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Temps de lecture estimé : 16 mn
25/02/10
Résumé:  Encore le personnage de Jean de Sordon. Deux histoires : une très courte, l'autre plus longue. La seconde serait infiniment plus longue si j'étais moins fainéant.
Critères:  portrait humour
Auteur : Jean de Sordon            Envoi mini-message
Jeanne

… Pour jade, en souvenir d’une année d’exception.





JEANNE



Je veux parler de quelqu’un. De quelqu’un que j’ai aimé. Les mauvaises langues ricaneront que j’ai passé ma courte vie à aimer, en général pour peu de temps, la plupart des personnes de sexe féminin dont la route a croisé la mienne. Je ne m’abaisserai pas à nier l’évidence – oui, oui, Jean de Sordon est tel, ou à peu près, que le décrit sa réputation et je lui souhaite de mourir ainsi : le cœur toujours en quête, l’âme quémandeuse et l’œil tendre.


Du reste, celle dont je veux parler ici n’est pas « l’une de mes femmes ».


Tu n’avais pas de temps à consacrer à l’amour, Jeanne. Plus tard, peut-être, ta mission accomplie, si le destin t’avait accordé de vivre pour assister au triomphe de ta cause…




Un matin, je me suis réveillé avec l’envie de voir des gens. C’est dire si j’étais malheureux. Nous avions eu la veille, Yvette et moi, l’une de ces engueulades qui ne comptent pas dans la vie d’un homme. Je parle de moi en disant « un homme », du haut de ce que certains journalistes ont baptisé mon colossal égoïsme.


Mais je m’égare, je tourne autour de mon sujet comme ces chiens qui n’osent pas mordre…


Ce jour-là, Jeanne débarquait à Paris, venue de ses hauts plateaux, de ses neiges éternelles ou de ses steppes – le diable seul sait à quoi ressemble le Pays de Tioc.


Jeanne, je la connaissais comme une légende floue. Depuis cinq ans au moins, cette femme dirigeait la guérilla, là-bas, au Pays de Tioc. Un mélange de Robin des Bois et de Che Guevara, s’il fallait en croire les journalistes.


Elle était surtout incroyablement forte, dans les deux sens du terme. Force et lourdeur, telle fut la première impression que je ressentis en la voyant.


Elle n’avait rien d’une héroïne de cinéma : la quarantaine bien sonnée et charnue, le teint animé. Mal peignée, engoncée dans le vêtement traditionnel de son pays : sorte de chasuble informe taillée dans un drap incroyablement épais.


Jeanne avait entrepris une tournée des capitales européennes pour tenter d’obtenir l’aide de nos démocraties dans son combat.


À cette époque, mon nom et ma figure commençaient à avoir un sens pour l’homme de la rue. Je venais de publier coup sur coup quatre romans qualifiés de scandaleux par la critique. Un ami m’avait appelé pour me prévenir que Jeanne faisait escale à Paris. Elle serait l’invitée d’une émission spéciale – est-ce que j’acceptais d’y participer ? Plus il y aurait de têtes connues dans la lucarne et plus la cause défendue par le « Che Guevara himalayen » prendrait de poids aux yeux de l’opinion.


Jeanne était vaguement saoule. Non, rectificatif : ce jour-là, elle était relativement sobre. Elle menait dans son pays une vie de folie, sans dormir jamais deux soirs sous le même toit, promise à la roue ou au bûcher si elle était capturée, tenant d’une main de fer des factions et des tribus prêtes à s’entredéchirer autant qu’à en découdre avec le pouvoir – personne de sang-froid n’eût résisté à la pression.


Pour diverses raisons d’emploi du temps ou de lâcheté morale, je me suis retrouvé seul invité de l’émission avec Jeanne.


Nous devions tenir l’antenne une heure. Deux cents minutes plus tard, nous y étions encore.


Jeanne s’était fait amener de la vodka sur le plateau. Le timbre de sa voix, à l’origine un peu sourd, avait pris peu à peu de l’ampleur. Elle raconta les débuts de la guérilla, les embuscades. Elle évoqua maints souvenirs comme ce jour où ils avaient capturé un groupe de conseillers militaires russes venus épauler le Régent dans sa lutte contre la rébellion. Sous la menace des armes, Jeanne les avait fait se dévêtir et courir nus sur les hauts plateaux, dans la neige et la glace jusqu’à ce que mort s’ensuive.


J’étais résolu à l’accompagner au Pays et à me battre à ses côtés. Le personnage m’avait conquis. J’étais totalement saoul. Je n’ai pas l’habitude de boire de la vodka au goulot, moi… J’ai fini par m’endormir, roulé en boule dans un coin du studio, au terme de l’émission.


Lorsque j’ai ouvert les yeux le lendemain, une lettre m’attendait, couverte de sa grosse écriture. Jeanne me remerciait de ma présence, de mon soutien – mais elle repartait sans moi au Pays. Un homme qui tenait si mal l’alcool n’avait pas beaucoup d’espérance de survie là-bas.


Ceci avait lieu juste deux jours avant que la télévision ne me tende, comme un bouquet de fleurs rouges, la mort de Jeanne, tuée là-bas au Tioc dans une embuscade juste après son retour.










LOUIS



Comme souvent lorsqu’un projet littéraire me tarabuste, j’étais parti avec Camille.


Camille n’est pas « l’une de mes femmes » : c’est un monstre. Camille est issue du mariage de l’industrie automobile italienne et de l’ingéniosité française. Elle ne ressemble à rien, mais, conseil, arrimez votre dentier avant de lui chatouiller l’accélérateur…


Camille et moi, nous pouvons errer des nuits entières et peu importe le chemin suivi du moment que la magie de la vitesse, la solitude, la nécessaire concentration bercent le lent et presque digestif travail de mon inconscient, obstiné comme le bœuf attelé à la charrue… et aussi peu accessible au dialogue.


À une heure avancée de la nuit, j’ai commencé à m’éveiller en réalisant que l’aiguille de la jauge cognait contre l’indication zéro. J’avais faim et soif, mon dos me faisait mal et l’inconscient avait accouché de quelques idées intéressantes que je souhaitais jeter sur le papier.


La tête tout à coup libre, vacante, je me sentis gai sinon heureux en pensant à un café fumant.


Tenant le volant d’une main, je fouillai de l’autre ma poche. Et, bravo ! il me revint en mémoire qu’avant de partir j’avais, soigneusement, déposé mon portefeuille sur la commode de l’entrée. Il y était encore, du moins pouvais-je l’espérer.


Diable, diable, mes projets de café matinal et d’écriture paraissaient fort compromis…


Mais tel est sur moi le pouvoir euphorisant de l’aube, que je ne pouvais prendre les choses au tragique. D’une manière ou d’une autre, je trouverais le moyen de parcourir la quarantaine de kilomètres qui me séparaient de mes terres où, d’ailleurs, valets et servante ne tarderaient pas à seller les chevaux pour partir à la recherche du maître.


… Et dire que certains quittent la terne réalité en fumant à prix d’or des substances plus ou moins exotiques ! Que ne testent-ils les effets de l’aube ?


La basse puissante de Camille mourut avec les dernières gouttes d’essence. Sur sa lancée, je rangeai mon amie mécanique en lisière d’un lotissement regroupant une douzaine peut-être de petits pavillons remarquablement identiques. Comment les propriétaires reconnaissent-ils leur bien lorsqu’ils rentrent enivrés par les effets de l’aube ?


Un indigène était assis sur le bord du chemin de sable et à son allure on devinait que l’aube avait exercé sur lui un puissant effet. Il se tenait à demi allongé, solidement posé sur ses coudes car ainsi on risque moins la chute.


Il se redressa, témérairement à mon sens, pour me regarder descendre de voiture et graillonna qu’il m’avait déjà vu quelque part.


Autant l’avouer, j’entretiens avec ma célébrité toute neuve des rapports ambigus, amour/haine, plaisir/agacement. Non : n’en croyez rien. En vérité, je ronronne lorsqu’un humain dont j’ignore tout, associe ma corporelle défroque à mon œuvre littéraire, voire exprime quelque admiration pour le travail en question. Et je sais trop, pour souffrir du même mal, combien une majorité de nos contemporains sont piètres physionomistes. Par pure charité, je les aide à identifier la jeune gloire qui leur fait face. Et, bien sûr, je joue les modestes.


Mais avec ce citoyen, je n’aurai pas besoin de semer les cailloux blancs du Petit Poucet. Tout ivre qu’il soit, il possède une remarquable présence dans la rétine quand il me toise en se cramponnant au capot de Camille pour ne pas tomber.



Je me retiens de lui répondre : « moins que toi ».


Il veut maintenant entendre le cri sympathique de la bête, mais faute d’essence… Qu’à cela ne tienne : son garage est à deux pas, suffit de pousser un peu la voiture.


Je réponds bien sûr que ce programme m’agrée et je rectifie : pas « la voiture », mais « Camille ».


Je n’imagine pas ce qui m’attend.


Car, sitôt Camille entrée dans le garage, la porte se referme dans mon dos. Le monsieur s’y adosse, bras croisés. Il secoue la tête comme on remue un flacon pour en clarifier le contenu, émet un profond son de gorge. Je pense sans rime ni raison : le son de l’homme le soir au fond des bois.


Il lâche, paisible :



Je regarde ce martien avec plus d’attention. Quarante ou quarante-cinq ans ; le nez sinueux, brisé au moins deux fois et mal recollé, les lèvres minces et surtout un repli au coin intérieur de la paupière évoquant je ne sais quoi d’éléphantin. Mais sous les paupières encombrantes, les yeux, petits, noirs et très vifs brillent avec tant d’enjouement que l’on ne voit qu’eux. À retardement, je remarque la largeur des épaules sous un début d’empâtement et d’affaissement qui renfle le haut du torse. Lui aussi scrute avec acuité mon visage et subitement tout son propre visage s’éclaire, ses yeux pétillent avec plus de vivacité encore. Il rit. En vérité, c’est un éléphant joyeux, un éléphant assez petit d’ailleurs, avec un croissant de dents assez petites elles aussi, d’un arc un peu trop serré, mais régulières et très blanches.



Le personnage plisse les paupières qui n’en avaient guère besoin, pouffe en se penchant en avant puis éclate en se renversant.



La Camarde vient silencieusement s’asseoir près de moi à la place du mort.


Un instant je me livre à un bref tour d’horizon de ma brève existence. Des regrets ? Bien sûr, mais essentiellement des regrets de choses non faites ou pas bien faites. La figure de mon père traverse lentement ce paysage de reproches. Des figures de femmes aussi. Trop de femmes sans doute pour le bon salut de mon âme. Toutes celles qui ont traversé mon existence et que je n’ai pas su retenir.


Penser à elles réchauffe mon sang refroidi par anticipation : tomber, certes, mourir, mais avec des poings au bout des bras et surtout, si faire se peut, ne pas tomber seul…


Je quitte donc la moelleuse assise, les odeurs de cuir de Camille et annonce à mon assassin putatif qu’il va devoir mériter son crime.


Imprévisiblement, le surprenant personnage part à nouveau d’un grand rire, décolle ses épaules de la porte du garage.



Je réponds que je le suis. Le bouillant et gai personnage secoue vigoureusement la tête :



En passant dans le couloir, il frappe du talon le sol, produisant un son creux.



Comme je lui demande si cela ne l’empêche pas de dormir, il frappe à nouveau du talon la planche dissimulée sous le linoléum.



J’admets que tous les goûts sont dans la nature. Personnellement, un être humain de sexe féminin, et de préférence blond me convient beaucoup mieux.


Le petit homme ne conteste pas :



L’expression lui plaît au point qu’il la répète à plusieurs reprises, très satisfait de sa trouvaille. Il se pose devant la table et me regarde bien en face. Il ne détourne même pas le regard pour boire directement à la bouteille de longues rasades d’un vin blanc très sec dont il arrose son saucisson matinal. Et, comble de la facilité, il parvient même à n’interrompre jamais son propos en se livrant à cet exercice. Essayez, pour voir…



Il repousse sa chaise, se laisse aller en arrière, éclate une nouvelle fois, faisant tressaillir un début de ventre encore musclé.



Je dis : « Ah bon, oui, Louis Manderin, bien sûr ».


Dans son attente, je devrais être consterné, béat de surprise et d’admiration. Aussi, je me force, je lâche avec le visage approprié : « Ça alors, Louis Manderin. Si je m’attendais ! »


Comme tout le monde, j’ai déjà entendu mentionner ce nom à la télévision, à la radio. Louis Manderin, le « bandit bien aimé », le « Robin des Bois du vingtième siècle »…


Dans les années soixante-dix, les parents de Louis exploitaient une ferme, laquelle fut saisie pour une sotte question de traites impayées. Le garçon jura alors de consacrer sa vie à venger ses parents et il déclara avec une belle assurance, du haut de ses seize ans, « la guerre à l’État Français ».


Au cours des années suivantes, il tint parole, et fit joyeusement flamber quelques perceptions, des bureaux de poste, des véhicules de gendarmerie. Il perturba aussi de son mieux les cérémonies officielles. En même temps, parce qu’il faut bien vivre et que la guerre coûte cher, il se livrait au banditisme le plus ordinaire. Avec le temps, « sa guerre » était passée à l’arrière-plan de ses activités et les extorsions de fonds, le chantage, le racket ne cherchèrent même plus d’alibi. Mais, à ce moment, les médias avaient déjà créé sa légende :


Le bandit bien aimé qui se bat seul contre la Société.


Avec cynisme, avec un indéniable talent, Manderin jouait de cette image. Il aimait la célébrité. Il avait du bagou. Une chaîne de radio lui proposa de fournir une chronique d’actualité : Manderin enregistrait chez lui les cassettes et les faisait parvenir à la chaîne par colis postal. Selon des commentateurs avisés, ses prises de position pesaient fortement sur le résultat des élections : il en riait beaucoup. La République n’avait pas fini d’entendre parler de Louis Manderin !



* *


*



Blafard et Tiédasse ont les plus vilaines têtes de la création. Non, j’exagère. Mais tout de même : de ces têtes que l’on n’aimerait pas croiser par une nuit sans lune au coin d’un bois ou bien encore au bras de sa fille. Naturellement, c’est moi qui les ai baptisés ainsi : faute d’un état civil plus précis et parce que ces noms les décrivent admirablement.


Blafard : minuscule et flasque, entre nain et petit homme. Musclé comme un fla aux pruneaux, le teint trop pâle et le nez trop rouge pour inspirer la curiosité. Quelque chose de malsain dans l’attitude et le regard : sorte de mal-être attentif et méchant.

Tiédasse n’est qu’absence. Il regarde, il parle, un peu, il écoute mais il n’est pas là. Perdu dans quelle rêverie sans fin ? Celui-là offre au monde une tête aux traits bien dessinés, aux beaux yeux clairs, mais si empourprée qu’elle rappelle de façon irrésistible une poire cuite dans du vin.


L’un et l’autre sont descendus voici un instant d’un véhicule tout terrain surgi en trombe dans la cour. Leur déplaisir à trouver un visiteur en compagnie de Louis Manderin brille comme la lune à son plein.



Un bref conciliabule a lieu dans un coin de la cuisine. Blafard parle avec une certaine animation, tout en me veillant du coin de l’œil. Manderin hoche la tête, pose deux questions à voix basse, formule visiblement une consigne. Les deux guignols retournent poser leurs fesses dans la voiture. Le « bandit bien aimé » me pose une patte molle sur l’épaule.



Je lui trouve un côté Cyrano de Bergerac. La remarque le flatte.


D’une poigne sans réplique et sans cesser une seconde de parler, il me conduit auprès de Blafard et Tiédasse à bord du lourd véhicule. Tout en conduisant virilement, à la limite toujours de la sortie de route, il défend avec la volubilité qui est la sienne le bien-fondé de cette expédition :



Il se tourne dans ma direction pour me prendre à témoin. La voiture effectue une brutale embardée. Il s’esclaffe, indifférent au danger.



Je n’ai pas résisté au bonheur de lâcher cette phrase. Un instant nous manquons crever le décor. L’odeur du caoutchouc brûlé flotte contre la portière comme un bouquet de chrysanthèmes. Louis rit à pleine gorge.



La mauvaise herbe à laquelle il faisait allusion répond au prénom de Roland et surgit avec une grande vélocité d’une boutique de fruits et légumes. Cette vélocité lui a été communiquée par l’application violente d’une chaussure de taille quarante-quatre contre son postérieur. Il roule sur le trottoir. Gentiment, Louis l’aide à se relever.



Il le prend par les épaules. Il le tient ferme, ignorant très volontairement les efforts du soi-disant ami pour se dégager.



L’ami en question résume ce verbiage par le seul méchant mot de racket jeté d’une voix méprisante.



Il éclate de rire, son visage tourné vers le ciel.



Il n’attend pas une réponse de ma part et poursuit son chemin : bulldozer verbal écrasant toute velléité de réplique.



Pendant qu’il parle de la sorte, Blafard et Tiédasse rôdent dans la boutique en croquant des pommes.


Soudain, sans préavis, Roland baisse la tête en une reddition muette. Manderin accentue son étreinte.



Dans la voiture qui nous ramène, Louis a cédé le volant à Blafard. La nuque appuyée au cuir de la banquette, les yeux clos, il offre le visage d’un homme épuisé. Comédie ou réelle baisse de régime, le débit est plus lent, la respiration plus profonde.



Je lui suggère qu’il existe des lessives excellentes qui rendent le linge « plus blanc que blanc ».


Le « bandit bien aimé » acquiesce d’une ombre de sourire.



Je m’entends dire que les amis sont justement faits pour partager les moments de grande lessive.


Le « bandit bien aimé » fait la moue :



Le jour se lève.