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n° 13855Fiche technique47252 caractères47252
Temps de lecture estimé : 28 mn
13/05/10
corrigé 12/06/21
Résumé:  Un couple heureux rencontre au bal un chasseur de femmes mariées qui jette le trouble en rendant visite à domicile. Le mari consterné se retire, laisse courir son imagination et se désespère de trouver sa maison vide à son retour.
Critères:  fh inconnu boitenuit danser amour jalousie cérébral revede nopéné -couple
Auteur : Passerose            Envoi mini-message
Femme en copropriété

Comme avant notre mariage, nous avons continué à fréquenter les salles de bal. J’avais toujours le même plaisir à faire tournoyer Marie sur les pistes de bois talquées. La sortie du samedi soir ou parfois du dimanche nous détendait après la semaine de vie sédentaire dans nos bureaux du service des Impôts.


Ma charmante épouse tenait beaucoup à m’avoir comme cavalier, nos corps étaient toujours en accord parfait, nous nous efforcions de varier les pas sans jamais nous désunir. Il arrivait fréquemment que ma brunette attirât le regard d’autres hommes. Certains venaient la complimenter et s’enhardissaient à l’inviter pour une danse; elle acceptait de bon cœur et accordait avec une certaine fierté quelques rondes dans une soirée. Certainement aurait-elle glissé sans discontinuer avec ces célibataires non accompagnés si ma présence à ses côtés n’avait mis un frein à leur assiduité. Car il était entendu que nous sortions pour nous amuser tous deux et ensemble, comme nous faisions ensemble beaucoup de choses de notre vie : c’était le sens de notre mariage.


Quand le bal réunissait des amis ou des voisins, au cours de la nuit les couples se faisaient et se défaisaient le plus simplement du monde, chacun s’efforçant d’inviter tous les conjoints du groupe sans exception. Cependant, c’est avec Marie que je préférais tourner et notre plaisir commun était si évident que nos connaissances ne s’offusquaient pas de nous laisser évoluer très longtemps l’un avec l’autre, l’une contre l’autre.


Ce samedi, nous avions dû prendre la voiture pour atteindre une salle un peu plus éloignée que celles où nous allions habituellement, nous souhaitions entendre un orchestre de bonne réputation. Effectivement la musique était de qualité, entraînante à souhait et nous n’avons pas tardé à nous élancer dans le flot des danseurs. Marie était en grande forme, son visage réjoui affichait sa joie et, comme toujours, j’étais le plus heureux des maris, fier d’accompagner une aussi ravissante jeune femme. En passant à côté d’une table où siégeaient trois gaillards, j’entendis des sifflets admiratifs qui ne m’étaient pas destinés, évidemment. La musique couvrait les commentaires et Marie avait ri au passage suivant en écoutant les compliments des jeunes gens.


Dans l’attente de la série suivante, nous nous étions assis à notre table. Dès la reprise, alors que je prenais mon temps, un grand brun, beau garçon à bouclettes, élégant et souriant s’inclina devant Marie et l’invita. Toujours aimable, Marie se redressa, me sourit et suivit ce parfait inconnu. Je me retrouvai seul, condamné à observer le mouvement de la piste. C’était une série de slows. Le cavalier de Marie avait commencé à distance respectable, échangeant sans doute des banalités comme il est d’usage. À un moment Marie me désigna de la tête, elle devait présenter son mari à son danseur. Je remarquai que les deux corps s’étaient rapprochés, mais tout le monde sait que c’est le propre de cette danse d’encourager les contacts. Le garçon semblait intéresser Marie, il savait parler aux femmes, toujours à l’aise et intarissable. À plusieurs reprises Marie éclata de rire. Quand elle me rejoignit à notre table, elle paraissait d’excellente humeur.


Dès les premières notes, je devançai de peu l’invitation d’un blond au sourire blanc et gourmand, enlaçai ma femme fermement et nous introduisis dans la foule agitée. Ce tango nous avait réunis ; sur le front de Marie brillaient de petites perles de sueur. À la table des trois célibataires, seul demeurait le cavalier à bouclettes qui suivait Marie des yeux comme si elle avait été la seule fille dans cette salle. Marie me rapporta qu’il avait souhaité faire une valse avec elle. Je protestai mollement, devrais-je faire tapisserie souvent ce soir si elle promettait ainsi une deuxième danse à chacun de ceux qui se précipiteraient pour se courber devant elle ? Cela la fit rire et je ne manquai pas de lui rappeler qu’en qualité de mari, je comptais bien avoir le privilège de passer avec elle plus de temps que les inconnus empressés à inviter cette nouvelle.


Elle se défendit en plaisantant, seul un garçon avait obtenu un tour, pour l’instant, j’étais bien le privilégié et qu’elle accordât une valse au même ne devait pas m’alerter. Par chance pour ce beau brun, l’orchestre attaqua une série de valses. J’aurais pu me jeter devant Marie, mais par courtoisie et aussi avec l’espoir de me défaire de l’importun, je ne bougeai pas. Marie dut expliquer au grand blond qu’elle avait déjà promis les valses à Richard, lequel se présenta d’un pas assuré tandis que le blond regagnait sa place à la table des trois célibataires.


Les occupants de cette table visaient donc Marie, ils devaient l’avoir choisie comme proie de la nuit. C’étaient des chasseurs de femmes mariées, dont on peut se défaire après usage en les abandonnant à leur mari cocu. Séducteurs, charmeurs, flatteurs à l’affût d’un moment de faiblesse d’une épouse, aussi prompts à la fuite des responsabilités qu‘à la conquête d‘un corps attirant. Il ne manquait pourtant pas de jeunes filles attrayantes aux différentes tables et plusieurs attendaient par petits groupes le cavalier de leur rêve. Marie valsait à merveille dans les bras solides de son cavalier, souple et appliqué. Elle devait faire des envieuses.


À la fin, elle revint s’asseoir tout essoufflée mais contente de la saine fatigue, ne tarissant pas de compliments sur son danseur, un dénommé Richard, habitant de la localité. À l’entame de la série suivante, le grand blond fut déçu, Marie voulait rester assise pour récupérer. Quelques minutes plus tard se présenta Richard, mais Marie lui rappela qu’il n’était pas correct d’accepter un autre cavalier après en avoir refusé un premier. Plein d’aplomb, puisqu’il était devant notre table, il se présenta à moi, me dit qu’il s’appelait Richard, m’apprit qu’il était instituteur dans la ville, se dit ravi d’avoir pu danser avec mon épouse et reconnut qu’il espérait renouveler cette expérience si je le permettais.


Marie m’observait sans mot dire, déjà le garçon s’apprêtait à prolonger sa présence. Fort poliment, je lui fis remarquer que je comptais exercer mes prérogatives d’époux et danser le plus possible avec la personne qui m’accompagnait, que par ailleurs, les partis ne manquaient pas dans ce lieu et je m’étonnais qu’un aussi bon danseur dût s’adresser à mon épouse alors que tant de jeunes filles l’attendaient avec impatience. Sur ce, je me levai et, prenant Marie par la main, entrai en piste au dernier couplet sans tenir compte des refus précédents qui n’avaient pas de signification particulière pour le mari. Marie parut choquée par la fermeté de ma réponse.


L’orchestre fit une pause, je restai debout en bord de piste, tenant Marie avec un bras passé autour de la taille et j’en profitai pour lui expliquer une nouvelle fois que je voulais moi aussi me distraire en sa compagnie et que cela me semblait légitime. De plus l’insistance de Richard pour se l’approprier n’était pas à mon goût et je tenais à le lui faire savoir. Durant la danse suivante, Marie parut moins enjouée. Pour la première fois dans un bal, j’eus droit à une sorte de bouderie et en ressentis un étrange malaise.


À notre table, assis devant trois flûtes de mousseux, Richard qui occupait une chaise, toujours souriant comme pour demander un retour en grâce, nous invita à trinquer avec lui, s’excusa pour un instant car il voulait aller au comptoir régler son addition. D’un mouvement volontairement maladroit, je renversai le sac à main de Marie, m’excusai et pendant qu’elle se baissait pour le ramasser, échangeai rapidement mon verre et celui de Richard. Le lascar ne me semblait pas catholique, je n’étais pas tombé de la dernière pluie : je ne remplis pas les verres de mes convives en leur absence, je n’aime pas qu’on ouvre la bouteille hors ma présence.


Richard revint, offrit un large sourire à mon épouse, leva son verre et trinqua au bonheur des amoureux. Il avait un certain art du sous-entendu. Le mousseux n’était pas frais, je vidai ma flûte, refusai la seconde parce que je devais conduire. Une danse se terminait. Richard m’observait attentivement, l’air légèrement déçu. Pour le mettre à l’épreuve, je me mis à bailler, dis à Marie que nous devrions rentrer car je me sentais fatigué. Elle en rit, me dit que je feignais la fatigue et qu’elle savait que je résistais bien à plus d’une coupe mais qu’elle voulait encore profiter de sa sortie. Je laissai tomber la tête, plaçai les doigts devant les yeux, laissant un intervalle pour voir le visage de Richard et quand s’annonça la série de tangos, triomphant, il dit à Marie que puisque je somnolais, il allait se faire un devoir de me remplacer. Conformément à son vœu de continuer à s’amuser, Marie lui emboîta le pas.


Entre mes phalanges écartées, je suivais des yeux leur cheminement résolu vers l’extrémité opposée de la piste. Cette fois le séducteur ne mettait plus de gants pour affermir sa main droite dans le dos de ma femme, pendant que le mouvement de son avant-bras gauche entraînait son buste et ses seins contre sa poitrine. Je ne distinguais pas l’avancée de son genou mais la rougeur du visage de Marie affichait clairement qu’elle subissait des pressions qu’elle ne repoussait pas. Jusqu’où se laisserait-elle transporter ? Alors qu’ils revenaient, Richard lui proposa d’aller prendre l’air pendant que je me reposais. Quel culot ! Comme par inadvertance ma main droite, sous la table, agrippa le bas de la robe de Marie, l’immobilisant au moment où elle allait se lever et elle déclina l’offre parce que mon attitude inhabituelle finissait par l’inquiéter. Suivit une série de paso doble. Richard insista tellement que Marie céda.


La tête posée sur la table, j’avais vu Marie glisser un carré de papier dans son sac. Le sac, fermé en vitesse, baillait ; j’y glissai la main et en extirpai un numéro de téléphone. J’empochai le papier et très lentement relevai la tête juste pour apercevoir à l’opposé de la piste de danse la main de Marie enfouie dans les bouclettes brunes. Geste plus que sympathique ; j’en fus réveillé. Peu après, Marie ramenait à notre table son danseur en piteux état. Elle le fit asseoir, aussitôt sa tête s’affala sur la table. Marie s’affolait, je lui expliquai qu’elle s’était beaucoup moins intéressée précédemment à mon malaise, ce qu’elle entendit avec déplaisir mais qui la décida à me suivre au vestiaire. Il était temps de la soustraire à cette ambiance, car le grand blond approchait en se frisant la moustache. Si pilule du bonheur il y avait, il fallait bien en profiter et le moustachu était prêt au sacrifice à mon nez et à ma barbe.


Sur le chemin du retour, elle voulut me reprocher d’avoir abandonné Richard en état de détresse. J’eus tout mon temps pour lui expliquer qu’un somnifère qui m’était destiné s’était trompé d’adresse et avait fini dans l’estomac de son Richard : je lui indiquai le comment et le pourquoi, lui parlai de ma somnolence feinte qui m’avait permis d’observer les mimiques de l’empoisonneur empoisonné au moment où il pensait m’avoir endormi pour profiter de ma femme ; je lui rappelai aussi son souhait de l’entraîner hors de la salle pour je ne sais quelle aventure à laquelle elle aurait succombé sans l’intervention de ma main sur sa robe et je m’indignai même ouvertement des familiarités que tous deux avaient prises, pensant que je ne les voyais plus et m‘étonnai qu‘elle se soit laissée tenter de quitter la salle pour faire à l‘extérieur ce que chacun sait des couples échauffés par la danse qui vont calmer leur sens à l‘abri des regards.


Marie soupira, ne put contester l’évidence, accusa l’effet du mousseux et une absence de réaction imputable à l’inquiétude que lui avait causé mon apparent malaise. Ce Richard se serait-il également chargé de mélanger au mousseux de Marie une drogue euphorisante ? J’étais assez contrarié pour dire que mon malaise ne l’avait pas empêchée de danser, à peine l’avait-il retenue dans la salle, et pour lui reprocher une nouvelle fois de m’avoir abandonné pour se livrer à des contorsions que je réprouvais. Bien sûr, elle était désolée, mais rien de grave ne s’était passé et elle allait bien vite oublier ce Richard. Je n’étais pas dupe, elle avait reçu un numéro de téléphone, en retour elle avait au moins donné le nôtre : sans doute pour oublier plus vite.


Pour la première fois en sept ans de mariage, je me mis à douter des sentiments de Marie. En arrivant à la maison, sur la table du salon, elle ouvrit son sac à main, fouilla l’air perplexe, vida son sac sur le plan, éparpilla les objets. Je lui demandai si elle avait perdu quelque chose : il lui manquait son poudrier en argent ! Je lui tendis alors le petit carré blanc en précisant que c’était pour l’aider à oublier son soupirant : rouge pivoine, confuse, elle s’en empara, le déchira en tout petits morceaux qu’elle alla jeter dans la cuvette des WC : ainsi me démontrait-elle sa volonté de couper au plus vite les fils de cette relation dont j’aurais tort de m’inquiéter.


Ses démonstrations amoureuses ce soir-là furent d’une chaleur extraordinaire. Elle fut ardente, endurante, exigeante, épuisante, insatiable puis sombra brutalement dans un sommeil profond d’une douzaine d’heures. Au réveil, elle ne se souvenait ni du coucher, ni de sa fringale de sexe. Je lui fis part de mes soupçons concernant Richard et ses drogues. Me crut-elle? Comprit-elle les risques qu’elle avait failli prendre? Pour chasser ces idées, elle me plaisanta sur le bénéfice que j’avais dû en tirer. À quoi j’opposai que l’acte d’amour n’est pas que la résultante d’une excitation d’origine chimique pour l’un des partenaires. J’en tirai alors un bénéfice partagé cette fois.


Le mercredi suivant, en fin d’après-midi, alors que je revenais du travail, je remarquai sur le trottoir une silhouette que je reconnus immédiatement; c’était Richard. Avec ma télécommande, j’ouvris la porte de la cour puis celle du garage, y entrai et refermai. À la distance où il se trouvait et à cause des vitres fumées, le beau brun n’avait pas vu qui occupait la voiture. À peine étais-je parvenu dans mon salon que la sonnerie du téléphone retentit. Je ne me pressais pas, il dut rappeler un peu plus tard et ce n’est qu’à la deuxième sonnerie que je décrochai. J’ai un don un peu particulier d’imitateur et j’ai toujours un grand plaisir à imiter la voix de Marie, petite farce innocente que je ne pratique qu’à domicile, il va de soi. Me doutant que l’appel venait de la cabine téléphonique voisine, je pris donc la voix de mon épouse :



Il y avait bien eu échange de numéros. À quel jeu Marie s’était-elle livrée ? Ça sentait mauvais pour le mari. Et dire qu’elle prétendait oublier. Déchirant ostensiblement le numéro de ce Richard, elle espérait qu’elle serait appelée par lui, me laissant à une béate certitude de fidélité. D’un inconnu, elle faisait subitement un confident, le bénéficiaire de familiarités et de faveurs à caractère sexuel, dans mon dos. Ce coup de canif dans le contrat me blessait d’autant plus gravement qu’elle s’était bien gardée d’en parler depuis. Richard ne pouvait pas être plus explicite. Le rapprochement avait été torride.



J’évite les phrases trop longues pour ne pas trahir ma merveilleuse voix. Mon épouse est allée faire des courses et ne devrait pas rentrer avant une heure. Je vais le faire patienter et m’informer sur ses intentions. Je ne crois guère à la fable du poudrier oublié. Marie le lui aurait remis pour lui procurer une raison de venir chez nous ? Non, au téléphone il n’aurait pas eu à employer ce subterfuge. Par ailleurs, Marie, très méticuleuse, oublie rarement ses objets personnels. Mais pendant qu’il nous attendait à notre table avec son mousseux, il avait pu s’emparer d’un objet qu’il pourrait rapporter. On sonne, je vais ouvrir et me trouve en face de ce jeune homme un instant décontenancé.



Je me dirige vers la cuisine, reviens avec des canettes de coca, me rends rapidement dans la salle de bain, ouvre un robinet à tout petit débit, prononce quelques mots comme si je conversais, imite la voix merveilleuse, ressors en hochant la tête et m’exclame:



Cela ne veut rien dire et tout dire en même temps. C’est juste destiné à faire croire à Richard que ma femme se met en frais de toilette pour le recevoir dignement. Il ne se doute pas que c’est moi qui ai reçu son appel et reprend la balle au bond :



Cherche-t-il à me provoquer, à me faire comprendre que mon statut de mari est caduc, a déjà volé en éclats sous ses assauts ?



Son admiration : seulement ? Quand il me parlait au téléphone, supposant s’adresser à Marie, ses intentions dépassaient le stade de l’admiration.



Éberlué, il me regarde. Il pensait que Marie….



Mon caméscope est toujours prêt dans la bibliothèque. Je le lance, pose un livre pour cacher le témoin rouge de marche et me place sur le seuil pour accueillir Marie et Richard. Marie semble surprise mais un tantinet gênée de cette visite inattendue. Je l’embrasse et lui déclare :



À elle de déchiffrer ce résumé rapide de la situation. J’ai volontairement insisté sur intime, voluptueux et bosquets.



À voir sa mimique, elle tombe des nues. Il va falloir affronter ce jeune plein d’audace, seule, sans mon soutien. En roulant, je me dis qu’elle a bien cherché ce qui lui arrive. En réalité, je tremble de connaître ce soir la plus terrible déception de ma vie. Que ce beau garçon continue sur sa lancée et je risque de retrouver, à mon retour, une maison vide. Il se pourrait aussi que j’y découvre un nouveau couple, soit au lit soit sous la douche ou enlacé sur le canapé en attendant de m’apprendre mon infortune. J’entends Richard me déclarer solennellement que Marie accepte de se partager, qu’ils ont décidé ensemble que deux ou trois fois par semaine, je pourrai aller faire un tour pendant qu’ils s’adoreront dans ma chambre – encore heureux s’ils ne me supplient pas de tenir la chandelle – ou m’annoncer qu’il viendra emporter les affaires de Marie en fin de semaine. J’entends Marie m’annoncer qu’elle a l’intention de me quitter définitivement, car certaines choses sont hélas définitives.


Je m’arrête devant un cinéma, prends un billet, m’installe dans un fauteuil et, les yeux fermés, je me fais des films. Je vois Marie et Richard debout dans le salon, serrés dans la chaleur d’un slow ; je vois tomber blouse et soutien-gorge, les mains de l’homme qui enveloppent ses seins délicats aux aréoles roses dressées par les caresses et les baisers ; j’entends le chant d’arrière gorge de Marie émoustillée ; je suis la chute de la jupe, les doigts qui passent l’élastique de la culotte, la main qui descend en exploratrice, les ongles qui accrochent la frisure du pubis tendu en avant, l’index qui se risque sur le délicat bouton érectile du clitoris, le titille et l‘humidifie à la source de cyprine. Et il y a cette culotte qui glisse vers le bas des jambes élégantes, en caressant le duvet renaissant et ce pied qui se libère de la dentelle fine et légère, ce pied qui annonce, par ce mouvement leste de balance, la capitulation du corps tout entier, l’anéantissement de toute volonté de résistance.


Ce sont maintenant, les longs doigts fins de pianiste de Marie qui découvrent un pénis orgueilleux, ses yeux qui en détaillent la courbe large, les veines saillantes et cette tête qui se dégage d’un prépuce retenu par l’extrémité des doigts d’une autre main. Et puis cette caresse des doigts qui encerclent avec légèreté l’archet qui fera vibrer le violon, ces doigts agiles, souples, flatteurs qui appellent le sang dans un corps caverneux encore en extension. Vient ce baiser léger, du bout des lèvres sur la pointe à nu. Ces baisers en grappe tout au long de l’impressionnante tige l’enflamment, la dressent, la transforment en redoutable pieu brûlant dont le feu ne peut être calmé que par ce bain de salive que prodiguent les lèvres fardées grandes ouvertes pour l’accueil royal en pleine bouche. Et cette face de femme qui se visse sur l’engin, l’engloutit de plus en plus profondément, écrase le nez contre la mousse du pubis masculin jusqu’au hoquet de l’étouffement, cette face qui se retire en bavant d’épaisses tranches de salive chargée de sperme. Cette face rubiconde, haletante, exaltée, c’est la face de Marie.


Je tressaille, ouvre les yeux, cherche l’écran. Déjà ma projection reprend le dessus. Deux corps roulent sur mon lit, trop pressés pour l’ouvrir, pleins de fièvre, secoués de frissons, à la recherche du contact le plus complet, en quête de la pénétration apaisante croient-ils, jetés dans la tourmente de la satisfaction de tous les sens, unis par la bouche, encerclés par les membres, bras et jambes mus par un moteur impétueux qui les anime en glissements, tâtonnements, prises fermes jamais entièrement satisfaisantes toujours à perfectionner, et puis le point d’orgue, cette pénétration triomphante, ce cri de réception, le calme après la tempête, annonciateur d’une tempête nouvelle où se déchaînent les fesses brunes et musclées du mâle ou les fesses roses et arrondies de ma femme avec l’ourlet délicat de sa rose qu’égratigne un majeur curieux dans un concert de râles, de chuintements, de feulements sauvages arrachés par l’intensité de l’orgasme. Et cet essoufflement et, pire que tout, cette contemplation du plaisir de l’autre dans son regard comme pour fouiller le plus profond de son âme livrée, remise.


J’en crève, j’en deviens fou ! Faut-il que j’intervienne pour faire cesser l’orgie ? Pourquoi ai-je eu la folie de prendre ce risque? Étais-je si sûr de la conduite de ma femme, l’ai-je crue infaillible, n’ai-je pas surestimé sa vertu et sa fidélité ? Ne lui ai-je pas infligé une tentation trop forte ? Mais que faire ? À trop vouloir garder l’oiseau en cage, ne lui donne-t-on pas l’envie de découvrir de nouveaux horizons ? Par contre à ouvrir imprudemment la cage ne risque-t-on pas de le voir s’envoler au loin ? Que sais-je de l’influence des hormones à un moment donné, que sais-je du mécanisme féminin qui veut que vérité un jour ne soit pas vérité toujours ? Que sais-je d’ailleurs de moi-même ? Confiant, si je l’avais été, aurais-je mis en marche mon caméscope ? Ce que je savais, c’était la détermination de ce Richard.


La salle s’éclaire, les spectateurs abandonnent les fauteuils. Anéanti, je suis le mouvement. Voilà plus de deux heures que j’ai laissé le champ libre, il est temps d’aller au résultat. La maison est dans le noir. Personne à l’intérieur, quelques canettes de coca au salon, toutes les pièces sont vides. C’était à craindre, le godelureau a su être convaincant, il a réussi à enlever ma femme au premier essai. L’exploit mérite le respect. J’en suis malheureux, mais je m’y étais préparé, en déclarant que je ne voulais que son bonheur. Reste à m’en persuader. Un homme qui pleure à chaudes larmes, le caméscope ne doit pas l’enregistrer. Suis-je bête, il y a longtemps qu’il s’est arrêté en fin de cassette. De toute façon, mon malheur est consommé, peu importe le déroulement des faits. Je les ai vécus en direct au cinéma. Que ce cauchemar s’arrête.


On sonne à ma porte ? Marie revient ! Hélas non, c’est la voisine qui veut savoir si les émissions de télévision sont troublées sur notre appareil. Nous vérifions, elle observe mes yeux rougis sans oser de commentaire, et s’en va rassurée puisque mon téléviseur subit les mêmes défauts que le sien. J’ai trop de chagrin pour manger, je vais me coucher. J’aurai d’autres jours pour faire mon deuil. C‘était écrit : je suis cocu.


Sur le lit, une enveloppe blanche : les adieux de Marie. Elle a eu la délicatesse d’écrire un mot d’explication. Pourquoi essayer de se justifier quand on commet l’innommable, pourquoi ajouter à la cruauté du départ un exposé des motifs culpabilisant pour l’abandonné ? Vais-je découvrir toutes les qualités de l’élu qui lui ont valu d’être choisi ou la liste de tous les défauts qui m’ont rendu détestable, la litanie de mes manques, de mes oublis, de mes petites indélicatesses et des plus grosses, tous les griefs accumulés en sept ans de vie commune : toutes ces choses que les femmes au travail dépouillent en commun, l’une excitant l’autre, du genre:



Si c’est pour lire le défilé de toutes mes petites misères à quoi bon ouvrir cette enveloppe en ce moment où j’ai le cœur brisé. Elle m’a quitté, c’est que le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas. Le fait est là. Parce qu’en sept ans je n’ai pas été qu’un lamentable nul, j’ai construit un foyer apparemment heureux. Oui, mais les apparences ne résistent plus à la brutale évidence du désastre. Richard a poussé le mur. Le mur s’est écroulé : parce que Richard était fort ou parce que le mur était lézardé ? Le fruit tombe quand il est mûr, le passant le ramasse. Nous en étions là, et je n’avais rien vu venir jusqu’à ce bal maudit. Richard n’a eu que le mal de se baisser pour la recueillir.


Je me souviens et je pleure. Souvenir d’écolier, Heredia, je crois :


Le vase où meurt cette verveine

D’un coup d’éventail fut fêlé,

Le coup dut l’effleurer à peine

Aucun bruit ne l’a révélé.


Et moi, lamentable après la merveille de délicatesse précédente,


Ainsi a été brisé mon cœur

Marie sans prévenir m’a quitté

Sur la pointe des pieds et sans heurt

L’épouse a disparu sans pitié.


Je suis triste à mourir, noir désespoir. Tout autour de moi s’est écroulé. Et les deux autres partis sans laisser d’autre adresse que le septième ciel. Non, je repousse ces images répugnantes de l’adultère. Je veux oublier. Boire pour oublier, noyer mon chagrin ou mourir ? Marie, pourquoi ? Pourquoi m’as-tu abandonné ? Cette enveloppe, ce dernier message: juste deux lignes:



Après le départ de Richard, j’ai entendu le déclic de ton caméscope qui s’arrêtait. Pour toi et pour moi, j’ai honte de ton manque de confiance. J’ai détruit la cassette. J’ai besoin de réfléchir. Marie.



Et voilà, je savais que ça retomberait sur ma tête. Célébrons l’événement. Du frigo, je retire l’une des bouteilles de champagne qui devait arroser demain mon anniversaire. Je vais prendre un peu d’avance, une seule flûte sera nécessaire pour cette célébration. Le bouchon de Lanson saute au plafond, y inscrit pour longtemps en creux le souvenir de l’agonie de mon cœur. Je lève mon verre, à ma santé ? Une larme énerve les fines bulles du divin nectar. Une deuxième coupe fera-t-elle plus d’effet ? Dans la sixième, c’est promis, je verserai un tube de somnifère. Je l’ai trouvé dans la pharmacie de ma chambre. Inutile de perdre du temps à lire la notice. Voici la dernière flûte. J’ai bien tenu le coup jusqu’à la fin, je vais partir debout. Le somnifère a du mal à fondre et à se mélanger au champagne blond. Le champagne change de couleur, prend une teinte grisâtre.


On sonne encore à la porte. Vraiment cette voisine et son téléviseur ont décidé de gâcher mon embarquement pour le Styx. Elle ne pourrait pas me laisser vivre ma mort tranquillement ! Je vais l’expédier bien fait, vite fait.



L’eau froide de la douche me réveille. Marie aussi nue que moi m’asperge en riant. Le spectacle est nouveau pour elle. Elle me sèche et me couche, s’allonge à côté de moi dans notre lit.