nuit, un samedi de mars, nul ne s’y rendait sans intention trouble.


Marc ralentit en passant devant quatre ou cinq jolies filles brunes.



Marc réfléchit une seconde.



Ils arrivèrent au bout de la route. Il y avait peu de monde. Marc se gara sur l’un des parkings situés à droite de la route, où se trouvaient deux voitures.



Mathilde se tut. Ils apercevaient des ombres dans chacune des deux voitures.



Peu après, une nouvelle voiture arriva, et se gara entre les deux autres. Ses phares s’éteignirent.


Après deux minutes d’inactivité, Marc dit :



Mathilde approuva de la tête. Visiblement, elle s’était attendue à ce genre de choses.


Elle inspira, puis ouvrit la portière. Elle fit exactement ce qui lui était prescrit. Au moment où elle atteignait le talus, la portière de la voiture la plus proche s’ouvrit, un homme en sortit. Mathilde pivota, s’immobilisa une seconde, et l’homme fit de même. Puis elle revint vers la voiture, à pas plus lents. L’homme rentra, referma la portière.


Mathilde avait les joues légèrement rosies. Elle se rassit à sa place, et commenta.



Marc n’avait pas eu le temps de s’habituer à la nouvelle verdeur de langage de sa partenaire, mais se dit qu’il s’y ferait.



Au bout d’un nouvelle période d’inactivité, Mathilde remarqua :



Un peu surpris, Marc obéit.


Mathilde sortit, se plaça trois mètres devant la voiture, dans l’axe exact d’un des phares. Puis, lentement, elle retroussa sa jupe… jusqu’à la taille. Ensuite, elle fit un lent 360°.


Elle ne portait pas de bas autofixants comme il l’avait décrit, mais bel et bien de vrais bas et un porte-jarretelles et, depuis son passage aux toilettes du Bar Irlandais, rien d’autre. Lorsqu’elle le voulait, elle savait improviser… en l’occurrence, d’une façon que Marc jugea positive.


Puis Mathilde remit sa jupe en place, et revint s’asseoir. Ses joues étaient rouge vif.



L’élocution de Mathilde était lente, difficile. En dépit de son attitude de défi, on sentait que sa tension était extrême. Elle se poussait à ses limites.



Marc se recroquevilla sur son siège.



Le ton était toujours tendu, et la colère froide, nettement perceptible. Humilié, Marc préféra ne rien dire.


Les phares de la voiture du milieu s’allumèrent. La portière droite s’ouvrit. Une femme en sortit, s’avança dans les phares. Elle avait une quarantaine d’années, et des formes opulentes, très visibles, puisqu’elle ne portait pour tous vêtements que des chaussures, des bas et un porte-jarretelles, et un châle sur les épaules et le dos.


Elle s’avança en suivant la ligne des phares, qui l’amena juste au niveau de la portière de Mathilde. Elle se pencha, ses seins lourds semblant vouloir toucher la vitre.


Marc remit le contact, ouvrit la vitre droite. Mathilde la regardait, comme hypnotisée, sans faire un geste. Au bout d’un moment, comme à regret, l’autre s’écarta. Lentement, elle prit la direction d’une des autres voitures, son fessier mobile décrivant de larges courbes en suivant son pas.



La femme était maintenant toute proche de la voiture, dont les phares s’allumèrent. En sortirent une jeune femme et un jeune homme. La jeune femme s’avança dans les phares. Elle semblait hésitante. L’autre femme s’approcha, et posa une main sur son épaule, comme pour l’encourager. Puis elle recula.


La jeune femme rit nerveusement, puis, à gestes saccadés, enleva sa veste, puis commença à déboutonner son chemisier. Elle s’arrêta ensuite, regardant son compagnon. Celui-ci s’approcha d’elle, écarta le chemisier, puis dégagea deux globes, libérés par-dessus le soutien-gorge.



Marc se sentit inquiet. Il était peu motivé pour montrer l’exemple de façon similaire à Mathilde… Il esquiva.



La situation semblait à nouveau un peu bloquée. Le jeune homme semblait encourager sa compagne à mi-voix, mais celle-ci était clairement réticente à aller plus loin. L’autre femme restait à petite distance, mais restait muette.



Elle ouvrit la portière, et comme Marc ne bougeait pas, insista.



Marc soupira, sortit et emboîta le pas à Mathilde. Il commençait à se demander si son plan de placer Mathilde dans des situations improvisées devant témoins était une bonne idée. Combinée avec sa volonté visible de se pousser à ses limites, garder le contrôle de la situation pouvait devenir un problème.


Ils se rapprochèrent de la jeune femme. L’exemple, une fois de plus, fonctionna. De la voiture du milieu, le conducteur, compagnon sans doute de la femme plus âgée, descendit. De celle de gauche, c’est trois jeunes hommes qui sortirent.


Les phares s’éteignirent. À courte distance en cette fin de crépuscule, ils n’en avaient plus besoin.


Tous étaient maintenant dehors, trois femmes et six hommes.


Un cercle se constitua autour de la jeune fille. Mathilde la rejoignit.


La jeune fille riait nerveusement, son chemisier ouvert, de jolis seins dépassant du soutien-gorge abaissé. Son compagnon voulut lui enlever son chemisier, mais elle résista.


Face à elle, Mathilde enleva sa veste, qu’elle tendit à Marc. Celui-ci n’avait pas besoin d’un message explicite : il la plia avec soin et la mit au creux de son bras.


Puis ce fut le chemisier prit le même chemin.


Mathilde hésita ensuite. Le soutien-gorge en dentelle noire était joli… et de petite taille. Face à l’autre femme, mieux dotée, elle ne se sentait pas en position de force.


« Allez, Mathilde, pas de complexe, le volume et l’harmonie sont des choses différentes », pensa Marc


Par contre, la comparaison dut encourager la jeune femme, car cette fois, quand son compagnon revint à la charge, elle se laissa faire docilement. Il lui enleva chemisier puis soutien-gorge, la laissant torse nu.


Mathilde n’avait plus le choix, sauf à retourner piteusement à sa voiture. Une lueur dans le regard, elle compensa par une bravade. Elle s’approcha du groupe des trois jeunes hommes, puis tourna le dos à celui le plus proche de Marc, et leva les bras.


Le message était clair. Avec quelque difficulté, le jeune homme dégrafa le soutien-gorge. Marc vit nettement Mathilde ciller sous le contact des doigts dans son dos, sa bouche entrouverte trahissant son trouble. Il récupéra le sous-vêtement, qui vint s’ajouter à la pile sous ses bras.


La jeune femme et Mathilde se rapprochèrent, se tenant dos à dos.


Le cercle se resserra autour d’elle. Marc, un peu handicapé par les vêtements qu’il portait, dut jouer des épaules pour préserver sa place au premier rang. La femme plus âgée et son compagnon perdirent la leur et reculèrent d’un pas.


Une main se tendit, atteignit l’épaule de Mathilde qui frémit.


Puis ce fut autour d’un des seins de l’autre jeune femme de recevoir une caresse prolongée – une autre main, d’un autre homme, s’occupa de l’autre.


Marc se trouvait devant un dilemme. Il avait une main libre et aurait bien volontiers démontré à Mathilde qu’elle n’avait rien à envier à sa co-équipière du soir, mais leur relation particulière lui interdisait.


À sa surprise, c’est le compagnon de la jeune femme qui le sortit de l’embarras. Par derrière, il atteignit la poitrine de Mathilde, des deux côtés et, à deux doigts, l’effleura longuement, avant de descendre vers son ventre. Ce faisant, il lui parlait à l’oreille.


Si son idée était de provoquer sa compagne, il avait parfaitement réussi, car celle-ci, le regardant droit dans les yeux, dégrafa sa jupe et la laissa tomber à ses pieds.


Contrairement à Mathilde, elle portait des Dim-Up, et un string. Elle était mince, son corps était lisse et doux, mais sans la fermeté de Mathilde.


Marc croisa ses yeux, un instant, mais elle les détourna. Il lui sembla qu’elle n’était pas du tout enchantée de sa présence, mis à part sans doute pour son rôle de garde-robe. Après l’épisode du bar, ce n’était pas une surprise pour lui. Elle se libérait bien plus facilement en présence d’un ou plusieurs inconnus quand il n’était pas observateur – ou qu’elle le croyait. Il espéra que la seule cause était le fait qu’ils se connaissaient et travaillaient ensemble, mais il était loin d’en être sûr, il l’avait trop souvent sentie mal à l’aise en sa présence.


D’un autre côté, il devait bien assurer sa sécurité. La seule solution était de ne pas regarder de façon trop ostensible.


Mathilde approcha sa hanche du garçon le plus proche. Celui-ci comprit sans mot prononcé, et descendit la courte fermeture éclair, sur le côté.


Dans sa rivalité avec la jeune femme, Mathilde avait un problème. La jupe étroite et sa morphologie ne permettaient pas le simple mouvement que venait de faire la jeune femme. Mais elle avait de la ressource… Elle retourna simplement la jupe, et la passa par-dessus sa tête, la gardant au bout de son bras à demi levé.


Marc vit que le compagnon de la jeune femme soufflait quelque chose à son voisin, un des trois hommes venus sans compagne. Celle-ci regardait Mathilde, avec une expression jalouse. Mathilde avait gagné le concours de strip-tease… haut la main.


Marc avait du mal à s’approcher, tant les autres hommes se tenaient proche, il y parvint finalement et attrapa la jupe, qui rejoignit les autres vêtements au creux de son bras.


Pendant ce temps, le garçon qui venait de recevoir une consigne s’était approché de la jeune femme en string et Dim-Up, par-devant. Il s’agenouilla, puis d’un geste très brusque descendit le string jusqu’à ses chevilles.


La jeune femme poussa un cri de surprise, qui s’étrangla. Le garçon l’aida à enlever le minuscule tissu, un pied soulevé après l’autre. Puis il remonta lentement, glissant sa main à l’intérieur de la jambe, de la cheville jusqu’au genou, puis du genou jusqu’à l’entrejambe, où il s’arrêta.


Un instant distrait par le spectacle, Marc entendit un grognement étouffé qui lui fit tourner la tête, puis écarquilla les yeux.


Mathilde était tout bonnement en train de répéter le même mouvement le long de la jambe du pantalon d’un autre garçon – le mieux bâti des trois compères. Nettement plus petite, elle n’avait pas eu besoin de s’agenouiller. Sa caresse se fit plus précise, selon les contours d’une érection bien visible sous le tissu, avant qu’elle ne se recule d’un pas.


Décidément, elle n’appréciait pas que seules les femmes s’exposent… son message était clair. Marc espéra qu’il ne serait pas interprété au-delà de ses souhaits.


Le compagnon de la jeune femme souffla à nouveau quelque chose, cette fois au troisième des compères. Il s’approcha, dit quelque chose à celui toujours agenouillé. Ensemble, ils empoignèrent chacun une cuisse de la jeune femme, la soulevèrent, et la portèrent jusqu’au capot de la voiture qu’elle avait quitté peu avant, la couchant sur le dos.


La jeune fille protesta vivement. Très tendu, Marc se demanda quoi faire. Il s’avança, paume étendue, comme pour demander une pause. Mathilde l’attrapa par le bras et lui souffla à mi-voix.



Marc réalisa que son compagnon avait dû souffler l’information à Mathilde en venant la caresser, un peu plus tôt. Le jeu avait bel et bien des limites, ce qui expliquait mieux l’audace de Mathilde. Fidèle à elle-même, celle-ci se montrait bien plus à l’aise dans un cadre qui avait des règles. Marc espéra qu’elle ne surestimait pas le service d’ordre… s’il se composait du seul compagnon de la jeune femme et que les autres n’étaient pas au courant ou pas d’accord, les choses pouvaient assez vite partir en vrille. Avait-elle une parfaite confiance en sa capacité d’auto-défense ? En un sens, observer une démonstration de karaté faite par une femme à la plastique remarquable, et vêtue en tout et pour tout de chaussures, de bas et d’un porte-jarretelles lui aurait bien plu. Mais ce n’était pas leur objectif de la soirée.


La jeune fille, fermement maintenue par les deux garçons, était maintenant le centre de l’attention. Si elle continuait à se plaindre, son visage avait une expression qui révélait quelque chose de bien plus trouble que la peur et l’indignation.



Mathilde vit son vœu finalement exaucé. Le garçon dégrafa sa ceinture, puis baissa slip et pantalon, exhibant un sexe en pleine érection.


Encouragé par ses deux amis, il s’approcha, puis s’appliqua avec zèle, après avoir dûment enfilé un préservatif que lui tendit le compagnon de la jeune femme… Si Marc avait encore pu avoir un doute, le sourd gémissement qu’elle émit lorsqu’il la pénétra l’aurait édifié. Il n’y avait plus ni crainte, ni indignation – seulement une attente en voie d’être satisfaite.


Marc, un moment, fut fasciné par le spectacle de la prise de possession. Revenant à sa protégée, il fut surpris de la voir, à nouveau figurante après avoir été brièvement vedette, parmi le cercle des observateurs, les yeux rivés sur le compagnon de la jeune femme. Son physique, sa volonté de se mettre en avant ne lui avaient pas permis de perturber plus de quelques minutes un scénario qu’elle ne contrôlait pas. Son attitude, une jambe plus haute, ressemblait fort à ce qu’un observateur non averti aurait appelé un déhanchement lascif – mais, à cet instant, seul Marc la regardait.


À ce moment, un gémissement attira l’attention de Marc. Il vit le dos de la femme rondelette. Elle était maintenant à cheval sur son compagnon, allongé sur le sol, et fort occupée à se satisfaire, tout en regardant le spectacle. Ses fesses mobiles décrivaient des cercles impressionnants. Amusé juste un instant, Marc reporta son observation sur l’action principale.


Une fois le garçon satisfait, il assuma un nouveau rôle d’assistant, empoignant à son tour le bras de la jeune femme, cette fois mise à genoux devant la voiture – c’est de sa bouche qu’elle allait devoir satisfaire celui qu’il venait de remplacer.


Mathilde regardait toujours son compagnon, dont les yeux étaient rivés sur sa compagne. Marc regardait Mathilde, qui, un instant, croisa son regard. Marc lut un sentiment complexe dans ses yeux, un mélange d’arrogance, de soulagement, de désarroi et de colère froide.


Marc lui fit un bref signe de tête. Allons…


Mathilde le rejoignit, ils repartirent vers leur voiture.


Alors que le jeune homme servi à bouche gourmande jouissait dans un râle, Mathilde finissait de se rhabiller.


Elle remonta, Marc démarra immédiatement, provoquant un mouvement de surprise parmi les acteurs, occupés à un changement de positions.


Une fois sur la route, Marc commenta :



Mathilde était maussade et mit du temps à répondre.



Ils continuèrent le trajet en silence. Marc se posait beaucoup de questions. Avait-il fait les bons choix ? Mathilde avait fait des efforts prodigieux pour entrer dans son personnage, à un point qui aurait été totalement inimaginable le matin même. Pourtant elle semblait douter plus que jamais, ce qui n’était pas une bonne chose.


Marc reprit :



Mathilde eut l’air de se relaxer un petit peu.



Mathilde réfléchit une seconde, et approuva.



Ils arrivèrent à la Gendarmerie. Il était tôt, vingt heures à peine passé. En un sens ce n’était pas plus mal, la journée du lendemain serait cruciale. Ils descendirent de voiture. Marc avait quelque chose d’important à dire.



Mathilde le regarda d’un œil sombre.



Une fois de plus pris à contre-pied, Marc prit un peu de temps avant de répondre, craignant fort que toute déclaration soit retenue contre lui.



Marc cilla. Avec l’émetteur à courte portée caché dans la poche, c’était risqué, il n’avait aucune envie qu’elle le trouve.



Mathilde semblait réticente, mais Marc ne pouvait pas trop se permettre de céder et de se faire prendre une fois de plus la main dans le sac.


Il récupéra le sac, l’ouvrit, et eut un bref instant de surprise.



Il avait entrevu la culotte de Mathilde, un très joli modèle, elle aussi en dentelle noire, d’un style proche de celui que Marie-Claire portait sur la vidéo.


Mathilde regarda à son tour et, un moment, eut l’air aussi surprise que lui. Puis elle sourit.



Elle fit l’échange, culotte, portefeuille, boîte de préservatif et gel, regarda si elle n’avait rien laissé d’autre, tenant le sac grand ouvert, puis lui rendit.



Marc regarda à son tour, et vit un bout de papier.



Mathilde était gênée. Et comme toujours dans ce cas, elle avait les joues rouges, et ne pouvait le dissimuler.



Mathilde eut un geste de protestation.



Elle regagna sa voiture, sans prendre le papier.


Marc se fit ouvrir la porte de la Gendarmerie par Fanny. Un samedi soir, elle y serait seule. Après cette soirée pleine de stimuli, il se voyait mal attendre vingt-deux heures que celle-ci le rejoigne dans le studio.





Chapitre 11 : Page blanche




Suit the action to the word, the word to the action.

(Faites des mots des actions, et des actions des mots)


William Shakespeare, Hamlet, [II, 2]




°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°





Dimanche, 12 h 30



Mathilde arriva à l’heure, mais cette fois, c’est Marc qui l’avait précédée de peu. Elle était habillée, en apparence, exactement comme la veille. Elle attaqua par une question sans rapport avec leur mission.



Ouille… elle avait dû se trouver à portée d’oreille une fois de trop, ou bien quelqu’un l’avait dénoncé. Peu probable, car alors le malveillant lui aurait aussi expliqué le jeu de mot avec la version originale de son surnom. Marc pensait à cent à l’heure. Les choses allaient trop bien entre eux, à quelques heures du début de la phase critique de leur mission, pour lui dire la vérité, autant profiter de son contre-sens.



Marc se sentait un peu honteux – un peu seulement. Ce qu’il venait de dire, bien qu’improvisé, n’était pas complètement faux non plus. En tout cas, Mathilde parut accepter de bonne grâce cette explication, et c’était l’essentiel.



Mathilde sourit.



Marc se demanda s’il s’agissait d’une forme de compliment ou d’une ironie voilée par rapport à son comportement plus timide dans l’action réelle. Peut-être les deux, mais cela ne lui posait pas de problème. Il était bien conscient d’être plus prude dans la réalité qu’en imagination, s’amusant des exagérations de son image sulfureuse.



Mathilde se rappelait évidemment sa provocation sur le sujet lors de leur dispute du vendredi soir.



Marc préféra considérer qu’il s’agissait uniquement d’une nouvelle pique et pas d’une véritable question, et s’abstint de toute réponse. L’idée lui vint d’arborer un sourire satisfait, mais Fanny était un des rares sujets qui influençait son habituelle attitude cynique. Il haussa le sourcil et garda une expression totalement neutre, comme s’il ne comprenait pas bien de quoi elle parlait. Il n’avait pas la moindre intention de révéler quoi que ce soit de sa vie privée.


Mathilde ne manqua pas son inhabituel raidissement. Marc eut l’impression qu’elle était un peu déçue. Peut-être après tout avait-elle voulu poser une véritable question, mais connaissant mal la vraie nature de Marc, elle s’y était mal prise et était tombée à plat. Peut-être est-ce cet échec qui la poussa à appuyer là où ça pouvait faire mal.



Marc la regarda, un peu inquiet. Que mijotait-elle ? Avait-elle une idée pour se débarrasser de Fanny et par effet secondaire de lui-même ?



Marc hésita, mal à l’aise. Où voulait-elle en venir ? N’en sachant rien, il dit la vérité.



Mathilde opina, d’un air de doute.



Le message sous-jacent était clair et allait dans le même sens qu’une remarque que lui avait faite Rousseau. La jeune femme, venant de l’autre bout de la France, avait fait des pieds et des mains pour être affectée à la brigade. Ensuite, et quelle que soit la part de calcul de sa part, elle s’était de fait assuré le moyen idéal de recevoir une attention soutenue de la part du meilleur mentor qu’elle pouvait trouver pour leur métier très spécial. Déjà, elle était capable de faire bien plus que les tâches répétitives qui lui avaient été assignées au début, et sa compétence s’accroissait à une vitesse spectaculaire.


Marc resta de marbre face à la remarque, et une fois de plus ne répondit rien. Il assumait ses choix.



Marc hésita, pas totalement sûr de ce qu’elle voulait dire. Sur le sujet du favoritisme professionnel, le seul qui avait un sens à ses yeux, Marc était préparé, car il s’était posé la question, légitime, et avait trouvé une solution qui ne lui semblait pas trop mauvaise. Il était tout aussi légitime que Mathilde, qui était le supérieur hiérarchique des adjointes, se soucie du fonctionnement de leur service, mais de sa part, la prise en compte d’aspects psychologiques était une nouveauté.



Mathilde approuva – sa notion de l’équitable était particulièrement minutieuse, et c’est elle qui organisait toutes les astreintes de la brigade.


Marc se dit qu’il était temps de revenir vers leur objectif. Mathilde avait souhaité une dernière veillée d’armes, et pourtant, elle venait de détourner le sujet pendant plusieurs minutes. L’observant mieux, il perçut une forte tension, sous contrôle, mais visible dans son maintien et la nervosité de ses gestes. Elle n’avait pas vraiment besoin de retrouver son rôle, elle n’avait sans doute pas pensé à grand-chose d’autre depuis la veille au soir. Elle éprouvait sans doute plus le besoin de se distraire un peu. Mais il ne fallait pas pour autant qu’elle se détourne de sa mission.



Marc mit en route son ordinateur. Ils revinrent d’abord sur les éléments majeurs de l’échange avec Marie-Claire, puis sur celui de la veille.



Ils relurent leur échange du vendredi. Là encore, l’urgence était perceptible chez lui.



Marc hésita une seconde, mais il ne pouvait refuser. Il s’absorba dans l’extraction de la vidéo de l’archive très bien protégée où il l’avait enfouie, puis la lança.


Mathilde ne trahit aucun sentiment en observant son propre strip-tease, à peine ses joues rosirent-elle. Marc regarda aussi – après la séance de la veille au soir, ne pas le faire aurait été pure hypocrisie. À la fin, elle remarqua :



Décidément, Mathilde le connaissait mieux qu’il le soupçonnait jusqu’il y a peu. Il avait effectivement passé une bonne partie des deux dernières matinées à écrire.



Marc lança l’impression du texte. Mathilde commença à lire :



Un jeudi soir, je m’arrêtai une fois de plus à la station. Je portais comme à mon habitude un manteau chaud sur un chemisier, ma jupe, en-dessous des bas, et rien d’autre. Instruite par ma première expérience, et soucieuse de ne pas trop perturber ma journée de travail, j’avais pris l’habitude de n’enlever ma culotte que juste avant de partir – ce moment de préparation au sacrifice, seule dans les toilettes du bureau en pensant à mon arrêt à la station avait encore le pouvoir de m’émouvoir, un moment.


Comme la première fois, il y avait un semi-remorque en train de faire le plein, mais pas de voiture garée. Je ne l’avais plus vue depuis des mois maintenant. Je ne ressentais plus de crainte malgré l’obscurité, malgré la vulnérabilité de ma tenue, plus de vraie émotion, ce qui montait en moi n’était que de l’irritation, toute une semaine d’attente pour cela, un arrêt à cette station et… rien. Je pensais que le jeu allait devoir prendre fin de toutes façons. À cette heure, toujours à peu près la même depuis des mois, c’était maintenant le crépuscule. Bientôt il ferait grand jour, et ce qui était concevable avec la complicité de l’obscurité ne le serait plus.


Le routier surgit de derrière son camion. Le voyant, je fus presque sûre qu’il s’agissait du même homme que la première fois, celui que mon double avait rejoint. Il s’immobilisa en me voyant, nos regards se croisèrent, et je sus que mon jeu venait de déraper. Je détournai brusquement la tête, me concentrant sur le pistolet. Du coin de l’œil, je le vis reprendre son chemin vers la boutique. Durant tout le temps où je remplissais le réservoir, j’avais les jambes flageolantes. Je pris mon temps, attendant qu’il ressorte, mais il ne revenait pas, je le vis discutant avec le caissier.


Je ne pouvais pas rester indéfiniment, j’allais attirer l’attention sur moi. Et puis, en voyant mon visage en pleine lumière, l’homme allait se rendre compte de sa méprise, et on n’en parlerait plus. J’allai payer, sans surprise le routier me regarda avec insistance, un instant je crus lire un doute dans son expression, mais rien d’évident. Après tout, s’il n’avait vu cette femme qu’une fois, presque uniquement dans la pénombre, des mois auparavant… Poussée par une pulsion, je passai brièvement aux toilettes. Besoin de me reprendre, début d’hésitation sur la suite, ou simplement besoin de propreté, souci d’éviter d’avoir des mains qui sentaient l’essence ?


En sortant des toilettes, je vis que le routier avait quitté la boutique, même si son camion était toujours là. Alors que je marchai vers ma voiture, il démarra. Je remontai dans ma voiture, le camion se mit à rouler, je ne fus qu’à demi-surprise, à la sortie, de le voir tourner vers le parking, où il fit un demi-tour complet, l’avant face à la station, avant de s’arrêter sous les arbres. Ses phares s’éteignirent, se rallumèrent. Je me rappelais de ce signal.


Je me dis que je ne pourrais pas, je me rappelai le mouvement furtif de la femme filant vers le camion, je ne pourrais rien faire de tel alors que mes jambes me portaient à peine. Mais si je redémarrais et repartais chez moi, j’étais sûre que cette fois, tout serait fini. Plus de jeu, plus d’excitation, d’ouverture sur ce monde qui m’attirait tant, tout ce qui avant tant nourri mes fantasmes depuis trois mois s’écroulerait.


À la sortie, je tournai moi aussi la droite, faisant moi aussi un demi-tour complet, longeai le camion et me retrouvai à l’arrêt le long de la boutique, à l’endroit exact où j’avais vu la voiture les deux fois précédentes. Je décidai d’attendre là, quelques secondes. Je venais de faire le pas que je m’étais refusé à faire ces dernières semaines, tout en gardant l’impression de contrôler ma destinée. Je pouvais à tout moment redémarrer et repartir. Si j’avais bien deviné le routier, lui, pour sa part, m’attendait dans la cabine ; au bout d’un moment il renoncerait.


Il y avait d’autres véhicules sur la piste, puérilement, je sortis mon téléphone, voulant donner un alibi à mon arrêt prolongé, seule dans ma voiture. Je vis la portière du camion s’ouvrir, le routier descendre, s’approcher. Il s’immobilisa à ma portière. J’aurais pu l’ignorer, continuer à faire semblant de téléphoner, mais une pulsion soudaine me poussa à trancher, arrêter le jeu. Reposant le téléphone, je baissai la vitre, puis, parfaitement consciente du ridicule et du poncif mais ne trouvant rien de mieux, lui dit :


  • — Vous me confondez avec une autre…

L’homme resta silencieux un moment, me regardant, les sourcils froncés. Puis son visage s’éclaira, je crus un instant qu’il avait compris sa méprise, et en souriait, mais non, son regard acéré contredisait le reste, j’y lu une compréhension, mi-amusée, mi-agacée, une autorité, une dureté presque dangereuse.


  • — Tu feras l’affaire… Amène ton cul, je ne vais pas passer toute la nuit ici…

Sans me laisser le temps de dire quoi que ce soit, il repartit. Le petit jeu des fantasmes à bon compte était fini. Si j’avais pris le temps de réfléchir quinze secondes, j’aurais démarré et serais repartie chez moi. Mais je l’aurais sans doute regretté toute ma vie. Et moi non plus, je n’avais pas toute la nuit.


Je descendis de ma voiture puis, soudain consciente à nouveau des présences humaines à proximité, me tournai vivement, courus presque. Je sautai sur le marchepied, en redescendis en réalisant qu’ainsi la porte ne pouvait pas s’ouvrir. Après cette seule hésitation, il ne me fallut que quelques secondes pour ouvrir la porte, monter à la place du passager, et la refermer.


Je m’assis et, tout d’un coup, me trouvai stupéfaite d’être là. La colère m’envahit, colère contre lui, contre moi surtout. Ce que je lui dis alors, je le puisai dans le début d’un des scénarios que j’avais soigneusement élaborés dans ma tête, les mois précédents, mais c’est la colère qui me donna le courage de le dire.


  • — Je vaux combien d’après vous ?

Le routier me regarda, le même regard qui me transperçait, semblait jouer de moi. Je soupçonnai qu’il se rendait parfaitement compte de mon inexpérience, mais au fond je m’en fichais.


  • — Fais-voir…

Me soulevant, j’enlevai mon manteau – de toute façon j’avais très chaud… Il faisait très bon dans la cabine, mais ce n’était pas la seule raison.


Il me détailla, de haut en bas puis de bas en haut. Mon chemisier blanc était sage, je n’en avais pas d’autre. Mon corps étant ce qu’il était, et ma position en masquant les seules courbes, j’étais bien consciente d’avoir plus l’air d’une écolière attardée que des filles de la Nationale, à l’exception peut-être des pointes de mes seins, durcies, que je sentais tendre le tissu. La pénombre dans la cabine, à peine éclairée par la fin de crépuscule, n’y changeait pas grand-chose.


L’homme tendit la main, la glissa dans l’échancrure de mon chemisier – je frémis au contact de ses gros doigts sur mes seins.


  • — Y’a pas grand-chose à vendre par-là, dit l’homme

Je rougis violemment. J’esquissai le geste de me lever mais l’homme m’arrêta d’une main sur mon épaule.


  • — J’ai pas dit que ça ne me plaisait pas…

Il me regarda à nouveau, toujours le sourire aux lèvres, puis me dit.


  • — Fais-voir ta chatte.

Respirant profondément, je fermai les yeux, puis commençai à relever ma jupe. Il me fallut me soulever sur le siège pour finir.


Cette fois, l’homme ne fit aucun commentaire, tout au long de l’examen, pendant une durée… indécente. D’autant plus que visiblement, cet homme ne savait pas regarder sans l’aide de ses doigts.


  • — Fais-voir ton cul…

Je me mis à genoux sur le siège puis, tenant ma jupe à deux mains, la relevai à nouveau Je frémis en sentant la main de l’homme effleurer ma peau, puis la palper franchement, un aller-retour de bas en haut, puis de haut en bas comme pour mieux souligner la rupture de la taille, avant de souligner d’un doigt le pli marqué en haut des cuisses. Puis, entre le pouce et l’index, écartant la chair pour mieux voir l’endroit où le pli l’avait amené.


  • — Très joli…

La gorge sèche, j’attendais sans bouger.


  • — Moi je dirais, 20 pour ta bouche, 30 pour ta chatte, 50 pour ton cul…

J’aurai dû m’en douter, mais me trouvai désarçonnée d’être ainsi découpée en quartiers – ou plus exactement en tiers. Je me demandai un moment si l’homme me proposait implicitement un choix, ce qui était à l’opposé de tout ce que j’avais imaginé.


Quant au prix, si j’avais su trouver sur certains sites sur ce que proposaient certaines « escortes » de luxe, la vérité est que je n’avais trouvé aucune information sur les filles à camionneur. Les grassouillettes en short de la Nationale ne devaient pas valoir cher… mais moi ?


  • — Ça fait 100 pour le tout, dis-je…

Sitôt ces mots échappés, je me demandai s’ils provenaient d’une déformation professionnelle ou bien de mon besoin profond de renoncement et de sacrifice – sans doute un peu des deux… Bêtement, je me sentis obligée de me justifier et mentis :


  • — J’ai besoin d’argent…

L’homme me regardait, un regard qui n’était absolument pas dupe. Il reprit :


  • — Disons 80, d’accord ?

La préparation rituelle était presque terminée. Soudain envahie d’une grande chaleur, je tendis la main.


L’homme fouilla dans son pantalon, en tira un porte-monnaie, en sortit, un par un, des billets de 20 pliés et froissés. Il me les tendit, je les glissai dans la poche du manteau.


  • — On commence par quoi ?



Mathilde termina sa lecture. Elle avait tout lu avec attention, sans sauter de paragraphe, et sans que son expression change. Elle retourna la dernière feuille, mais ne trouva qu’une page blanche.



Mathilde soupira :



Mathilde réfléchit un moment, semblant regarder la fin non écrite sur la page blanche, puis dit.



Marc s’étonna une nouvelle fois d’avoir créé chez Mathilde un fort intérêt pour un lieu qui pour lui n’était qu’un décor accessoire, et éprouva une pointe de vanité.



Mathilde fit une moue. Marc aurait juré qu’elle était déçue. Il se demanda pourquoi. Avait-elle à ce point foi dans ses écrits, au point de regretter que la réalité ne colle pas à la fiction ? Finalement, elle posa une question.



Marc la regarda avec intérêt. Cette aptitude au second degré était une nouveauté chez Mathilde. Restait à espérer que c’était volontaire.



Mathilde haussa les sourcils, puis passa à autre chose.



Marc réalisa qu’elle ne parlait plus de l’histoire, qu’il pouvait compléter à sa guise, mais de sa propre mission.






Chapitre 12 : Poids lourd à contresens




This above all : to thine own self be true.

(Avant tout, soyez vrai envers vous-même)


William Shakespeare, Hamlet, [I, 3]




°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°




Dimanche, 13 h 50



Le capitaine Rousseau arriva, puis dans les minutes suivantes ce fut le tour de cinq gendarmes en uniforme d’intervention, dont deux que Marc ne connaissait pas. Rousseau était en civil. Il les rassembla dans la pièce qui servait de salle de réunion, et commença :



Marc apprécia en silence. Le capitaine évitait ainsi tout risque d’intervention intempestive d’une patrouille de gendarmerie ignorante de l’opération en cours. Et accessoirement, cela lui permettait de résoudre son problème d’effectif. L’inconvénient, c’est que si quelque chose tournait mal, il serait plus difficile d’enterrer discrètement l’affaire. Il devait avoir une grande confiance dans le succès… ou bien dans ses bonnes relations avec le chef d’unité de St-Benoît, garantissant une certaine discrétion en cas de foirade. En cas de triomphe final, si l’opération venait à être connue au grand jour, la brigade de St-Benoît récupérerait une petite part des lauriers, et Rousseau soignerait ainsi ses relations professionnelles.


Le capitaine mit les gendarmes présents au courant de leur plan, succinctement et sans rien dire sur l’origine de l’affaire, ni du travail de la semaine. Il parla de Klein, décrit sans plus de détail comme un recruteur des proxénètes locaux, de leur objectif de le coincer par le plus gros flagrant délit possible pour l’utiliser ensuite, puis du rôle du lieutenant Mathilde Antonietti comme candidate prostituée.


Marc remarqua que Lazare et les deux autres gendarmes de leur brigade échangeaient des regards entendus. Ils ne semblaient guère y croire. Mathilde s’en rendait compte, et se mordait la lèvre. Marc s’en inquiéta, ils n’avaient vraiment pas besoin ce jour-là de la rendre furieuse, il n’y avait pas de place dans le scénario pour un pitbull…


Le capitaine mit en marche son ordinateur, et projeta sur l’écran de la salle de réunion une image aérienne de l’aire de la Clairière. Sans être au niveau des experts de la brigade, il avait mis un point d’honneur à se former aux nouvelles technologies, et s’y débrouillait honorablement. Il commença son explication, en montrant les différents emplacements.



Le fourgon était banalisé, avait une glace sans tain à l’arrière et contenait un équipement d’observation et de communication très complet. Le capitaine reprit :



Le capitaine montrait sur l’image projetée la position et les déplacements des véhicules.



Il reprit en désignant à nouveau le parking des véhicules légers.



Marc apprécia en silence. Rousseau se montrait une fois de plus très malin. Le cœur de l’action serait au niveau des camions, observé depuis le fourgon, où ne se trouveraient que lui-même, son vieux complice Lazare, en qui il avait entière confiance, et Marc. Les quatre autres, dont les deux externes à l’unité, n’entendraient rien, ne verraient rien avant que leur but ne soit atteint. Si quelque chose d’imprévu arrivait, il pourrait leur en donner n’importe quelle version.



Lazare avait une boîte avec lui et sortit le téléphone intelligent très particulier que Marc et Mathilde avaient utilisé la veille. Excellent bricoleur et bon électronicien, il en était l’un des créateurs, sur une idée de Marc qui de son côté avait fait les modifications nécessaires au logiciel, pour gérer l’appel automatique et l’enregistrement. Lazare cilla en s’apercevant que contrairement à l’usage, la batterie n’avait pas été enlevée. Comme tous les téléphones modernes, celui-ci, même éteint, consommait un peu de courant, ne serait-ce que pour conserver l’heure.


Rousseau l’avait remarqué aussi.



Il y eut un silence. Tous, autour de la table, essayaient de se rappeler depuis quand. Plusieurs semaines, en fait. Tous, sauf Mathilde et Marc, qui commença à ouvrir la bouche. Il avait emprunté le téléphone la veille sans signaler l’emprunt dans le registre adéquat, ce qui était un manquement au règlement. Par contre, il l’avait dûment remis en charge toute la nuit, et n’avait pas enlevé la batterie car il savait que le téléphone resservirait le jour même. Il savait donc qu’il n’y aurait pas de problème de charge.


Un coup de pied de côté sur la cheville le fit taire. Mathilde ne voulait pas qu’il en parle. Sans doute voulait-elle éviter d’avoir à expliquer l’usage qu’ils en avaient fait dans le bar irlandais, ce qu’il pouvait comprendre. Il referma la bouche



Lazare s’exécuta. La lumière de chargement était orange. Combien de temps faudrait-il pour le charger complètement ?


Le capitaine foudroya Lazare du regard.



Lazare se tut prudemment. Étant donné le préavis très court pour la préparation de leur intervention, il avait une excellente excuse, mais il connaissait assez son chef pour savoir que discuter serait inutile. De toute façon, personne ne pouvait plus y faire grand-chose.



Les gendarmes sortirent du bureau.


Mathilde récupéra l’émetteur, dont le voyant de charge avait presque tout de suite viré au vert, ce qui était normal après seulement quelques heures sans utilisation. Elle ne risquait pas la panne.


Un peu plus tard, ils sortirent de la Gendarmerie. Mathilde frissonna en refermant sa veste – le temps, couvert, était franchement frisquet pour la saison.


Marc s’installa au volant, Mathilde protesta :



Mathilde n’insista pas, et prit la place du passager. Marc démarra, et en cinq minutes, ils arrivèrent tout près du rendez-vous, mais de l’autre côté de la rivière, évitant ainsi tout risque de collision avec Klein. Un court trajet à pied sur une piste cyclable, se terminant par une passerelle sur la rivière, lui permettrait de rejoindre la station.


Elle regarda ses mains qui tremblaient un peu.



Marc fouilla dans sa poche, y trouva une boîte qu’il ouvrit, et lui tendit une petite pastille blanche.



Mathilde l’avala sans rien dire. Deux minutes s’écoulèrent en silence.



Mathilde ouvrit son sac, et mit en route l’émetteur. Elle sortit de la voiture, et sans se retourner prit la direction de la passerelle.


Marc la regardait. Son pas, un peu hésitant au tout début, se raffermit au bout de quelques mètres. Bien avant de disparaître de sa vue, elle avait pris une longue démarche coulée, parfaite – sensuelle, et comme animée d’une tension, une impatience. Marc se dit que s’il ne connaissait pas aussi bien P’tit’Bull, il aimerait bien être un homme qu’elle irait rejoindre ainsi… de ce pas, avec le même élan, et, ce qui ne gâcherait rien, habillée de la même façon. Il se demanda si elle avait changé quelque chose à sa tenue depuis la veille, y compris sous sa jupe. Étant donné son perfectionnisme, sans doute non… pourtant elle semblait maintenant parfaitement à l’aise.


Il mit son oreillette, démarra et prit la direction de l’autoroute. Il lui fallait garder son avance.


Environ dix minutes plus tard, filant à vive allure sur l’autoroute, il entendit Mathilde commenter à son intention.



Peu après, le bruit d’une portière.



La réponse vint après un silence de quelques secondes.



Très bien, Mathilde. Même dans la peau d’une autre, dire la vérité est l’option la plus simple.


Peu après, Marc arriva à l’aire de la Clairière. Il gara la voiture et se transborda dans le fourgon, comme prévu. Il brancha son téléphone sur un ampli. Le capitaine et lui-même disposaient chacun d’un casque audio de grande qualité, afin d’optimiser l’écoute. Mais dans la voiture de Klein, hors les bruits de moteur, c’était le silence total : ni l’un ni l’autre n’échangeaient un mot. Mathilde qui n’était pas très bavarde d’habitude ne devait en plus pas du tout être d’humeur à faire la conversation, et Klein restait silencieux, peut-être à dessein, pour la faire mijoter et laisser monter la tension.


Ils se mirent en place. Lazare était le responsable photo de la mission, avec un appareil sur trépied, doté d’un gigantesque téléobjectif. Leur emplacement à moins de cent mètres de la rangée de camions était parfait. Marc et le capitaine avaient tous deux de bonnes jumelles, avec l’écoute ils seraient aux premières loges pour voir le spectacle.


Peu après, ils entendirent la voiture de Klein ralentir, puis s’arrêter. Puis ce fut le bruit d’une portière qui s’ouvrait.



Visiblement, Klein préférait ne pas traîner, peut-être afin de ne pas laisser le temps aux hésitations de s’installer.


Dans le fourgon, les trois hommes virent Klein et Mathilde apparaître à la droite du parking poids lourds – à gauche par rapport au sens de marche des camions, puisque ceux-ci leur faisaient face. Ils commencèrent à longer les cabines, par l’avant. Marc nota que Mathilde paraissait plutôt à l’aise. Elle ne semblait pas non plus souffrir de la fraîcheur, son manteau était ouvert. Comme Klein, elle scrutait les cabines à la recherche d’un signe de vie, s’arrêtant quelques secondes devant chacune.


Par radio, le capitaine tenait régulièrement au courant les autres gendarmes dans la voiture. Quand ils interviendraient, ils devaient aller droit au bon endroit.


Dans les camions, aux pare-brise souvent masqués par un cache pare-soleil, les routiers semblaient tous dormir. En tout cas aucun ne donna signe de vie alors que Mathilde et Klein allaient bientôt arriver au dernier camion de la rangée.



Rousseau, qui observait à la jumelle, haussa les épaules :



Rousseau le regarda de travers.



Marc avala sa salive. Si le capitaine était sérieux, cela voulait dire un jeu autrement plus dangereux que leur comédie du jour. Mieux valait que le plan initial marche.


La chance allait peut-être leur sourire. La porte du dernier camion, un semi-remorque rouge, venait de s’ouvrir.


Ils virent descendre le camionneur. Complètement à l’opposé du stéréotype que Marc avait entretenu dans sa fiction, c’était un jeune homme maigre, d’aspect bien peu impressionnant.


Klein ne semblait plus si sûr de lui, tout d’un coup. Ils avaient noté l’immatriculation exotique du camion, sans être sûrs du pays qui n’était indiqué qu’à l’arrière. Tchèque ? Hongrois ? Lituanien ?



La réponse jaillit en profusion dans un sabir complexe. Peut-être quelque nuance leur échappa-t-elle, mais le sens général était clair : Non, no, niet, nada.


Ils virent la porte avant droite du camion s’ouvrir, un deuxième homme en sortit, puis les rejoignit en passant par l’avant du camion. Au moins celui-ci, plus âgé que l’autre, solide et large d’épaules, ressemblait-il plus à un camionneur.



Cette fois, il obtint un sourire de la part des deux hommes et le plus grand fit une réponse aux sonorités germaniques, un peu hésitante, qui sembla lui convenir.


Mathilde était, de loin, l’élément le plus polyglotte parmi ses collègues de l’unité, ce qui était bien utile dans leurs relations avec leurs homologues européens. Elle parlait très bien l’anglais, et se débrouillait à l’oral en italien, un peu mâtiné de patois piémontais. L’allemand avait été sa seconde langue à l’école. Marc se rappela qu’elle l’écrivait et le lisait bien, mais jamais il ne l’avait vue l’utiliser à l’oral. Lui-même n’avait jamais réussi à en maîtriser la grammaire, mais il le comprenait et le parlait à peu près.


Klein engagea une discussion heurtée avec les camionneurs, qui échangeaient dans leur langage par moments. Tous deux parlaient en regardant Mathilde – à vrai dire, la déshabillaient du regard, puis s’adressaient à nouveau à Klein. Marc comprenait en gros le sens. Wieviel ? Combien ? Ils semblaient en venir au vif du sujet. Fünfzig… une discussion. Vierzig ? Le plus petit des deux semblait content, l’autre, beaucoup moins. Il se lança dans une explication compliquée, qui prit plusieurs minutes mais dont le sens général, facile à comprendre, tenait en quatre mots : trop cher pour eux. Mathilde faisait une drôle de tête et Marc avait l’impression qu’elle s’offusquait des montants proposés.


À un moment, le petit conducteur sortit un portefeuille. Ils le virent sortir deux billets de vingt euros.



Klein la regarda avec une ombre de sourire.



Mathilde rougit et ne répondit pas. Klein reprit la discussion avec le plus grand. L’autre rangea ses billets, l’air peut-être un peu dépité. Klein donnait des signes d’impatience visible, l’autre levait les bras, argumentait. Finalement, le grand camionneur sembla se résigner. Il expliqua qu’il avait l’argent mais pas sur lui, il montra d’un geste une direction vers l’arrière.


Dans le fourgon, les trois hommes avaient retenu leur respiration pendant que le petit camionneur sortait les billets de son portefeuille, mitraillé par l’appareil photo de Lazare – mais le moment n’était pas venu, car ils les avaient remis dans sa poche le capitaine fulmina :



Klein dit quelque chose que Marc ne saisit pas du tout, car le capitaine était encore en train de parler. Il lui fit signe de se taire. Le camionneur sembla réfléchir une seconde, puis cette fois parla à l’intention de Mathilde. Marc saisit les mots. Lastwagen – le camion. Kabine – facile à comprendre. Hinten rechts – l’arrière droit. Ein Moment warten – attendre un peu. Puis il se dirigea à grands pas vers l’arrière.



Marc avait compris aussi, Mathilde devait aller dans la cabine d’un camion à l’arrière droit de celui qu’ils voyaient – sous leur angle de vision, le camion en question devait être masqué. Tout ceci ne faisait pas leur affaire, ils n’avaient pas de flagrant délit, et Mathilde allait devoir gérer une situation délicate.


Mathilde attendit pendant quelques longues secondes. Klein semblait maintenant l’ignorer et poursuivait sa discussion avec l’autre. Puis elle tourna les talons, et commença à contourner la cabine par l’avant, jetant un dernier regard vers les deux hommes. Klein parut surpris un instant, puis lui fit en rapide succession trois petits signes de la main, le premier, le geste universel, paume étendue, signifiant « pas trop vite », le second, bras et doigts pliés lui indiquant de tourner à droite. Le troisième geste, un pouce levé, semblait destiné à lui insuffler une dose de courage pour la suite des événements.


Sitôt hors de vue des deux hommes, elle souffla en direction de son sac à main :



Marc souffla de soulagement. Il avait mal compris l‘échange en allemand, tout n’était peut-être pas perdu


Ils virent la portière droite du camion rouge s’ouvrir. Curieusement, les deux hommes parurent surpris, Klein cria quelque chose à l’intention de Mathilde qu’ils ne purent entendre, l’émetteur était trop loin. La porte se referma.


Ils continuèrent à observer Klein et le routier qui discutaient.


Mathilde devait s’être tranquillement installée dans la cabine, comme convenu.


Mais que tout ceci était long… Le camionneur mettait un temps fou à revenir avec l’argent. D’un autre côté, Klein et le petit camionneur continuaient à discuter et ne semblaient pas trop impatients. Sans doute un élément de la discussion leur avait-il manqué. L’autre avait dû préciser qu’il lui faudrait un bon moment, et ceci expliquait d’ailleurs qu’ils aient envoyé Mathilde à l’abri de la fraîcheur. Ils faisaient preuve de considération pour elle.


À un moment, quand même, Klein regarda sa montre, en montra l’écran au camionneur qui rit, fit un geste d’impuissance. Il n’y pouvait rien si son collègue mettait tant de temps à revenir !



Ils scrutaient la cabine avec ses jumelles, Lazare faisait de même avec son téléobjectif.



Marc vérifia le téléphone, et jura.



Soudain, ils virent la porte droite du camion s’entrouvrir, puis se refermer. Le bruit alerta les deux hommes qui tournèrent la tête. Tous deux avaient l’air surpris. Mathilde réapparut devant le camion et les rejoignit. Sans doute elle aussi commençait-elle à s’impatienter.


Klein lui dit quelques mots. Ils ne pouvaient compter que sur l’observation. Le capitaine fit la grimace. S’ils disparaissaient de leur vue, que faire ? L’enregistrement était confus, les photos ne montraient qu’une corrélation circonstancielle aux faits reprochés. Le seul élément sans ambiguïté serait le témoignage de Mathilde, mais le capitaine détesterait en venir là – exposer au public un membre de l’unité et leurs méthodes n’était pas du tout dans ses plans.


Le camionneur fit un signe à Mathilde, indiquant la cabine du camion. Apparemment, elle devait y retourner. Puis, ils le virent sortir les billets de sa poche, et les tendre à Klein.


Instantanément, Lazare avait mis l’appareil photo en mode « répétition » : cinq photos à très haute définition par seconde.


Klein empocha les billets.



Le camionneur avait ouvert la porte du camion, et fit à nouveau signe à Mathilde de monter.


La voiture banalisée arrivant par l’arrière alerta les deux hommes, qui se retournèrent pour voir les gendarmes en sortir à la volée. Deux d’entre eux foncèrent vers eux. Au même moment, le fourgon s’arrêta devant eux, bloquant toute fuite par l’avant. Lazare et le capitaine en sortirent par la porte latérale. Les deux derniers gendarmes couvraient les côtés opposés des deux camions entre lesquels ils se trouvaient, au cas où l’un deux aurait tenté de s’enfuir en passant par-dessous.


Lorsque Marc parvint à son tour à sortir du fourgon, les trois protagonistes étaient menottés. Le camionneur protestait dans sa langue, à hauts cris, Klein avait l’air abasourdi. Rousseau le fouilla rapidement, sortit les deux billets qu’il montra.



Mathilde croisa son regard rapidement, fit une mimique de dénégation, à peine perceptible. Le capitaine n’insista pas. Ils avaient manqué quelque chose, l’autre n’était sans doute plus dans les parages, et de toute façon il n’était pas impliqué dans la transaction qu’ils venaient de surprendre.


Deux gendarmes commencèrent à entraîner Klein vers le fourgon. Le camionneur continuait à se plaindre. Dès que Klein fut hors de portée d’oreille, le capitaine dit à Marc.



Marc traduisit tant bien que mal, mais l’homme se mit à protester encore plus fort.



Un instant surpris, Rousseau regarda les deux billets qu’il tenait à la main, puis les remit dans la poche du camionneur, qui se calma instantanément, avant d’ajouter quelque chose d’un ton plaintif – mais cette fois sans outrage, juste de la résignation.



Marc regarda Mathilde avec malice. Celle-ci avait rougi jusqu’aux oreilles



Le fourgon se referma sur le camionneur, Lazare et le capitaine. Rousseau avait chargé Marc de ramener Mathilde dans la voiture banalisée, lui évitant un trajet avec Klein – ils n’avaient pas préparé ce rôle, celui de l’occasionnelle prise sur le fait par les forces de l’ordre, et ce n’était pas la peine de prendre des risques.


Marc prit la direction de la voiture, suivi par Mathilde. En arrivant à la voiture, derrière le semi-remorque, il fut surpris de voir un autre camion, décalé – comme il n’y a avait plus de place délimitée sur le parking, il avait trouvé une place qui ne gênait pas trop, à l’arrière droit du camion rouge. Cela rappela quelque chose à Marc, mais à ce moment Mathilde arriva à son niveau, marchant vivement, et, lui montrant ses menottes, lui dit :



Étourderie ou petite vengeance, les gendarmes étaient partis en emportant les clés… Heureusement, celles de la voiture étaient bien restées au tableau de bord.



En réponse, Mathilde lui fit un vrai sourire. La réussite lui améliorait le caractère.


Marc l’aida à s’installer, tant bien que mal – et sans ceinture de sécurité. Puis il démarra, et reprit l’autoroute. Il regardait la jeune femme à la dérobée. Assise bien droite dans son siège, elle semblait perdue dans ses pensées. Son attitude avait quelque chose de serein. Marc se dit que décidément, il l’avait sous-estimée. Il était grand temps de faire amende honorable.



Mathilde eut une longue hésitation avant de répondre.



Elle hésita un peu, puis reprit.



Elle s’interrompit à nouveau, comme embarrassée par un souvenir.


Marc se disait que le capitaine avait estimé son sens du devoir à son juste niveau. Il savait aussi qu’elle en avait plus qu’assez de son image auprès des autres gendarmes, et avoir réussi dans ce rôle à contre-emploi devait être une immense satisfaction pour elle.


Une idée sembla venir la perturber :



Mathilde réfléchit un instant.



Marc se demanda pourquoi Mathilde avait parlé d’ecstasy. L’acuité des sensations ? La jeune femme connaissait bien, au moins théoriquement, les effets et symptômes des drogues. Décidément la tension l’avait marquée. Même si la responsabilité ne lui incombait pas, Marc se sentit un peu coupable d’avoir largement contribué à l’entraîner aussi loin.



Mathilde sourit, puis acquiesça.



Quelque chose irritait sa peau sous son chemisier. Avec difficulté, à cause des menottes, elle y glissa deux doigts, en ressortit deux billets bleu-vert roulés qu’elle regarda un très bref instant, comme surprise de leur présence, avant de les laisser tomber sur ses genoux. Puis replongeant ses doigts, elle en sortit un troisième. Puis un quatrième. Puis très naturellement, sans dire un mot, elle les rassembla de ses deux mains jointes et les fit glisser dans le sac à main posé à côté d’elle, sous l’œil stupéfait de Marc, avant de se recaler dans son siège, avec un soupir de satisfaction.





Temps additionnel




What’s past is prologue

(Le passé n’est qu’un prologue)


William Shakespeare, the Tempest, [II, 1]




Toujours le sourire aux lèvres, l’homme déboucla sa ceinture, se déboutonna.


  • — Suce…

Je me penchai et pris délicatement le membre semi-érigé entre mes lèvres. Je m’activai avec conscience, et rapidement, à la dureté de la chair qui m’envahissait la bouche, au long soupir qu’exhala le routier, à son bassin qui se soulevait comme pour mieux l’envahir, je sus que je répondais à son attente. Un moment, je me demandai s’il allait jouir. J’en aurais été à la fois fière et déçue, frustrée aussi.


Tout d’un coup le routier prit mon visage, le repoussa.


  • — Va sur la couchette.

Il désigna l’espace derrière les sièges, J’avais vu en montant qu’on y trouvait une couchette étroite.


Je me glissai entre les sièges, m’y allongeai sur le dos, d’un geste je dégrafai puis enlevai ma jupe, la posant sur le dossier du siège. Puis après une brève hésitation j’enlevai aussi mon chemisier, je ne tenais pas à le froisser. Il ne me restait plus que mes bas, dont la présence ne faisait que souligner la nudité et l’indécence du reste de mon corps.


Pendant que l’homme, avec bien plus de difficulté, prenait le même chemin pour venir à genoux entre mes jambes largement écartées, une curieuse sérénité m’envahit… Un bref instant de lucidité me fit me demander pourquoi je me sentais si détachée, si à l’aise dans cette situation où j’aurais dû être tétanisée par la honte et la crainte. Parce que je n’avais plus rien à décider, parce qu’il me suffisait d’obéir et de subir ?


Le routier était là, silhouette massive dans la pénombre, son sexe fermement érigé.


Soudain je me rappelai… je me soulevai, attrapai le manteau resté au bord du siège, en sortit des préservatifs dans leur emballage aluminium.


  • — Ah bon, tu tiens à ces trucs-là, grommela le routier, ça vaut pas 80 alors…

Je me figeai, ne dit rien, mais maintins fermement les préservatifs entre mon corps et le sexe érigé du routier.


L’homme soupira.


  • — Bon…

J’ouvris l’un des préservatifs, le déroulai puis l’enfilai avec quelques difficultés. Consciente du ridicule de la situation, je me jurai d’apprendre à faire ce genre de choses sans hésitation, s’il le fallait dans le noir avec les yeux bandés.


  • — Couche-toi…

Je m’allongeai sur le dos, écartai les jambes. Le routier s’approcha, sembla hésiter un instant au seuil, avant de me pénétrer, puis poussa en avant, m’arrachant un jappement.


  • — Tu aimes ça ?

Je préférai m’abstenir de parler, pleinement consciente que mon regard qui se détournait, mes yeux voilés, mon corps frémissant répondaient à sa question. Le routier commença à aller et venir, m’amenant un plaisir profond au bout de chaque poussée. Je ressentais une immense paix intérieure, livrée à la sensation pure.


J’étais totalement hors du monde, soucieuse uniquement de la montée de l’orgasme, que je sentais venir, lorsque soudain l’homme se retira. Je le regardai, toujours ce sourire, ses yeux, je compris sans qu’il ait rien à dire, un marché était un marché.


Je me tournai sur le ventre, les jambes, légèrement écartées, me cambrai, terriblement consciente de n’être pour lui qu’une chose, un objet de plaisir que je finissais de lui livrer, en même temps sans hésitation ni honte, car il y avait déjà beau temps que les choix ne m’appartenaient plus.


J’étais en sueur, la fraîcheur de l’humidité sur mon dos et mes fesses m’amena un frisson. Je me félicitai d’avoir enlevé mon chemisier, il serait maintenant en chiffon.


Ses doigts cherchèrent l’ouverture, la testèrent, la fouaillèrent.


Il vint sur moi, chercha l’ouverture étroite, la trouva, poussa en avant, tout d’un coup, une présence puissante, une possession sans compromis qui m’arracha un cri de douleur.


Il s’immobilisa quelques secondes posant ses deux mains de part et d’autre de mon torse. Tandis que la douleur s’amenuisait lentement, je le bénis intérieurement de cette attention.


Il se retira un peu… puis revint, cette fois plus profond. Puis une deuxième, puis il pesa de tout son poids, me rivant, écrasant mon bassin sur la couchette. Je sentis une goutte de sa sueur tomber sur mon dos, se mêlant à la mienne.


Il commença à aller et venir, lentement, profondément, mon bassin rivé au sien, écrasé, accompagnant son mouvement. À nouveau, je me concentrai sur mes sensations. Lui restait silencieux, bougeant moins, attentif cependant à chaque poussée à finaliser, assurer sa prise de possession, au maximum du possible.


La douleur était encore là, mais se mêlait maintenant à un sourd plaisir derrière, remontant des muscles enserrant le membre, et à des éclairs aigus devant, venant du glissement sur la couchette. Les trois sensations, d’abord disjointes, commencèrent à s’unir, en symbiose, formant une série de vagues à la force croissante. Comment un plaisir pouvait-il être à la fois aussi profond et aussi aigu ?


Le routier se pencha, un bras passé sous mon torse, me serrant contre lui. Libérée de tout, je laissai venir vague après vague, réalisant que le gémissement enfantin que j’entendais depuis quelque temps était celui que je laissai échapper chaque fois que l’une d’elles me soulevait.


Mais c’est avec un cri rauque, animal, que j’accueillis l’orgasme, dans le déferlement de la vague ultime.


Je n’eus plus qu’à attendre en paix la jouissance du routier qui, immobilisé un temps comme pour mieux m’observer, reprit, à son rythme, sans hâte excessive, seul son souffle et l’arrêt de son mouvement me révélant sa jouissance.


Toujours écartelée, je restais longuement immobile, percevant le soulagement physique du routier, son corps détendu, son érection graduellement perdue, jusqu’à ce que mon corps l’expulse, comme un corps soudain devenu étranger.


Je revins graduellement à la réalité, j’avais imaginé cet après, le retour vers ma vie normale, l’avait craint, mais je ne ressentais qu’une seule inquiétude, purement pratique, celle du temps qui s’écoulait, pour le reste l’évidence était là, aucun remords, aucun regret, j’avais osé, j’avais trouvé, je savais.


  • — Je dois partir, dis-je.

Avec un grognement, le routier se poussa sur un côté.


Je me redressai, repassai sur le siège, trouvai ma jupe que j’enfilai, mon manteau. Le routier, finissant de souffler sur la couchette, me regardait faire. Il me dit :


  • — On peut dire que t’aimes ton boulot…

J’hésitai un peu, ne sachant pas quoi dire. Mon plaisir ne lui avait pas nui, nous avions tous deux trouvé notre compte, mais au solde final j’étais consciente d’être gagnante, à un point tel que c’en était indécent, mais c’était la revanche de la cause originelle, sans le savoir il venait de payer pour un autre, à ma surprise j’en avais quelque remords, mais bien peu.


Finalement, c’est en ouvrant la porte que je trouvais une vérité à répondre, sachant bien qu’elle était hors contexte :


  • — On m’a toujours dit que j’avais beaucoup de conscience professionnelle.

J’ouvris la porte, rejoignit ma voiture. Je me sentais détendue, le corps endolori mais la tête légère. Un homme en train de remplir son réservoir me regardait, je me dis qu’il devait comprendre ce que je venais de faire, qui j’étais, comme moi la première fois que j’avais remarqué mon double. Sans effort, avec juste une trace d’embarras résiduel plus excitante que gênante, je le regardai droit dans les yeux avant de remonter dans ma voiture et de démarrer.


J’étais moulue, mais avec un sentiment d’accomplissement. Des années de doutes et de fantaisies, des semaines d’obsession venaient de trouver leur point d’orgue. Mes idées se remettant en place, je réalisai maintenant le côté unique de l’aventure, le concours de circonstances très particulier qui l’avait finalement permise. Il était totalement déraisonnable de continuer à m’exposer à de tels hasards. J’allais y mettre fin une bonne fois pour toutes, il n’y aurait plus d’errements à la station-service. Réfléchissant, je me sentis confiante, j’aurai la force de caractère pour changer ce qui devait l’être, je saurai mettre en œuvre le nécessaire, compenser le côté le plus sombre de mes pulsions pour trouver un nouvel équilibre.


Roulant lentement, je rentrai chez moi directement, j’avais le temps de prendre une douche et me changer avant l’arrivée du reste de la famille. En descendant de la voiture, en glissant les clés de contact dans la poche de mon manteau, je trouvais les billets froissés – je sus que je garderai ceux-ci, comme un souvenir doux.


J’avais enfin réalisé mon rêve, je pouvais maintenant mettre fin à une quête qui avait tant perturbé ma vie, qui m’avait fait courir tant de risques, j’étais enfin libérée de mes démons.



Mathilde termina sa lecture, d’un air dubitatif.



Mathilde relut le dernier paragraphe.



Piqué au vif, Marc la provoqua.



L’air très sérieux, Mathilde commença à éditer les dernières lignes. Sa langue pointait entre ses dents, sa concentration était évidente. Finalement, elle lui laissa lire le texte réécrit.



… je trouvais les billets froissés – un rappel qui m’amena à faire mentalement une nouvelle projection, celle-là bien dans mes cordes.


Il n’y avait pas de problème. Même avec l’organisation que j’avais commencée à imaginer pendant le trajet, l’addition des montants unitaires à l’acte, agréablement gagnés, constituerait un total mensuel bien utile, que je n’aurai pas grand-peine à dépenser discrètement.