Mise en situation : la veille, dans le cadre de son nouveau job, Cynthia a participé à sa première réunion de groupe érotique. Elle s’est donnée à trois de ses collègues, tombant amoureuse du troisième, le mystérieux Fassin au regard pénétrant.
Étonnamment, durant les jours qui suivirent nos ébats, je n’y songeai presque plus. Toute l’équipe se remit à la tâche comme si rien de spécial ne s’était passé, quoique peut-être avec une vitalité accrue. Je n’eus quasiment pas de contact avec Fassin, pas même une parole ou un regard. Il ne se détachait d’ailleurs plus de son écran d’ordinateur, plongé dans des activités fiévreuses, les tasses de café s’accumulant sur les coins de sa table de travail. Le seul avec qui Fassin communiquait était Madan, et en discutant avec ce dernier, j’appris qu’ils étaient en train de mettre en place le thème de base du jeu de rôle. Madan s’occupait du scénario et Fassin principalement des graphismes : ils voulaient présenter de nouvelles idées à la prochaine réunion de groupe.
Jarmi et moi testions différents concepts d’interaction entre les joueurs. Nous considérions la possibilité d’envoyer des messages directement en parlant dans un microphone. L’intensité du message audio serait alors réglée en fonction de la distance de laquelle l’avatar se trouvait du son émis dans le monde virtuel.
Omanetter était occupé à installer un nouveau cluster d’ordinateurs qui ferait office de serveur pour accueillir le monde virtuel et ses habitants. Argus faisait plusieurs choses à la fois : d’une part, il aidait Omanetter avec la mise en réseau du cluster, d’autre part, il s’occupait de la remise à jour d’autres jeux produits précédemment par Za-ham, ainsi que du maintien du site officiel ; et en plus de tout cela, il semblait avoir de secrets échanges avec Madan dont je ne saisissais pas la teneur. Un matin, il prit une photo de moi pour la mettre sur la page de présentation de l’équipe, et à cette occasion, il me vola un doux baiser et me murmura à l’oreille que j’étais jolie, malgré le fait que ce genre de flirt dans les bureaux était formellement interdit et gravement sanctionné par Semona. Plus tard, en consultant la page Internet, je dus admettre qu’en effet, je rayonnais de beauté.
Mais de quoi aurait l’air ce fameux univers que nous allions créer de toutes pièces ? Semona ne nous en avait parlé qu’en termes plutôt vagues. J’avais compris que, selon elle, il ne fallait pas trop s’éloigner des stéréotypes de la fantasy traditionnelle : c’était le genre de thème qui attirait le plus de joueurs. Mais nous devinions que derrière ses propos se cachait une incitation, mêlée à la fois de confiance et d’impatience, à nous surpasser dans l’élaboration d’un concept génial et révolutionnaire. N’était-ce pas avant tout l’originalité qui faisait le succès et la réputation de Za-ham ?
Le lundi matin, nous reçûmes l’email suivant de la part de Semona, avec pour objet
« réunion du 21 juillet » :
Voici le schéma pour la réunion de mercredi.
13 h 00 : Le cluster "Infinity" (Omanetter)
13 h 20 : Multicommunication audio (Cynthia)
13 h 40 : Thème (Madan)
14 h 00 : Démo d’ambiance (Fassin)
14 h 20 : Discussions (tous)
Si vous avez d’autres suggestions par rapport au schéma, n’hésitez pas.
Cordialement,
Semona »
Voici donc quel était l’enjeu à la veille de la réunion : Madan et Fassin allaient proposer un thème. C’était comme se retrouver en possession d’un œuf de dragon sur le point d’éclore, personne ne sachant d’avance de quoi la créature aurait l’air. J’allais aussi montrer les résultats que nous avions obtenus avec Jarmi. C’était la première fois que je parlais devant le groupe et j’avais un peu le trac, mais ce souvenir a été d’une certaine manière occulté par celui des présentations de Madan et Fassin, que je vais tâcher de retranscrire ici.
Le premier transparent de Madan montrait des images de différents trolls, nains, gobelins, etc., empruntées à des jeux vidéo ou à des films.
- — J’aimerais commencer par vous exposer une théorie à propos de l’origine des mondes fantastiques. Pourquoi certains types de créatures se retrouvent-ils de manière récurrente dans les univers de la fantasy et de la mythologie en général, dans diverses parties du monde ? Certains éléments ont sur nous un impact particulier, et cela est certainement dû à un héritage ancestral ; la véritable controverse est : cet héritage est-il entièrement culturel ou fait-il aussi partie de la nature humaine ? Ma thèse ici est que les détails de ces éléments proviennent de notre culture, tandis que le fond est incrusté dans les parties profondes et primitives de notre psyché. On peut faire la comparaison avec une caille, qui ira instinctivement se mettre à l’abri aussitôt qu’elle apercevra une forme ailée dans le ciel, même si elle n’a jamais vu de rapace de toute sa vie : certaines formes ou idées entrent en résonance avec des structures de nos cerveaux formées depuis des temps immémoriaux.
Madan fit ici une courte pause. Il reprit en montrant l’image d’une femme en armure plutôt sexy qui s’apprêtait à croiser sa lame avec un orque.
- — Voilà le genre d’image qui fait galoper l’imagination des adeptes de la fantasy. L’armure symbolise l’endurance et l’aventure ; l’épée est un symbole de puissance et en même temps de pouvoir sexuel. L’orque représente la créature maléfique, l’espèce concurrente, l’ennemi qu’il faut détruire. Notez que cette femme réussit à être à la fois super-canon et super-efficace au combat. Ses accessoires sont empruntés au cadre médiéval, probablement parce que cette période de l’histoire est relativement récente.
L’image changea pour montrer une femme guerrière sur son cheval, à la poitrine nue et l’arc à la main.
- — Voyez, l’amazone de l’antiquité est munie d’accessoires légèrement différents mais qui jouent exactement le même rôle.
L’image changea encore, montrant à présent une femme vêtue de fourrures, armée d’une hache de pierre taillée, parée d’un collier de dents aiguës, et qui faisait bravement face à une sorte d’homme-singe grimaçant. Voilà donc où il voulait en venir, me dis-je.
- — C’est durant les temps préhistoriques, qui s’étalent sur des centaines de milliers d’années et dont il ne reste malheureusement plus beaucoup de vestiges, que l’être humain est devenu ce qu’il est, et c’est aussi là que son imaginaire s’est développé. En vérité, nous sommes adaptés au style de vie de cette époque : une relation quotidienne avec la nature sauvage ; une interaction incessante avec d’autres humains en l’absence de règles écrites ; probablement une place importante laissée au jeu, à la séduction, à la créativité et l’inventivité ; des rencontres hasardeuses avec des créatures, les plus formidables et les plus dangereuses ayant aujourd’hui disparu.
Madan montra les images de divers humanoïdes, plus ou moins poilus, petits ou grands, trapus ou musclés, avec différentes longueurs de bras et de jambes, et au dos plus ou moins droit.
- — Nous savons aujourd’hui que l’homo sapiens – l’humain – a cohabité durant de longues périodes avec plusieurs autres espèces d’hominidés probablement très intelligents. Citons comme exemples célèbres le Neandertal et l’homo floresiensis d’Indonésie. Donc, les nains, trolls, elfes, géants, hobbits ou autres ont probablement leurs correspondants parmi ces créatures préhistoriques ! Voici donc ce que je propose pour notre jeu de rôle en ligne : un retour aux sources, offrir l’opportunité unique de remonter deux cent mille ans en arrière dans le temps et vivre la vie qui était celle de nos ancêtres. Le but ici n’est pas vraiment de rendre la chose réaliste, ni de reproduire exactement le monde du pléistocène tel qu’il était, c’est d’ailleurs impossible car nous n’en savons pas grand-chose ; non, il est clair que nous allons laisser libre cours à notre imagination et donner à ce monde autant de piment qu’il est nécessaire pour que le jeu soit excitant ; mais l’idée est qu’en transportant l’internaute dans ce cadre ancestral, on espère réveiller en lui le même genre de sentiments primaires que dans les univers de la fantasy, en plus authentiques. Fassin va maintenant essayer de vous plonger dans un tel univers.
Madan laissa donc la place à Fassin, qui commença par mettre en marche une musique douce et répétitive, faite de sons ressemblant à du xylophone et évoquant étrangement des os creux.
- — C’est Argus qui a composé cette musique, commença Fassin, je trouve qu’elle est très réussie.
Il baissa l’intensité lumineuse de la salle, manipula ensuite son laptop, puis le connecta à la prise du projecteur. Une image époustouflante apparut sur le grand écran. Elle représentait un paysage vallonné, boisé d’arbres majestueux qui rappelaient un peu la végétation africaine. Ce décor luxuriant était peuplé d’animaux sauvages de variétés diverses, aux formes et aux motifs à la fois étranges et familiers. Ce qui rendait la scène particulièrement poignante était le choix des couleurs, en particulier le ciel bleu-magenta contrastant avec les branchages. Il nous laissa une demi-minute pour nous mettre dans l’ambiance.
- — J’ai pensé que ce qui fait l’intérêt d’un univers virtuel, c’est sa diversité ; ou plutôt, on pourrait dire ainsi : que sans diversité, l’univers, on en a vite fait le tour. Le joueur ne sera vraiment satisfait que s’il est constamment épaté. Il faut lui donner la possibilité d’explorer le monde et toujours trouver de nouvelles choses à découvrir. C’est pour ça que j’ai développé un programme qui est capable de générer de nouveaux objets à partir d’une liste d’attributs. En fait, le générateur combine… enfin bon, prenons un exemple, ce sera plus facile à expliquer : je n’ai pas fait moi-même les dessins des plantes que vous voyez sur l’image ; ce que j’ai fait, c’est définir des formes, des couleurs et des textures que j’ai appliquées à diverses parties comme les troncs, les racines, les fleurs, etc., pour les feuilles c’est même plus subtil, car je laisse la machine tester divers calculs de fractales qui peuvent donner des résultats imprévisibles et parfois magnifiques… enfin bon… ah oui, on peut même donner des attributs tels que la solidité, l’élasticité, le goût, l’odeur, ou même des attributs chimiques comme hallucinogènes ou poisons que les joueurs peuvent tester, et très vite il y aurait une « culture botanique » dans le jeu pour savoir quelles plantes on peut manger ou pas, etc. Mais l’important, c’est que ce monde est fait d’un nombre incroyable d’objets (minéraux, végétaux et animaux) et qu’il restera toujours de nouvelles choses à découvrir puisqu’on peut générer de nouvelles variantes à l’infini…
Il changea d’image pour montrer un rivage de sable entre des rochers aux formes incroyables, que les vagues de l’océan battaient sous un soleil éclatant. Une sorte de lézard géant jouissait de la chaleur de l’après-midi sur une grosse pierre plate.
- — Pour l’instant, tout est immobile ; je n’ai travaillé qu’avec les dessins et seulement sur un tout petit terrain. Tout est en 3D et l’idée pour le design final est de pouvoir commander les mouvements de son avatar vu de derrière ou vu d’en haut, au choix. La vue « first-person shooter » où on voit ce que voit l’avatar n’est probablement pas très bonne ici, car elle limite trop le champ de perceptions, en fait, ce qui fait que, paradoxalement, on s’y croit moins. Mais on pourra encore discuter de ça.
L’image changea à nouveau, montrant cette fois-ci l’intérieur touffu d’une profonde forêt ; des fruits extravagants pendaient de certains arbres, et on voyait une femme-singe forte et trapue qui s’enfuyait, emportant avec elle un bébé qui, lui, était manifestement humain.
- — Voilà le genre de créatures desquelles il faudra éventuellement se protéger. Ces humanoïdes ne seront pas forcément tous nuisibles, mais certains feront de redoutables voleurs, d’autres de puissants agresseurs, peut-être organisés en bandes.
Fassin resta un long moment pensif, nous laissant contempler l’image.
- — Tu as fini ? demanda Semona.
- — Euh, oui, à peu près.
- — Très bien. Avant de commenter moi-même ce qui a été proposé, j’aimerais avoir l’avis des autres. Qu’est-ce que vous en pensez ?
- — Je trouve l’idée excellente, dit Argus. En tout cas, le thème m’inspire.
- — Les dessins sont vraiment jolis, dit Anne-Marie.
- — Oui, c’est vrai, ils sont magnifiques, dis-je à l’égard de Fassin.
- — Mais la théorie de Madan, intervint Jarmi, rien ne prouve qu’elle soit correcte. Elle me paraît un peu simpliste ; et je pense que la plupart des ethnographes ne seraient pas d’accord.
- — Bonne remarque, dit Semona. Quelles sont tes références, Madan ?
- — Je me base sur des travaux de recherche récents en psychologie évolutionnaire. Cette approche n’est pas reconnue dans les domaines sociaux parce qu’elle implique une révolution dans la manière de penser et que ce genre de changement prend du temps. Mais elle est bien fondée scientifiquement : les expériences sur les cailles que j’ai déjà mentionnées, entre autres, démontrent l’importance des gènes sur la réaction du cerveau à certains stimuli.
- — C’est donc d’avant-garde, dit Semona, ce qui nous correspond bien. Mais cette idée du monde virtuel préhistorique, cela n’a jamais été fait ?
- — Non, dit Madan. Dans les jeux existants, il y a presque toujours des éléments médiévaux, des créatures fabuleuses et de la magie ou de la science-fiction. Il y a eu quelques idées en marge qui se sont concrétisées, mais pas celle-ci.
- — À mon avis, dit Semona, c’est mauvais signe. Si personne ne l’a fait, c’est que cela n’a pas été considéré intéressant, et probablement cela ne marchera pas.
Madan eut l’air étonné.
- — Je croyais vous avoir assez bien démontré pourquoi je pense que ça va marcher. Si la fantasy marche, alors l’ancestral marchera aussi puisqu’il est encore plus profondément ancré en nous.
- — Je ne suis pas d’accord. La fantasy est plus prometteuse, tout simplement parce que c’est dans la culture de notre époque, et c’est à la mode. Si on supprime les épées, les rois et les magiciens, j’ai peur que le cadre ne suscite que peu d’intérêt.
- — Mais les épées, rois et magiciens seront là, seulement ce seront des lances, des chefs et des sorciers ; le retour aux sources, quoi !
- — D’accord, je veux bien t’accorder cela… ça pourrait marcher, mais il nous faut en être certains. Le risque est trop grand. En fait, je dois bien avouer que l’idée est à la fois séduisante et originale. Mais il y a une règle importante à suivre si on veut faire un bon scénario : une idée géniale ne suffit pas. Il faut deux idées neuves, et c’est la combinaison des deux qui donnera le chef-d’œuvre.
Tout le monde se tut et Madan parut réfléchir profondément. Je risquai une question.
- — Mais quel serait le but du jeu, au fait ?
- — Dans tous les jeux de rôle, répondit Fassin, le but est le même : simplement développer son personnage. Lui faire faire des trucs pour augmenter ses points de force, par exemple, ou encore gagner de l’argent pour acheter des armes puissantes ou des objets de luxe qui feraient monter son statut, etc.
- — Mais à l’âge de pierre, il n’y avait pas de monnaie, intervint Jarmi.
- — Non, c’est vrai. Alors, je suppose qu’on pourrait échanger des objets contre d’autres… ou alors on pourrait avoir des points de statut ? Par exemple, tuer un tigre à dents de sabre augmenterait le statut…
- — Pourquoi pas des points de séduction ? proposai-je.
- — Ça c’est une idée ! s’exclama Madan. Quel est le but de la vie, finalement ? Tout ce qu’on fait n’est-il pas motivé, directement ou indirectement, par notre besoin de séduire et de se reproduire ? Faisons en sorte que le but du jeu soit le même que le but profond de notre existence : trouver un partenaire valable et s’assurer une descendance…
- — On pourrait compter les points de statut à partir du nombre d’enfants, renchérit Fassin.
- — Non, ça ne va pas, tout le monde se mettrait à baiser à qui mieux mieux… attendez voir… pourquoi pas faire comme Cynthia a suggéré, introduire des points de séduction ; donc les exploits, comme tuer des monstres ou s’approprier de beaux objets, augmenteraient le pouvoir de séduction ; et alors on pourrait indexer les enfants avec les points de séduction des parents… ainsi, si on a un enfant avec une personne très séduisante, on augmente de beaucoup son statut, tandis qu’il faudra faire beaucoup d’enfants avec des personnes médiocres avant de voir son statut monter de manière significative…
- — Mais juste faire des enfants ne suffit pas, intervint Fassin, c’est trop facile. Il faudrait que cela compte seulement si on arrive à faire survivre les enfants, au moins jusqu’à ce qu’ils soient indépendants.
- — Très bonne idée ! Le statut serait donc proportionnel au nombre d’enfants que l’on a engendrés et amenés à maturité, et aux points de séduction de ceux qui les ont engendrés. Les avatars-femmes sauraient quels sont leurs enfants et donc investiraient probablement plus pour eux que les avatars-hommes, qui ne seraient jamais vraiment certains… ce qui est vraiment intéressant, c’est qu’il apparaîtrait automatiquement des problématiques de rôles entre les sexes, et il y aurait des stratégies gagnantes… qui dépendraient des stratégies des autres… comme dans la vraie vie, quoi !
- — On pourrait même faire qu’on commence le jeu en tant qu’enfant, disons à peu près dix ans, et au début, il s’agirait de se débrouiller. En fait, les joueurs qui engendreraient des enfants et s’en occuperaient jusqu’à cet âge procureraient de nouveaux personnages qui pourraient ensuite être incarnés par des joueurs.
- — Je crois, trancha Semona, que nous avons trouvé le maillon manquant. Je suggère que nous nous arrêtions là et que nous nous laissions un peu de temps pour digérer tout ça et y réfléchir à tête reposée. Je vous donne le feu vert pour pousser plus loin toutes ces idées.
- — Hourra ! tonitrua Argus.
Nous le regardâmes, comme s’il s’apprêtait à ajouter quelque chose. Mais au lieu de cela, il prit alors un air idiot assez comique, et tout le monde éclata de rire.
oooOOOooo
Le lendemain, je fus surprise de voir Fassin arriver avec les cheveux courts et la barbe réduite à sa plus simple expression, taillée avec soin. Ça le changeait vraiment ! Tout en ne lui ôtant pas son côté farouche, cela lui donnait un air plus noble, plus responsable.
Nous nous mîmes donc au travail. Comme nous avions à présent un but précis, tout s’enchaîna à un rythme effréné.
Ce fut pendant cette période que mon mari Hérald assuma son nouveau poste à Farente. Le soir de son arrivée, je lui sautai dessus avec une ardeur presque exagérée ; j’en redemandai même le lendemain matin, le chevauchant à son réveil. Il en fut enchanté, ou pour reprendre ses propres termes, « délicieusement surpris ». La semaine qui suivit, je pris quelques jours de congé pour emménager dans notre nouvel appartement.
Un jour, Semona demanda à me voir en privé dans son bureau.
- — Bonjour Cynthia. Vous savez que nous avons une réunion de type érotique ce mercredi. Eh bien, il se trouve que nous ne serons que deux femmes : Anne-Marie est grippée, chez elle avec quarante degrés de fièvre, et Jarmi aura ses règles. Deux hommes pour chaque femme, donc, moi je trouve que c’est une aubaine, mais je préfère vous demander avant… ?
Mon cœur se mit à battre très fort.
- — Cela ne me gêne pas s’ils sont gentils avec moi…
- — Ils le seront. Mais comme j’ai probablement un peu plus d’expérience que vous de ce genre de situation, j’aimerais vous conseiller sur l’attitude à prendre.
- — D’accord, je vous fais confiance.
- — Il faut d’abord les faire languir un peu. J’ai pensé organiser une sorte de petite compétition un peu bête, pour les tenir en haleine, durant laquelle ils ne pourront pas nous toucher ; pendant ce temps, rien ne nous empêche de les aguicher un peu, quitte à leur faire un petit strip-tease ou quelque chose du genre, histoire de les déconcentrer ; mais c’est le gagnant qui pourra nous prendre en premier, vous voyez un peu le dilemme ? Ça vous dit ?
- — Oui, c’est amusant !
- — Très bien ! Mais ensuite, c’est très important de finalement leur donner ce qu’ils veulent. Le mieux, c’est qu’une fois le jeu terminé, nous nous offrions entièrement et les laissions nous prendre et nous reprendre à leur guise. Vous verrez, avec eux on ne peut pas se sentir souillée ni abusée, mais plutôt honorée, affirmée. Pensez-vous être capable d’un tel abandon ?
- — Oui, pourquoi pas ?
- — Croyez-moi, si l’abandon est total et sans réticences, vous pourrez vous concentrer sur votre plaisir, et aussi la satisfaction d’être tellement voulue par ces hommes, des types vraiment bien de surcroît. Et eux aussi seront ravis ; tout le monde y trouve son compte !
Quelques heures plus tard, je reçus le communiqué habituel intitulé
« Réunion du 4 août » :
Anne-Marie et Jarmi étant indisposées, cette fois-ci, nous ne serons que deux femmes pour la réunion de mercredi. Nous sommes d’accord pour qu’elle ait lieu malgré tout. Le thème sera «Grand Prix Félicité».
Voici le schéma :
13 h 00 -13 h 30 : les hommes font une petite compétition pour déterminer qui commence.
13 h 30 -14 h 00 : les deux gagnants ont le feu vert.
14 h 00 -16 h 00 : tout le monde a le feu vert.
Une fois n’est pas coutume, il n’y a pas d’autres règles.
Si vous avez d’autres suggestions par rapport au schéma, n’hésitez pas.
Cordialement,
Semona »
Entre ce moment et celui de la réunion, je sentis à nouveau les regards de Fassin sur moi ; cela n’était pas arrivé depuis la dernière fois. Ainsi, il manifestait toujours de l’intérêt à mon égard ! C’était à la fois troublant et gratifiant.
À treize heures ce mercredi, Semona et moi entrâmes dans la salle de réunion, accompagnées de quatre hommes. Une fois le matelas installé, Semona fouilla dans son sac et en sortit une petite boîte contenant des cartes carrées. Elle les renversa sur la table. Sur l’une des faces, elles représentaient des femmes nues dans diverses positions.
- — J’ai trouvé ça dans un magasin de souvenirs : c’est un jeu de memory. Vous allez jouer en trois manches. À chaque manche, le vainqueur a trois points, le second deux points, le troisième un point et le dernier zéro point. Les deux joueurs qui ont le plus de points au terme des trois manches remportent nos faveurs. C’est parti !
Le jeu commença. Fassin avait les yeux rivés sur les cartes. Madan était calme et silencieux, et Argus plaisantait, comme à son habitude, faisant des commentaires sur l’anatomie des femmes représentées. Omanetter semblait faire des efforts de concentration surhumains, son regard alternant entre le jeu, Semona, et moi. Il faut dire que nous faisions tout pour attirer leur attention : nous nous penchions sur le jeu de sorte à leur donner une vue plongeante sur les décolletés de nos chemises ; nous nous asseyions sur leurs genoux pour venir effleurer leurs visages de nos lèvres entrouvertes ; nous nous placions derrière leurs chaises et promenions nos mains sur leurs poitrines et un peu plus bas…
Fassin, imperturbable, remporta facilement la première partie, second Argus à égalité avec Madan. Pendant la seconde partie, Semona et moi entreprîmes de déboutonner nos chemises. Je demandai à Fassin de m’aider à ôter mon soutien-gorge, mais il refusa, et ne céda pas malgré mon insistance. Argus le fit de bon gré, mais cela lui fit rater ce qui s’était fait ce tour-là. La poitrine dénudée, nous nous promenâmes autour d’eux à genoux. Semona alla jusqu’à déboutonner le pantalon de Fassin : il se laissa faire mais sans se détourner du jeu. Il gagna malgré tout la deuxième partie, second Madan, troisième Omanetter.
Nous ôtâmes nos jupes, puis nous nous allongeâmes sur le matelas, prenant des positions d’invitation ouverte. Semona me prit dans ses bras et m’embrassa ; je répondis en frottant sensuellement mon bassin contre elle. Les hommes nous regardèrent avec un air estomaqué ; sauf Fassin qui restait rivé sur le jeu. Il gagna aussi la troisième manche, deuxième Madan, troisième Argus et dernier Omanetter qui suait à grosses gouttes. Fassin et Madan avaient le plus de points. Semona et moi n’avions conservé que nos chemises ouvertes et nos petites culottes.
- — Je prends Cynthia, ça te va ? demanda Fassin.
- — Pas de problème, dit Madan, Semona me fait tout aussi envie. Je prendrai Cynthia au deuxième tour.
Fassin me regarda, un brasier ardent dans les yeux. Il laissa son pantalon et son caleçon tomber au sol, découvrant un sexe dressé au milieu d’une épaisse touffe noire. Cette vision me fit un effet étrange, m’inspirant à la fois la crainte et le respect. Il se débarrassa du reste de ses vêtements et s’approcha de moi. De son côté, Madan, après avoir surélevé le bassin de Semona grâce à un coussin et passé ses jambes par-dessus ses propres épaules, jouait à lui lécher l’intérieur cuisses. Fassin trouva l’idée bonne et plaça lui aussi un coussin sous mes fesses, tout en retirant habilement ma petite culotte.
Fassin ne me dégusta pas : il me dévora toute crue, de la même façon qu’un homme assoiffé pourrait mordre dans un quartier de pastèque bien juteux. J’étais à sa merci et il ne se gênait pas de me saisir fermement, de me sucer avidement là où cela lui faisait envie, et de me pénétrer par coups profonds et déterminés. Comme Semona me l’avait recommandé, je me laissai faire et me concentrai sur les sensations multiples qu’un tel traitement imposait à mon corps. Lorsque le rythme s’accéléra, je me surpris moi-même à pousser de petits cris ; je ne sais plus très bien en vérité ce que je fis exactement, je devais être presque en transe. Un moment dont je me souviens, c’est lorsque quelqu’un m’essuya l’entrejambe avec une petite serviette ; et juste après cela, Omanetter était devant moi, son énorme sexe prêt à l’action. Je replongeai vite dans un état d’abandon total de mes sens ; je crois que j’atteignis le paroxysme de l’extase peu de temps après, mais mon état dura encore tant qu’il restait des hommes à même de me pénétrer. La deuxième fois qu’un homme fait l’amour, il prend vraiment son temps, et ils étaient quatre, alors…
Ce soir-là, je rentrai chez moi tout emplie des odeurs, de l’ivresse et de la semence de ces hommes que je ne pouvais qualifier autrement que de merveilleux. Je tâchai de cacher tant bien que mal ma béatitude à mon mari. Je me prélassai longuement dans un bain chaud, et me couchai tôt, douillettement emmitouflée sous les couettes.