| n° 13560 | Fiche technique | 23463 caractères | 23463 4062 Temps de lecture estimé : 17 mn |
12/11/09 |
Résumé: L'histoire de Julie après les ratés du climat et l'effondrement économique. | ||||
Critères: #sciencefiction fh amour préservati | ||||
| Auteur : Macapi Envoi mini-message | ||||
| Concours : Un futur pas si lointain |
Je n’ai jamais aimé la campagne, c’est pourquoi j’habite encore aujourd’hui en ville, malgré toutes les difficultés que cela peut me causer. Je n’ai plus de famille. Ma mère est morte, il y a deux ans d’une simple crise cardiaque et mon père l’a rapidement suivie. Il est mort d’une mort naturelle si l’on peut dire, dans le sens où il a tout simplement perdu goût à la vie et s’est laissé mourir, avec personne pour le retenir de force. Il n’avait jamais voulu intégrer la communauté de son village, mes parents étaient relativement indépendants avec leur petite ferme. Par contre, mon père seul n’avait pu y suffire. Qui sait maintenant ce qu’il est advenu de cette ferme ? Comme je l’ai dit, je n’aime pas la campagne, il ne fallait donc pas compter sur moi pour reprendre l’élevage et la culture dans un trou perdu pour une bande de vieux paysans. Quoiqu’on raconte que les campagnes ne sont plus ce qu’elles étaient et que de plus en plus de jeunes s’y trouvent bien et même fondent des familles. Je veux bien le croire, mais ce n’est pas un argument suffisant pour me faire quitter ma bien aimée ville de taille moyenne.
Je n’ai donc plus de famille et pas vraiment d’amis non plus, uniquement des compagnons d’infortune ou de fortune. Tout dépend des jours, de la température et surtout de la motivation collective. Je vis dans un immeuble datant des années 2000 qui comporte cinq étages, avec huit logements par étage. Par chance, il y a beaucoup de fenêtres orientées au sud et très peu au nord, ce qui favorise la gestion de la chaleur. L’accès pour les handicapés, les gens à mobilité réduite comme ils disaient, nous a bien aidés lorsqu’il a fallu convertir une partie de l’immeuble en micro ferme. Ce n’est évidemment pas moi qui m’occupe des cochons et des vaches. Et c’est pour cela que j’aime ma ville, il a été relativement facile de s’y organiser en petites communes réduites la plupart du temps à un immeuble ou un complexe d’immeubles.
J’habite donc au numéro trente-quatre de la Maison des Marguerites, d’après l’appellation originelle. Trente, c’est évidemment pour le troisième étage et quatre, c’est un des appartements qui donne plein sud. Le premier étage est consacré à l’élevage et le second à la culture, hydroponique ou en terre, selon la saison. Ainsi, nous profitons de la chaleur du bétail, un peu comme dans la crèche de Jésus, mais en plus moderne. Ce n’est pas notre seul moyen de chauffage, mais c’est appréciable lorsque l’électricité vient à manquer en plein hiver. On dit toujours que dans le pire des cas, les femmes iront se coller sur les cochons et les hommes sur les vaches. Il faut garder un bon sens de l’humour malgré la situation.
Je dors donc, seule la plupart du temps, dans cet appartement tout équipé de deux chambres à coucher qui est le mien depuis 2011, c’est-à-dire depuis bientôt six ans. D’après la décoration sobre, mais de bon goût, ce devait être une femme qui y habitait avant que j’occupe les lieux. Un des avantages de la société actuelle, c’est que je peux vivre dans un luxe relatif dans lequel je n’avais jamais vécu auparavant. En effet, la taille de ma chambrette d’étudiante était ridiculement petite. Mais bon, c’est un luxe de l’esprit, puisque l’abondance et le style de vie luxueux ne sont pas au rendez-vous. Mais on s’y fait. La preuve, je suis toujours là, en bonne santé et avec un moral d’enfer.
J’étais étudiante de deuxième année en sociologie avec une mineure en anthropologie. Il faut dire que j’étais pas mal paumée et que je me cherchais. Je ne voyais pas mon avenir professionnel à l’époque. C’est vrai qu’aujourd’hui je le vois encore moins, mais bon, au moins je sais ce qu’est un groupe social et ça m’aide un tout petit peu à m’adapter aux nouvelles formes de vie en société. Sinon, j’étais une étudiante assez normale, avec une popularité proportionnelle à mon corps normal, ce qui signifie en gros que j’avais eu quelques copains pas trop sérieux et que je profitais de la vie d’une manière légèrement libérée.
Comment je suis passée de mon mini studio à ce presque palace ? C’est à la fois simple et compliqué. La version courte, c’est que j’ai saisi l’occasion qui se présentait. La version longue, c’est, par définition, un peu plus long à raconter.
Tout à commencé à l’hiver 2009, qui, franchement, a été la joie des skieurs. Beaucoup de neige, du froid constant, une saison qui s’est étendue de novembre à avril, un peu long, presque un record, mais pas si dramatique. Puis, le printemps a été timide, mais présent. Les fleurs ont éclos, les arbres ont verdi, les amours ont grandi. Bref, un printemps ordinaire. Je terminais alors ma première année d’études.
L’été 2010 s’est annoncé pluvieux. Puis, le soleil a quand même réchauffé et éclairé le tout au début du mois d’août, le temps pour les minijupes de sortir des garde-robes. Tout s’est gâté à la fin du même mois. La météo l’avait annoncé, mais personne n’y croyait. Une vague de froid a déferlé sur l’Europe et le nord de l’Amérique. On s’entend, il ne s’agissait pas de grand froid. Pourtant, la température a dépassé, par le bas, cette limite ultime qu’il ne fallait pas atteindre, le zéro degré.
Pas de quoi fouetter un chat ? Oui, mais les récoltes ? C’est là tout le drame. 50% des récoltes de l’Occident ont été perdues, ce qui n’est pas rien, mais pas si grave que cela non plus. Tout aurait pu s’arranger. Malheureusement, les événements se sont enclenchés les uns après les autres et tout a dégénéré.
Le climat social est devenu plus que tendu avec une nouvelle crise économique qui n’était que la suite de la précédente. Puis, le grand scandale climatique a éclaté au cours de l’hiver 2010. On a alors appris que l’information avait toujours été soigneusement sélectionnée afin de prôner les objectifs souhaités. En l’occurrence, les grands objectifs de ces années-là étaient la réduction des gaz à effet de serre et l’augmentation des énergies vertes. Bien, très bien, sauf qu’ils ne nous ont pas dit qu’on passerait par une phase de refroidissement de la planète.
Il s’en est suivi une perte totale de confiance dans les médias, suivie de près par la perte de confiance dans l’État, celui-ci étant bien incapable de faire face à la catastrophe économique et climatique qui nous avait atteints. D’où, bien sûr, une révolution sociale dès que le peuple n’a plus eu à manger. C’est résumé simplement, mais ça donne une idée. En gros, l’économie s’est effondrée, les entreprises ont sombré les unes après les autres, tout ce qui n’était pas essentiel a pratiquement été éliminé du système, et les travailleurs se sont retrouvés sans salaire.
Le problème est de savoir si un médecin, par exemple, veut continuer à travailler s’il n’est plus payé, ou si la compagnie d’électricité veut offrir son service sans contrepartie. Ce qui est certain, c’est que les distributeurs ont arrêté de distribuer, en particulier la nourriture, faute d’essence pour mettre dans leurs camions. Tout ceci s’est fait graduellement, mais rapidement, de telle sorte qu’à l’été 2011, une immense migration a eu lieu, au gré des possibilités. Certains se sont tournés vers l’agriculture d’espèces plus résistantes au gel, d’autres vers l’élevage en milieu sauvage, d’autres encore se sont déplacés vers de lointains pays dans l’espoir d’y trouver mieux.
Ainsi, les grandes villes se sont vidées, après pillage intégral évidemment, et les campagnes se sont remplies. Sauf que moi, je le répète, je n’aime pas la campagne. Apparemment, je ne suis pas la seule, puisqu’il existe des centaines ou des milliers de petites communes urbaines comme la mienne. Disons que je suppose qu’il en existe dans toutes les régions affectées, mais rien n’est certain vu l’absence de média crédible. J’aurais pu rejoindre mes parents, mais j’ai préféré vivre ma vie, en révoltée indépendante. J’ai un peu regretté cette décision lorsque j’ai eu de leurs nouvelles alors qu’il était déjà trop tard.
J’ai rencontré Laurent début 2011. On avait beaucoup de points en commun et on s’entendait plutôt bien dans un lit, donc on a décidé de tenter l’aventure ensemble. Il avait entendu parler des nouveaux développements en banlieue. La rumeur voulait que des sectes s’y soient installées, les Sunistes en particulier. Les Sunistes sont les adorateurs modernes du Soleil. Il faut dire qu’une des causes de ce refroidissement est notre astre qui fait des siennes ou plutôt qui est trop tranquille est matière de taches. Donc ces Sunistes croient qu’en le vénérant, ils le feront redevenir comme avant. Pour ma part, je crois qu’il suffit d’attendre et que notre bonne vieille boule se réveillera un beau jour, bien en colère, avec le nombre de taches qu’il faut.
Je n’avais pas trop envie de me frotter à ces gens, un peu trop fanatiques à mon goût, mais Laurent m’affirmait que c’était la meilleure solution. Bizarrement, il avait raison. En prétendant adhérer à leurs croyances, et avec beaucoup de psychologie et de manipulation, merci à mes cours, on a réussi à intégrer le groupe. Le succès a été mitigé en ce qui me concerne. J’ai effectivement mangé à ma faim pendant quelques mois, mais j’ai perdu Laurent qui a fini par réellement adhérer au mouvement. C’était plus que mon équilibre psychique ne pouvait supporter. Je suis donc partie.
C’était à la fin de l’automne 2011, une période dont je ne suis pas très fière, mais qui fait partie de mon histoire. J’errais dans la ville avec mon sac rempli de l’essentiel. Après quelques nuits passées à la belle étoile, j’ai vite conclu que je devais trouver un abri. S’il était facile de trouver un endroit où habiter, vu la dépopulation, il était plus difficile de trouver de quoi manger. Mon esprit logique s’est dit qu’il fallait combiner les deux. Mais voilà, qui sera assez généreux pour m’héberger ou me nourrir ? En échange de quoi ? Le monde est ainsi fait que j’ai découvert un peu trop facilement qu’un peu de chaleur humaine s’échangeait assez bien contre un lit et un bol de soupe. Autrement dit, si je voulais vivre décemment, il me fallait me prostituer. Mais comment faisaient tous les autres pour survivre ?
Mon premier client n’a pas été le meilleur exemple. En gros, il m’a dit :
Et c’est là que j’ai dit oui, en me disant qu’il aurait pu me violer s’il avait voulu, donc que je ne m’en sortais pas si mal. Par contre, il ne m’a pas indiqué où se trouvait la bouffe en question, donc j’ai retenu la leçon, on mange d’abord, le sexe ensuite. Et vu que l’homme est plus fort que la femme, sûrement qu’il se dirait qu’il n’a rien à perdre puisqu’il peut toujours avoir ce qu’il veut par la force dans le pire des cas.
Après, j’ai eu la chance de tomber sur une réserve de préservatifs dans une table de nuit, une bonne centaine, de quoi tenir quelques temps. Parce qu’il faut le dire, ce n’est pas le temps d’attraper une maladie ou pire, d’avoir un enfant. Le taux de natalité a carrément chuté, ce qui est une bonne nouvelle pour la planète qui a moins de gens à nourrir, mais une mauvaise nouvelle pour la race blanche qui en prend un coup en ce moment. Enfin, c’est ce qu’on appelle le déclin d’une civilisation. Les petits chinois pourront en parler dans leurs livres d’école.
J’ai couché avec quelques hommes les soirs où j’avais vraiment faim et vraiment froid. Sinon, j’évitais. Ce n’est pas pareil d’être une étudiante ouverte et libérée que de devoir coucher pour survivre. Disons que le plaisir n’est pas le même. Je cherchais toujours une autre solution, en observant le plus possible les gens que je croisais, tentant de deviner leurs occupations et comment ils se débrouillaient.
J’ai fini par découvrir le complexe fleuri. Il s’appelait ainsi parce que c’était un ensemble d’immeubles avec plein de parcs anciennement fleuris, et les noms des immeubles sont des noms de fleurs. Il y avait la Maison des Tulipes, des Roses, des Marguerites, des Pétunias. On croirait des noms de maisons pour les vieux, mais non, il semble que c’était un coin pour jeunes familles branchées. L’endroit semblait accueillant, les gens beaucoup moins.
Je me suis fait discrète et je les espionnais. Essentiellement, je me cachais dans les buissons où je me terrais dans un conteneur à déchets, mais uniquement lorsque le temps était à la pluie, histoire de pouvoir me laver un peu par la suite. J’observais la vie de ces inconnus. Je crois que je les ai regardés près de deux semaines avant d’être découverte.
De découverte en découverte, j’avais finalement compris qu’il existait en cet endroit un système assez bien organisé. Il y avait des jeunes et des vieux, quelques enfants. Pas vraiment de chef, mais plutôt des petits groupes autonomes qui se concertaient. Quelle ironie, j’en arrive à faire de l’anthropologie dans mon propre pays ! Aucune espèce de nourriture ne semblait entrer dans les immeubles, sauf des brassées d’herbes hautes. Je ne comprenais pas trop bien le principe, ils n’étaient quand même pas devenus herbivores par nécessité ? Mais peut-être que oui après tout, c’est toujours moins pire que les pires rumeurs qui circulent dans les bas quartiers.
J’avais découvert dans le parc des collets qui attrapaient parfois des pigeons. Sans complexe, je les achevais moi-même pour les cuisiner et les manger dans un appartement à quelques rues de là dans lequel j’avais découvert un réchaud de camping fonctionnel.
Puis, un jour, j’ai senti deux bras m’enserrer par derrière. Je n’avais rien entendu, trop occupée à faire griller les volatiles. L’homme m’a retournée et regardée méchamment.
Lui apparemment allait m’en empêcher. Tandis que je me débattais, il tentait de me maîtriser. Un combat inégal, mais je luttais pour ma survie. Quelques coups de pieds dans l’espoir de porter un coup qui ferait mal, puis je me suis rendue à l’évidence, je n’allais pas gagner. Il me restait mon atout maître. J’étais une femme, il était un homme, j’allais l’avoir au charme.
Me laissant aller entre ses bras, ma bouche s’approchait dangereusement de la sienne. Au moment de l’embrasser, son regard a croisé le mien, un éclair étincelant de fureur en a jailli et il m’a vivement repoussée.
Drôle de présence d’esprit, mais qui m’a sauvé la vie. L’homme s’est arrêté, une lueur intéressée dans ses yeux. C’est étonnant comme il pouvait avoir les yeux expressifs, je n’avais jamais vu ça.
J’ai saisi mon sac posé tout près et je l’ai serré contre moi. Il est alors parti à rire, d’un rire qui résonnait fort dans la pièce. Bien sûr, il pouvait facilement me les voler et partir. Tout ceci était un effort dérisoire pour conserver ce qui me reste dans cette vie. On s’attache vite aux petites choses dans ces cas-là.
Je savais bien que je ne pouvais rien faire, rien dire. Il avait l’avantage. D’un autre côté, il n’avait pas l’air très agressif, comme il le disait, il défendait seulement son territoire. Je peux comprendre cela, mais je devais absolument en tirer avantage. Sinon, je perdais une bonne source d’approvisionnement en protéines.
Je crois que j’avais touché une corde sensible. La cuisine ne semblait pas être son fort. Qui sait quel genre de services il devait fournir pour trouver quelqu’un qui lui cuisine ses pigeons dans ce groupe organisé, parce que j’étais sûre qu’il en faisait partie. Il a pris une pose songeuse. Et finalement, il s’est levé, a pris deux assiettes et a servi du pigeon pour deux. Tout cela était très louche, mais je n’avais pas trop le choix.
Il s’est assis sur une chaise et m’a regardé manger ma part sans aucune grâce. Il est vrai que je ne mangeais pas grand chose à cette époque et que je sautais littéralement sur la moindre nourriture disponible. Il a attendu que je termine, puis a lentement entamé sa part, en s’assurant que je le regardais attentivement. Il a détaché un bout de cuisse et me l’a tendue, sans sourire. Je ne cherchais plus à comprendre. Un inconnu se pointait, m’agressait presque et finissait par me donner à manger, je n’avais qu’à me remplir la panse au maximum. Il le fallait pour survivre. Les questions viendraient après.
Il ne m’a pas laissé ouvrir la bouche. Pendant que je terminais en me léchant les doigts, il a pris mon sac et fait l’inventaire. Des préservatifs annoncés, il en restait bien au moins quatre-vingts. Il a tout de suite compris que c’était la seule chose digne d’intérêt de mon sac. Je n’avais pas la force ni l’envie de me battre encore une fois avec lui.
Il a mis la boîte dans son propre sac et a dit :
Il n’attendait pas de confirmation, pas de discussion, il n’allait pas se justifier. Je l’ai donc suivi, attentive au déroulement des événements, mais un peu passive, sachant très bien de toute façon que je n’allais pas passer l’hiver dehors facilement. Et puis, l’homme n’était pas si mal de sa personne. Il paraissait bien bâti sous son épais manteau. Ses yeux me fascinaient littéralement et sa voix était virile. Pas de quoi me faire un film d’étudiante romantique, mais de quoi me rassurer un peu sur le fait qu’il n’était probablement pas un truand pervers.
C’est ainsi que début décembre 2011, j’ai emménagé chez Yvan. Ce n’était pas vraiment chez lui, mais tout le monde était dans la même situation, on habitait où on pouvait. Il avait été l’un des pionniers de la Commune Fleurie, ainsi qu’ils la nommaient tous. Yvan m’a présentée à tout le monde et mon intégration n’a pas été sans embûches. J’ai dû subir une période de probation durant laquelle je ne recevais aucune nourriture. Je vivais sur la part d’Yvan, ce qui bizarrement ne semblait pas trop lui déplaire. Il faut dire qu’il m’a initiée à la chasse aux pigeons, puis à leur élevage dans un appartement transformé en volière. J’ai travaillé fort et lorsque j’ai pu prouver que j’étais devenue utile à la communauté, ils m’ont finalement acceptée.
C’est là que j’ai connu tout un tas de bonnes personnes. Il y avait Mimi qui se passionnait pour l’élevage de lapins, c’est ainsi que j’ai véritablement compris le sens de baiser comme des lapins. Puis Jean-Pierre m’a appris les règles de la communauté, à la dure il est vrai, mais Jean-Pierre est plein de bon sens et les gens l’aiment bien en général. Cynthia faisait le ménage partout, ce qui lui permettait d’être au courant de tous les potins. Et Gérard, le doyen de la place, qui radotait un peu, mais qui savait comment tanner les peaux de lapin avec de l’urine, un secret qu’il transmettait à son petit-fils Julien, un jeune homme de mon âge, mais intouchable.
Cette communauté avait comme règle principale de ne rien faire qui provoque des problèmes à la communauté toute entière. Communiquer avec des étrangers était interdit, les nouveaux entraient au compte-goutte et sur chaude recommandation seulement. Les maladies étaient également proscrites. C’était étrange à dire, mais j’ai en quelque sorte compris qu’ils voulaient dire par là que le sexe devait être sécuritaire, parce que personne ne voulait que toute la communauté soit contaminée par un truc pas propre, comme le disait Gérard. Et les enfants, il était hors de question d’en avoir, aucun médecin n’étant disponible pour accoucher et aucune femme ne voulant jouer à la sage-femme.
Quand je suis arrivée chez Yvan, je me suis vraiment demandée pourquoi il faisait tout cela pour moi, une jeune femme de 24 ans un peu paumée qui n’était bonne qu’à se prostituer et voler ses pigeons. J’ai appris par Cynthia la conteuse de potins qu’il avait perdu sa femme et qu’elle me ressemblait vaguement. Une sorte de tendresse s’est installée entre Yvan et moi. Il m’a donné un lit bien à moi. Je lui faisais la cuisine, il posait ses collets, parfois seul, parfois avec moi.
Un soir, c’était en été 2012, il s’est approché de moi et m’a enlacée. Il s’est penché pour déposer un baiser dans mon cou et m’a dit que c’était dommage de gâcher ma jeunesse, lui-même ayant déjà gâché la sienne. Il n’avait pourtant que trente-cinq ans. J’ai vu la tristesse dans ses yeux toujours aussi expressifs. J’ai su que je l’aimais à cet instant précis. Il ne m’a jamais fait de déclaration d’amour. Simplement, ce soir-là, il a sorti un des préservatifs de la boîte et m’a fait l’amour tendrement. J’ai joui en silence, la bouche collée contre son épaule pour étouffer mes cris. Puis, il a ôté le préservatif et m’en a fait boire le contenu, afin qu’aucune substance nutritive ne se perde. J’ai dû pleurer toutes les larmes de mon corps et il m’a doucement bercée en me chantonnant une chanson d’avant.
C’est étonnant comme il y a toujours un avant et un après. Avant, j’étais seule, après j’ai trouvé Yvan. Nous avons vécu de très beaux moments, inoubliables, intenses. Nous vivions relativement heureux dans cet univers semi clos, avec le bétail au premier étage, la culture au deuxième étage, les autres personnes au troisième et au quatrième étage, et nous deux au numéro trente-quatre de la Maison des Marguerites.
Un jour, il a commencé à tousser, de plus en plus au fil des jours. Le conseil principal est venu me voir. Je savais pourquoi. Yvan est parti au petit matin du 25 janvier 2016. Il faisait froid dehors. Il est sorti avec son manteau et son sac rempli de provisions. J’aurais voulu partir avec lui, mais il a refusé d’un regard dur et triste. Notre histoire avait duré quatre longues années, un peu hors du temps, au rythme lent des saisons. Je n’aurais pas voulu vivre autrement.
Un an après le départ d’Yvan, je suis seule dans cet appartement, avec un sens de l’humour inébranlable, malgré les quelques larmes qui coulent sur mes joues. Je garde encore la boîte de préservatifs à côté de mon lit. Je garde le dernier, passé de date depuis longtemps, au cas où il reviendrait.
J’ai presque trente ans. La vie semble un peu meilleure aujourd’hui qu’il y a cinq ou six ans. Cet été, il n’y a pas eu de gel. C’est un signe d’espoir pour tout le monde. Même les Sunistes semblent optimistes. Il ne reste qu’à attendre jusqu’au printemps prochain pour voir le renouveau dans tout le pays. Il y a déjà un signe prometteur de changement dans le ventre de Cynthia et je crois qu’on va la laisser avoir son enfant si elle le désire, du moment que cela ne nuit à personne. Un bébé qui pleure, qui grandit, avec des yeux émerveillés et un rire innocent. Aurais-je un jour, moi, Julie de la Maison des Marguerites, l’occasion de vivre pareil bonheur ?