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n° 13705Fiche technique21868 caractères21868
Temps de lecture estimé : 14 mn
16/02/10
Résumé:  Faut que je te parle. S'est passé un truc...
Critères:  fh fbi pénétratio fdanus -amourdram
Auteur : Jules Gratien      Envoi mini-message
C'est ça l'amour ?


Mardi soir. Je ne me doute encore de rien. Parce que sans doute, c’est son premier vrai repas de la journée, Cécile a déjà englouti le contenu de son assiette. Adossée au buffet de la cuisine, elle allume une cigarette poison. La fumée me pique les narines un instant, qui monte en volutes épaisses et se dissipe écrasée au plafond. Son regard me couvre comme une ombre. Sans avoir levé la tête, je la sais qui m’observe. À peine suis-je en train de finir. Sans être gourmand, j’essaie toujours de prendre un peu de plaisir à manger. J’ai remarqué qu’il en est autrement pour Cécile. La plupart du temps, manger constitue pour elle une simple activité vitale. Vite expédiée, juste nécessaire à remplir l’estomac, pour éviter le tiraillement de la faim, et lui permettre de passer à autre chose.


Nerveusement son bras retombe le long du corps, la cigarette qui rougeoie, menace entre ses doigts un peu cireux, un peu jaunes, pour tracer un arc de cercle incandescent jusqu’au genou de son jean. À peine ouvre-t-elle la bouche et articule, que je reconnais le signal funeste. Le ton étudié du médecin quand il doit annoncer à son patient qu’il a une tumeur, mais qu’au fond, ce n’est pas si grave parce que ça se soigne très bien. Il est embarrassé. Mais aussi un peu agacé, parce que c’est toujours désagréable d’être celui qui annonce la mauvaise nouvelle. Finalement ce n’est pas son métier d’affronter le désarroi des gens. Alors, on le comprend, il voudrait être ailleurs.



Je sais déjà que le truc est aussi gros que la maison et qu’en me tombant dessus, il va m’écrabouiller la tête. J’ai beau mâcher et remâcher le peu qu’il me reste dans la bouche. Impossible d’avaler.

Dès vendredi, j’avais dû prendre la décision de partir sur la côte. Au dernier moment, sans l’avoir prévu. Je rejoignais la maison de campagne de mon frère, où une histoire de famille attendait que j’y mette le nez. J’en avais profité pour passer un peu de temps là-bas, auprès de mon neveu, Elian. Un grand garçon athlétique de quinze ans, doux et intelligent. De grands yeux noirs ouverts sur le monde, sensible comme un enfant, fort et confiant comme un être doué pour tout. Il m’a fait courir à travers les rues, une tronçonneuse à la main. Les gens avaient beau s’enfuir à ma vue, une jeune femme et deux mecs en chemisette étaient passés sous les dents rutilantes de la machine. Le moteur vrombissait comme une hyène, et couvrait presque les cris. Mais le sang n’a pas giclé quand les corps morcelés sont tombés en masse gélatineuse sur le trottoir. Surpris, peut-être déçu, je me suis plaint à Elian.



Il m’apprenait alors qu’on pouvait retrouver le réalisme d’une franche hémoglobine, ou bien passer par un degré intermédiaire où le sang coule en jaune.



J’avais bien envoyé de là-bas deux textos à Cécile. Mais ils étaient restés sans réponse.



Une boulette exsangue de carton dans la bouche. J’ai beau mastiquer, ça ne passe pas. Ce week-end, je ne voulais surtout pas partir. Il avait bien fallu pourtant que j’y aille. Désamorcer cette embrouille familiale, où je n’avais joué aucun rôle. J’en ai l’habitude. Indécrottable ! J’ai toujours cru au pouvoir de la parole, moi qui aime tant me taire et rester en retrait. Si je suis devenu pacificateur, c’est sans doute parce que je suis trop lâche pour supporter la discorde. Trop faible pour le chaos. Tout de même, peut-être qu’un jour je laisserai péter tout ça. Juste pour voir ce qui se passe.


À la fin de cette semaine de printemps, il a fait chaud, très chaud sur tout le pays. La canicule s’annonce déjà qui doit nous clouer au sol tout l’été. Comme des cloportes surpris au fond d’une poêle à frire. La chaleur, moi, je l’ai d’abord vue monter dans le corps de Cécile. Sa façon plus coulée de se déplacer. Quand elle rentre le menton et se frotte lentement la joue sur une épaule pour sentir la caresse de son col de chemise. Et puis, ses mains qui glissent comme un frisson sur mon poignet. Elles remontent tout le long des veines renflées, pour frôler mon avant-bras. Et puis encore, sa tête qui reste perchée sur mon épaule, après que je l’ai embrassée et serrée contre moi. Je frotte doucement son dos, la console et la protège un instant du monde qui nous entoure. Je retarde le moment où je lui donne une petite tape sur les fesses, et libère nos corps encombrés l’un de l’autre.


En infimes particules fibreuses. J’ai fini par cisailler du bout des dents un petit morceau sans goût, dégluti péniblement, noyé dans la salive. Je ne dis rien, ne la regarde pas non plus. Je l’écoute, de toute ma carcasse immobile et pesante d’angoisse, je l’écoute. Je l’écoute et dans l’urgence les pensées me viennent, me submergent. Comme de gros tampons d’ouate qu’on accumule, qu’on presse sur une plaie béante, où le sang coule à flot, à chaque pulsion du cœur. La douleur est trop vive. J’ai besoin de penser à tout ce qui peut atténuer l’hémorragie. Soulager la souffrance. Des pensées qui m’envelopperont de leur gaze bienfaisante. Tout ce qui peut m’aider. Vite !



Depuis longtemps, Pat occupait le terrain – vagino-vaginal, comme je raillais parfois, et je m’en accommodais très bien. Mieux que Cécile, sans doute. Pat, la maladroite, la touchante, trop humaine et paumée, me rassurait par son amour insuffisant. Je me souviens maintenant d’une autre femme, une autre plus menaçante qui l’avait invitée à venir chez elle quelque part en Provence. Jeune intellectuelle et viticultrice. Elle partageait son temps de travail entre la fac, où elle dispensait des cours de littérature médiévale, et le vignoble familial, dont elle avait hérité. Deux jours seulement après leurs premiers échanges sur la toile, Cécile, un grand sac sur l’épaule, avait sauté dans le premier TGV du matin. Elle rejoignait alors la grande bâtisse rose, où son hôtesse l’attendait. Séduisante et solitaire comme une araignée de velours. Trois jours passés ensemble, à prendre le soleil sur un coin de terrasse, à siroter du vin glacé. Jusqu’à l’épuisement, elles avaient nagé en tenant le compte de leurs longueurs, tracées dans le rectangle bleu de la piscine qui dominait les vignes. Un peu plus tard, la jeune femme – je ne me souviens pas de son nom – avait fait le voyage en sens inverse pour rendre visite à Cécile, pour voir comme elle vivait. Depuis, Cécile avait reçu une ou deux fois de ses nouvelles, et puis plus rien je crois. Je n’avais pas repensé à cette aventure. Même si l’une comme l’autre prenait facilement la route et traversait la France dans l’excitation d’une simple rencontre, je savais depuis le début que la géographie limiterait leur relation. Mais plus encore, j’avais deviné en cette femme qu’elle était bien plus libre dans sa vie et dans sa tête que Cécile, et qu’elle aurait bien d’autres aventures à vivre avant de s’intéresser pour de bon à quelqu’un.


Ces dernières semaines, j’avais vu s’éveiller et grandir peu à peu près de moi ce que je dois bien appeler la sensualité de Cécile. D’abord comme une petite chose fragile, un bourgeon un peu pâle. Je l’avais observée secrètement et guettais chaque signe. Dans ces mots, parfois des choses crues, quelques confidences prometteuses, dans ces gestes qui s’attardent près de mon corps, ses regards, où enfin elle me voit comme un être de chair. Je savais maintenant que son désir était sur le point d’éclore. Et ce week-end j’aurais dû être là pour le cueillir. Elle ne m’a pas attendu. Déception et souffrance. J’avais tant espéré, qu’elle devait bien m’appartenir un peu. Les premières caresses du regain de sa chair, offertes pour une autre, inconnue. Étrangère désœuvrée qui n’a fait que passer ; se connecter sur le net un vendredi soir pour recueillir, désinvolte, tout ce que la force de mon amour avait construit, attendu depuis des mois.


Un franc sentiment d’injustice et de trahison. Je m’y accroche comme à une planche pourrie, mais qui flotte tout de même. Je dois être bien rouge, écarlate. Sous le masque décomposé de mon visage, au fond de ma poitrine coule une lave brûlante. Brusquement, il faut que je me lève. Comme si je pouvais retrouver sur la vitre la fraîcheur du dehors, à la fenêtre de la cuisine je me plante en vigile. Les yeux ronds, grands ouverts sur le jardin qui s’obscurcit déjà. On ne distingue plus la cime des grands arbres du fond. Du revers de la main, je m’essuie la figure quand ma vue et mon esprit se brouillent. Cécile perd un peu pied aussi, elle ne devait pas s’attendre à ce que je souffre autant. Du moins à ce que ça se voie. Je l’entends au loin. Pourtant, pas plus de deux mètres nous séparent. Elle cherche les mots qui conviennent à rassurer. Peu à peu, les phrases s’enchaînent, elle argumente. Peut-être tente-t-elle de se convaincre elle-même que rien ne s’est passé. Je l’entends qui se déplace d’un bout à l’autre de la pièce. Elle doit fouiller maintenant dans son sac, posé là, sur un meuble. Le frottement sec et creux de la molette de son briquet. Elle aspire une bouffée sonore de sa cigarette. De celles qui aident le fumeur à la concentration. Parce que je reste figé et ne semble plus réagir, elle s’inquiète. Elle demande si je l’entends. Je hoche enfin la tête. De ma bouche pâteuse, de mes lèvres molles je lâche un oui, plat, inerte qui tombe aussitôt. C’est tout. Comme un boxeur sonné au fond des cordes, j’ai besoin de gagner du temps. J’ai besoin que ma tête et mon corps récupèrent. Par le filtre de ma douleur, j’ai bien tout entendu, mais ça n’avait pas de sens. Moi je sais bien que c’est grave.



Quelques secondes s’écoulent, une minute peut-être, je me suis refait une figure convenable, acceptable. Enfin je crois. Quand je me retourne, c’est elle qui se tait. Un instant elle m’a bien dévisagé, mais s’est aussitôt détournée. Elle cherche à meubler, à s’occuper les mains.



Qu’attend-elle de moi ? Que je parle, qu’elle sache enfin ce que j’ai dans le crâne sans doute. C’est presque dommage, je me sens mieux, la vague est passée en moi, et je suis toujours vivant. Je peux lâcher la planche pourrie. Elle est vraiment pourrie. Qu’est ce que c’est que ces foutaises ? Je sais bien au fond de moi que le désir de Cécile ne m’appartient pas. Qu’est ce qu’on y peut si elle bande pour une autre, et pas pour moi ? « La bandaison papa, ça ne se commande pas ». Je n’étais pas là, et elle ne m’a pas attendu. Mais sans doute que ma présence n’aurait rien empêché. Il faut que je remette un peu d’ordre dans mes pensées. Je finis par demander :



Je vois bien dans son demi-sourire, dans ses gestes plus souples, que Cécile se détend. Elle aussi se sent mieux, elle retrouve la berge, où elle va pouvoir poser le pied. On va pouvoir discuter.



Si j’avais la rage tout à l’heure, c’est seulement parce que ça m’avait permis de respirer, de garder la tête hors de l’eau. Maintenant je lui demande de ne pas se sentir fautive pour ce qu’elle a fait. J’ai toujours ressenti le désir des femmes comme un don, une chose subtile, fragile, hors de la compréhension des hommes. Avec elle, le désir se fait tellement rare, volatil, qu’il en devient mystique. C’est peut-être pour cela que je lui donne autant de valeur. Sans doute est-ce une des raisons pour lesquelles je l’aime autant, parce qu’il est si difficile de l’aimer et de s’en faire aimer.

Tête baissée, Cécile m’écoute. À son tour de rester muette, d’entendre le son de ma voix et de réfléchir à l’écho qui se produit en elle. Je poursuis alors :



La voix un peu voilée, elle s’est rapprochée de moi. Elle est maintenant tout près, presque à me toucher, comme pour une confidence.



Je bondis. Assez bizarrement, Cécile intervertit la plupart du temps les mots hétérosexuel et bisexuel. Ce qui nous a offert pas mal de malentendus dans un domaine déjà bien compliqué. J’y vois un indice de la confusion psychologique, reflet du chaos de sa libido. Mais je ne relève pas. Il me faut simplement quelques secondes avant de m’en rappeler, et de comprendre ce qu’elle vient de me dire. J’ai quitté à présent la pièce pour le couloir de l’entrée, et je m’apprête à enfiler mon blouson décroché d’une patère.



Elle m’a suivi de près. Tout contre moi, elle se colle. Sa joue sur mon épaule, elle me retient de ses bras refermés sur ma taille. Un instant, je demeure sans bouger, les bras trop lourds le long du corps, mais finis par la serrer très fort sur ma poitrine. Quand je relâche mon étreinte, elle recule d’un pas et fait glisser sa main entre mes jambes. À travers la toile de mon pantalon, elle s’empare de mon sexe qu’elle fait rouler un instant entre ses doigts. Pour me faire bander à ce moment, il m’aurait bien fallu rassembler tous les fantasmes de mon adolescence, l’intégrale pornographique, les détails les plus salaces de mon expérience érotique.



Pourquoi suis-je resté ? Je l’ignore encore. Sans doute et toujours ce fichu espoir. L’espoir de me réveiller dans ses bras et de me dire qu’au fond elle avait raison, cette fille n’a pas d’importance, et qu’à sa façon Cécile m’aime vraiment.



Je passe le plus de temps que je peux sous le jet brûlant de la douche. J’en profite même pour laver mes cheveux propres. Je retarde le moment de me retrouver seul au lit à l’attendre.

Enfin son pas résonne dans l’escalier. D’abord un bruit sourd et lent qui s’accélère sitôt le tournant passé. Puis les trois marches qui grincent. Si fort, qu’on ne peut jamais surprendre les bêtises de Jim, un peu avant d’atteindre le palier. Quand elle entre dans le lit, j’ai reposé mon livre sur le plancher. Étendu sur le dos, un peu en travers, je garde les yeux mi-clos. Elle s’est approchée de moi sous le drap. D’un geste, elle m’empoigne la verge, qu’elle branle un peu jusqu’à la sentir raide contre son poignet. Je n’ai pas bougé, juste écarté les jambes. Imperceptiblement, pour mieux sentir son poing cogner contre mon ventre.



Elle sait bien que non. Elle me reproche de me laisser faire.



Merde ! Elle m’agace. Qu’est-ce qu’elle y connaît aux hommes ? Elle, qui m’apprenait dernièrement que son ex, seule référence depuis plus de quinze ans, se débrouillait comme un manche ! Non, ici ce n’est vraiment pas le mot. Bref, il n’assurait pas… Éjaculateur précoce ! Pauvre couillon. Puisque c’est ce qu’elle veut, d’un trait, je me débarrasse du drap et la découvre entièrement. La pression ferme de ma main à l’intérieur de sa cuisse lui ouvre les jambes. D’un coup, je la pénètre. La verge me tire, échauffée par le frottement brutal. J’ai mal et j’ai envie de lui faire mal, mais me mets presque aussitôt à glisser en elle. Mes pouces cramponnés à ses hanches, j’ai calé mes mains ouvertes dessous ses fesses et les referme, comme sur une poignée de grains, à chaque butée. Quand je lève la tête du creux de son épaule et l’observe, elle a fermé les yeux, les lèvres pincées, visage renversé, tête désarticulée, sur le renflement de sa gorge tendue. Merde encore ! Je ne parviens à exprimer aucun plaisir de cette fichue mécanique de chair. La colère me gagne. Je dois me concentrer ! Je m’y efforce ! Ma pensée devient brutale. Images mentales : en boucle, ma bite, énorme turgescence brune, éperonne, poignarde, éventre. De toute sa masse. Lourde de sang, de toute sa longueur, elle entre et ressort trempée, luisante, et replonge encore. Dans la sauvagerie de mes assauts, je lui glisse un doigt. L’index, entre les fesses. Je l’entends maintenant, bouche ouverte, qui souffle plus rauque, qui inspire profond. De la pression de l’ongle, je lui ouvre le rectum qui résiste encore. Je force et m’insinue en elle, par petites vibrations, jusqu’à la garde du poing. Au travers des membranes, moins épaisses qu’un velours, de la pulpe du doigt, je sens le renflement mobile de mon sexe qui coule en elle, comme un animal enfoui.


Ça sent mauvais. Je me suis lavé pourtant. Comme j’en ai l’habitude après l’amour, j’ai passé la dépouille molle de mon sexe rabougri sous le jet d’eau encore froide du lavabo. Soigneusement, je me suis savonné les mains aussi. Frottage frénétique, doigts qui s’entrecroisent les uns contre les autres. Impossible de dormir. Vicky ! Pourquoi t’existes ? L’index qui pue encore un peu. Je l’ai entouré d’un kleenex qui traînait là, sous l’oreiller. Comme une poupée, un pansement sur une plaie. Toute la nuit mon corps se retourne. Empesés de sueur, les plis du drap me labourent le ventre et le dos. Le Temesta n’y fait rien. Je ne peux pas m’empêcher de me sentir le doigt. Je finis par m’y habituer. Le cul de Cécile. L’odeur de son cul. Je m’habitue et finis par sombrer. C’est ça l’amour ?