| n° 14700 | Fiche technique | 29727 caractères | 29727 4997 Temps de lecture estimé : 20 mn |
14/12/11 corrigé 12/06/21 |
Résumé: Six histoires courtes, par six auteurs différents, sur le thème « beauté disgracieuse ». | ||||
Critères: #sciencefiction f fh ffh inconnu collègues prost boitenuit travail telnet revede miroir strip photofilm lingerie trans nopéné nonéro exercice confession humour sf -humour -tarifé -travail -lieusexe -internet #recueil | ||||
| Auteur : Collectif Antilogies Envoi mini-message Co-auteur : Catherine Envoi mini-message Co-auteur : shiva__ Envoi mini-message Co-auteur : Olaf Envoi mini-message Co-auteur : Hidden Side Co-auteur : Nicoli Envoi mini-message | ||||
| Collection : Antilogies |
La collection « Antilogies » regroupe des textes courts (si possible entre 1500 et 6000 signes) mis en ligne sur le forum de Revebebe le 30 du mois qui suit une proposition de sujet « antilogique » par un des membres.
Tous les lecteurs peuvent avoir accès au forum :
Concours et jeux d’écritures → « Antilogies et autres jeux (ré)créatifs – les textes », « Antilogies et autres jeux (ré)créatifs – les discussions,
et enfin, pour la présente antilogie, « Antilogies – les discussions #5 – Beauté disgracieuse ».
Par Shiva__
Je me réveille difficilement, l’intérieur des cuisses moite : bizarre… J’y glisse quelques doigts : c’est très humide. Je ne comprends pas. Brève rétrospective : nuit de solitude, pas de rêve érotique, pas de pensée particulière pour mes amants, et même la lecture du troisième volet du « Fauteuil » de Rain ne m’a pas excitée. Étrange… mais j’aime bien cette sensation poisseuse.
Je passe machinalement mes doigts dans mes poils pubiens. J’aime jouer avec ; ça me détend. Ma chatte est peu fournie ; épilée façon ticket de métro. Oups, un « prout » vient interrompre ma somnolence. L’effluve volatil m’oblige à m’extirper de la couette d’un bond. J’ai une de ces pêches ce matin ! Envie de pipi, en mode radar jusqu’aux toilettes. Mes doigts sont fourrés dans mes narines, pendant que le jet d’urine se libère de ma vessie. Direction la salle de bain pour une rapide inspection de ma trogne. Évaluation des dégâts : poches sous mes yeux cernés noirs, bouche pâteuse, cheveux gras en bataille, teint blafard… Haleine ? Pouah ! « Rhalalala, va y avoir du boulot ! »
J’enfile mon peignoir mollement, avant d’aller mettre l’eau à chauffer dans la bouilloire, puis me glisser sous l’eau de la douche. La première fraîcheur du jet est si vivifiante, qu’un bref cri de surprise me sort définitivement de mon sommeil. Je brosse mes dents.
Je m’essuie et m’enroule dans la serviette. Retour dans la cuisine pour infuser mon thé. Pendant ce temps, direction la salle de bain ; miroir : gommage. Je trouve ça tellement moche tous ces résidus de peaux mortes qui tombent dans le lavabo.
Le masque hydratant que j’étale sur mon visage forme une épaisse pellicule blanche. Dix minutes à attendre avant de rincer à l’eau tiède. C’est long, dix minutes ! J’en profite pour limer mes ongles des pieds, enlever les peaux sèches, et passer un petit coup de pierre ponce : je n’aime pas avoir les talons calleux, quand mes jambes enserrent mon amant. Un peu de crème hydratante et je passe au rinçage.
Ma peau est fraîche, lisse et élastique. J’applique mon cocktail de crème et fluide pour satiner ma peau. Mince, j’ai oublié de m’épiler les sourcils… Je saisis ma pince et mon petit miroir. Retour dans la cuisine pour préparer mon p’tit déj’ : quelques tartines, mon yaourt nature, beurre, théière et mug.
Je pose le plateau sur la table basse et m’installe dans le fauteuil du salon, une pression sur le bouton veille de la télécommande et « Les maternelles » défilent à l’écran. Je n’ai pas d’enfant, juste des neveux. Un jour peut-être… En attendant, je m’en fous, ça fait une présence, et puis je m’instruis. Je verse mon thé, beurre une biscotte ; je zappe. Une émission musicale, c’est sympa aussi ! Je ramène mes genoux sur ma poitrine et y pose le miroir en équilibre. Pince en main, je redessine mes sourcils épais hérités de mes origines latines, désépaissis ma moustache, exit l’excès de duvet sur mes pommettes. Tiens et puis, tant que j’y suis, si je faisais un p’tit tour de contrôle côté maillot et intra-fessier ?
Je prends du recul face à mon reflet : parfait ! De longues gorgées de thé et croque dans la biscotte. Combien de temps me reste-t-il ? Oups, je dois passer à la vitesse supérieure ! Dans une heure je devrai être partie. Je vide ma théière, engloutis ma biscotte et mon laitage (c’est le terme diététique, depuis que je fais régime…). Direction la salle de bain (encore…). Comment sont mes aisselles ? Je relève les bras l’un après l’autre, inspection des odeurs, reniflage… Un petit coup de rasoir, je rince, et pierre d’Alun. À présent, tout est bon.
J’enduis mon corps avec mon baume Elixir. Ses fragrances sont plus subtiles et envoûtantes que si je m’aspergeais simplement de l’extrait de parfum. Mais surtout, je pense aux lèvres de mon amant, quand elles glisseront, alors qu’il dégustera ma peau soyeuse, enivré par ses substances charnelles. Des frissons me transpercent déjà.
Un tour dans ma chambre, penderie, psyché. Je me souviens :
Retour dans la salle de bain, sèche-cheveux en main pour dompter ma chevelure épaisse et sombre, en me lançant dans un brushing. Chaque étape est importante pour transformer ma trogne en minois un petit peu plus gracieux et délicat.
Phase maquillage. Anti-cernes, fond de teint, poudre et blush : effet « bonne mine ». Je parfais avec le liner qui souligne mes yeux de biche (maintenant, oui, je peux le dire), fard à paupières et mascara spécial volume, cils allongés et recourbés. Un trait pour le contour de mes lèvres (elles paraissent encore plus gourmandes). Crème sur les mains. « Tête de linotte a oublié de faire ses ongles… » Drame (ou presque) ! Quelle heure ? Un coup d’œil rapide à ma montre. Ok, j’opte pour le vernis séchage rapide ; tant pis qu’il soit rose fuchsia. Tentative de séchage encore plus rapide en agitant les bras comme guidant un avion sur une piste d’atterrissage.
Tout est bon ? Détail : quelques dernières gouttes d’Elixir derrière mes oreilles (émouvant), sur mes poignets (obsédant), au creux de mes seins (chavirant). Un Hollywood menthe fraîche, je me perche sur mes escarpins : élégante. Ma veste, mon sac, un foulard (parce qu’il aime me bander les yeux parfois), et je claque la porte blindée de l’appartement derrière moi.
Je gare mon Audi. J’ai cinq petites minutes d’avance. Lui est déjà là. Un baiser chaud dans mon cou :
oooOOOooo
Par Catherine
Avril 1980
Dans l’ascenseur qui la mène au 69ème étage du World Trade Center, Cynthia ne peut s’empêcher d’examiner encore et encore ce qui ressemble de plus en plus au drame de sa vie.
Le reflet, là, dans le miroir, est celui d’une superbe blonde aux yeux bleu azur et aux jambes interminables. Nombreuses sont les femmes qui se damneraient pour ce corps de rêve, mais pour Cynthia, il ne présente que des désavantages : elle est si proche de l’image que l’on se fait de l’idéal féminin, si proche des modèles, trop parfaits, des magazines, que les hommes, depuis des années déjà, n’osent l’approcher.
Oh, elle a quelques aventures, quelquefois, avec des amants de passage qu’elle est obligée de draguer ostensiblement et qui, au matin, dégrisés, partent à toutes jambes en se demandant s’ils n’ont pas eu une hallucination.
Côté sentiments, les choses sont claires, son cœur ne bat que pour Willis, le petit black affecté au service du courrier dont elle est éperdument amoureuse. C’est avec lui, et rien qu’avec lui, qu’elle aimerait passer le reste de sa vie.
Mais si Willis fantasme certainement sur son corps de déesse, il ne déroge hélas pas à la règle et, impressionné, s’en tient obstinément à des rapports purement professionnels. Avec les autres filles, il sourit, s’amuse, partage quelques blagues et semble parfaitement à l’aise, mais dés qu’elle l’approche, il perd tous ses moyens. Elle a bien essayé de lui faire comprendre qu’elle serait ravie qu’il l’invite à prendre un café à la sortie du travail, mais rien n’y fait, sa simple présence le paralyse. Et elle ne peut prendre le risque d’être trop directe…
Alors, elle ronge son frein…
Mais la chance est peut-être cette fois au rendez-vous, cela fait deux fois qu’elle l’a vu entrer dans un immeuble où les néons indiquent la présence d’une boite de nuit. La première fois, c’était par hasard, la seconde, elle l’a suivi.
Renseignements pris, le Blind Date est un établissement comme il en a fleuri dans ces années-là, et le concept est assez simple : les hommes et les femmes y entrent par deux entrées séparées, se déshabillent, et tout ce petit monde entre dans une immense salle où règne l’obscurité la plus totale. Là, dans le noir absolu, il est possible de faire n’importe quoi avec n’importe qui sans que jamais personne ne le sache et sans même que vous ne sachiez vous-même avec qui vous l’avez fait. Si l’entrée coûte une petite fortune pour les hommes, elle est gratuite pour les femmes, le SIDÀ n’existe pas encore, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes.
Alors, le vendredi suivant, après s’être assurée que Willis serait bien présent, elle s’est jointe aux autres femmes qui attendent de l’autre côté du bâtiment que l’on veuille bien les laisser entrer…
Une petite cabine, un sas, la voilà nue, naviguant totalement à l’aveuglette, dans un immense espace dont elle ne perçoit que quelques vagues chuchotements… Des corps la frôlent, des mains la touchent, quelques-uns essaient de la retenir, mais elle se refuse à tous.
En fait, elle a une idée précise : Willis a, depuis sa plus tendre enfance, une énorme balafre très creuse sur l’avant-bras qui se remarque assurément. Une bagarre dans le métro, un coup de couteau qui ne lui était pas destiné, un système social de remboursement de soins inexistant, tout cela a aboutit à une plaie mal soignée et à cette monstrueuse cicatrice.
Alors, toujours sans aucun point de repère, elle se dirige à tâtons, laissant les mains qu’elle rencontre la toucher comme bon leur semble, allant jusqu’à se glisser quelquefois dans ses replis les plus intimes. Elle, par contre, se contente dans un premier temps de vérifier s’il s’agit bien d’un homme – tâche particulièrement aisée dans de telles conditions – puis, ensuite, elle se lance à la recherche de cette cicatrice.
Cela doit bien être la quinzième personne qui l’arrête… Mais cette fois, elle a un pressentiment, renforcé par le parfum d’une eau de toilette qu’elle semble reconnaître.
Ce n’est pas possible, ce ne peut être que lui…
Alors, sans un mot, elle s’agenouille, et lui prend le sexe dressé dans sa bouche, cela fait si longtemps qu’elle rêve de cet instant… Cela dure de longues minutes, jusqu’à ce que l’homme, la prenant par les épaules, la redresse et que leurs langues se mêlent longuement. Il recule doucement, puis son genou heurte ce qu’elle reconnaît être une sorte d’estrade capitonnée. Celle-ci semble inoccupée, et lorsqu’une fois assise, elle sent une langue chaude s’infiltrer profondément entre ses jambes, elle manque de s’en évanouir. Quant à cette queue, cette queue, cette queue…
Tout cela n’a duré que quelques instants à peine, juste le temps pour elle de jouir violemment lorsqu’elle a senti la semence de l’homme gicler sur son ventre.
Alors, elle s’est redressée puis, se guidant aux panneaux en relief fixés sur les murs, s’est dirigée vers la sortie. Et elle est rentrée chez elle…
Le lundi, Willis a trouvé une enveloppe à son nom.
Une écriture féminine, quelques mots gribouillés à la va-vite.
J’étais au Blind Date vendredi soir.
Nous avons fait l’amour, et je sais que c’est vous.
Voudriez-vous me rejoindre au bureau 117 ?
Alors, il est allé jusqu’à ce service. Et il a vu cette superbe blonde dont il n’a jamais osé rêver.
Elle était au téléphone, aussi n’a-t-elle pas eu le temps de dire un mot, le couloir l’avait de nouveau englouti.
Elle a tourné la tête, et le miroir n’a cessé de lui renvoyer l’image d’une femme au corps de rêve et aux yeux bleu azur. Mais aussi, au final, le reflet d’une disgracieuse beauté.
PS : des établissements comme le Blind Date ont réellement existé.
oooOOOooo
Par Nicoli
Pas facile de trouver un boulot, la crise, le chômage, la désindustrialisation, et tout ce qu’on veut… J’avais déjà envoyé cent six CV, et la première réponse n’est pas venue par hasard. En vérité, c’était grâce au coup de piston d’un cousin qui connaissait une sous-fifre au service des relations humaines de Newmirror.
C’est là que je me suis dit, mon petit Vlad, pour l’entretien passe le turbo, t’énerve pas, tu te documentes, et fais-toi beau, la présentation ça compte… Maintenant, c’est tout pour la frime. Seulement, seulement… Ma gueule, je la trouve pas si mal, mes cheveux restent un peu bouclés comme ceux d’un demi ange par dessus les oreilles, les yeux reflets de mon âme, bref me voilà beau comme ma mère à vingt ans et intelligent comme mon père à quarante.
Mardi 10, avant hier c’était mon anniversaire des trente ans, et ce matin c’est le grand jour de l’entretien. Bien sûr, après toilettage, rasage du jour, j’enfile ma burqa… un costume gris clair, avec une chemise rose beige équipée d’une cravate au nœud torsadé et illustrée de presque discrets petits Mickeys, n’importe comment j’en avais pas d’autre. J’étais content de moi, je suis sûr que mon ex ne se serait pas marrée.
Cinq escaliers, trois changements de métro, j’arrive à la Défense, symbole de l’inhumanité et de la laideur des grandes zones urbaines. À l’accueil dans l’immeuble Newmirror, je demande Madame D’jean, du service recrutement marketing. Ascenseur, étage 14, enfin j’y suis, un pied dans la porte. Du courage Vlad…
D’jean était devant moi, quarante balais, plutôt petite, un peu soufflée de partout, des lunettes genre scaphandrier papillon, pull et jupe serrée un peu au-dessus du genou, un avant style de vieille peau surbookée. Bref pas de quoi rêver, mais j’étais pas venu pour ça… Concentre-toi, Vlad.
Après quelques mots d’usage, ultra-conventionnels, elle m’explique l’objet de l’emploi, je vous le traduis, façon simple, ôté de ses termes hyper-tendance design. Elle cherche un type qui soit l’image du nouveau produit de Newmirror : l’« intellect beauty », à savoir une glace comme les autres mais avec des mini-caméras intégrées au boîtier du miroir, celles-ci transforment l’image de la personne pour améliorer la beauté du portrait, un petit commutateur permet de passer de la vue réelle à celle idéalisée. Bref, une connerie branchée, qui peut marcher et faire des ronds.
Je faisais part de ma conviction, de mon enthousiasme à D’jean, qui semblait s’en foutre. Elle m’invita alors à passer dans la pièce d’à côté : un petit salon avec un canapé de cuir bleu, une table basse, des chaises et un meuble de rangement censé cacher un bazar d’appareils un tantinet électroniques.
Après avoir posé ma veste sur l’accoudoir, je m’approchais d’une chaise.
J’avais compris, et trente secondes après, j’étais habillé comme Adam en été au Cap d’Agde. Au passage, heureusement que j’avais écouté le bon conseil de ma coach de Pôle Emploi, elle m’avait dit qu’il fallait toujours changer de slip avant un entretien.
D’jean appela son assistante Nita pour placer l’intellect beauty à trois mètres devant moi. Après quelques ajustements et un petit clin d’œil complice, l’assistante quitta les lieux. J’étais donc là, comme un con devant le miroir et D’jean dont les yeux naviguaient du miroir à ma nudité.
Nita revint avec une tasse plastique de café, qu’elle m’offrit avec un sourire non dissimulé, et elle resta plantée là, en attendant que j’écluse le breuvage. Brune, plutôt bien roulée, elle ne semblait pas avoir bien froid aux yeux. Pendant que D’jean trifouillait consciencieusement derrière le miroir, Nita reprit possession de ma tasse vide en me passant mine de rien la main sur le petit, qui du coup devint colosse presqu’instantanément.
Un, deux, façon naturelle je pousse l’engin tête en bas en position repos, mais impossible, c’était pire, l’os qui est à l’intérieur faisait ressort. Voyant cela Nita se mit à pouffer comme une pouffe. Bref, fini le job, sûr… j’allais me faire virer avant de commencer.
Deux secondes plus tard D’jean émergea du derrière de son miroir magique, en disant :
Nita ne pouvait se retenir et éclata de rire.
Effectivement, on pouvait se voir dans le miroir, alternativement, comme on était et comme on aurait pu être.
Je ramassais donc le paquet de compliments gratuits, moi qui avais tout misé sur ce que je croyais être ma beauté pour enlever le boulot, je me retrouvais peut-être sauvé grâce à mes défauts.
C’est ainsi que je me suis tapé l’assistante, que je me croyais pas mal et que j’ai eu un bon boulot parce que je ne cassais rien. La laideur ça paye, comme diraient Gainsbourg ou Bardot maintenant. Et puis quand on est moche, il peut y avoir la beauté intérieure qu’on ne voit pas, c’est ce qu’on dit.
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Par Hidden Side
Je regrettais déjà d’avoir suivi les trois klhenens dans leur virée nocturne sur Glazno-Tibuk. Mais après sept mois confiné dans un poste de pilotage grand comme un cabinet de toilette, j’avais bien besoin de me décoincer les ligaments des genoux. Je risquais de finir avec des pattes de zolpar, ces espèces de mantes religieuses bleues écumant la ceinture des Cyclades, du côté d’Alpha Centauri…
Employés par les compagnies de cargos comme aides polyvalents, les klhenens n’étaient pas vraiment réputés pour leur bon goût. Ils m’attendaient à l’entrée du Kunga Club, trépignant d’impatience comme des ados au soir de leur première cougnole-partie. J’ai fréquenté assez de bars à putes dans les astroports ces vingt dernières années pour reconnaître un rade de catégorie Z à plus d’un parsec. Celui-ci me paraissait gratiné.
C’était quoi ça encore ? J’avais à peine eu le temps de zieuter l’affichécran des dites donzelles qu’une bourrade me propulsa dix pas en avant. Le chef des brutes à tout faire, mon pote Paulo, n’y avait pas été de main morte !
Une serveuse hydrocéphale nous fit asseoir à l’une des tables hautes en bord de piste (elle devait espérer un bon pourliche) avant d’aller chercher notre commande, quatre houblons à l’hélium. À peine s’était-elle éclipsée que Zina et ses pseudopodes entraient en scène. Ainsi c’était donc ça, une mandraleine !
La créature qui se dandinait devant nous faisait penser au croisement contre nature d’un poulpe et d’une montgolfière. Au crédit de la demoiselle, ses huit tentacules traçaient des arabesques aériennes parfaitement synchronisées au rythme lancinant d’un bazouk Cassiopéen. La chose nous lança une œillade collective (elle avait de beaux yeux verts, bien qu’on ne sache pas trop lesquels vous regardaient), puis entama son strip-tease, faisant voler ses dentelles sur la piste anti-gravitique. Assez rapidement, on vit apparaître des ouïes garnies de longs poils mauves, qui palpitaient aux endroits les plus incongrus de sa personne. Le détail le plus troublant était sa « poitrine », un ensemble disparate de mamelles dodues, disséminées au hasard des surfaces cartilagineuses où ne s’attachait aucun tentacule.
Mes amis klhenens, littéralement déchaînés, étaient au comble de l’extase. Cette créature incarnait pour eux le summum de la beauté et de la sensualité. Quant à moi, je maîtrisais avec peine mon envie de vomir…
Le numéro prit fin, heureusement, et le monstre marin retrouva la quiétude de son aquarium. Mes compagnons de beuverie proposèrent alors de booker la mignonne. D’après eux, s’enfoncer à quatre dans ses protovagins tout en se laissant caresser par ses pseudopodes représentait l’expérience la plus délectable qui soit… Cette suggestion manqua de me faire fuir.
Ce en quoi j’aurais eu tort. La strip-teaseuse suivante me réconcilia avec mon estomac et plus généralement avec la vie de port. Incongruité totale pour un bouge tel que le Kunga, il s’agissait d’une humaine. Et quelle humaine ! Une blonde aux cheveux courts – frange ravageuse à la lisière de ses yeux soulignés de Khôl bleu – seins petits mais arrogants, taille ultra-fine, fessier avantageusement rebondi.
Pendant ce temps, Paulo proférait des commentaires peu flatteurs sur la blonde.
Je haussai les épaules sans relever, ignorant ce crétin à tout jamais incapable d’apprécier la bonne camelote. Je n’avais pas une seconde à gaspiller : la croupe de la danseuse érotique ondulait juste sous mes yeux ! Je me laissai totalement absorber par cette cambrure évocatrice, ces courbes parfaites, ce déhanché hypnotique. Après une ultime pirouette, la belle quitta la scène, uniquement vêtue de son cache-sexe.
Par tous les trous noirs de l’univers ! Il me la fallait absolument !
Bien plus tard cette nuit-là, tandis que trois lourdauds se farcissaient un poulpe géant, j’entrai dans la loge de la demoiselle. Alanguie sur sa couche, la blonde m’attendait en sirotant un cocktail. La pénombre complice estompait la plupart des détails dans un dégradé de pourpre et de gris.
Après m’être rapidement déshabillé, je me suis allongé auprès de la Miss, laissant courir mes doigts sur son corps jeune et ferme. J’étais bien calé derrière elle, mon mat coincé dans le sillon de ses fesses, mes haubans tendus au maximum. Elle avait poussé la prévenance jusqu’à garder son string, un petit rien vaporeux en mousseline, me laissant le soin de lui ôter moi-même. Réfrénant une folle envie d’arracher ce mince rempart de pudeur, je glissai mes index de chaque côté de sa culotte.
Aussi glissai-je d’autorité une pogne vigoureuse dans le filet à provision de la dame, bien décidé à pratiquer la spéléologie digitale. Et là, quelle disgrâce ! La jeune catin s’avérait être équipée… d’un sexe d’angelot et d’une vile paire de couilles !
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Par Olaf
Le poète a toujours raison. Le peintre aussi, sans doute. Même s’il peint la femme nue comme Lucian Freud (1) ou Egon Schiele (2). Ils ont raison pour qui sait ressentir ce qui a motivé leur œuvre, ce qui fait réagir, vibrer, ce qui insupporte comme ce qui transporte. Ils ont raison dans ce qu’ils permettent de regarder, dans ce qu’ils imposent de voir.
Je ne savais lire ni les poètes, ni les peintres. Cela m’aurait pourtant aidé à apprécier la réponse que j’ai reçue à ma demande. Une demande bien anodine, compte tenu de la nature des échanges que j’avais avec cette correspondante. Nous appréciions nos écrits respectifs et, par le biais de nos textes, nous pensions comprendre notre manière d’appréhender la vie. Par nos textes et par nos courriels. Pour autant qu’ils aient vocation d’exprimer de telles émotions.
Où mieux trouver la personnalité profonde d’une femme qui écrit ? Dans les fantasmes qu’elle met en scène par ses histoires ? Dans les aveux distillés d’un courriel à l’autre, bien à l’abri derrière un pseudonyme ? Ou faut-il plutôt aller la débusquer au fond de ses yeux, après l’avoir mise à nu dans une chambre d’hôtel, semblable à celles où se rencontrent les protagonistes de ses histoires ?
J’ai supposé que le meilleur moyen de le découvrir était de la pousser dans un autre registre. Je lui ai demandé une image d’elle. Une image de sa jouissance, dont elle savait si bien décrire les plus infimes mécanismes.
Elle m’offrit deux images. L’une avant l’orgasme, et l’autre, juste après.
Elle avait réussi à prendre la première, seule, dans l’intimité de sa chambre à coucher. Une superbe photo de son visage, sur lequel le trouble à venir était bien visible. Infime et sublime instant de grâce.
Comment a-t-elle réussi à presser sur le bouton de l’appareil juste avant de déclencher sa propre jouissance ? Elle ne me l’a jamais avoué. J’ai toutefois cru comprendre entre les lignes, que ce regard, ce visage offert, dans l’attente du spasme libérateur, c’était vers moi qu’elle l’avait tendu. Que sous ses doigts qui fourrageaient entre ses cuisses, réveillant la petite bête impatiente, il y avait bon nombre de mes phrases, et toutes les émotions qu’elles avaient fait naître, à chaque récit, à chaque courriel.
Mes mots auraient-ils amené cette belle femme au désir ? Au désir indomptable, celui qu’il faut nourrir, entretenir longuement, puis finir par honorer, dans le débordement des sens, dans les soupirs et les gémissements. Aurais-je vraiment su faire jouir cette femme par la seule intensité de mes mots ? C’était bien ce qu’elle m’offrait de contempler par cette image d’elle, à l’exact instant où elle se laissait pénétrer par la représentation qu’elle avait de moi. Offrande de sa plus pure beauté, celle de la volupté.
La deuxième photo, l’après, ne pouvait pas avoir été prise par ma correspondante. Elle avait dû confier l’appareil à un tiers qui, à une autre occasion, venait de la conduire de l’avant à l’après. De mains de maître, apparemment, tant la femme gisait dans un total abandon, sans apprêt, bras et cuisses écartées, offerte, béante, jouie, comblée, voluptueusement saccagée, dans cet état semi-narcotique qui conclut une baise d’une intensité inégalée.
Quelle différence entre cette image et la première ? Un monde, au premier coup d’œil. Aucune, en réalité. Car toutes deux exprimaient le manque. Le manque de moi, comblé à main nue dans la première image, comblé dans le plus intense délire sensuel et génital dans la deuxième. En vérité, m’offrir cette nudité si intégrale, si dérangeante pour qui n’en n’est pas la cause, c’était me montrer à quel point la distance qui nous séparait lui était insupportable, et ne pouvait être abolie entre d’autres bras.
L’image me perturba. Je n’étais pas prêt à un tel aveu. Comment supporter l’animalité du corps transformé par un plaisir donné par un autre ? Comment regarder en face les traces de jouissances aussi multiples que l’ont été les pénétrations, le relâchement des chairs, les suintements des orifices, les griffures, les enflures et tout ce qui rend sublime la copulation, pour autant qu’on y soit intimement convié ?
Je n’y avais participé qu’en filigrane. Or, à ma demande, cette femme m’offrait une pose qu’elle savait être disgracieuse. Une pose que seule une intense émotion érotique rendait possible, mais dont j’avais été exclu. Voulait-elle, en m’imposant son corps dans toute son inélégance, me forcer à retrouver son essence même, au-delà de l’image ?
Par tendresse, par respect, j’ai regardé. Longuement. J’ai contemplé ce qui ne m’attirait pas, dans la pose, dans les lignes du corps écartelé, dans la maigreur, dans les charmes envolés, la réalité nue.
J’ai accepté les sombres émotions que cela a fait monter en moi. Jusqu’à ce que tout s’apaise. Jusqu’à ce que j’arrive à me laisser pénétrer, à mon tour. Par ce qui, en elle, dans son absolue offrande, donnait soudain un sens si différent à nos textes et nos messages.
Me laisser pénétrer par cet incroyable élan, qu’il ne tenait qu’à moi de recueillir, délicatement, du bout du cœur. Cet élan qui lui permettait de s’offrir à moi seul, plus nue que nue, plus femme que femme, plus jouissante que jouissante. Cet élan transcrit en clair sur la première image, auquel elle m’initiait d’une manière si crue par la seconde.
En m’offrant cette beauté disgracieuse, elle m’apprenait à ne pas dissocier l’avant de l’après. Elle me criait à pleins poumons son besoin d’avant et d’après, avec moi. Elle m’imposait la souffrance que je causais en exigeant un avant solitaire, tout en refusant un après partagé.
Alors, je l’ai trouvée belle, comme seule peut être vraiment belle celle qui accepte ce que l’abandon du corps révèle, au-delà des apparences.
Depuis cet instant, il me semble comprendre à quel point les poètes et les peintres ont raison. Même s’ils peignent la femme nue comme Lucian Freud, ou Egon Schiele.
(1) http://www.Wallpapers-free.Co.Uk/background/paintings/lucian-freud/rose/
(2) http://egonschieleselfportrait.Files.Wordpress.Com/2011/04/egon-schiele-1914.Jpg