| n° 13691 | Fiche technique | 12414 caractères | 12414Temps de lecture estimé : 7 mn | 04/02/10 |
| Résumé: L'auteur certifie ce texte rigoureusement non-érotique. Il s'agit de divagations n'ayant strictement rien à voir avec le sexe. Encore moins avec l'amour ! Si ce n'est que, peut-être, dans un autre univers... | ||||
| Critères: nonéro humour fantastiqu -fantastiq | ||||
| Auteur : Philipum Envoi mini-message | ||||
Au commencement, il y avait une grande masse solide qui s’étendait d’horizon à horizon. Elle était composée d’une multitude de petits triangles accolés et pétrifiés.
Cela, donc, c’était avant l’arrivée des marteaux. Lorsqu’ils apparurent, en essaims innombrables, les marteaux chamboulèrent complètement l’ordre rigide des petits triangles.
Sous les coups des marteaux, la grande masse de triangles se fragmenta en pièces toujours plus petites. Tels des moutons effrayés, les triangles s’efforçaient de s’agglutiner en troupeaux. Mais plus le groupe de triangles était grand, plus il avait de chances d’être cassé en mille morceaux par un coup de marteau égaré.
C’est ainsi que, dans cette soupe primordiale, un chaos de triangles et de marteaux, des formes éphémères apparurent : des carrés, des losanges, des trapèzes, des myriades de formes diverses, la plupart ne ressemblant à rien, toutes composées de petits triangles qui cherchaient à se rassembler.
Parfois, par pur hasard, les triangles formaient quelque chose qui ressemblait à un bouclier. Les boucliers résistaient bien aux coups de marteau. Avec le temps, puisque les boucliers persistaient, ils se firent plus nombreux parmi les autres formes.
Il apparaissait aussi des formes qui ressemblaient à des jambes, qui fuyaient bien les marteaux. D’autres ressemblaient plutôt à des bras et parvenaient à saisir les marteaux pour les dévier de leur course. D’autres encore ressemblaient à des yeux, des nez et des oreilles, et pouvaient vaguement voir, sentir et entendre les marteaux arriver, pour s’en éloigner. Toutes ces formes proliférèrent dans la soupe primordiale.
Quelquefois, un bras saisissait un bouclier, et cette combinaison avait encore plus de succès pour esquiver les attaques des marteaux. Ou bien, par exemple, des yeux se fixaient à des jambes. À force de collages et de martèlements, d’assemblages et de démantèlements, tous les complexes imaginables étaient générés, les plus abondants étant ceux qui survivaient le plus longtemps aux coups incessants.
Il se produisit alors quelque chose d’extrêmement improbable, quasiment impossible. Mais les innombrables triangles et marteaux avaient une éternité pour interagir dans la soupe primordiale, et la plus remarquable des constructions fut formée par accident.
L’assemblage, que nous appellerons le petit-malin, n’avait en apparence rien de particulier. Aussi incongru que ses congénères, loin d’être le plus grand ou le plus complexe, le petit-malin était composé d’un œil, deux bras, ainsi qu’un certain nombre d’accumulations de triangles aux formes bizarres proéminant çà et là. Ce qui rendait le petit-malin si extraordinaire, c’est qu’il était doté d’un mécanisme automatique qui collectionnait les formes et les assemblait… mais pas n’importe comment ! Lorsqu’un œil, un bras, ou un attroupement de triangles égaré passait par là, il l’attrapait et le mettait de côté ; lorsque tous les ingrédients étaient rassemblés, avec l’un de ses bras, le petit-malin saisissait un marteau pour donner quelques coups bien placés. Le résultat était un nouvel assemblage qui ressemblait comme deux gouttes d’eau au petit-malin lui-même et, surtout, qui avait la même tendance intrinsèque à se reproduire. Les copies du petit-malin créèrent elles-mêmes de nouvelles copies et eurent vite fait d’envahir complètement le monde des triangles.
Nous allons nous représenter l’ensemble des copies du petit-malin comme une entité propre. Il est convenable d’attribuer une identité aux malins, car le petit-malin n’allait pas rester longtemps seul. En effet, il arrivait souvent aux malins de produire des copies imparfaites, qui étaient en général vouées à disparaître, étant impropres, ou trop lentes, à se reproduire. Pourtant, par les aléas du hasard, certaines copies avaient un léger avantage sur leurs progéniteurs, donnant naissance à une nouvelle lignée de copies, donc à un nouveau malin avec qui il allait éventuellement falloir en découdre. Sur la durée, c’était "comme si" les malins essayaient sans cesse d’inventer de nouveaux outils de survie et de reproduction toujours plus efficaces. Ainsi, pour simplifier, nous irons même un peu plus loin dans notre personnalisation des malins : nous allons aussi leur attribuer des intentions. Leur devise : Tous les moyens sont bons !
Le petit-malin avait remarqué depuis quelque temps que les yeux et les bras se faisaient rares. J’ai faim ! s’étonna-t-il. Il était effaré de constater à quel point certains de ses rejetons avaient de la réussite. Le blindé, par exemple, qui se dotait d’un bouclier, résistait mieux aux coups de marteaux. Il m’a dépassé ! remarqua le petit-malin, jusqu’au jour où les boucliers se firent rares, ce qui freina la croissance du blindé. Et le briseur, quel genre de fils était-il, qui avait pour habitude de détruire à coups de marteau tout autre malin qu’il rencontrait ?
Ce que le briseur n’avait pas prévu, c’est qu’un beau jour il domina la population de malins ; et comme un briseur ne savait pas distinguer un malin d’un autre, il s’attaquait à ses propres copies ! S’apercevant de cela, le briseur alla voir le blindé.
L’association alla si loin qu’elle aboutit en la création d’un nouveau malin, constitué d’un briseur et un blindé qui avaient fusionné. Un autre malin, le fuyeur, s’était doté de jambes pour se dérober à l’assaut des flottilles de briseurs-blindés. Le briseur-blindé contrecarra en développant des jambes et des bras supplémentaires.
Tout cela me paraît bien futile, déplora le petit-malin en voyant ses descendants engagés dans cette poursuite effrénée. Il vaut mieux, comme moi, rester modeste, même si j’en bave pas mal, se disait-il, peut-être pour se consoler, car ses copies se trouvaient bien démunies lorsque des briseurs-blindés-doubleturbo venaient les coincer et leur faire la peau. Tous ces ustensiles, en fait, sont des encombrements : ils freinent leur multiplication. Mais tiens, au fait, quand j’y pense…
Ainsi naquit le premier malin-forgeron. À la naissance, il était minuscule, nu et vulnérable ; mais il n’était pas sans ressources. Au lieu de recopier tous les accessoires en même temps que le malin lui-même, un forgeron ne recopiait que le savoir-faire ; cela allait beaucoup plus vite. J’ai besoin de ma carapace, se disait un jeune forgeron-tortue, et hop, à force de labeur, à l’aide de marteaux et d’enclumes, il se la construisait, sans oublier, bien sûr, de pondre quelques milliers de bébés. Au fil des générations, il n’y avait pas de limites à ce qui pouvait être inventé : des pieux, des filets, des tentacules… et même des moteurs de propulsion, des détecteurs de marteaux, des grenades pathogènes…
Du moment qu’on pouvait tout se construire soi-même et à volonté, il n’y avait plus de raison de se priver. Les malins-forgerons se munirent petit à petit de véhicules de plus en plus perfectionnés : ils prirent des allures de plus en plus formidables. Et de plus en plus les marteaux, outils de construction indispensables, prirent de la valeur. Les forgerons se spécialisèrent donc dans le rassemblement et le stockage de marteaux.
Vous l’aurez compris, le monde des triangles était devenu un champ de bataille impitoyable. De cette compétition farouche pour les marteaux, seuls survivaient les malins qui adoptaient une doctrine sans merci : si l’occasion se présentait d’augmenter son stock de marteaux sans trop de risques ou d’efforts, il fallait la saisir sans hésiter. Un malin bien adapté à ce genre de conditions était la gloutonne. Elle avait développé une énorme gueule pour avaler d’autres organismes et en récolter tous les marteaux en les faisant passer dans un tube digestif, pour finalement rejeter la matière inutile sous la forme d’une masse inerte. Miam, miam, elle se régalait, du moins tant qu’elle ne se faisait pas dévorer par une bête plus agressive ou plus grosse qu’elle.
Une gloutonne aperçut un jour un pachiétosaurodonte et un arachnocraboide géant en train de s’entre-tuer. Quelle aubaine : Plus qu’à les achever, et à moi le festin ! Mais à peine avait-elle fini de manger qu’elle se retrouva face à face avec une fractocolossissime à neuf queues. Elle évita de justesse le premier coup de masse d’arme qui alla fracasser un gros tas de triangles. Éblouie un instant par les éclats, la fractocolossissime rata aussi son deuxième coup et son troisième coup, si bien que la gloutonne parvint à la saisir à la gorge. Sa redoutable adversaire ne s’en trouva pas affaiblie pour autant : elle se débattit furieusement, mais la gloutonne tint bon. Tant que je la tiens, elle n’osera pas me frapper de peur de briser son propre encéphale.
Mais, horreur, la gloutonne aperçut du coin de son globe oculaire que c’était justement ce que la fractocolossissime s’apprêtait à faire, avec ses six queues à pointes restantes ! Sans réfléchir, elle sacrifia une grande quantité de marteaux pour se dépêtrer dans un sursaut : elle pouvait se le permettre grâce à son récent repas. Et vlan ! La fractocolossissime s’asséna un coup mortel à elle-même.
Notre gloutonne se gorgea de marteaux et grossit, ce qui lui permit de se mettre d’autres grosses bestioles sous la dent et de se fortifier encore plus. Elle devint si puissante qu’aucun autre organisme ne résista plus à ses assauts. Elle engloutit tout sur son passage. Les plus rapides, comme les lézardlièvres, parvinrent à s’échapper dans un premier temps, mais comme les marteaux se faisaient rares, ils souffrirent de la famine et s’affaiblirent.
C’est drôle, j’ai encore faim se dit la gloutonne. En effet, elle était gonflée à bloc, n’avait aucun besoin d’avaler davantage de marteaux, mais elle obéissait inexorablement à l’appétit insatiable préprogrammé par d’innombrables générations d’ancêtres. Elle alla donc chasser de plus en plus loin pour déterrer les pauvres organismes décrépits qui se cachaient dans les recoins les plus reculés du monde des triangles. Derrière elle, la gloutonne ne laissait que ses déjections qui, en l’absence de marteaux, se regroupèrent pour former une grande masse solide de petits triangles qui s’étendait d’horizon à horizon.
Alors qu’elle en était à sa dernière bouchée après avoir traqué le dernier lézardlièvre, la gloutonne ajouta les derniers marteaux à ses stocks sursaturés. Je me sens un peu malade. Ses organes internes avaient beaucoup de mal à contenir tous ces marteaux déchaînés. Un entrepôt de marteaux se brisa soudain et les marteaux ainsi libérés s’attaquèrent aux entrepôts voisins. Par une réaction en chaîne fulgurante, tous les marteaux s’échappèrent en même temps et la gloutonne éclata en mille morceaux.