| n° 14555 | Fiche technique | 36242 caractères | 36242Temps de lecture estimé : 21 mn | 05/09/11 corrigé 12/06/21 |
| Résumé: Suite et fin des mises en garde concernant un auteur particulièrement collant. | ||||
| Critères: bizarre chantage nonéro | ||||
| Auteur : Rain Envoi mini-message | ||||
| Épisode précédent | Série : Que faire quand un auteur devient trop "collant" ? Chapitre 02 / 02 | FIN de la série |
Seul dans ma maison (c’est bon la voix, je t’entends assez souvent comme ça), je suis perdu. Je tourne autour de la table basse du salon, résistant à la folle envie qui s’est emparée de moi. Je veux boire ! Me saouler jusqu’à ce que mon esprit arrête de me torturer.
Mais je résiste tant bien que mal et passe la matinée à errer comme une âme en peine. Je n’ai envie de rien faire. Un instant je regrette de ne pas avoir accepté les antidépresseurs, mais les deux bières qui restaient dans le frigo ont joué le même rôle.
Vers 12 h 15, je suis dans la cuisine et me prépare un sandwich avec un reste de poulet arrosé de mayonnaise. Le téléphone sonne. Je cours jusqu’à la salle à manger et réussis à décrocher avant la deuxième sonnerie.
C’est la petite jeune de la police. Je suis plein d’espoir. Mais les nouvelles ne sont pas bonnes !
Elle me raconte que son collègue qui s’occupe de cybercriminalité a essayé de repérer l’adresse IP de Gustave et que cela ne lui a servi à rien car l’individu est rusé et maîtrise les arcanes de l’informatique. Le policier pense qu’il s’agit d’un hacker car il passe par des proxys (j’évite de demander ce que c’est) en Russie, pour effacer ses traces. Impossible pour eux d’avoir une adresse IP dans ces conditions. Elle me dit qu’il ne me reste plus qu’à attendre qu’il entre à nouveau en contact avec moi et, à ce moment-là, ils essaieront de faire autre chose pour le coincer.
J’aurais pu lui dire qu’il m’avait envoyé des photos de ma femme avec son amant, mais je ne suis pas encore prêt à raconter ma vie aux flics.
Vers 13 h, le téléphone sonne. C’est mon aîné, Emmanuel, qui a appris la nouvelle par sa mère. Il a l’air tellement inquiet quand il me demande si je vais bien, si j’ai besoin de quelque chose, si je souhaite qu’il me rende visite, que cela me noue les tripes et fait monter de grosses larmes à mes yeux.
Sa sollicitude me touche et j’ai envie de pleurer comme avec Jean-Pierre, mais je me retiens. Je le remercie de son appel en essayant de le rassurer (en essayant de te rassurer, claironne cette foutue voix) que maman allait peut-être changer d’avis.
Lui, comme moi, savons que je raconte des conneries à ce moment-là.
Je raccroche le téléphone et l’instant suivant, il sonne à nouveau. Mon autre fils, Julien, qui, lui aussi, me donne envie de pleurer tellement il a l’air contrarié par le malheur qui me frappe. Je l’écoute et quand il me propose de passer me voir, je lui dis qu’aujourd’hui ce ne sera pas possible car j’ai prévu de passer voir Pascal. Ce qui est un mensonge éhonté mais je ne sais pas quoi dire d’autre pour qu’on me laisse seul.
Je parle encore à voix haute.
Cette putain de voix prend un malin plaisir à me raconter que quand on parle seul, c’est le début de la folie. Je l’ignore et monte à mon bureau, peut-être ai-je des nouvelles de ce salopard.
oo00oo
J’avais oublié que j’avais propulsé l’écran de l’ordi contre le mur. Je dispose l’écran à nouveau sur le bureau, remets la tour en place et tente d’allumer l’écran. Le voyant reste orange. Ce qui ne me surprend pas. Il est mort. La tour a l’air intacte. Du moins le ronron qui s’en échappe me paraît normal.
Je me souviens soudain que j’ai mon vieux moniteur 17 pouces, quelque part dans le garage. Je n’ai pas de mal à le trouver. Je retourne à mon bureau et branche le tout. Tout fonctionne ! Enfin une bonne nouvelle !
Je regarde ma boîte mail de Rêvebébé. Rien. Je suis soulagé et aussi un peu déçu. J’aurais aimé avoir de la matière à apporter à la police. J’ouvre alors ma boîte Orange et vois un message de mon ami de Tahiti.
C’est l’autre ! J’en suis certain. Mon cœur remonte dans ma gorge et redescend dans mon estomac et continue à faire le yo-yo jusqu’à ce que j’ouvre le message. C’est bien Gustave. Son message est cours :
Monsieur je vous appellerai cet après-midi.
La panique me gagne. Je sue. Puis une idée me traverse l’esprit. Les flics ! Je vois la police installer tout son matériel chez moi, comme dans les films, avant de pouvoir enregistrer l’appel de Gustave et repérer le lieu d’où il téléphone.
J’entrevois un peu de lumière au fond de ce tunnel ténébreux qu’est devenue ma vie.
Je téléphone au commissariat et demande à parler à la jeune policière dont le nom figure sur ma déclaration de plainte. Après une mise en attende courte, elle décroche et me demande (avec de l’excitation dans la voix) :
Je fais un rapide aller-retour et m’assois dans le canapé, entendant que le téléphone sonne. Il a vraiment le vice dans le sang car celui-ci ne sonne qu’à 18 h.
oo00oo
À la première sonnerie je décroche :
Voilà qu’il se prend pour un auteur du XIXème maintenant.
Je veux le vexer et cela ne rate pas. Il hurle de sa voix de robot :
Sa voix est redevenue calme et cela me donne la chair de poule. Je n’ai pas le temps de répondre car il a tout de suite raccroché.
oo00oo
J’appelle le commissariat et demande à la jeune policière s’ils ont pu enregistrer l’appel. Elle me propose de me rappeler dans cinq minutes afin de me donner des nouvelles.
Les minutes s’égrènent lentement et quand le téléphone sonne, je sursaute. Ils ont bien enregistré l’appel et ont pu le retracer. Il l’a passé dans un cybercafé et le temps que la voiture de police en patrouille la plus proche s’y rende, il n’était évidemment plus là.
oo00oo
Je vais passer la soirée chez Jean-Pierre qui me gâte en me sortant d’excellents vins autour d’un succulent repas préparé par Alice, son épouse. La soirée est agréable, j’oublie presque ce qui m’arrive.
Vers minuit, je rentre chez moi et écoute le répondeur. J’ai un nouveau message. Je souhaite un instant que ce soit ma femme. Ce n’est pas elle. C’est la jeune policière qui m’explique qu’ils ont pu faire un portrait robot du suspect.
Ce serait un jeune d’une vingtaine d’années avec des cheveux longs bruns et des yeux bleus. Son jeune âge collerait avec la thèse du hacker. Mais elle précise à la fin du message que la personne qui tient le cybercafé n’était quand même pas très sûre d’elle.
oo00oo
Le lendemain, je me lève à 6 h. Je suis rongé d’inquiétude. Je m’interroge sur ce que mijote Gustave. En tous cas, je sais ce que je vais faire. Je vais foutre un zéro à tous ses textes !
Décidément je parle de plus en plus à voix haute ces derniers temps.
Je me connecte et prends un malin plaisir à mettre des zéros à tous ses textes, criant aux scandales littéraire, à l’imposture. J’utilise à chaque fois les deux cent cinquante-cinq caractères autorisés et condamne ses écrits avec une méchanceté jouissive qui me fait me sentir mieux.
Je passe le reste de la journée à écouter de la musique. Je suis détendu et ai presque hâte d’avoir de ses nouvelles. J’imagine la tronche qu’il tirera. Il sera furieux et je trouve cela délicieux. J’ai envie d’écouter de la musique qui bouge un peu. Je me lève, furette parmi mes vinyles et finis par tomber sur Paranoid de Black Sabbath.
Ozzy Osbourne vient de chanter « Satan laughing spread his wings » avant que le solo de Tony Iommi ne démarre quand le téléphone sonne.
C’est lui ! J’en suis convaincu.
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Je m’attends à ce qu’il m’interrompe, mais il ne le fait pas. Il semble avoir retrouvé son calme. À la place, il se contente d’écouter et, quand je parais hésitant, il enchaîne d’une voix au timbre plat malgré la déformation :
Il raccroche et je ravale mon insulte. Je repense à la chanson de Black Sabbath « Satan lauging spread his wings » (Satan ricanant étend ses ailes.) Une coïncidence ? Je n’en suis pas certain.
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L’après-midi, je me rends à pieds au cybercafé qui n’est qu’à une vingtaine de minutes de marche. Prendre l’air me changera les idées. J’en suis certain. Je suis tellement pressé de rencontrer la personne qui a permis à la police de dresser un portrait robot de Gustave hier, que le trajet me prend à peine un quart d’heure.
Je me jette sur le jeune (la trentaine) qui accueille la clientèle derrière un bureau, le visage rivé à l’écran de son PC. Il lève la tête et me salue. Je lui explique la situation. Je ne suis pas sûr qu’il accepte de parler à un inconnu d’une affaire policière, probablement sous le sceau de la confidentialité, mais il répond à mes questions sans que cela ne le tracasse. La confidentialité, il s’en tape et c’est parfait.
J’apprends que le supposé Gustave portait un T-shirt avec une « femme zombie » (ce sont les termes du jeune homme) qui brandit une hache. Je vois très clairement ce T-shirt car je possède un disque dont la pochette est agrémentée du même dessin : Killer de Iron Maiden. Un groupe que j’ai vu quatre fois en concert.
Nous avons un point en commun. Nous aimons tous les deux le heavy metal.
Quant à l’apparence physique de Gustave, le jeune homme n’est même plus certain de la couleur de ses yeux ni même de la longueur de ses cheveux.
Un coup d’épée dans l’eau. J’ai néanmoins appris quelque chose sur lui. Et la voix dans m’a tête pour une fois est conciliante en me chuchotant que cela pourrait peut-être me servir.
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Il est 15 h 30 quand je rentre chez moi. Quand j’introduis la clé dans le trou de la serrure, je constate que j’avais laissé ouvert en partant. Avec tous ces soucis, ce n’est pas étonnant. Je grimpe les escaliers. Direction mon bureau où je compte me relaxer en écoutant de la musique.
J’ouvre la porte du bureau. J’entre. Hurle. Jure. Beugle pour que tout le monde puisse entendre mon désarroi et l’horreur qui me vrille les intestins.
Mon bureau est sens dessus-dessous. Mes précieux disques (heureusement, pas toute ma collection) maculent le sol, certains sont sortis de leur pochette, d’autres sont cassés. Je suis anéanti, dépité, malheureux (peut-être plus qu’au moment où mon épouse m’a annoncé qu’elle partait), et aussi dans une colère noire.
Je ramasse les disques et nettoie le bordel qu’il a foutu. Je me relève et mon regard capte un post-it collé sur le clavier de mon PC. Mon cœur s’emballe. Mes mains sont poisseuses et froides.
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Ce n’est qu’un avant-goût du stade quatre.
Les lettres sont toujours tracées à la règle. Je rage et décroche le second téléphone qui est dans mon antre que ce fils de garce a saccagé. Je vais appeler les flics et leur demander qu’ils ramènent leurs fesses chez moi. J’ai du nouveau ! Le salaud s’est introduit chez moi.
Mais je me ravise. J’ai de plus en plus de doutes sur leur efficacité. Et je me souviens d’une conversation que j’avais eue avec un ami de mon fils, Samuel, qui me racontait qu’on pouvait s’introduire dans n’importe quel ordinateur sans trop de difficultés. Sur le coup, j’avais nourri des doutes mais il m’en avait fait la démonstration en prenant le contrôle de mon PC à partir de son portable. Cela avait à peine pris quelques minutes.
J’appelle Emmanuel. Il faut que je revoie Samuel. Il pourrait peut-être m’aider.
oo00oo
Emmanuel me rappelle pour me dire que Sam pourra être chez moi demain matin à 9 h. Je suis ravi. À nouveau de la lumière au fond de ce sombre tunnel. Mon aîné essaye un nouvelle fois de savoir ce qu’il se passe réellement (je lui ai sorti une histoire que je ne pense pas qu’il ait vraiment avalé) et je le rassure en lui confirmant encore qu’il s’agit juste d’un petit malin qui a trafiqué l’arborescence de mon PC et que j’ai envie de lui donner une leçon (une dérouillée, j’ai failli dire.)
Comprenant qu’il n’en apprendra pas plus, il me laisse en me rappelant que je pourrais venir le voir que cela me changera les idées. Je décline sa proposition en lui proposant de leur rendre visite la semaine prochaine car j’ai pas mal de travail en ce moment (« en arrêt maladie » dit la voix.)
J’ai surtout une chose urgente à faire. Claquer le beignet de cet enfoiré. Je ricane, probablement les lèvres retroussées.
Vers 18 h, j’ai des nouvelles de la police qui m’apprend qu’il a passé le dernier appel d’une cabine téléphonique à même pas deux cents mètres de mon domicile. Je ne suis pas surpris vu qu’il est aussi venu chez moi bousiller mes disques. Malgré leur bonne volonté et les tons d’excuse dans la voix de la jeune policière, je les déteste. Ils ne servent à rien à part à nous faire chier lors de contrôle routier. Mais en bon hypocrite qui se respecte, je la remercie de tout mon cœur pour ces nouvelles fraîches.
Le soir je me siffle les trois quart d’une bouteille de Jack. Je dors dans mon bureau, le lieu où je passe la majorité de mon temps, ces derniers jours.
À 6 h, je me lève, la tête dans le cul comme disent les jeunes. Mais j’avais plutôt la sensation que la mienne était prise dans un étau invisible qui allait finir par faire sortir ma cervelle par mes narines.
Quelques Doliprane plus tard, je suis dans la cuisine en train de prendre mon petit déjeuner. Il est 8 h 45. Samuel ne devrait pas tarder.
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On sonne. Je cours et ouvre. C’est Samuel, pile à l’heure, ce qui me fait plaisir car les gens en retard m’exaspèrent. Il n’a pas changé depuis la dernière fois que je l’ai vu, mis à part quelques kilos de plus. Il porte dans la main un sac qui doit contenir son portable. Je l’invite à entrer et lui propose un café.
On sirote nos boissons en parlant du passé. Je lui demande ce qu’il est devenu pour être courtois car, bien évidemment, il ne me tarde qu’une chose c’est de moucher Gustave. De lui faire comprendre que, moi aussi, j’ai des ressources.
Nos tasses vides, je les remplis une nouvelle fois et nous quittons la cuisine pour le bureau. Samuel déballe ses affaires. Un simple portable. Tout petit, presque ridicule. Devant mon air étonné, il m’explique que c’est un des plus puissants portables qui soit. Je m’attendais à voir tout un tas d’appareils sophistiqués, je suis déçu.
Samuel m’explique qu’il devra voir les futurs messages de l’individu qui m’importune. Je suis paniqué. Je ne m’y attendais pas.
« Comment voulais-tu qu’il le repère, couillon ? » ironise la petite voix.
Je n’ai pas le choix. Je dois dire la vérité à l’ami de mon fils. Je lui raconte toute l’histoire (en oubliant certains épisodes volontairement) et lui demande de rester discret. Il accepte et me promets de ne rien dire à personne.
Puis il me rassure en m’expliquant qu’on va, à notre tour, lui faire vivre un cauchemar. Il me demande d’allumer mon PC et qu’il se connectera sur ce dernier à partir du sien. Je m’exécute.
Ses doigts s’agitent sur le clavier à une vitesse vertigineuse, parfois il presse plusieurs touches en même temps (des raccourcis clavier, m’explique-t-il à un moment). Des fenêtres noires apparaissent, dans lesquelles il écrit des lignes de commande afin de scanner les plages IP entrantes car il est possible et même hautement probable que Gustave ait laissé un cheval de Troie, me précise-t-il pendant ses manipulations. Je ne sais pas trop ce qu’il me raconte mais quand il m’annonce qu’il vient de virer le cheval de Troie qui infectait mon PC, un sourire fend mon visage et remonte jusqu’à mes oreilles.
Il m’explique ensuite qu’au prochain message, le logiciel qu’il a installé dans mon ordinateur nous donnera des infos précieuses sur le PC qu’utilise Gustave et, qu’ensuite, nous pourrons nous aussi jouer avec ce psychopathe.
Il a l’air tellement sûr de lui que son attitude me convainc de notre réussite. Il ajoute que, dès que je reçois un nouveau message, il faut que je prenne immédiatement contact avec lui (il me laissera son numéro de portable) pour qu’il m’aide à extraire les données précieuses qu’aura glané son logiciel de hacking.
Je lui propose de l’inviter au restaurant mais il décline mon invitation car il travaille cet après-midi. Je le remercie chaleureusement et fonce à mon bureau, pour la première fois content depuis ces derniers jours.
J’ai envie d’écouter du Maiden. Killer sera parfait.
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L’après-midi se passe au son des guitares saturées de vieux groupes de hard rock. Je me sens bien. J’ai oublié mes problèmes conjugaux et je crois dur comme fer que la dernière heure de Gustave a sonné.
C’est le téléphone qui me tirera de mes rêveries vengeresses. Il est 17 h 42 à mon PC. Je décroche et frémis à l’idée que ce soit Gustave. Ce n’est pas lui. C’est simplement Emmanuel qui veut savoir si Sam a pu m’aider. Je suis tellement enthousiaste qu’il se dit soulagé que j’aille mieux, ce qui me serre le cœur. On se quitte en se disant qu’on se verra la semaine prochaine.
Le soir, je retourne sur internet. Ma boîte mail croule de messages. Tous mes contacts m’ont écrit. Tous les messages datent d’aujourd’hui. Tous ont le même objet :
Stade Quatre : Suite.
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Affolé, je regarde l’heure. 21 h 44. Il est tard mais je peux encore appeler. Je décroche le combiné et compose le numéro de Samuel. Une sonnerie, suivit d’une autre, nouveau bip, messagerie. Je laisse un message en le priant de me rappeler tout de suite. J’aurais du prendre son fixe aussi. Peut-être Emmanuel l’a. C’est presque certain. Je m’apprête à saisir le combiné quand celui-ci me fait sursauter en émettant son agaçante sonnerie.
Je décroche. C’est Sam. Il me propose de venir chez moi. Il sera là dans une dizaine de minutes.
Il ne me reste plus qu’à l’attendre.
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L’attente est longue. Je tourne en rond. Je suis inquiet. Un whisky me ferait du bien. Je me précipite sur le bar, sort le Whisky du Tennessee et deux verres. Sam sonne à la porte. Cela ne peut être que lui. J’ouvre. Il me sourit et entre, son portable sous le bras. Nous allons au bureau avec chacun notre verre plein.
Il s’installe à mon bureau et regarde les résultats que lui donne son logiciel de hacking. Je scrute son visage, examine ses expressions, inquiet d’y déceler des doutes, ou pire, des craintes. Tout a l’air normal.
Il me sourit et lance :
Je ne l’écoute plus, il est parti dans ses délires de hacker qui ne signifient pas grand-chose pour moi. Je me contente d’espérer que notre tentative soit couronnée de succès.
Je m’approche de l’écran, fébrile.
Je suis pétrifié. On peut observer les gens à travers leur webcam. Je suis persuadé que Gustave a fait la même chose pour voir le bordel de mon bureau. Peut-être qu’il m’observe depuis longtemps puisque le 8 que je lui ai attribué date de plusieurs mois en arrière.
« Il a même dû te mater en train de te branler quand parfois tu vas sur des sites de cul. » marmonne la petite voix, apparemment, satisfaite.
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Gustave est moins stupide que moi. Il maîtrise l’informatique. Sa webcam ne nous offre aucune image de sa trogne.
Le pointeur de la souris sur l’écran de mon PC vient de bouger tout seul, pendant que Sam m’explique ce qu’il va faire. Il se dirige vers le « démarrer », clique tout seul et choisit « Arrêter l’ordinateur ».
Cette fois-ci, j’ai l’impression que l’ami de mon fils n’est plus sûr de rien. Sa bouche est grande ouverte comme la mienne sous l’effet de surprise.
Lorsque nous redémarrons le PC, mon antivirus m’annonce que j’ai 23 infections.
Samuel restera jusqu’à quatre heures du matin pour m’en débarrasser.
Avant de rentrer chez lui, il s’excuse une dernière fois de ne pas avoir pu m’aider. Gustave a des capacités nettement supérieures aux siennes. Par contre, il accepte de m’aider à informer les autres membres de Rêvebébé de ce fou dangereux. Évidemment, je ne souhaite pas que cela se fasse avec mon compte. Il me propose d’utiliser le compte d’un autre.
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Pourquoi lui et pas un autre ? Eh bien, d’abord parce qu’il est nouveau (ce n’est pas terrible comme argument mais je n’ai pas mieux à offrir.)
Ensuite parce que ses histoires n’ont ni queue ni tête. Des succubes, des guerriers, des nains, des elfes. C’est quoi ces conneries !
Enfin parce qu’il a l’air de se complaire dans une violence qui n’apporte pas grand-chose à ses histoires abracadabrantes. De la violence gratuite ! Comme si on n’en voyait pas assez à la télé !
Je sais ce n’est pas sympa pour lui mais si j’avais eu le courage d’écrire à mon nom, je suis sûr que Gustave aurait pu s’en prendre à ma famille.
Désolé Rain, mais il fallait que ça tombe sur quelqu’un !
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Je viens de finir de rédiger cette mise en garde. Pour le moment, le stade quatre est terminé. Enfin, je crois… Gustave a crevé les quatre pneus de mon Audi alors que j’étais dans mon bureau. Mes voisins n’ont rien vu. À croire qu’il est invisible ou qu’ils sont aveugles.
Il ne m’a plus contacté par mail ni par téléphone. Il est passé aux post-it. Sur mon rétro, il y en avait un qui disait :
Alors on veut toujours jouer au malin ?
Mais une idée a germé dans mon esprit tourmenté : Je vais l’attirer chez moi.
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Depuis trois jours, je me cache dans mon jardin, une paire de jumelles autour du cou. Mes voisins doivent me prendre pour un illuminé mais je m’en fous.
Je guette ! J’épie le moindre mouvement, observe à distance à l’aide des jumelles. Avant-hier, j’ai sauté sur un jeune. Il s’était arrêté devant le portillon de ma maison. Des cheveux longs, l’air jeune et surtout, il portait un T-shirt de Metallica.
J’ai fait le tour de la maison. J’ai sauté la clôture comme un membre du GIGN en mission. Il ne manquait que le roulé-boulé.
Quand j’ai empoigné le jeune par le colbac de son T-shirt (la pochette de Kill ’em all), après avoir avancé à pas de loups dans son dos, il a hurlé. J’étais sur le point de lui coller une mandale quand j’ai vu la peur qui se manifestait dans ses yeux. Cela ne pouvait être Gustave ! De plus, il devait avoir dans les quatorze, quinze ans.
Je me suis confondu en excuses et le jeune est parti en me traitant de taré.
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J’ai prévu de faire prolonger mon arrêt maladie. Il va venir ! J’en suis sûr après les courriels que je lui ai envoyés. Et quand il pointera le bout de son nez, je le cueillerai.
Cet après-midi, je suis allé faire des courses et, à mon retour, j’ai trouvé un post-it sur ma porte :
Stade 5.
Je viens d’aller chercher les jumelles. J’ai même pris un lance-pierre qui appartenait à mon deuxième enfant, Julien. J’ai récupéré des billes en acier. J’ai choisi les plus grosses ! S’il se radine, il aura beau fuir, je pourrai l’atteindre à distance.
Je l’aurai !
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Il n’est toujours pas venu ! Mais je reste fidèle à mon poste. Je dors peu car il pourrait bien venir la nuit. Jacky est avec moi le soir. Il m’aide à tenir le coup. Je n’entends plus la petite voix. Jacky a dû l’assommer.
La nuit dernière, j’ai failli tirer au lance-pierre sur un jeune qui portait un T-shirt d’AC/DC. Heureusement que je l’ai reconnu au dernier moment. C’était Stéphane, le fils de mes voisins.
Dans cinq minutes je posterai cette histoire délirante qui est loin d’être finie. Le tunnel est redevenu sombre et sinueux.
Un bruit dans les buissons. Je me retourne, prêt à porter une attaque foudroyante. Un chat…
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Je suis dans mon bureau. Mon histoire va vous parvenir. Il fallait que je vous en informe. En outre, je suis certain que d’autres sont dans le même cas que moi (j’ai vu les notes que certains d’entre vous ont collées à ce salaud.)
Et même si vous êtes un lecteur-noteur non-inscrit, les connaissances en informatique de cet allumé de Gustave sont si grandes qu’il vous trouverait même si vous vous cachiez au Pôle Nord !
Voilà, vous êtes averti de la folie de cet individu. Mon devoir de chrétien est accompli, même s’il me semble que Dieu m’a abandonné sur ce coup-là. Nietzche avait probablement raison. Il doit être mort.
Attendez, j’entends du bruit à l’extérieur. Je serai de retour d’ici peu. C’est peut-être lui, j’entends aussi de la musique. On dirait du Iron Maiden.
Effectivement, je reconnais le morceau « Murders in the Rue Morgue », un morceau de l’album Killers qui est un hommage à la nouvelle d’Edgard Allan Poe. Le salaud est là ! Le jeune du cybercafé m’a décrit la pochette de cet album sur le T-shirt de Gustave.
Je me précipite dehors, le lance-pierre dans la main droite, mon autre main repose sur ma poche de pantalon pour s’assurer que les billes d’acier s’y trouvent.
Personne ! J’ai fait trois fois le tour de la maison, j’ai regardé derrière tous les arbustes du jardin, j’ai patrouillé devant mon domicile, mais plus aucune musique et encore moins de Gustave.
Je suis resté dehors cinq minutes, dépité. Il n’a pas pu aller bien loin, me dis-je en faisant une nouvelle ronde au moment où Paul Di’Anno (ce sera son dernier album avec le groupe) chante :
Murders in the Rue Morgue
Someone call the Gendarmes
Murders in the rue Morgue
Am I ever gonna be free ?
Double assassinats dans la Rue Morgue
Quelqu’un appelle les gendarmes
Double assassinats dans la rue Morgue
Serai-je un jour libre ?
La musique s’échappe de la fenêtre de mon bureau. Gustave est dans mon antre et passe mon vinyle. J’entends ce passage du couplet en boucle. Cela ne peut être que lui qui essaie une nouvelle fois de me pousser à bout. S’il continue à jouer avec le saphir, il pourrait bien bousiller ma platine !
Je suis fou de rage, dans les starting-blocks, prêt à courir plus vite qu’Hussein Bolt jusqu’à mon bureau quand la petite voix glisse à mon oreille…
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Un large sourire s’étale sur mon visage. Je marche tranquillement vers mon garage que j’ouvre en faisant le moins de bruit possible. Je ne voudrais pas qu’il prenne une nouvelle fois la poudre d’escampette.
La dernière fois que j’ai fait mes courses à Leclerc, l’essence était à prix coûtant (même si personne n’est dupe, Édouard !) J’ai donc rempli trois jerricans de vingt litres que j’ai stockés dans le garage.
La musique continue. Je suis dans mon salon et j’arrose copieusement les rideaux d’essence ainsi que toutes les boiseries qui sont légion.
L’autre cinglé est en haut, il s’amuse à repasser le couplet en continu ! Il finira certainement par bousiller mon saphir et aussi le disque, mais cela n’a plus d’importance.
Il va cramer !
Il me reste encore vingt litres d’essence, au cas où il sauterait par la fenêtre pendant que ma maison s’embrasse. Je pourrais l’asperger et le faire brûler vif, s’il tente de s’enfuir.
La petite voix m’annonce que c’est une excellente idée.
Je craque une allumette et la jette sur un rideau qui s’embrase en un clin d’œil. Le feu grignote les boiseries, la musique continue, imperturbable.
Je sors me positionner devant la fenêtre, prêt à cueillir Gustave quand la petite voix me prévient que je me chauffe au fuel et que ma cuve n’est pas aux normes.
La cuve va-telle résister ?
Je l’ignore mais je n’ai pas envie de finir carbonisé. Je m’éloigne, me place de manière à avoir une vue sur la fenêtre de mon bureau au cas où il tenterait de s’échapper, et regarde les flammes lécher les murs de ma demeure quand la cuve explose.
Les voisins ont bien appelé les pompiers mais, à leur arrivée, il ne reste plus rien à part les murs calcinés. Le toit s’est effondré et Gustave a dû rôtir dans mon bureau avec mes disques. Je suis triste pour ces derniers mais, en même temps, des vagues de bonheur m’envahissent.
Je suis enfin débarrassé de ce malade mental.
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L’infirmière arrive avec les pilules, ces cochonneries de neuroleptiques. Ils veulent m’abrutir, c’est sûr, alors que mes pensées n’ont jamais été si limpides.
Heureusement qu’ils ne me l’ont pas confisqué. J’avale les médocs en souriant. Il faut que j’écrive la fin de mon histoire et que je vous prévienne. Ce sera facile ! Ils n’ont pas remarqué que l’engin dispose de la Wifi et, en moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire, j’ai trouvé un réseau à proximité.
Cette nuit, je vais passer par un site en Russie pour brouiller les pistes car je n’ai plus confiance en personne.
Je n’ai plus droit à la compagnie de Jackie mais la petite voix est toujours là.
Elle me soutient et m’encourage : « Vas-y Gustave, vas-y ! »