| n° 13597 | Fiche technique | 7499 caractères | 7499Temps de lecture estimé : 6 mn | 08/12/09 corrigé 12/06/21 |
Résumé: La retraite approche. Je ne sais pas pourquoi, mais l'idée de raconter une histoire qui ressemble un peu à la mienne, ou au moins qui s'en inspire, me travaille depuis quelque temps. Alors voilà... c'est le début.
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Critères: nonéro | ||||
| Auteur : Nicolas (bientôt 60 ans, épicurien, un peu rêveur) Envoi mini-message | ||||
| DEBUT de la série | Série : Paris Province Chapitre 01 / 03 | Épisode suivant |
La retraite approche. Je ne sais pas pourquoi, mais l’idée de raconter une histoire qui ressemble un peu à la mienne, ou au moins qui s’en inspire me travaille depuis quelque temps. Alors voilà… c’est le début. L’accouchement a été long, parfois douloureux, souvent plaisant, toujours dans le vrai pour ce qui est important.
Dans ce qui est dit m’être arrivé, certaines choses l’ont été à d’autres, camarades d’études, amis, collègues de travail… mais auraient pu être mon expérience.
Suite ou pas ? On verra en fonction de vos réactions !
1 - Aujourd’hui
Tout a commencé il y a plus de cinquante ans.
Est-ce ma faute à moi si mes parents, trop occupés par leur vie professionnelle, m’avaient mis en pension dans ce collège de Seine et Marne, dont la spécialité était de s’occuper justement de ces enfants plus ou moins délaissés (pour de bonnes raisons, s’entend !) ? Je dois à la vérité de dire que je n’étais pas spécialement malheureux de cette situation. Étais-je déjà adulte avant l’âge, et avais-je déjà compris que les adultes ne font pas toujours ce qu’ils veulent ? Ou plus vraisemblablement n’étais-je pas plutôt de cette race de solitaires qui tout en s’accommodant très bien de la vie en groupe, préfèrent le calme et la tranquille compagnie des livres et de la nature ? Mais quand je dis la nature, il faut entendre la nature minérale et végétale, les animaux étant bien souvent comme les hommes, égoïstes et incapables de se comporter comme on pourrait l’attendre d’eux.
De ces premières années provinciales, je n’ai gardé que des souvenirs plus ou moins précis, ni très bons, ni très mauvais. Ils sont comme ces scories qui encombrent les mémoires, aussi bien que les greniers et les caves, dont on ne se débarrasse jamais, qui ne servent jamais à rien. Aucune des situations vécues alors ne vaut d’être racontée lors des soirées mondaines car elles ne sont pas glorieuses. Elles ne valent pas non plus grand-chose à l’heure des confidences entre amis ou amants. Pas plus que les horaires des trains ne sont capables de traduire la beauté d’un voyage, ces souvenirs et anecdotes ne peuvent faire comprendre aux autres ce que fut votre enfance.
Pourtant, ce sont ces moments, heureux ou malheureux, qui font de celui qui les vit un homme ou une femme différent de son voisin. Ce sont ces moments qui ont fait de moi ce que je suis aujourd’hui, ni bon ni mauvais, voisin supportable, père accepté, amant aimé.
Concernant les voisins, le problème sera vite réglé, je vis dans ce que l’on appelle une cité-dortoir. Et même si c’est une ville bourgeoise, elle n’en demeure pas moins dortoir. Aucune activité locale diurne possible, puisque comme chacun des cinq mille habitants de ce qui était il y a encore vingt ans un petit village de la Beauce, je prends chaque matin le train ou ma voiture pour aller grossir le flot de ceux qui en rangs serrés vont quotidiennement engorger la capitale, longue file de visages et de corps plus ou moins bien réveillés, pleins encore d’une nuit de sommeil, n’ayant pas réussi à digérer le film de la veille au soir, ou, au mieux, sortant à peine des bras de celui ou celle avec lequel on partage le toit, le pain, les joies et peines de la vie courante, et qu’un élan plus ou moins commun a jeté l’un contre l’autre juste avant d’être obligé de se lever. Dans cette cohorte vous croisez, et saluez parce que vous êtes bien élevé, votre voisin de palier ou de jardin, et vous ne souhaitez qu’une chose c’est qu’il (ou elle) n’ait pas une envie irrépressible de bavarder. Votre journal, ou votre livre vous attend. Ou encore vous allez vous octroyer, pour peu que vous trouviez une place assise, la demi- heure de sommeil qui vous fait cruellement défaut.
Et puis quelle conversation tenir au milieu de ce troupeau indifférent mais tellement à l’affût de ce qui lui permettrait de juger, se moquer, critiquer, mais surtout pas de comprendre ? Vous vous comportez donc en ours dérangé dans son hibernation, au milieu de vos frères ours semblablement dérangés au milieu de leur hibernation.
Votre voisin vous le croisez parfois sur le trottoir, lorsque vous descendez de votre voiture et que lui promène ce qui fut quelques années auparavant une charmante boule de poils, offerte à l’aîné de ses enfants (ou vice versa). Un bonjour poli à défaut d’être cordial ou simplement courtois, au mieux quelques considérations sur le temps pourri (trop sec ou trop humide) qui vous empêche l’un comme l’autre de « faire votre jardin comme vous le souhaiteriez », ou
encore, mais là c’est plus rare, quelques considérations économico-politiques sur le chômage, l’emploi des jeunes et des moins jeunes, ou encore la crise économique et le devenir des sans-abri. Bref des relations sociales banales et sans relief, très dans l’époque.
Parfois il arrive que vos enfants et ceux de vos voisins aient quelques activités en commun. Cela pourrait vous rapprocher. En général cela se traduit par des arrangements plus ou moins pratiques pour aller déposer ou ramener ces chères têtes blondes, brunes ou rousses au stade, au gymnase ou à l’école de musique. De toute façon un jour cela générera un conflit parce que vous (ou eux) aurez oublié, ou ne pourrez pas assurer le service habituel, remettant en cause ce fragile équilibre du « je te donne ce que tu me donnes. »
Je ne reviendrai pas sur la charmante boule de poils offerte à l’aîné des enfants qui a grandi, grossi, vieilli, (la boule de poil bien sûr), et qui est maintenant un chien adulte encore plus exigeant que l’enfant à qui il a été offert, en matière de soins, tendresse et caresses de toutes sortes. Ce chien qui ne comprend pas que vous l’abandonniez chaque matin, seul dans la maison, après une courte et rapide promenade hygiénique, face à une gamelle de croquettes et une autre d’eau fraîche, et qui des heures durant va hurler son cafard et sa détresse, lui qui ne rêve que de grands espaces et de couses folles dans les bois et n’a en réalité qu’un caniveau, deux bornes à incendies, trois arbres rachitiques et cinquante mètres de trottoir à explorer biquotidiennement.
Vous trouvez là aussi motifs de discorde avec le voisin. Lui il travaille de nuit et les cafards de Médor (le vôtre) l’empêchent de dormir. De plus, le trottoir présente parfois des traces de passage de votre animal préféré (ou d’un autre) et ça il ne supporte pas. D’où les remarques sur « ceux qui ne savent pas plus élever leurs enfants que leurs chiens » et le souhait hautement exprimé de taxes suffisamment lourdes sur la tête des animaux de compagnie pour faire les pieds à leurs propriétaires.
L’enfant qui devait être le maître adoré et attentionné a lui aussi grandi, grossi, vieilli, il est peut-être même parti de la maison où il repasse de temps en temps déposer son panier de linge sale, vider votre frigo, accompagné de sa dernière conquête, qui n’est pas obligatoirement celle qui était venue la dernière fois et qui vous avait tant plu. Alors que celle-là…
Le voisin, c’est aussi celui qui le dimanche reçoit sa famille, le jour où vous recevez vos amis et qui comme il est plus matinal que vous dans ses invitations, monopolise à son seul profit les rares places de stationnement libres dans le quartier. Du coup vos amis sont bons pour faire deux fois le tour du lotissement ou de la résidence avant d’abandonner leur voiture en désespoir de cause à cent mètres de chez vous !
Bien évidemment ce jour-là il pleut. Que l’inverse puisse se produire ne vous effleure même pas. De toute façon, ses invités ne sont pas les vôtres.