| n° 13570 | Fiche technique | 21429 caractères | 21429Temps de lecture estimé : 14 mn | 21/11/09 |
Résumé: Ce qui pourrait advenir si une certaine prévision se réalisait. | ||||
Critères: sf -sf | ||||
| Auteur : Zébulon Envoi mini-message | ||||
| Concours : Un futur pas si lointain |
Le cri retentit, poussé en même temps par les milliers de personnes rassemblées Place de la Concorde et sur toutes les places de toutes les villes du même fuseau horaire :
Les couples s’enlacèrent, les familles s’étreignirent, les amis se serrèrent la main. Tout le monde fêtait l’avènement de la nouvelle année, personne ne voulait faillir à cette tradition séculaire malgré la morosité générale. Personne n’était dupe, mais tout le monde voulait croire, envers et contre tout, que demain serait meilleur qu’hier.
Les bouchons de champagne sautèrent, les coupes se remplirent car il était d’usage d’accompagner les grandes fêtes de cette boisson pétillante.
Germaine, du haut de ses vingt-deux ans, regarda tendrement Maurice dans les yeux et porta un toast :
***
7 Janvier 2084.
L’homme assis au bout de la table regarda tour à tour chacun des douze hommes avec qui il travaillait d’arrache-pied depuis de longs mois. Tous lui firent un rapport identique, qui tenait en seul mot : « Prêt ».
Il se tourna alors vers le quatorzième homme, celui qui ne faisait pas partie du groupe mais qu’il avait informé régulièrement de l’avancée de leurs travaux.
L’homme, un géant noir, acquiesça d’un hochement de tête.
Le géant accompagna sa réponse d’un haussement d’épaules.
***
12 Janvier 2084.
Quatre jeunes femmes se levèrent. L’infirmière les regarda, dépitée, déplorant la mode qui avait fait donner ce prénom à presque la moitié des bébés de sexe féminin une vingtaine d’années plus tôt.
Par chance, une seule était concernée par ce prénom également très en vogue dans leur tranche d’âge. Germaine s’avança, inquiète.
L’infirmière prit un ton plus grave.
La femme en blouse blanche lui désigna du doigt les bâtiments de l’hôpital.
L’infirmière laissa sa phrase en suspens. Germaine comprit les conséquences de ce silence. Elle s’effondra en larmes.
***
23 Janvier 2084, 9 heures.
Le géant noir regardait l’immense salle se remplir peu à peu. Un coup d’œil vers le haut lui permit de s’assurer que tous les interprètes étaient à leur poste dans leur cabine respective. Les lourds containers sur roulettes, maladroitement dissimulés derrière des rideaux tendus à la hâte, témoignaient que l’intendance ne serait pas un problème.
Omar N’Diouf appuya un peu sur son oreillette pour bien entendre ce que l’huissier à l’extérieur de la salle lui disait. Celui-ci l’informait que le dernier participant était entré. Il se tourna vers lui et lui fit le signe convenu, à travers l’encadrement d’une des lourdes portes. Tous les accès à la salle, ainsi que les cabines des interprètes, furent prestement verrouillés de l’extérieur. Un garde armé vint se placer devant chacun d’eux pour bien signifier à ceux qui l’auraient souhaité que l’entrée dans ce lieu était désormais interdite.
Un murmure d’étonnement parcourut la salle à la vue de l’écran géant disposé en lieu et place de l’habituel sigle. L’écran s’alluma et afficha en lettres gigantesques la date du jour. Il était temps pour le Camerounais d’ouvrir le bal. Il monta à la tribune et ouvrit son micro.
Les cent cinquante-six membres de l’O.N.U s’interrogèrent du regard, chacun essayant de savoir si son voisin avait plus d’informations que lui sur la raison de cette convocation. Peine perdue, aucun d’entre eux n’avait la moindre idée de ce qui les amenait ici. Ils savaient juste que cette fois, exceptionnellement, ils devaient venir seuls.
Dans l’amphithéâtre, les regards se firent de plus en plus interrogateurs.
Un cri de stupeur s’éleva dans l’assemblée.
L’indignation succéda à la stupeur.
***
23 Janvier 2084, 9 heures 15.
Germaine engagea le véhicule sur l’étroite allée de terre menant à la maison inhabitée de ses grands-parents. Ceux-ci étaient décédés quelques années plus tôt, emportés par une crise d’asthme plus violente que les autres alors qu’ils rendaient visite à leur petite-fille dans son domicile parisien.
La jeune femme fut assaillie par les souvenirs en retrouvant cette vallée du Luberon qu’elle avait parcourue en tous sens quand elle n’était encore qu’une petite fille, s’écorchant les mollets sur les ronces et les aubépines, courant après les nuées de papillons multicolores que son passage soulevait, s’émerveillant de la végétation luxuriante née du climat méditerranéen.
Elle soutint Maurice jusqu’au pas de la porte. Son visage s’illumina.
***
23 Janvier 2084, 9 heures 30.
Omar N’Diouf tapota sur le micro pour ramener le silence dans l’assemblée.
Les paroles du secrétaire général firent leur effet. Les chefs d’État élus se rengorgèrent de leur légitimité et affichèrent l’expression de solennité qui convenait à des personnes écrasées par le fardeau de la confiance de leur peuple, les autoproclamés se renforcèrent dans leur mégalomanie.
Le chiffre 36 suivi de neuf zéros s’afficha en rouge sur l’écran géant.
Le compteur se mit à défiler, égrenant seconde après seconde la nouvelle statistique.
Un murmure d’approbation parcourut la salle. Plusieurs chefs d’État africains et asiatiques abondèrent dans ce sens en commençant à citer des exemples. Le Camerounais dut attendre quelques instants que le calme revienne pour pouvoir reprendre.
Le brouhaha d’assentiment reprit. Omar N’Diouf ramena le calme d’un geste de la main.
Un silence de mort s’abattit sur la salle. Tous les visages reflétaient la même expression d’attente anxieuse pendant les interminables trois secondes qui s’écoulèrent avant que le géant noir siégeant à la tribune ne reprenne.
Les bouches s’arrondirent à l’unisson dans un sentiment de stupeur glacée.
Un incroyable vacarme succéda au silence. Tout le monde s’était levé et gesticulait en arguant que c’était impossible, que cette hypothèse était une pure folie sortie d’un esprit dément. Omar N’Diouf attendit qu’un calme relatif s’installe à nouveau.
L’assistance observa à nouveau un silence religieux.
Dans l’assemblée les têtes s’inclinèrent dans un même mouvement.
Sur l’écran géant dominant l’amphithéâtre le compteur de population, qui affichait maintenant dix mille habitants de plus que lorsqu’il était apparu, s’effaça pour laisser la place aux taux des deux composés gazeux, affichés sur quatorze décimales. Le dernier chiffre après la virgule commença sa rotation, en sens opposé pour les deux indicateurs. Omar N’Diouf reprit la parole.
Des regards accusateurs se tournèrent vers le président du Brésil. Celui-ci se sentit obligé de dire quelque chose.
Le secrétaire général prit une profonde inspiration. L’instant qu’il redoutait depuis si longtemps était arrivé. La raison de ses insomnies, la cause de ses rides, l’explication de son manque d’appétit tenaient dans les mots qu’il allait prononcer.
La sueur commença à perler sur son front.
Omar N’Diouf leva les yeux. Il prit le temps de regarder chacun des cent cinquante-six chefs d’État dans les yeux. Il sentit ses jambes trembler au moment de continuer son intervention.
Les francophones accusèrent le choc tout de suite. Les autres portèrent tous la main à leur oreillette devenue soudain muette. Dans les cabines, les interprètes étaient bouche bée. Ils reprirent leurs esprits et firent leur office. L’assemblée se leva comme un seul homme dans un assourdissant concert de protestations indignées. Le tumulte dura plusieurs minutes, chacun criant au scandale inadmissible. Puis les regards se tournèrent à nouveau vers la tribune. Le Camerounais leva simplement le doigt en l’air, désignant les compteurs sur l’écran géant.
L’assemblée se rassit. Chacun comprit l’inéluctable. L’abattement succéda à la révolte. Bientôt un murmure naquit : « Mais comment ? ».
Des cris de récrimination montèrent de l’assistance. Le tumulte reprit de plus belle.
Le vent de révolte prit une nouvelle ampleur.
***
24 Janvier 2084, midi.
Germaine avait installé la table du déjeuner dans le jardin d’hiver. Elle avait passé la matinée à tailler, à rempoter, à arroser l’accumulation impressionnante de plantes vertes que sa grand-mère avaient fait pousser en ce lieu. La véranda était désormais comme une grande bouteille d’oxygène, l’odeur humide du terreau en plus.
Maurice respirait mieux dans cette pièce. Le sifflement permanent qu’émettaient ses bronches avait baissé d’un ton. S’il restait immobile, sans faire d’efforts, il pouvait croire qu’il menait une existence normale, sans insuffisance pulmonaire.
Germaine avait pris sa décision. Ils resteraient habiter ici. Et tant pis s’ils avaient peu de chance de trouver du travail à cet endroit, tant pis s’ils devaient faire des sacrifices matériels, tant pis s’ils se sentaient coupés du monde, la seule chose qui importait était la santé de Maurice.
Elle devrait juste faire un dernier saut à Paris pour finir de vider leur appartement, et ensuite à eux une vie de bonheur à deux au milieu de la nature.
***
24 Janvier 2084, 14 heures.
Dans l’immense amphithéâtre, chacun regardait le sol. Aucun des dirigeants n’avait le courage d’affronter le regard de son voisin. Un sentiment de culpabilité écrasait l’assistance. Chacun sentait sur ses épaules le poids des dizaines de millions de compatriotes dont il venait de signer l’arrêt de mort.
Omar N’Diouf avait encore plusieurs points à l’ordre du jour. Il reprit la parole.
Les chefs d’État relevèrent les yeux, accablés, se demandant quelle infamie on allait encore les obliger à accomplir.
Une lueur d’espoir apparut dans les yeux cernés.
La nuit blanche qui venait de s’écouler et les couleuvres avalées avaient ôté toute combativité aux gouvernants rassemblés. Le sentiment dominant était désormais le fatalisme. Tout le monde écouta sans plus broncher le secrétaire général énoncer les mesures à prendre.
Malgré la fatigue générale, un tollé de protestations enfla dans la salle. Omar N’Diouf n’y prêta pas attention, il avait encore un point essentiel à asséner.
Les protestations redoublèrent. Le secrétaire général des Nations Unies dit sur un ton calme :
***
12 Février 2084, 18 heures.
Germaine fit le tour de la pièce des yeux. Malgré les heures qu’elle venait de passer à mettre en cartons les affaires restées dans leur appartement, il lui faudrait bien encore une demi-journée pour finir de tout emballer. Elle en était quitte pour passer la nuit à Paris. Elle soupira en pensant que ce serait la première fois en deux ans qu’elle ne dormirait pas dans le même lit que Maurice, resté dans leur oasis provençal.
***
13 Février 2084, 0 heure 1 seconde.
Début de l’Opération Phénix.
Ce jour serait désormais connu comme étant le Premier Jour du Monde Nouveau, nouveau point zéro de tous les calendriers terrestres.
-----------
Note de l’auteur : Le rapport O.N.U de 2004 existe. Il est consultable à cette adresse : http://www.un.org/News/fr-press/docs/2004/POP910.doc.htm