| n° 13521 | Fiche technique | 41014 caractères | 41014Temps de lecture estimé : 25 mn | 11/10/09 |
| Résumé: Un jeune homme taciturne et mysterieux a disparu, ses proches se souviennent. | ||||
| Critères: nonéro | ||||
| Auteur : HugoH Envoi mini-message | ||||
Ils partageaient la même cavité amniotique. C’était un état qui marquerait leur existence mais dont ils n’auraient jamais le souvenir. Ils se ressembleraient. Puis en prenant de l’âge, les jumeaux se différencieraient. La personnalité se forgerait. Les rencontres les modèleraient. Ils nageaient dans un liquide doux et tiède. Une cloison de chair laissait passer des ombres. Il y avait un écho mat et régulier. De temps à autre, ils ouvraient les yeux. Devinaient un monde étouffé. Depuis l’extérieur, mais ce concept ne leur était pas familier, leur parvenait la rumeur d’un univers gigantesque. Ils ouvraient les yeux. Ne se voyaient pas. Mais ils n’étaient pas seuls. Quelque chose en eux vibrait. Un autre. Le même. Ils bougeaient la main. Tournaient sur eux-mêmes. Et leurs mouvements étaient symétriques, parfaitement identiques. L’un dormait longtemps. L’autre non. Comme s’il veillait. Les rares fois où les deux sortaient de ce sommeil qui semblait sans fin, ils pouvaient ressentir une force, une puissance souterraine qui électrisait le liquide clair.
Mais il vint un moment où l’un des deux n’ouvrit pratiquement plus les yeux. Ses mouvements s’étaient ralentis. Ses bras ne remuaient plus. Dans la cavité, les membranes chaudes frémissaient. Il y avait des dépôts. Il y avait des particules. Le deuxième observait. Il attendait les étranges signaux qui le rassuraient tant. Mais rien ne se passa. Et bientôt, il n’y eut plus que ses propres impulsions, ses seuls déplacements. Et quand il ouvrait les yeux désormais, une forme sombre appuyait sur le mince rideau de chair. Inerte et effrayante.
Paul
La dernière fois que je l’ai vu, il y a deux semaines, Lucas avait l’air fatigué. Vraiment, il avait une mine terrible. On a passé un moment dans un petit café près du centre. Il pleuvait. Je lui parlais mais il ne semblait pas réceptif. Quelque chose le tracassait. Il a bu trois cafés. Il remuait les jambes sous la table. Serrait ses mains nerveusement. Je lui ai demandé ce qui n’allait pas, il m’a dit qu’il dormait mal ces derniers temps. Je l’observais. Tandis que je parlais de tout et de rien, boulot, cinéma, musique, ce genre de conneries, je le regardais. J’ai pris mon temps parce que j’en avais. Parce que s’adresser à quelqu’un qui n’écoute pas, qui ne répond rien et qui jette des coups d’œil nerveux à gauche et à droite, donne un certain confort à l’observation. Au bout d’un moment, je lui ai à nouveau demandé ce qui n’allait pas. Il a regardé par la vitrine. Il faisait presque nuit tellement le ciel était chargé. Il avait envie de fumer, jouait avec son paquet. Alors on est sortis. Et il s’est mis à parler. Vite. Trop vite. Ses yeux fatigués entraient dans les miens. Il était pâle et avait maigri depuis la dernière fois. Mais je me suis retenu de lui dire. Il m’a encore parlé des mails. Il a allumé une deuxième cigarette. Il avait rabattu la capuche de son sweat sur sa tête. Un sweat bleu très sombre qui tirait sur le noir. Il m’a dit : Pourquoi prend-il un malin plaisir à me persécuter ? Qu’est-ce que j’ai bien pu lui faire ? Quand je m’endors, c’est avec cette menace au-dessus de ma tête. Je ne fais plus qu’attendre ses messages. C’est une ombre qui vit derrière moi. J’ai dit : Ça va se tasser. Attends un peu. Il a écrasé son mégot par terre. Et qu’est-ce que tu en sais ? Et puis il est parti, il s’est mis à courir. Comme un jogger, les poings serrés. Il a disparu sous la pluie. Je ne l’ai plus jamais revu.
Simon
Lucas et moi, on se connaît depuis l’enfance. On s’est rencontrés à l’école. Il avait déjà cet air absorbé mais je ne me rendais pas vraiment compte. C’est en y réfléchissant bien plus tard que ça m’est revenu. Il avait cette faculté à s’abstraire. D’un coup, il disparaissait. Même quand on jouait aux billes. Du genre à regarder une fourmilière pendant des heures ou s’interroger sur la couleur de l’ardoise, à aimer le contact de la craie sur le tableau, à s’étonner de la couleur du ciel. Ce genre de choses. Il lisait. Des trucs de gamins. Il récitait ses rédactions devant la classe.
Il ne m’a avoué qu’à l’adolescence qu’il écrivait presque tous les jours. Des histoires. Des pensées. De la poésie surtout. Il adorait ça. Je le soupçonnais de faire semblant, de ne pas vraiment comprendre ces mots qui à moi me semblaient hermétiques. Pourtant il était imprégné, paraissait bien pensif en dévorant les lignes. Plus tard, il m’a fait découvrir des auteurs comme Dylan Thomas, Keats, Rimbaud. Il était obsédé par ce poème de Thomas : Et la mort n’aura pas d’empire. Il me le récitait souvent. Je me rappelle du début.
Et la mort n’aura pas d’empire.
Les cadavres nus ne feront plus qu’un
Avec l’homme dans le vent et la lune d’ouest.
Abstrait. Trop pour moi. Mais il était passionné et bien qu’il soit devenu un jeune homme taciturne, quand il vous parlait de poésie, une flamme dévorait son regard. Certaines fois, il me faisait peur, il était trop investi. Je lui disais qu’il était possédé. Je lui disais : Sors de là maudit démon, lâche mon pote Lucas. Il se figeait un moment et puis il riait.
Il m’a fait lire ce qu’il écrivait pour la première fois le jour de ses quinze ans. Qu’on a fêté à deux, c’était assez bizarre. Sa mère était en voyage et Lucas avait peu d’amis. Peu de famille aussi. Pas assez proches pour qu’ils se déplacent à ses anniversaires en tout cas. Il était nerveux. Il m’a tendu cinq ou six feuillets qui composaient une suite de poèmes liés les uns aux autres. C’était original, très sombre mais original. Ce qui m’a frappé, c’est qu’on pouvait parfois diviser en deux le même vers. Le couper au milieu et cela donnait un nouveau poème. Passé cet aspect étonnant, je me suis concentré sur les mots. Ça traitait de la gémellité, de la mort, de l’oubli. Dérangeant. Glaçant même quelques fois. Il me regardait. Ses yeux cherchaient les miens. Je ne lui connaissais pas cet air. J’ai bien compris à quel point ce que j’allais dire était important. Mais bordel, je n’étais vraiment pas la bonne personne. Plus je lisais et plus je me débattais dans des sables mouvants. Oppressants. Ça avait un effet sur moi, c’était indéniable. Mais était-ce le contexte, son appartement faiblement éclairé, la pluie au dehors ou lui qui paraissait si tendu ? Je lisais. C’était visqueux. Liquide amniotique, fœtus, chair corrompue. Le texte gagnait en violence au fil des pages. J’ai fini les feuillets. Je les ai posés sur la table basse, à côté du gâteau sur lequel brûlait encore des bougies. L’étrange intensité qui tenait son regard avait disparu et ne subsistait plus qu’une tristesse, une légère amertume. Il avait du talent, j’ai dit : Tu as du talent. Ça a eu l’air de le soulager mais c’était bien peu en comparaison de la tension qui le tenait. Ce soir-là, je venais de découvrir quelqu’un que je ne connaissais pas. J’ai répété : Tu as du talent. Mais je me demandais ce qu’il pourrait bien en faire.
Lucas
Il aimait attendre le dernier moment avant d’enlever ses écouteurs. Il aimait aussi se signer discrètement lorsque les deux grandes portes vitrées coulissaient lentement. C’était un grand immeuble dans une grande ville. Sur le toit, de puissants sigles tailladaient le ciel ; lorsque les nuages étaient bas, ils teintaient l’air d’un halo sanguin. Il enlevait ses écouteurs, coupait son baladeur un mètre avant les portes coulissantes. Puis il entrait.
Laura
C’était quelqu’un d’étrange. Nous sommes restés ensemble près de deux ans. J’étais sa première petite amie sérieuse. Je crois que je suis restée la seule. Il avait déjà son appartement, alors nous nous sommes installés. J’étais amoureuse. J’étais tombée amoureuse tout de suite. Il me regardait avec beaucoup de force. Je veux dire, il était présent. Vraiment là, avec moi. Ça me changeait. Souvent, les gens sont ensemble sans vraiment l’être. On prend un café, on boit un verre mais on n’écoute pas. On baise mais on n’écoute pas. Personne n’écoute. L’esprit au bout d’un moment s’enferme sur ses problèmes, sur le lendemain, sur le ciel, sur le temps qu’il fera. On fait des gestes, on envoie des signaux. Mais on n’est pas là. Lui, c’était vraiment incroyable, il donnait l’impression d’être totalement présent. Il m’écoutait comme si sa vie en dépendait. Pourtant, qu’est-ce que j’ai d’intéressant ? Qu’est-ce qui pouvait bien le fasciner ? Comme s’il ne pouvait rien avoir de plus important au monde que moi. C’est ce qui le différenciait des autres. Je n’ai jamais lu ses poèmes. Il n’a jamais voulu. Je n’ai pas insisté. J’aurais peut-être dû. Mais je n’étais pas comme lui, je ne pouvais pas donner cette impression, je ne parvenais pas m’intéresser aux autres ni à lui comme il aurait fallu. Il ne m’a pas changée. Ou alors juste un peu. Ça sera peut-être suffisant. J’aurais peut-être dû. Ces gens, ces gens qui écrivent, qui font de la musique, qui peignent, ces putains d’artistes sont complexes. On dirait qu’ils portent leur ego sur toutes les parties de leur corps. Ils disent oui, ils pensent non. Ils disent non, ils veulent oui. Je savais que c’était important pour lui. Mais j’avais d’autres problèmes. Je voulais que ça marche lui et moi, mais en mon for intérieur, je sentais depuis le début que ça n’irait nulle part.
C’est en vivant avec lui que je me suis rendu compte que quelque chose clochait. La nuit. La nuit, il ne dormait presque pas. Il écrivait. Après le sexe, il écrivait. Jusqu’au matin, il écrivait. Et puis il allait bosser. Il se rattrapait dans la fin de journée, parce que c’était un moment qu’il détestait. Quand le jour mourait, il se couchait. Et puis, les quelques fois où il s’endormait avec moi, trop fatigué pour faire autre chose, il lui arrivait de se lever. De se lever dans son sommeil. Il arpentait l’appartement. Il parlait aux miroirs. Posait sa main dessus. Parlait. Les yeux ouverts, il parlait. C’était flippant. Vraiment. Ça me nouait le ventre. Je m’approchais de lui et je le guidais dans le lit. Il me disait : Je n’ai pas confiance en mon sommeil. Je lui disais : Il faut que tu voies quelqu’un, tu ne vis pas normalement. Il me disait : Ça a de l’importance, vraiment ?
On voyait peu de monde mais on en voyait un peu quand même. Son pote Paul, son pote Simon. Leurs copines. Une ou deux soirées ici et là. Pas plus. J’aurais aimé qu’on sorte, qu’on ait une vie sociale plus importante, mais il se renfermait quand je lui en parlais. Ça ne l’intéressait pas. Avec ses potes, il pouvait rester des nuits entières à écouter de la musique, à jouer à la console, à regarder des films. À vingt-cinq ans, ils n’ont rien d’autre à faire. Et le pire c’est qu’ils croient que c’est intéressant. Quand j’allais me coucher, je voyais bien qu’il était à la fois soulagé et déçu. Il fumait des pétards. Buvait un peu. Mais je crois que ça lui faisait peur. Autant que les soirées où le son passait fort. C’est ce fossé qui s’est creusé entre nous. J’aurais peut-être dû insister. Mais je voulais quelque chose de normal. Le jour où je suis partie, il a pleuré. Sans se cacher, il a pleuré. Devant moi. Et puis il a fermé la porte.
Thomas
À bosser à côté de lui toute la journée, il fallait bien admettre qu’un truc clochait. Un truc léger mais c’était là, derrière son regard, dans sa voix claire. En dehors des appels clients, il parlait peu. Prenait ses pauses tout seul. À ma connaissance, il ne s’était lié avec personne depuis qu’il était dans la boîte. Et ça faisait plus de quatre ans je crois. Il y avait bien cet informaticien, Vladic, avec qui il mangeait de temps en temps, mais c’était tout. Sur le plateau, les gens ne s’intéressaient pas à lui. Mais dans ces boulots, on ne se lie pas vraiment. On baise, on parle, on balance, on dit des vacheries dans des soirées creuses. Tout le monde crache sur tout le monde, tout le monde crache dans la soupe. Mais la soupe c’est vrai qu’elle n’est pas bonne. Alors, on se lâche. Sinon, on devient dingue. Tout le monde s’envoie des mails. Des infos circulent, en ligne interne, en ligne externe, sur portable, par sms. Pendant les appels, ils pensent à autre chose, ils pensent tous à ce qu’ils vont faire le soir. Ils regardent les autres, ils se recoiffent. Ils vont aux toilettes, ils se frôlent, ils parlent bas dans les cafétérias, ils fument lentement au pied des tours. Tout le monde est dégoûté d’être là mais personne ne sait quoi faire d’autre. Ils ne veulent pas l’admettre, ils le refusent. Pourtant, c’est leur putain de vie. Et moi, je les encadre, je les flique, et plus le temps passe et moins je peux les supporter. Lui, c’était différent. Parce que différent il l’était, fondamentalement il l’était. Et il n’avait rien à faire là. Quand il parlait aux clients, il avait ces drôles de mots. Cette façon de parler, un peu d’un autre temps. Et si les autres chargés de clientèle ne s’intéressaient pas à lui, ça ne les empêchait pas de le trouver bizarre. Peu se mettaient à côté de Lucas. Sauf les jours où l’effectif était chargé. Il était bien noté. Il était sérieux. Pas d’appels personnels, pas de pauses intempestives. Internet par contre, il y allait. Il avait créé un site je crois. Mais il décrochait à une bonne cadence. Je le supervisais. Et je me rappelle avoir dit en réunion que ce gars avait réussi l’exploit de ne recevoir aucun appel extérieur en trois mois.
Lucas
Il tapait vite. Frapper les touches d’un clavier lui semblait naturel. Autour de lui, des gens parlaient. Dans des petits micros reliés à des casques ils parlaient. Et toutes ces voix étaient un tapis sur lequel sa propre voix glissait. Il appelait des inconnus. Répondait à d’autres. Il leur parlait. Entrait dans leur vie avec des mots qu’il tentait de rendre humains. Ces mots, il aurait dû les vomir mais il savait faire la part des choses. Souvent, la pluie tombait sur la ville. Il aimait regarder les traînées d’eau sur les grandes baies vitrées. Il ne pensait pas à la poésie, pas ici.
Isabelle
Je n’ai pas été une mère parfaite. On peut dire que je n’ai pas été une bonne mère tout court. Pourtant, je l’ai aimé. Mal, mais je l’ai aimé. Je suis trop égoïste. J’avais une carrière, des choses à gérer. Je n’avais pas la volonté de changer. Il n’a manqué de rien. Financièrement, je l’ai mis très tôt à l’abri. Mais je n’étais pas souvent là. Et comme son père m’a quittée peu avant sa naissance, il a grandi seul dans un bel appartement, entouré de nounous et de domestiques. Depuis son plus jeune âge, il s’est montré renfermé, intelligent et vif mais centré sur son monde intérieur. Il s’inventait des amis invisibles. Était peu liant. Quand il était seul dans sa chambre, je l’écoutais parler, donner des consignes à ses jouets, lire des histoires à ses « amis », gronder ses peluches. Ça me faisait peur et dans le même temps mon cœur se serrait parce qu’il était si ardent dans ses petits jeux que cela touchait mon âme de mère. Petit à petit, ces rituels ont disparu mais cette propension à parler seul lui est restée. Il est demeuré introverti et timide. Sombre et tourmenté. Quand il a été plus grand, il devait alors avoir douze ans, il m’a posé des questions sur son père. Je lui ai dit que cela avait été une erreur, que c’était une courte relation et qu’il n’avait pas voulu entendre parler de la naissance des petits. C’est là qu’il a appris. Je n’avais pas l’intention de lui en parler parce que pour moi ça n’avait plus vraiment d’importance. Mais Lucas a semblé complètement décontenancé par la nouvelle. Il avait un jumeau, un jumeau qui est mort aux environs du septième mois dans mon ventre. J’ai dû accoucher précipitamment. Lucas est parti en couveuse tout de suite. Je l’avais assez mal vécu à l’époque, j’avais tellement peur qu’il arrive malheur au deuxième. Beaucoup de choses se bousculaient. Et quand Lucas est né, j’ai oublié celui qui n’était pas venu. Le nécessaire a été fait pour que sa mémoire soit conservée. J’étais sa mère à lui aussi.
En voyant l’air de Lucas quand je lui ai avoué l’existence d’un jumeau, je me suis dit qu’il prenait la chose trop à cœur. Mais je ressentais aussi un soulagement chez lui, comme s’il avait deviné cette vérité depuis toujours. Comme si je mettais des mots sur un mal profond. À l’époque, ce n’était pas si clair dans mon esprit mais avec le recul aujourd’hui et à la lumière de sa disparition, je comprends que ça avait du sens. Après cela il s’est encore plus fermé. J’ai mis ce comportement sur le compte de l’adolescence. Je n’avais pas envie d’y penser. Je gérais ma vie professionnelle. C’était mon premier poste à responsabilité. Du genre qui prend beaucoup de temps et d’énergie. Je dis toujours que c’est comme rentrer dans les ordres. C’est un sacerdoce à ce niveau. Et ce n’est pas que pour l’argent. Sans mon travail, après la mort de Lucas, je me serais écroulée. C’est lui qui m’a tenu en vie. Je sais ce que je lui dois.
Je lui ai payé un psy puis un autre et encore d’autres. Les mêmes que les miens. Jusqu’à ce qu’il refuse d’y aller. Il me disait, ça ne me fait rien, je vais bien. Je ne vois pas pourquoi je devrais aller là-bas. J’ai payé pour qu’il se confie. Qu’il se purge. Lui et moi, ce n’était tout simplement plus possible. On était incapable d’aligner trois mots à la suite sans que le ton monte. J’étais absente. Je prenais des avions. Je l’appelais entre deux vols. Je l’appelais depuis des salles de conférence vides. Je gagnais des miles. Je voyageais avec peu de valises. J’avais plusieurs comptes. Dans les hôtels de luxe, tout est disponible. Je l’appelais. Il faisait jour chez moi, nuit chez lui. Il dormait rarement. J’écoutais sa respiration. Je lui disais : Si tu ne veux pas me parler, fais-moi écouter ton souffle. Je m’endormais souvent comme ça et quand je me réveillais, il avait raccroché.
Il y a quelques années, pour ses dix-huit ans, nous sommes partis tous les deux. Les îles du pacifique. Des endroits incroyables où l’eau est claire et vénéneuse. Les gens pêchent juste pour le plaisir mais ne mangent pas le poisson, à cause des essais nucléaires. Ils tuent au harpon et rejettent les proies dans l’eau. Je lui avais payé le voyage mais la distance n’y faisait rien. On ne se parlait pas. Il n’y arrivait pas, moi non plus. Je ne comprenais pas ce qui l’intéressait. Et lui passait son temps à regarder la mer et à écrire ses poèmes. C’est là bas que je les ai lus pour la première fois. Je lui avais dérobé des cahiers. Il dormait. C’était le matin. Je regardais la mer et puis je lisais. C’était sombre. Dense. Ça parlait de double, de gémellité. De mort. Ça m’a fichu un coup. Sur le moment, je me suis dit qu’il était vraiment malade. Je pensais aux mots des médecins : Jumeau fantôme. Je me demandais si Lucas s’était renseigné là-dessus. S’il pensait que ça avait un impact sur lui. Jumeau fantôme. Écorce noire. Papyrus. Papyrus, c’est le terme scientifique. Je lisais. Et comme quand je l’écoutais derrière la porte lorsqu’il était enfant, je me suis senti triste et touchée. C’était sa façon d’exprimer ses douleurs. J’étais une pitoyable voleuse. Pourquoi le juger ? J’ai failli lui en parler. J’ignorais que c’était si important pour lui. Je connaissais des gens dans l’édition, j’aurais pu l’aider. Mais de toute façon, il aurait refusé. Lucas faisait ce qu’il voulait. Comme lâcher ses études. Comme faire ce boulot minable. Comme vivre dans ce petit appartement. Je n’avais jamais entendu parler de ces mails avant la disparition de Lucas. Il ne s’est jamais confié à moi.
Chaque mercredi, on allait dans un salon de thé dans le centre, près du fleuve. Je lui posais des questions sur tout, sa vie, ses amours, ses finances, mais il restait évasif. Sur tout. Il jouait avec un briquet. Avec une cuiller. Avec un sucrier. Il m’énervait. Un jour, je lui ai demandé s’il avait un problème, s’il prenait des drogues. Et il m’a répondu, Tu veux dire les mêmes pilules que toi ? J’ai posé ma main sur la sienne, Est-ce qu’il n’était pas possible que l’on ait une relation apaisée, enfin ? Je lui ai proposé encore une fois de le faire travailler dans quelque chose de plus intéressant où il gagnerait mieux sa vie puisqu’il refusait mon argent. Personne ne me connaît là ou je travaille, personne ne me voit. Ça me va. Voilà ce qu’il a dit.
Paul
On faisait du skate ensemble. Plus jeune on restait des heures dans la rue. C’était la mode. On écoutait de la musique indépendante. On portait des sweats, des jeans larges et de grosses baskets. Il y avait Lucas, Simon et moi. Même à nous il parlait peu. Il écoutait plutôt. Il était attentif. Je me rappelle d’un soir, c’était l’été, on s’est assis dans le parc près de la rue où on allait skater régulièrement. Et il s’est mis à nous parler. Il nous a dit qu’il faisait des recherches sur les jumeaux, ça l’intéressait. Il nous a parlé des jumeaux chimériques. Paul a dit : C’est quoi ça ? Et Lucas nous a expliqué qu’il s’agissait de jumeaux qui grandissent rapidement dans un même placenta si bien qu’il se crée un réseau de vaisseaux sanguins à travers lesquels les cellules peuvent voyager d’un jumeau à l’autre. Du coup, la singularité de l’autre s’altère. Il peut récupérer les cheveux, les poils, voire à terme les spermatozoïdes de l’autre. En théorie, cela voudrait dire que plus tard l’un des jumeaux pourrait faire des enfants qui seraient en fait génétiquement parlant les enfants de son frère, ses propres neveux. Des études, nous avait dit Lucas, avaient été faites sur des Ouistitis, sur des singes, sur ce genre d’animaux. Lucas parlait. Le jour tombait sur la ville. Simon a allumé un pétard. Puis un autre. Lucas parlait. Des jumeaux parasites. Il nous a dit que cela arrivait lorsqu’un des jumeaux ne parvenait pas à croître suffisamment vite. Dans ce cas, il se comportait comme un parasite pour l’autre. Dans le cas plus extrême, ça pouvait donner ce qui était arrivé à cette petite fille en Inde qui était née avec quatre jambes et quatre bras. Tout le monde la prenait pour une déesse là-bas. Il nous disait qu’il pouvait arriver que l’on trouve à l’intérieur d’un œuf de poule un autre œuf plus petit. C’était la même logique. La même nature. Il y avait aussi les jumeaux fantômes. Ceux qui disparaissaient, qui se nécrosaient. Qui noircissaient. Lucas disait qu’il pouvait y avoir des séquelles pour le survivant. Des séquelles psychologiques. Et puis il s’était arrêté de parler. On a écouté de la musique, on a fait du skate, on a regardé les grandes tours du centre, on a pensé à autre chose. Mais cette conversation m’est restée en mémoire. D’abord parce qu’il état rare que Lucas parle autant, ensuite parce qu’il semblait vraiment affecté. Je lui ai demandé : Mais pourquoi ça te fascine autant ? Il n’a rien répondu.
Il nous faisait lire des poèmes quelque fois, je sais que Simon en profitait plus que moi parce qu’ils étaient plus proches. Moi, j’aimais bien ce qu’il me donnait. C’était barré, très sombre. Ces histoires de reflets. De doubles, de mort. À cet âge là, je suppose que c’est le genre de choses qu’on aime, non ? Il n’allait pas bien, c’était un fait. Mais en vérité, qui pouvait dire parmi nous qu’il allait bien ? Personne ne va bien. Aller bien, ça n’existe pas. Mais quand il a rencontré Laura, on s’est dit que les choses iraient mieux. Qu’il allait mettre de côté sa prose, passer au concret. Trouver sa voie. On bossait déjà tous. On avait lâché les études. On n’en avait vraiment rien à foutre de rien. Lui en plus avait de l’argent. Sa mère en avait. Mais ça n’a rien changé. Il a continué à écrire et finalement c’est peut-être ça qui lui a fait le plus mal. Personne ne le prenait au sérieux. Personne ne l’a jamais pris au sérieux.
Il a monté son site avec un mec du boulot. Il a mis ses poèmes en ligne. J’y suis allé une fois ou deux mais j’avais d’autres trucs à faire. Il avait mis un tracker. Pour surveiller le nombre de visites. La plupart des jours, le compteur affichait zéro comme un thermomètre du Groenland. On le chambrait mais il se braquait. Ça l’affectait. Moi, je ne comprenais pas, j’en avais parlé avec Simon. Ces trucs là ce sont des hobbies, rien de plus. Pourquoi prendre ça tellement au sérieux ? Sans ces putains de vers, sans ces conneries de mots qui lui sortaient par les oreilles, il serait encore en vie. Cette histoire de site devenait obsessionnelle. Il me disait : J’ai l’impression de tenir une maison délabrée. C’est comme si j’attendais quelqu’un qui ne vient pas. Comme si je gardais la maison Usher. Ce genre de truc me semblait obscur. Tout ce que je pouvais faire, c’était allumer un bon pétard et parler d’autre chose. Voir un film. Écouter de la musique. Parler de nos boulots débiles. Et puis, un jour les choses ont pris un virage plus radical encore. C’était il y a quelques mois, juste après Noël. Il s’est aperçu que quelqu’un était venu trois fois dans la même journée sur son site. La même adresse IP. Une adresse qui venait de la ville même.
Lucas
Il marchait dans son sommeil. Depuis longtemps. C’est aussi pour cela qu’il préférait ne pas dormir. Mais quand la fatigue était trop grande, qu’il ne parvenait pas à la contenir. Alors, ses songes l’emportaient vers de curieuses contrées. Il y avait de la glace. Il nageait sous la glace. Quelqu’un le regardait. Quelqu’un qui posait ses mains sur les siennes à la surface. Quelqu’un qui suivait sa trace. Depuis qu’il vivait seul, quand ses pas inconscients le portaient devant le grand miroir du salon, il devait attendre que quelque chose le réveille. Le téléphone, la lumière du jour, un réveil matin. Effrayé, il ouvrait les yeux sur sa propre image. La marque de ses mains souillait la surface froide. Ses jambes lui faisaient mal. Il se demandait combien de temps il était resté ainsi, immobile devant le miroir. À vrai dire, c’était toujours la première question qui lui venait à l’esprit.
Vladic
Je l’ai aidé à monter son site. Un jour il est venu me voir dans mon bureau. On avait échangé des mails à propos d’un problème informatique lié à son profil opérationnel. Il m’avait paru assez sympa. Plutôt déconnecté. C’était dans la formulation des phrases, une espèce de libellé ampoulé que j’avais perçu comme ironique. Au travail, c’est assez rare. Je reçois près de deux cents mails par jour. Je lis toujours la signature et la formule de politesse en premier. Je lis à l’envers. C’est une technique qu’un prof de programmation m’a donnée. On peut lire deux fois plus vite et mieux sentir la couleur du message. Il est rare en définitive qu’ils soient neutres. Il y a de l’agressivité, de la fourberie, de l’humour rarement. Certains sécurisent le mail, on ne peut pas les faire suivre, on peut juste leur répondre, d’autres mettent des destinataires cachés. Tout le monde est paranoïaque. Derrière la façade des mots, il se joue tellement de tensions, de jalousie, de peur. L’informatique c’est le saint des saints. Un blocage et c’est le monde qui s’effondre. L’identité même qui disparaît. Pour Lucas, c’était différent donc, il y avait une distance et une ironie qui me plaisaient. Il signait mR au lieu de Mr. Précisait, souvent, « Sain de corps et d’esprit », enjolivait d’une formule en Latin, Ab Irato ou Da Capo, ce genre de choses. C’est devenu un jeu. On a mangé quelques fois ensemble quand je n’étais pas avec l’équipe informatique. On a sympathisé. Et puis un jour, il m’a demandé de l’aider à créer un site pour diffuser des poèmes. Je crois que personne ici ne savait qu’il écrivait. Je sais qu’il passait pour un mec associable et étrange. Ça me gênait un peu parce qu’on ne se connaissait pas bien et que ses textes qu’il était en train de me faire lire, je ne trouvais pas ça bien. Pas du tout. Trop sombre, trop intérieur, trop personnel. Ça me faisait chier. Mais allez dire ça à quelqu’un. De la poésie au vingt et unième siècle, il faut quand même avoir de la suite dans les idées. Trop sombre vraiment. Ambigu, cruel. Ces histoires de double, ça me mettait mal à l’aise. Je lui ai dit que c’était pas mal mais que je manquais de temps. Ensuite, il m’a tanné des jours et des jours. Jusqu’à ce que je finisse par céder. Il voulait quelque chose de bien. Il était prêt à me donner de l’argent. Mais j’ai refusé, c’était pas grand-chose à faire. On a bossé quelques heures et le site était prêt. Sobre, sombre. Noir, blanc, de légères teintes grises. On l’a agrémenté de photos qu’il avait prises. Il était enthousiaste. Vraiment. Ça faisait plaisir à voir. Surtout qu’un site de poésie qui n’allait être visité que par sa famille et encore, il n’y avait pas de quoi sabrer le champagne. Mais bon, j’avais rendu service. Le type était attachant. Ça me suffisait. S’il s’y retrouvait avec ses vers sordides, ça le regardait. Il m’avait demandé de lui ajouter une page contact pour que ceux qui passaient sur son site et qui en avaient envie puissent lui envoyer des messages sur sa boîte. Il était nerveux. De temps en temps, il venait me demander un renseignement sur une mise en ligne, sur un code HTML.
Et puis il a reçu ce mail. Il me l’a fait lire. Il avait sollicité l’avis des gens qui pourraient échouer sur son site, il n’a pas été déçu. C’était terrible. Bien formulé. Plutôt fin. Et c’était ce qui était le plus terrible, la critique avait du sens et malgré sa violence, elle touchait juste. Lucas a renvoyé un mail pour savoir qui était la personne qui avait écrit ça. Mais il n’y a pas eu de réponse. On a fait le rapprochement avec les passages notifiés sur le tracker. Il y avait cette adresse IP qui revenait, toujours la même. Il me disait : Ce mec me connaît. Non seulement sa chronique est juste mais en plus il n’a pu trouver le site qu’en tapant mon nom. La personne utilisait un proxy distant comme le font les entreprises par sécurité. Comme notre boîte pouvait le faire. J’ai trouvé le proxy en question, j’ai compris que ça venait de chez nous. Ça avait du sens. Il suffisait qu’un connard des plateaux ait trouvé le site pour qu’il ait envie de s’amuser. Le problème, m’a dit Lucas, le problème c’est que je ne vois pas qui pourrait écrire aussi bien et aussi juste. Il était sacrément nerveux. Tu ne connais pas tout le monde, j’ai répondu. Tu ne connais personne.
Simon
Le soir où il a reçu le premier mail, Lucas m’a appelé. Je crois qu’il suspectait toutes ses connaissances. Il était abattu. Il m’a lu les mots. La personne qui les avait écrits parlait de son poème « La femme qui tombe » C’était net, sans fioriture. Brutal. Il y avait de quoi s’interroger. Je me rappelle qu’en l’écoutant, j’ai éprouvé un certain soulagement. J’étais comme Lucas avant. Je faisais de la musique. Sérieusement. Jour et nuit je jouais. Surtout la nuit. Une passion. Une passion de jeunesse. Je voulais un groupe. Je voulais faire des disques. Des concerts. Et puis un jour j’ai tout arrêté. Ça ne venait pas. Aucun projet clair, pas de perspectives. J’allais dans le mur en m’obstinant. Mon instrument m’éreintait. Je ne voulais pas lâcher par principe mais la vérité c’est que je n’étais ni assez doué ni assez chanceux, ni assez entreprenant. Et puis je commençais à travailler. Dans le graphisme. Je gagnais un peu d’argent. J’en avais discuté plus d’une fois avec Lucas. Il ne comprenait pas. On s’affrontait. Il me disait : J’y passerai ma vie mais je ne vois pas d’autre issue. Sans ça, il n’y a rien. Je lui disais : L’issue c’est de vivre. Prends une nana. Voyage. Profite. Ces passions sont destructrices. Le monde n’est plus dans ce mouvement. Le monde n’est plus un havre accueillant pour les artistes. Les femmes et les hommes de cette planète sentent la fin arriver. Il faut faire vite. Fuir. Fuir en avant. Ne pas réfléchir. Ça ne sert plus à rien de réfléchir. Ça rend juste malheureux. Sept milliards. Sept milliards ! Tout ça nous dépasse. À quoi ça sert d’écrire des poèmes ? Et je lui disais : Putain, mais à quoi ça peut bien servir ? Et où est-ce que ça l’a mené ? L’art c’est de la merde.
Lucas
Il pleuvait tout le temps dans cette ville. Il mettait ses poèmes sur son site. Son temple dans le vide. Personne ne s’arrêterait ici. Routes électriques, faisceaux phosphorescents, sons mats et numériques. Des diodes filandreuses tailladaient le ciel noir. Membranes métalliques. Orages composites. Le monde sans air. Il plaçait ses textes. La femme qui tombe. Perte / Moitié. L’étreinte. Illusion / liberté. L’incendie. La mort au commencement. Et d’autres encore. C’était son lieu. L’endroit sacré. Quelqu’un finirait bien par venir ici. Quelqu’un qu’il ne connaissait pas. Quelqu’un qu’il attendait. Il y avait des accidents dans ce monde aussi. Des naufrages. Des hasards.
Thomas
D’un coup au travail, il est devenu bien plus sombre encore. Complètement enfermé. Sa cadence s’est ralentie. Sa productivité a baissé. Il ne parlait plus du tout à ses collègues, jetait des coups d’œil à gauche, à droite, comme s’il était épié. Et même s’il était déjà à l’écart avant cela, les gens du plateau se sont mis à se poser des questions. Dans ce genre de secteur, une baisse d’activité est vite dénoncée par un sympathique collègue. Un mail, une allusion. Putains de piranhas. Lucas, je l’aimais bien, c’est-à-dire comme on peut bien aimer un mec qu’on manage. Tant qu’il ne me chie pas dans les bottes, tant qu’il joue le jeu. Mes outils indiquaient une chute de productivité d’environ trente pourcents. Mes outils disaient : Il y a un problème. J’ai dû le recevoir. Je l’ai convoqué. Plusieurs fois. J’ai essayé de le faire parler. J’ai usé des techniques d’entretien. Sans effet. Je l’ai menacé. Sans effet. Je l’ai amadoué. Sans effet. Un jour, j’ai poussé mes feuilles de statistique sur le côté de la table et je lui ai dit : Oublions le bureau, c’est quoi le problème ? C’était aussi une technique. Il a juste concédé vivre des moments difficiles. Il fuyait mon regard. Regardait la fenêtre fermée. Des gens passaient devant le bureau, jetaient des regards en biais. Il a encore dit : C’est difficile. Et quatre jours après, il a disparu.
Isabelle
On a retrouvé la barque sur le fleuve. Ses vêtements étaient bien rangés. Les rames ramenées et parallèles sur le fond en bois. Il y avait une légère brume. Les gyrophares tenaient le crépuscule. Ils ne l’ont retrouvé que de nombreuses heures plus tard. Des hommes grenouilles ont fait des signes. Ils ont remué des lampes dans la nuit. Il faisait froid. Si froid qu’une mince pellicule de glace n’allait pas tarder à se former.
J’ai erré un long moment. Je suis allé chez lui. Je me suis couchée. J’ai passé un de ses t-shirts. J’ai pleuré. J’ai lu des feuillets. C’était tellement sombre. Je sentais l’échec. Mon propre échec. Comment avait-il pu devenir ce parfait étranger ? Son frère. Ses poèmes parlaient presque toujours de son frère. Je ne savais pas qu’il avait porté ça si longtemps. Et puis, j’ai lu les mails. Il les avait imprimés et posés sur son bureau. Une bonne douzaine. Un par semaine. Des messages terribles qui détruisaient son travail. Ça m’a mis en colère. Puis je me suis calmée. Il y avait quelque chose dans l’écriture. Quelque chose de familier. J’ai regardé les heures d’envoi. J’ai regardé les jours. J’ai cherché.
Lucas
Il se rendait aux toilettes. Quand la pression devenait trop forte. Quand les vertiges venaient, il s’abritait dans une cabine. Mettait sa tête entre ses mains. Fermait les yeux. Respirait lentement. Des gens entraient et sortaient. Il devinait les chaussures, les silences devant la grande glace. Comptait les minutes. Baissait la tête.
Paul
Sa mère m’a apporté les mails. Elle pleurait. Elle me disait : Regarde, Lis, Lis bien. L’écriture. Cette façon de tourner les phrases. Tu ne trouves pas ça bizarre ? Elle était livide. Sa voix cognait les murs. Je la connais depuis longtemps mais finalement on ne s’est pas beaucoup parlé. Elle m’a montré les plannings. Ceux de Lucas. Ils correspondaient. Les dates et les heures correspondaient. Mais ça voulait dire quoi ? Ça n’avait aucun sens. Lucas se serait envoyé les messages ? J’ai appelé Simon. Je lui ai parlé de cette histoire. Mais on n’y a pas cru. Il aimait trop ses poèmes pour se détruire de la sorte. Et pour quoi faire ? J’ai dit : Pour se pousser au suicide ? Simon a dit : C’est n’importe quoi.
Lucas
Il pleuvait tout le temps. C’était l’impression qu’il avait. Son manager le regardait. Il raccrochait un appel, en prenait un autre. Discrètement, tandis qu’il répondait de cette façon enjouée qui les rassurait tous, il regardait son site. Lisait sa prose. C’était la sienne, vraiment ? Il regardait autour de lui. Murs gris. Baie vitrée. Panneaux lumineux. Une vie de plastique. Son ventre se serrait. Fermait les yeux. Ouvrait les yeux. C’était quoi cette merde sur l’écran ? Ces poèmes à la con ? Chialeuse, petite chialeuse de merde. Ces poèmes, il en cernait parfaitement les limites.
Simon
À l’enterrement, il n’y avait pas beaucoup de monde. J’ai repéré Vladic, l’informaticien du boulot et Thomas, son manager. C’était bizarre de le voir là. Lucas m’en avait dit du mal. Sa mère pleurait dans un beau tailleur noir. Il y avait une légère brume qui flottait sur les feuilles jaunies. Tandis qu’on plongeait le cercueil dans la terre, je me suis demandé s’il n’aurait pas préféré être incinéré. Partir dans les flammes. C’était incohérent toutes les pensées qui me venaient à l’esprit. Mais à bien y regarder, j’ai compris pourquoi sa mère avait choisi cet endroit. À la droite de la tombe de Lucas, il y en avait une autre, toute proche. Même croix. Même nom de famille. Son frère. Son jumeau mort peu avant la naissance. On ne savait pas, c’est sa mère qui nous l’a dit après la cérémonie. Ce qui est sûr c’est que Lucas ignorait qu’il était enterré ici. Sa mère l’avait gardé pour elle. Tout ce temps. Je ne sais pas pourquoi. Je l’ai observée. Elle était belle. Je l’ai vue s’agenouiller devant les deux sépultures.
Je l’ai regardée prier dans les brumes.