| n° 13524 | Fiche technique | 47472 caractères | 47472 8187 Temps de lecture estimé : 33 mn |
13/10/09 |
Résumé: Dans un appartement, un jeune homme tente de recoller les fragments de son passé. | ||||
Critères: nonéro | ||||
| Auteur : Gaed Envoi mini-message | ||||
Dans une ville de la périphérie, alors que la journée déclinait, il avançait lentement. Ses semelles frottaient les trottoirs sales sans fluidité ni aisance. Il percevait des bruits, des rumeurs dans les ruelles, des odeurs aussi. Les grandes mégalopoles sentent le kebab, c’est l’huile sur le corps des cités. Souvent, ça lui donnait de l’appétit, mais là, ça le dépassait complètement.
C’était la fin de l’été, les jours les plus chauds, comme le sursaut d’un mourant. Le soir s’incrustait dans l’air d’une manière pernicieuse, une drôle de lumière qui ne lui disait rien qui vaille. L’orage viendrait, il l’espérait ; que ça nettoie la ville, que ça nettoie le ciel. C’était l’heure où les gens rentraient chez eux d’un pas goguenard. Pas comme le sien, pas dans son rythme. Il voyait des visages, des suites entières, des suites logiques, cohérentes, mais son esprit, s’il s’en imprégnait, n’en retenait pas la surface. Il passait devant des enseignes lumineuses. De temps à autre il levait les yeux vers le soleil tombant, quelque chose d’orange qui filtrait entre d’épais nuages.
Un grand appartement dans un grand immeuble. Il vivait seul ; à sa retraite, quelques mois plus tôt, sa mère était partie vers sa province natale. Quand il claqua la porte du hall, son regard se posa sur les silhouettes basses qui arpentaient la cour. Il fit un signe, ne comprit pas pourquoi, se ravisa et monta dans l’ascenseur. Le néon n’était plus couvert d’une gaine, ce qui rendait sa lumière moins acceptable, beaucoup moins en fait. Il s’observa, dépité. Il était blanc comme un linge propre. Ce truc du miroir était vicieux, un vrai attrape-mouche. L’épreuve du quotidien dans sa plus parfaite réalisation. Le reflet dans la glace ne le satisfaisait pas, fin, certainement fin, mangé d’une très légère barbe naissante qui se mêlait normalement à la couche de sueur venant de ses tempes et de son front, juste sous les boucles brunes et épaisses de ses cheveux. C’était une tête plutôt agréable si l’on prenait le temps de s’y attarder. Pourtant, à s’y pencher plus avant, quelque chose freinait l’enthousiasme premier. Ça venait du teint, pâle, bien trop pâle. Des cernes sombres tenaient ses yeux. Il avait cet air triste et lointain ; un citadin avisé aurait certainement conclu qu’il s’agissait d’autre chose que la frustration amassée d’une sotte et énième journée. Un citadin avisé aurait conclu que X avait d’autres problèmes, que X semblait très mal dormir. Peut-être une dépendance aux anxiolytiques, peut-être plus. Mais il n’était pas différent des autres, ce reflet ne le satisfaisait pas. Il n’y avait rien de complexe dans l’espèce humaine, un beau visage amenait une belle journée, jusqu’à l’étiolement. Il pouvait mettre la chose sur le compte de l’éclairage blafard, ce qu’il avait appris à faire durant toutes ces années, mais depuis l’incident, son visage se peignait de teintes qu’il ne se connaissait pas ; une gamme inédite. Au travail, on ne se lassait pas de lui dire. Il ne répondait rien. Ce n’était pas un bavard.
Cent mètres carrés, luxe absolu dans le domaine de l’espace urbain. Même ici. Une fronde de l’ordre du fantasme. Peu importait l’environnement, peu importait la minceur des murs. La perspective était maîtresse. Toute la ville s’étendait sous ses pieds ; maintenant que la nuit venait, ça prenait du sens. Des lumières à l’infini, un beau spectacle. Il était assis sur le canapé, dans un état second certainement lié à la prise de cachets antimigraineux. Il venait de passer la vague d’euphorie, son esprit planait doucement, savourant l’essoufflement de la douleur. Ça durait depuis si longtemps. Il en avait toujours souffert, mais de façon sporadique, sans réelle logique. Le stress, l’alimentation, le foie, le manque d’eau, la pollution, les cervicales, les gênes. Il y avait toujours une explication, il y en aurait toujours une autre. La médication lourde n’était pas une fin en soi, il le savait. Alors quoi ? Respecter son corps, traiter le fond dans la douceur ? Toutes ces conneries l’ennuyaient au plus haut point. Ça n’était plus le problème. Alors quoi ?
Des crises plus aiguës s’étaient déclenchées après le départ de L ; les vomissements aussi. De là à y voir un lien, de là à établir une connexion. La tristesse était un concept qui lui échappait, le mal psychologique s’exprimait dans une langue qu’il ne comprenait pas. Il avait besoin de concret : mal/pas mal, faim/pas faim, soif/pas soif. Peut-être bien que son corps lui offrait finalement des signaux forts, détectables. Ce que les gens appelaient, avec cet air savant, des symptômes psychosomatiques. Elle lui manquait, il y avait un grand vide dans le grand appartement. Les nuits étaient particulièrement éprouvantes, les couloirs bruissaient de quelque force impalpable, l’air n’était plus le même. Comme une fugue mauvaise.
Un mois après son départ, il ne parvenait pas à s’y faire. L’idée n’était pas qu’il avait du mal, l’idée était qu’il n’y arrivait tout simplement pas. Vomir le matin était un acte singulier et concret, une force qui le ramenait à la terre. Du solide.
On pourrait dire qu’il avait ressenti les premiers troubles du sommeil à partir du départ de L. Ça ne serait pas l’exacte vérité, ça ne serait pas un complet mensonge non plus, certainement en tout cas y avait-il au préalable un terrain. On le disait froid, il était bouillonnant au-dedans. Les types comme lui dégageaient de l’acide dans leurs tripes.
De fait, il était comme tout un chacun ; l’homme n’était pas calme, ne l’avait jamais été, ne le serait jamais. Il n’était pas dans la nature humaine une source étendue de quiétude à laquelle l’esprit fatigué viendrait s’abreuver, soulageant ses angoisses et ses tressaillements par le seul contact de la bouche à l’eau fraîche. Les nuits étaient des cauchemars qui nous tenaient par l’amnésie. On croyait en comprendre le sens quand on ne savait rien. « Souviens-toi d’un loup, ils étaient cent ; rappelle-toi ce souffle nauséabond, il venait du ventre ouvert d’un cadavre ».
Il avait souvent eu du mal à dormir, en proie à des irritations, son esprit piqué au vif par quelque contrariété. Cela allait, cela venait. C’était, comme il était convenu de l’appeler, à l’instar des migraines, une forme épisodique, un mal incertain. Petit déjà, quand les nuits étaient trop chaudes, il ne fermait pas l’œil. Une nature prompte à l’oppression, un gringalet asthmatique et nerveux. En grandissant, il avait refusé d’admettre que ces maux psychologiques traduisaient certainement une grande inquiétude intérieure qu’il serait bon d’évacuer. Il récusait les termes de cette science, n’envisageait pas une longue et fastidieuse psychothérapie qui le rendrait fragile, dépendant. Et puis, il avait déjà donné longtemps auparavant. Pour le reste, il s’était démené comme tout un chacun pour oublier sa misérable existence, avait pris des cuites, fumé de l’herbe, l’âge aidant s’en était ouvert aux antidouleurs, aux anxiolytiques, puis aux antidépresseurs.
L’arrivée de L dans sa vie avait été un baume sur un mal qu’il refusait d’admettre. De façon empirique donc, il avait décrété qu’il vivrait mieux avec elle que sans. Les bonnes choses étaient ainsi faites qu’il n’était point besoin de questionnement pour savoir qu’elles vous faisaient du bien. Ce qui était certain aussi, c’était que le jour où elles nous étaient enlevées, le mal d’autrefois revenait avec une force symétriquement virulente au temps duquel la bonne grâce nous fût offerte.
Quand L l’avait quitté, le sporadique était devenu chronique. Littéralement son corps et son âme lui avaient échappé.
Quand la nuit venait, il avalait deux bâtonnets d’anxiolytiques ; la chimie faisait le reste. Ça lui permettait de dormir, pas autant qu’il aurait fallu, pas autant qu’il ne l’aurait souhaité ; mais assez pour ne mourir ni de chagrin ni de fatigue. Ensuite il se levait, prenait une douche, avalait du café, beaucoup de café – qu’il vomirait plus tard –-, et se rendait au travail où sa silhouette dégingandée et défraîchie n’attirait même plus les regards. Depuis combien de temps cela durait-il ? Était-ce que ça avait commencé avant L ? Il ne parvenait pas à s’en souvenir. Il y avait un masque flou sur ce qui avait précédé l’incident ; puisque c’était ainsi qu’il nommait le départ de L. À vrai dire, il y avait un flou également sur ce qui avait suivi l’incident.
Il s’endormit sur le canapé. La télé bourdonnait faiblement, des images d’archives peignaient de leur rythme saccadé le visage de X. Ses yeux se fermèrent doucement ; il se sentit porté vers de sombres rives. Une douceur opaque, une impression de hauteur aussi. Le sommeil le cueillit, et comme tous ceux qui en connaissaient le prix, il s’y agrippa avec force.
Tout devint noir.
Il s’éveilla dans le couloir, effaré. Le sol froid lui rentrait dans les côtes, comme s’il était resté un long moment en appui dessus. Il se releva lentement, la tête lourde. La nuit était toujours présente, il en discernait les contours dans le halo vaporeux que dessinait la télé toujours allumée, seule luminescence palpable depuis le couloir. Il revint dans le grand salon. La ville s’était assoupie, mais d’autres comme lui ne dormaient toujours pas. Les chiffres rouges dansèrent un court moment devant ses yeux. Le radio-réveil indiquait : 2 h 27 ; le radio-réveil indiquait : « Tu as peu dormi et tu n’es plus fatigué ».
Il se laissa choir dans le canapé. Regarda les boîtes de calmants alignés sur la table. Qui lui avait prescrit ceux-là ? Certaines fois, il ne parvenait même plus à se souvenir du nom de son médecin. Médecin, son ventre se serra. Il était anxieux soudain, sans bien savoir pourquoi. Lumière blanche. De la neige sur le sol. De la neige ? Il secoua la tête, porta son attention sur la télévision. Un chasseur tirait un lièvre. Sans le son, il avait l’air content.
Le lendemain, il décida de ne pas aller au travail. Ça n’étonnerait personne, ça le surprenait simplement, lui, de ne pas y avoir songé avant. Il passa un coup de fil à sa responsable, Mme S, tomba sur sa boîte vocale, laissa un message fuyant ; il s’excusait pour le dérangement, ferait suivre un certificat médical, ne savait pas encore quand il reviendrait, ça dépendrait de ce que dirait le médecin justement. Il ressentit un vague soulagement en raccrochant lâchement, une forme de contentement ; une bonne nouvelle en somme. Ça remontait à loin ce petit plaisir, l’école buissonnière, l’envie d’une autre voie, celle qu’on ne prenait jamais vraiment. Mais ce matin, il s’en sentait capable, ou plutôt, pour être exact, il se sentait parfaitement incapable de se rendre au travail. Ce qui, en fin de compte, n’était pas du tout du même acabit.
Il repensa à L ; à bien y réfléchir, tous les deux n’avaient vraiment rien en commun. Mais c’était une chance pour lui, une perspective de vie qui s’était évanouie en même temps qu’elle posait ses lèvres sur sa joue et que sa silhouette s’éloignait dans le couloir. Et lui qui la regardait sans rien dire, à quêter des mots à son esprit qui immanquablement s’entassaient dans le fond de sa bouche. Il aurait dû lui dire, tenter de la rattraper, l’accrocher par le bras, lui serrer la taille. Il était tellement difficile de communiquer avec les autres, même avec elle, surtout avec elle.
Une première journée s’écoula, la nuit s’installa.
Il avait commencé depuis presque deux mois un livre de Victor Hugo, « L’homme qui rit » ; il aimait bien, trouvait le style un peu empesé, les descriptions surtout qui pouvaient prendre des pages et des pages, mais il y avait quelque chose de temps à autre qui touchait son âme. C’était une voie à creuser. Le livre était lourd, gros, consistant, il en lisait trois pages la plupart des soirs avant de se coucher. Il se disait, C’est un génie, oui, c’est ça le génie. Ensuite, il s’endormait.
Le programme ne varia pas cette nuit-là. Il veilla tard, à regarder son écran de télé consumer l’air autour de lui, puis se traîna jusqu’à sa chambre, traversant le couloir avec une drôle d’inquiétude dans le regard.
L avait vécu quelques temps ici, il s’était habitué à sa présence. Maintenant qu’il était seul, cet appartement lui semblait bien trop grand. Il se coucha, avala deux bâtonnets d’anxiolytique, commença un nouveau chapitre du Hugo. Les lignes, après quelques instants, se mirent à danser devant ses yeux. Il aimait cet effet de la chimie, la peur qui s’effaçait, l’angoisse qui se voûtait sous le poids du sommeil. Dans la pénombre de l’assoupissement vint se greffer le visage de l’enfant défiguré du roman, il lui souriait, de ce sourire qui lui prenait la moitié du visage jusqu’aux oreilles.
Ensuite il n’y eut que le noir.
Ce fût une sorte de chute, un vertige normalement commun à l’endormissement, qui le réveilla d’un coup. Il ouvrit les yeux, pris de panique, c’était tout aussi opaque avec les paupières béantes. Il lui fallut un peu de temps pour comprendre qu’il se tenait dans la salle de bain, le dos nu sur le carrelage bleu. Son cœur battait vite ; il avait peur, murmurait des mots incompréhensibles. Un drôle de bruit tenait la pièce, quelqu’un sifflant dans une canalisation, un truc comme ça.
Il se releva, alluma la lumière ; le néon grésilla, puis une lumière blanche et forte écrasa la pièce. Il cligna des yeux, les rouvrit pour se découvrir entièrement nu dans le miroir. Bon Dieu, il était pâle, si pâle qu’il se faisait honte ; et ses côtes, son torse si maigre. Qu’était-il devenu ? Ça ne pouvait être seulement elle, non, ça ne pouvait être que ça.
La pluie vint avec le matin, une averse lourde portée par un vent fort et lointain. Des éclairs zébraient le ciel noirci par l’enjeu, au loin, les tours du quartier d’affaires disparaissaient dans des brumes lourdes ; il en ressentit un profond contentement. Il se tenait droit devant la baie, un café à la main, l’un des rares plaisirs qu’il goûtait encore. La ville et la pluie étaient comme frère et sœur. En bas il voyait des parapluies traverser des rues saturées de voitures aux phares allumés. Il ne percevait pas le bruit ; trop haut, trop isolé. C’était comme une peinture mouvante. Le jour dans la nuit, la nuit dans le jour. Il réfléchissait à plusieurs faits : ces sorties nocturnes, ces petites crises de somnambulisme. Ça lui était déjà arrivé, plus jeune, après la mort de son père. Ça devait faire partie du processus aujourd’hui, ça devait expliquer pourquoi il se sentait si mal. Il fallait qu’il écoutât ce que lui disaient ses nuits, son sommeil, son esprit.
La journée s’alanguissait sur le coup des dix-sept heures. Il détestait ce moment, cette plage triste qui menait jusqu’au journal télévisé. Il ressentait une tristesse sourde, un facteur bloquant qui ne lui permettait rien d’autre qu’une vague contemplation du mobilier alentour. C’était une heure mauvaise, la fin du jour, les germes de la petite mort. La pluie s’était transformée en un crachin grisâtre, on se serait cru en novembre.
Il mangeait peu. Des pâtes, du chocolat en petites quantités. Il n’y avait plus de beurre dans le frigidaire. D’ailleurs il n’y avait rien puisqu’il était débranché. Qu’est-ce qui lui prenait de faire ce genre de choses ? La télé était allumée tout le long du jour et de la nuit. Il ne coupait pas le son en allant se coucher. Ça lui faisait du bien cette présence. Il aimait tout et rien en même temps, pouvait rester concentré deux heures devant un jeu ou un feuilleton policier sans se rendre compte que le temps passait. La vie dans les séries, c’était fascinant. Il était capable de regarder indistinctement une émission scientifique ou un show aseptisé de variétés. Ça n’avait pas d’importance, tout l’intéressait / rien ne l’intéressait. C’était ainsi depuis qu’il était enfant ; à la mort de son père, sa mère n’avait plus ni le temps ni l’argent pour s’occuper de lui. Très tôt, ça avait constitué sa principale source de distraction ; il y avait même appris beaucoup de choses. Géographie, histoire, sexe, violence ; un puits de vie.
Le soir tomba tandis que les images d’un crash aérien au Venezuela tournaient en boucle sur une chaîne d’informations. Il regarda les spots à la suite, le même présentateur, les mêmes séquences enregistrées jusqu’à la prochaine édition. Il se surprenait à guetter les instants plus intenses de l’émission. Au bout d’un moment il se lassa, avala ses antidépresseurs. La fatigue vint d’un coup, comme en attente du signal chimique. L’idée de retourner dans sa chambre l’angoissait, rester sur le canapé lui semblait plus approprié. Est-ce qu’il n’était pas mieux ici, avec les lumières de la ville, dans le ciel noir, en son sein même ?
Son rythme cardiaque ralentit, il bascula dans les limbes.
Il se réveilla au même endroit que la veille, dans la salle de bains, sur le carrelage froid. Il lui fallut du temps pour réaliser, se relever, laisser s’enfuir le vertige. Le crépitement des néons quand il les alluma lui lézarda l’échine. Il était comme un spectre dans la glace, quelque chose d’intangible ; bientôt il serait transparent.
Il revint dans le salon, des questions tempêtaient sous son crâne, des interrogations légitimes. Que se passait-il en lui ? Pourquoi ressentait-il ce besoin de bouger la nuit ? Qu’est-ce qui tenait son sommeil ? Pourquoi ressentait-il ce malaise depuis des semaines ?
Ça ne pouvait être L, pas seulement.
Il se répétait cette phrase encore et encore, la murmurait à la nuit. Il devait y avoir quelque explication plus complexe tapie sous les fils de la logique. Une simple histoire d’amour ne pouvait rendre les êtres ainsi apathiques et désespérés. Désespérés… C’était la première fois qu’il acceptait ce mot. Ça lui semblait logique, indubitablement cohérent.
Quelqu’un devait pouvoir l’aider. Mais qui ? Le jour se leva sur son angoisse, la vie reprit son cours. La ville lui donnait de la force, comme du sang dans ses veines. Il aimait la voir bouger, ça avait du sens.
Il appela le travail, Mme S répondit, souffla tandis qu’il lui expliquait qu’il n’avait pas encore pu voir le médecin, mais qu’il allait mieux, qu’il pourrait reprendre son poste bientôt, que c’était juste… Elle lui raccrocha au nez d’un coup sec, le laissant interdit derrière le combiné. Pour qui se prenait-elle ? Ce n’était pas le seul absent, il était injuste de le traiter de cette manière. Ravalant son dépit, il commanda une pizza par téléphone, puis se fit couler un café. Le fumet envahit la pièce, se mêla aux ondes du téléviseur. X sourit, X resta un long moment devant l’écran.
On sonna à la porte.
Il scruta par l’œilleton : un homme, un livreur. Casquette colorée. Il ouvrit la porte, le gars le regarda bizarrement. Et lui tendit la boîte chaude. Il avait l’air perturbé, ce livreur était vraiment étrange. Il repartit soudainement tandis que X cherchait de la monnaie pour le payer. Hé, votre argent, cria-t-il. Sortit sur le pallier, les portes de l’ascenseur se refermaient. Ça descendait déjà, oui, ça s’en allait. Il tapa sur la surface de métal en criant pour qu’il l’entende, « Votre argent, j’ai votre argent ! » Son ventre se noua tandis qu’il regagnait son appartement. La lumière s’éteignit, minuteur de merde. L’environnement se modifia légèrement, juste un peu mais juste assez pour que la panique le tienne. Les formes se modelaient, se déformaient, les murs suintaient une peinture pâle, exsudaient une vague odeur d’éther, quelque chose comme de l’éther oui. Il se sentait horriblement mal ; le couloir semblait s’étendre à l’infini. Ses poumons fonctionnaient à vide / ses poumons allaient éclater. Quand la porte se referma derrière lui, il se laissa glisser sur le sol, l’air comme affluant à nouveau.
Il lui fallut du temps pour récupérer. Le souvenir oppressant le tenait, entrant en lui dès qu’il s’autorisait un relâchement. Il pensait, « Que m’arrive-t-il ? Est-ce que je suis malade, vraiment malade ? » Sa raison énumérait les faits, comme une machine à écrire un procès-verbal : ne parvenait plus à communiquer avec les autres, ressentait une frustration terrible, un désespoir profond, se mouvait la nuit avec une étonnante régularité, toujours au même endroit, ne parvenait plus à quitter l’appartement. Ne rêvait plus.
Il nota les mots sur une feuille de papier, tachant d’y trouver une clé sans succès. Il tapa Troubles du sommeil sur le web, trouva un total d’environ 565000 réponses. Insomnie, parasomnies, hypersomnie idiopathique, narcolepsie, somnambulisme ; beaucoup de possibilités, rien qui n’attire son attention, rien qui ne le satisfasse. Il avait le sentiment de ne pouvoir trouver une quelconque solution sur ces forums, à travers ces expériences relatées, dans ces collections de noms étranges.
La pluie continuait de tomber avec une régularité froide. C’était tant mieux, il aurait eu beaucoup de mal à supporter une journée ensoleillée dans ces conditions. Il y avait bien longtemps en vérité qu’il n’appréciait plus le bleu sur la ville. Ça datait d’avant L, il avait toujours été ainsi, elle n’y avait rien changé.
Il comprenait qu’elle l’ait quitté, rester avec lui n’avait aucun sens. L’ennui guettait ceux qui l’approchaient, même sa mère n’avait jamais su trop bien quoi lui dire. Ce n’était pas volontaire, pas une démarche assumée de sa part, il aurait aimé partager des choses, faire comprendre aux autres qui il était. N’était-ce pas cela l’idée d’existence : montrer à ses semblables qui l’on était, se représenter dans la masse, trouver son rôle, si obscur fût-il ? Il n’y était jamais parvenu, avait trouvé dans la solitude, dans son silence rentré, une forme d’hébergement qui lui convenait fort bien. On ne le voyait pas au travail, ses entretiens annuels devaient donner du mal à ses supérieurs. Quels mots trouver pour qualifier un manque si grand d’investissement personnel ? Comment qualifier un masque aussi désincarné ? Il ne laisserait rien derrière lui, pas même un léger désordre sur son bureau en teck.
Quand L était rentrée dans sa vie, certainement alors, la palette des couleurs s’était-elle agrandie, mais il y avait trop d’étonnement, l’idée que quelqu’un s’intéressât à lui était tellement virtuelle qu’il n’était jamais parvenu à lui donner corps.
Le soir vint, Miles Davis l’aida à s’y installer. Kind of blue, c’était concrètement le bon moment. Le bon moment aussi pour la codéine. Il n’aimait pas vraiment le jazz, ne s’y intéressait que par à-coup, mais ça, c’était autre chose.
Cette nuit-là il fit un rêve. En était-ce vraiment un ? Il l’ignorait, ce n’étaient que des couleurs, quelque chose de rouge et de chaud, quelque chose qui coulait sur un fond opaque : du sang. Ça le glaça.
Soudain, il eût l’impression de tomber.
Il se réveilla dans la salle de bain, sur le dos. Son t-shirt et son caleçon à portée de main, complètement nu. Il se releva difficilement ; mal au dos, mal dans les articulations ; mal devant, mal derrière. Les néons grésillèrent, déjà vu, son visage spectral le happa dans la glace, ça et le sang qui dégoulinait sur son torse. Il eût un mouvement de recul, le temps de réaliser que c’était bien du sang et que c’était bien son torse. Ses doigts en caressèrent la surface, les entailles étaient nombreuses. Il frissonna. Rien sur le sol, pas d’armes, pas de lames de rasoir. Il regarda longuement ses mains, ses ongles étaient souillés, encrassés largement de chair et de sang séché.
Quelque chose se passait en lui, il fallait qu’il s’écoute. Voir un médecin, peut-être, dès que possible, mais non, non, ça ne l’aiderait pas, lui seul le pouvait, lui seul était apte à se comprendre. Et qui était son médecin ? Qui était son putain de médecin de toute façon ?
Depuis qu’il s’était éveillé dans la salle de bain, une migraine atroce le tenait ; ni la codéine ni le café n’y avaient fait quoique ce soit. Une légère griserie l’envahit malgré tout, c’était déjà ça.
Il resta couché sur le canapé une partie du matin, la matinée entière, l’après-midi complète. Pris dans les ondes tièdes du téléviseur il se sentait mieux. Ça le nourrissait ; sentiment diffus de boire à une fontaine. Il se leva, chercha le répertoire, saisit le téléphone, composa le numéro de sa mère en province. Il y eut une tonalité différente, l’impression étrange de quitter les frontières, ça sonna un long moment, quelqu’un décrocha. La voix de sa mère le saisit au ventre. Des larmes lui montèrent aux yeux. Elle dit « Allo » plusieurs fois. Elle dit encore « Allo, qui est à l’appareil ? ». Mais il lui était impossible de parler. Il raccrocha. Se laissa glisser lentement vers le sol.
Il fouilla des armoires, ressortit des photos : son père et sa mère en vacances, les années qui passaient, l’impression d’entendre un de ces vieux pianos rythmer le ressac ; puis, bientôt, une petite forme, la sienne, devant les jambes de ses parents, son père qui le tenait par les deux bras, comme un petit singe savant. Il lui ressemblait, les mêmes traits, le même air sombre, rentré, quelque chose de séduisant émanait de son visage. Très vite il n’apparût plus sur les clichés. Mort jeune, de façon non naturelle. On n’en parlait qu’à demi-mot dans la famille ; vacances dans les landes d’ouest, ascendance marine, des hommes solides, des femmes dures au mal. Les suicidés là-bas, c’étaient des moins que rien ; pire que des divorcés.
X continua de faire défiler les photos. La pâle silhouette de sa mère dans des lumières mourantes, son air dur et décharné, ses manières d’un autre siècle. Et lui qui grandissait, lui qui se tenait plus fort à ses côtés, endossant les habits de l’absent, lui ressemblant de plus en plus. Cette expression lointaine, ce regard voyageur. Il y avait de la tristesse dans les paysages en contrechamp, de l’herbe rase et courbe à perte de vue ; il reposa les photos.
Sa mère ne lui avait jamais dit ce qui était arrivé, ni pourquoi il avait commis cet acte insensé et désespéré. Désespéré… ça lui sembla logique à nouveau, imparable. À vrai dire, il l’avait appris de la bouche de l’une de ses tantes qui avait commis un impair à table, lors d’un réveillon pesant et glacial comme ils savaient tant les réussir là-bas. Ensuite il avait bien fallu lui expliquer, malgré son jeune âge. Quelques phrases toutes faites, des idiomes plats.
Il l’avait compris, l’avait saisi d’une manière empathique qu’il associait encore aujourd’hui au lien filial, au sang du père dans celui du fils. Ce n’étaient pas des rivages inconnus, il en avait perçu très jeune lui aussi les attirants et dangereux écueils. La perspective des jours à venir le terrassait d’ennui, cette perception qu’il en avait ouvrait des portes sur des chambres opaques, elles-mêmes béantes sur des contrées morbides.
Il est des moments dans l’existence où l’on sait avec précision ce que l’on ne veut pas faire, mais où l’on ignore ce que l’on souhaite. Voir cette branche de dégénérés apathiques se gaver de soupe et de ragoût lui faisait mal au ventre. Il savait qui ils étaient, il savait qu’il ne voulait pas leur ressembler.
Quelques fois sa mère lui lançait des regards gênés, « Allons X, on te parle, pose tes mains sur la table, finis ton assiette. » Et quand elle était à ses côtés, juste à son flanc, il sentait sa main sèche lui pincer sa cuisse jusqu’au sang afin de le ramener depuis les terres ocres de ses songes jusqu’à la sinistre assemblée de la salle à manger. Chuchotements sur chuchotements, « Montre que tu t’intéresses. » Au moins, dans ces moments, lui adressait-elle la parole. Revenus en ville, dans l’appartement, il n’y avait plus rien. Elle aurait aimé repartir là-bas, mais le travail manquait, il n’y avait même plus d’école dans le village. Et quand il partait, son cartable sur le dos dans le petit matin, il sentait son regard défait et venimeux sur lui.
X eut un sourire triste, ce n’étaient pas des choses très agréables qui lui revenaient à l’esprit.
Il continua de fouiller, tomba sur une boîte métallique fermée à clé, chercha le sésame partout, ne le trouva pas, revint vers la salle de bain, resta un long moment à l’intérieur. Les battants de la pharmacie claquèrent. Des médicaments, des boîtes vides pour la plupart. Des antidépresseurs, du Deroxat, du Zoloft. D’autres que les siens. Mais il ne parvenait plus à se rappeler si c’était lui ou sa mère qui en usait, peut-être les deux.
Son regard passait et repassait devant le miroir sans s’y attarder, peur de se voir, peur de se dégoûter. Il finit par céder. Sa mine était de plus en plus crayeuse, son torse était balafré en de multiples endroits, ça commençait à sécher, ça commençait à noircir. Il avait désinfecté les plaies. N’avait pas eu mal, trop occupé à se demander ce qu’il faisait là.
L’investigation passa par sa chambre, c’était froid, bien rangé. Il n’y dormait plus que rarement depuis le départ de sa mère. La solitude était à l’aise dans des endroits clos et confinés. Des rangées de vêtements bien ordonnés, des costumes à bon marché, de la fringue entre deux âges. Ni adulte ni adolescent, ni jeune ni vieux.
Quelque chose attira son regard, sur la table de nuit, une photo de lui, petit, devant la voiture de son oncle, une vieille traction conservée religieusement dans une grange. Il y avait du rouge à lèvres, une trace, un baiser, quelque chose de léger. Son doigt gratta la surface sèche, ça se décolla doucement, ça s’effaça un peu. Il reposa le cadre.
L ?
Il était perplexe, se sentait étranger à tout ça. Ses pas le traînèrent dans le couloir, ses mains pressaient les poignées, ses mains poussaient les portes. Il inspecta tout minutieusement, veillant ensuite à laisser en ordre les choses qu’il dérangeait.
Rien de notable, rien de spécial.
Le jour déclinait quand il revint dans le salon avec la curieuse impression de rentrer chez lui. Il avait sous le bras la boîte métallique qu’il avait trouvée dans la chambre de sa mère, ainsi qu’un caméscope et une pile de disques vinyles récupérés dans le cagibi. Du jazz, rien que du jazz. Il en dépoussiéra un et le plaça sur la platine. Grésillement, diamant usé, le son d’une époque. Duke Ellington : Latin American suite, des cuivres puissants, du soleil brûlant.
Il regarda la ville sous la pluie, avala des cachets codéinés, se sentit bien. Des images lui vinrent en mémoire, du vent dans les cheveux, une voiture décapotable, ses parents à l’avant, la mer écrasée de lumière à droite, la montagne dans le contre-jour à gauche. Le jazz dans le poste.
Ça disparut.
Il se sentait mieux dans le salon, la visite des lieux l’avait rendu mal à l’aise. Plus les jours passaient, plus le sentiment que son espace se raréfiait prenait corps. Il haussa le son, les cuivres dévorèrent l’endroit, rythmes chauds, l’envie de renouer avec la vision se fit plus forte, il haussa encore le volume.
Quelqu’un frappa à la porte, fortement, plusieurs froid. Il laissa passer quelques instants, fit tourner le bouton de l’ampli dans l’autre sens, la musique s’évanouit. On frappa encore, X s’avança lentement vers l’entrée, scruta le couloir par l’œilleton.
Personne.
Le bruit avait certainement dû déranger les voisins.
Les événements récents le perturbaient, il n’arrivait plus à en défaire son esprit. Aussi décida-t-il d’user de quelque stratagème pour la nuit à venir. D’abord, il plaça le caméscope dans le couloir, le fixant à un mur à l’aide de ruban adhésif, juste avant la porte de la salle de bain, de biais. Porte qu’il verrouilla et dont il plaça la clé dans un tiroir de la cuisine. Ensuite, il sortit une feuille et écrivit :
Mes rêves sont opaques, je ne vois rien d’autre que cela. Une fois seulement, j’ai senti le sang couler sur mes songes. Qu’est-ce qu’il y a derrière le noir ? Je sais que la réponse est là.
Il y a ce sentiment de chute, de chute dans la nuit. Il me faut comprendre.
X, le trois septembre.
Il mangea une petite assiette de pâtes, avala ses anxiolytiques, attendit que la nuit s’installe. La pluie ruisselait sur les grandes vitres. Douce musique, voix feutrée. Quand il sentit que le sommeil venait, il alluma le caméscope et retourna se coucher dans le canapé. Deux heures trente d’autonomie. Les faisceaux lumineux du téléviseur le happèrent, il s’endormit.
Il n’y eut pas de rêve, pas vraiment. Était-ce que l’impression de tomber dans un gouffre sans lumière et sans fin en constituait un ? Ou n’était-ce qu’une étrange traduction de ce que son esprit se souvenait être le jour et la nuit ? Il avait l’impression d’évoluer dans un désert noir, sous un soleil noir, sans que rien ne se passât.
Il se réveilla sur le sol froid de la salle de bain, le cœur battant la chamade, le souffle comme tondu au sécateur. Les canalisations larmoyaient doucement. Dehors, la pluie faisait frissonner les fenêtres. On entendait tout d’un point aussi bas. La matière chargée de matière, le son qui portait le son. En se relevant il se cogna la tête sur l’évier, maugréa un juron ou deux puis alluma la lumière.
Poitrail effiloché, du sang jusque sur le visage. Son regard affolé balaya l’endroit. La porte était cassée en son centre, brisée par des coups qu’il savait lui avoir donné. Qui d’autre ?
Sur le miroir il y avait des traces rouges et séchées, quelque chose qui ressemblait à une phrase indéchiffrable. Des signes, peut-être des lettres. Sa main tira le rideau de douche, la blancheur impeccable de la baignoire lui fit plisser les yeux. Il vomit.
Sur la table du salon il y avait une grande tasse de café fumant, plusieurs boîtes de médicaments, un étui sans cassette. Devant ses yeux, la nuit du couloir éclaboussait l’écran. Le magnétoscope bruissait de sa petite musique de bande comprimée. L’obscurité, encore. Au bout d’un moment il discerna quelque chose, une forme moins sombre que le contexte, une forme qui avançait vers l’objectif du caméscope.
Ça s’arrête devant la porte de la salle de bain, puis ça fait demi-tour. Le mouvement s’intensifie, s’accélère, la forme ouvre toutes les portes, les fait claquer, rentre dans toutes les chambres, dans toutes les pièces, on n’en perçoit plus que l’empreinte, la fluidité absolue d’un trait rapide et tendu.
La forme stoppe enfin sa folle course, on la distingue un peu mieux maintenant ; c’est bien lui, mais d’une façon incomplète, comme s’il manquait physiquement une partie sans pouvoir dire laquelle.
La chose appuie sur la poignée.
La chose appuie encore sur la poignée.
Ça se met à geindre, ça n’est plus humain tellement ça geint, puis ça hurle et ça se met à cogner sur la porte, avec une force inédite, le bois explose. La chose rentre par l’ouverture de fortune. Encore un cri, glaçant, révoltant. La caméra coupe.
C’est noir.
X alluma une cigarette en regardant la pluie tomber sur la ville assoupie, comptant ici et là les lumières encore allumées. Il se sentait un gardien de phare en pleine tempête, protecteur des navires à la dérive. Mambo nocturne, la danse de saison.
Le lendemain il répéta l’opération, plaçant cette fois-ci le caméscope dans la salle de bain, fixée sur le néon. Autonomie, toujours deux heures trente. Toute la journée il écouta le vieux Duke Ellington, en boucle, encore et encore, à s’en rendre malade. Il nota sur le même papier qu’il avait utilisé la veille ses dernières observations :
Ce ne sont pas tant les mouvements dans la nuit qui m’effraient, ce sont ces rêves, ces cauchemars noirs qui me semblent receler une clé importante ; quelque chose de l’ordre du divin. Je ne sais pourquoi j’ai cette impression, je l’ai, c’est tout. Cela vient du ventre, pas de la tête. Il me semble qu’on essaie de me dire quelque chose, par l’intermédiaire de mes rêves. Peut-être deviens-je vraiment fou, je n’ai pourtant pas ce sentiment. Ce qui en soi ne veut rien dire.
X, le 15 septembre.
Cette dernière remarque le fit sourire. Il était encore tôt, aussi décida-t-il de s’occuper de la boîte de métal. Elle opposait toujours la même résistance. Il sortit une boîte à outil, s’échina sur la serrure, au bout d’une heure, l’ouverture céda.
À l’intérieur : des papiers, des lettres, des photos, une vague odeur de renfermé. Ses doigts en effeuillèrent le contenu.
Une photo de lui enfant, du rouge à lèvre sur la surface, le même que dans la chambre. Des lettres d’un institut spécialisé dans le suivi psychiatrique des enfants. Des évaluations sèches de médecin : des chiffres, des analyses sanguines, de la logorrhée de spécialiste. Des lettres de sa mère. Il en ouvrit une.
Chère A,
X rentrera bientôt de l’institut. Ils disent qu’il n’est pas dangereux pour lui ou pour moi. Ils disent aussi qu’il a fait de gros progrès, sa propension à se faire du mal a presque disparu. La dernière fois que je l’ai vu, il m’a semblé apaisé. Il ressemble tellement à son père. Ils disent qu’il oublie tout. Que le mauvais jour a été effacé de sa mémoire. Ils disent qu’il ne se rappelle pas s’être accroché aux pieds de son père lorsque la corde le tenait. C’est comme ça qu’on l’a trouvé. Il y a quelque chose en lui, quelque chose de bon et de mauvais dans le même temps. Quand je vais le visiter à l’institut, il me semble un étranger, comme s’il portait sur moi un regard lointain. Je me demande où il se trouve, je ne saurais le dire.
Je vais le chercher jeudi, j’espère que les choses vont bien aller. Tu me manques.
Affectueusement,
Ta sœur, P, le 05/04/85
Il en ouvrit une autre :
Chère A,
X me fait une vie impossible ; l’école m’a appelée l’autre jour pour me signaler qu’il avait des marques sur les bras et le torse, ils s’en sont rendu compte pendant un cours d’éducation physique. Ils ont émis des doutes, je n’aime par leur façon de me parler, avec cette respectabilité de l’institution, comme s’ils étaient des demi-dieux. Je leur ai fourni les attestations des médecins de X, ceux de l’époque où il était à l’hôpital. Je sais que je suis dure avec lui, tu me l’as assez reproché, mais c’est pour son bien, il semble si éteint certaines fois, et puis c’est mon fils, je ne les laisserai pas me le prendre, ni me dicter comment je dois l’éduquer. Dieu sera seul juge. Rappelle-toi à la ferme, la vie était tellement plus dure.
Encore une :
Chère A,
L’ambiance à la maison est glaciale, il ne parle pas, presque jamais. Je lui donne ses cachets chaque jour, cela semble calmer sa grande nervosité. Il est studieux à l’école, mais j’ai peur de lui, son regard est si froid. Quand il rentre de cours, mon sang se glace ; une nuit, je l’ai surpris à me regarder dans mon lit pendant mon sommeil. Depuis, je ferme la porte à double tour. Il dit qu’il ne se rappelle pas, que ses rêves lui font peur, mais il ne sait pas me les expliquer. La nuit, une nuit sans fin, c’est ce qu’il décrit.
Quand je revois les photos d’avant l’accident de J, une tristesse incroyable me gagne et je me mets à pleurer. Il était si gentil petit. Qu’est-il devenu ? Je l’aime et je le déteste dans le même temps. Je ne sais pas pourquoi je n’arrive pas à l’aimer correctement ni pourquoi je le punis si souvent. Je ne suis pas une méchante femme, mais il ressemble tant à son père que cela me trouble parfois au plus profond de mon être, et je jure sur le Divin que je serais capable dans ces moments-là d’actes irraisonnés. J ne m’a fait que trop de mal. Il a bien payé pour ça. Je sais ce que les gens disent, que J s’est suicidé à cause de moi, que je lui rendais la vie impossible, mais c’est faux, et la famille le sait aussi.
Il me tarde de vous revoir tous, avec mon petit.
Il ne termina pas la lecture, en ouvrit une autre, encore une autre. Toutes tournaient autour de lui, de son adolescence à l’âge adulte. Pourquoi est-ce que ça ne lui parlait pas ?
La dernière était datée de deux mois plus tôt, au début de l’été.
Chère A,
X a rencontré une fille, une certaine L. C’est la première fois que je le vois si heureux. Je n’aime pas ça. Cela me fait drôle de penser qu’il va un jour quitter la demeure ; maintenant, je devrais peut-être retourner dans la famille. Je n’ai plus rien ici. Je ne sais pourquoi ce sentiment étrange me tient, j’ai peur qu’il ne m’échappe, et que…
Il jeta la lettre, l’irritation le gagnait, de quoi parlait-elle à la fin ? Il ne comprenait rien à cette peur qu’elle ressentait. Il n’avait jamais été l’enfant qu’elle décrivait. Il se débarrassa des embarrassantes missives. Des documents formaient encore une petite pile : des prescriptions diverses, du Deroxat, du Lexomyl. Des choses qui font dormir, et encore d’autres.
Et puis il y avait cette coupure de journal daté du 15 Août dernier.
Triste week-end du 15 Août.
Un jeune homme âgé de 33 ans a été arrêté après avoir assassiné sa petite amie L. L. Le crime particulièrement odieux serait survenu après une violente dispute. Des témoins proches de la victime affirment que cette dernière s’était lancée dans une aventure malheureuse avec X. D. et qu’elle tâchait d’y mettre fin depuis quelques temps. Le harcèlement de X. D. s’est hélas mué en folie meurtrière. La jeune fille a été retrouvée amputée de plusieurs membres dans la salle de bain de l’appartement du jeune homme qui y vivait avec sa mère. Les circonstances du meurtre restent encore assez floues, mais il semblerait que le jeune homme était sous traitement pour une dépression importante. Traitement de fond qu’il suivait depuis des années puisque lui-même avait subi un traumatisme lourd en assistant au suicide de son père à l’âge de cinq ans. Un traitement et internement psychiatrique de près de quatre ans avaient été nécessaires avant de le laisser à la disposition de sa mère. L’odieux forfait pose aujourd’hui la question de la responsabilité des médecins devant les familles de victimes. Une vague d’indignation a d’ailleurs…
Il roula le papier en boule et le jeta contre un mur.
Il pouvait sentir les choses, ses mains étaient capables de les tenir, d’activer ce qui devait l’être, de mettre en marche. Ses pieds touchaient le sol, son corps saignait. Comment aurait-il pu être mort ? Ça n’avait pas de sens. Mais rien depuis des jours n’en avait.
Il appela sa mère, une fois de plus, tacha de se faire entendre, sans succès. Même supplication, même résultat. Elle ne l’entendait pas.
Il appela Mlle S au travail, pas mieux.
Il appela les pompiers, rien d’autre qu’une voix dans le vide.
Il ouvrit une porte fenêtre, passa sur la terrasse, contempla la ville qui séchait lentement sous le soleil de septembre. Ses cris ne rencontrèrent aucun écho. Personne ne le voyait. Personne ici-bas.
La nuit vint.
Il resta assis un long moment devant la télévision, l’esprit vide. Prendre une décision lui semblait une tâche insurmontable. Le mieux était de se cantonner à ce qu’il avait prévu : attendre.
Il avala les cachets ; ne rien faire qui brise la routine, attendre la bonne heure. Le sommeil s’installa doucement, lui laissant le temps d’actionner le caméscope et revenir dans le canapé. Il savait y faire avec lui, c’était un animal qu’il avait appris à dompter toute sa vie. Dans son cas, ça n’avait jamais été un ami. Cela il s’en rappelait bien.
Ça vint d’un coup, une vague de fatigue aux reflets cliniques l’emportant sans qu’il ne s’en rende compte.
Il aurait fallu de la lumière, mais il n’y avait que la nuit, une lourde et épaisse tenture opaque, comme l’intérieur d’une cape. À force il finissait par s’habituer à ce sentiment de chute perpétuelle. Rien qui ne l’entrave, rien qui ne le retienne. Pour la première fois il ne s’y sentait pas mal à l’aise, comme s’il avait prise sur le flou absolu de son rêve. Cela ne ressemblait à rien parce que ça n’était rien. Il se trouvait à l’intérieur de lui, conscient en son âme. Il n’y avait pas de phare braqué, il était derrière la scène des rêves, par delà le théâtre des cauchemars, dans les coulisses de l’existence, il savait ne pas se tromper cette fois.
Il le sentait intuitivement, la clé était dans ce songe absurde et répétitif jusqu’à l’abrutissement. En découvrir le nœud pourrait changer son existence. Son âme tentait de lui faire passer un message. Il était réceptif, le resterait des années entières s’il le fallait. Mais cette nuit, il se passait quelque chose de particulier, la vision qu’il en avait, sa perception réelle, c’était différent de ce qu’il avait connu avant.
Il chuta, chuta encore dans une nuit sans âge. Et il n’y avait ni relief, ni espoir, ni lune rousse, ni clémence. Ses bras étaient des ailes de plomb, son corps lui semblait lesté de métal. Pas vraiment désagréable, pas courant pour le moins.
Il leva la tête, entrevit une faible lumière, quelque chose de rouge, quelque chose qui lui sembla son âme.
Il s’éveilla sur le carrelage froid de la salle de bain.
En appui sur ses mains, son corps se hissa lentement. La tête lui tournait légèrement, une vague nausée grevant son équilibre. Il chercha à se tenir droit sans vraiment y parvenir.
Quelque chose n’allait pas.
La lumière était allumée et n’aurait pas dû l’être. Au dessus du néon le caméscope avait disparu. Il plissa les yeux, tourna lentement la tête à gauche, puis à droite. Des formes se dessinèrent dans la lumière crue, une puis une autre, cela devint une femme puis une autre. Sa vision se troubla, rien n’était clair ni tangible. Il percevait un souffle, comme un râle, une forme de plainte. La vision devint plus nette, il reconnut l’une des formes, il aurait pu la toucher tant elle était proche et tant il en avait l’envie. L, son drôle de visage circonflexe. Elle avait l’air terrorisé. Ça lui mordit le ventre. Ça se brouilla.
Il cligna des yeux, le tableau se transforma.
La forme qui semblait L gisait dans la baignoire ; sous elle, autour d’elle, le blanc de l’émail n’était plus qu’une traînée rouge, presque un drap écarlate. Son corps était sans logique, complètement désarticulé. Des petits geysers de sang perçaient les larges entailles sur son ventre et sous le bassin.
La deuxième forme réapparut, de dos, devant la baignoire. Elle s’activait, une scie à la main, devenant plus nette à mesure que l’horrible crissement du métal sur les os emplissait la pièce. La forme tourna la tête vers lui, un pâle sourire éclairant son visage ancien.
Il dit : « Maman ? »
Une troisième forme entra dans la pièce. Ça hurla, ça gémit, ça devint très clair. C’était lui.
Il répéta : « Maman ? »
Le tableau était complet, les formes si distinctes avaient pris vie. Il se rappelait maintenant. Comme il s’était jeté sur sa mère, en larmes, la maudissant d’avoir fait une telle chose, et comme elle avait su le calmer avec ses mots étranges. Il n’était plus qu’un enfant, là devant sa mère. Ses vieilles mains veineuses maculaient ses joues du sang de L, et il disait, « Maman, maman, je ne comprends pas. » Elle glissait quelque chose sous sa langue, sa voix était un baume qui l’apaisait ; cette voix douce qu’elle savait prendre pour le consoler, pour lui faire comprendre que la punition était justifiée. Une pilule, encore une, encore une autre. Elle demanda :
Tout s’éteignit, le tableau s’évanouit.
Il chuta encore un long moment, dans la noirceur absolue de son âme. Quand il s’éveilla à nouveau, il sut que c’était la dernière fois. Son torse était maculé de sang, mais déjà il lui semblait moins tangible. Il alluma le néon, accepta son visage défait dans le miroir, un visage qui n’était plus si franc, si réel. Son regard agrippa le reflet. Des lettres de sang, des mots écrits à l’encre rouge. Il lut lentement, tachant d’assimiler chacun d’entre eux.
Il n’y a rien d’autre.
Il n’y a rien d’autre.
Il n’y a rien d’autre.
Ses lèvres murmurèrent la phrase, une fois, deux fois, trois fois ; il avait besoin des ondes du téléviseur, besoin d’y retourner vite.
L’obscurité le grignota.
Bientôt il n’y eut plus que le grésillement du vieux néon, et cette lumière crue, si âpre, si blanche qu’il fallait plisser les yeux pour bien y voir.