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Temps de lecture estimé : 28 mn
07/09/09
Résumé:  En 1944, un jeune homme recherche un père qu'il n'a jamais connu. Il va rencontrer l'amour de sa vie et un immense mystère.
Critères:  #nonérotique #sciencefiction #fantastique #merveilleux
Auteur : Jean de Sordon            Envoi mini-message
Jeux de miroirs

Dix ans…

Dix ans déjà que tu es partie, ma douceur, ma si jolie. Dix ans que je t’attends.


Mais combien de temps s’est écoulé à Saint-Quelque-Part-d’Ailleurs ?


Quand Manuel est parti dans Les Territoires, quelques heures seulement s’étaient écoulées de ce côté du miroir. Pourtant son séjour dans les Territoires avait duré tout un jour. Soit un rapport au dixième à peu près. Mais rapport variable, selon lui – il parlait d’instants lourds et d’instants légers pour qualifier le rapport fluctuant, imprévisible, entre le temps du Pays des Fées et le temps de notre monde. Le temps de ce côté-ci du miroir.


Au cours de ces dix années, j’ai lu quantité de légendes faisant référence aux Territoires : une manière pour moi, la seule, de te suivre dans cet ailleurs, Marie-José, ma petite fleur…


Je me souviens…




En gare de Valence, 28 mai 1944. Quatre heures du matin.


Le rapide qui me ramenait de Marseille a sauté sur une mine entre Montélimar et Valence. La charge a explosé juste sous la machine qui a roulé en bas du remblai, entraînant le fourgon et les cinq premières voitures. Le mécanicien et le chauffeur ont été tués, de nombreux voyageurs blessés. Les maquisards qui avaient miné la voie ont visité le train, mitraillette au poing. Ils cherchaient des miliciens, ils les ont trouvés et emmenés. Aux petites heures du jour, un train de secours nous a conduits jusqu’à Valence.



Au lever du jour, quelque part au-delà de Lyon.


Les vieux wagons se traînent de gare en gare dans la lumière blême du petit matin. Un officier allemand, des soldats casqués sur un quai. L’officier regarde vaguement les voyageurs, les soldats ont l’arme à la bretelle. Spectacle quotidien d’un pays en guerre. J’ai faim, je flotte entre veille et sommeil. Cafardeux, malade, le moral en berne et la tripe sanguinolente. Rêves décousus, fatigue.


Sonia est morte. Il me faudra du temps pour l’accepter. Juste avant de mourir, elle m’a parlé enfin de mon père, de mon vrai père, de Jacques Roll qui l’a abandonnée, à vingt-deux ans, un bébé dans les bras. Je suis donc le fils de Jacques Roll, du « mage » Jacques Roll : charlatan de haute volée, homme mystère, traître à son pays, tout à la fois.


À Madrid, un écossais ivrogne au nom impossible, Maxie Maggiddle, ancien associé de Roll s’il faut l’en croire, m’a laissé entendre que le « mage » pouvait s’être réfugié en Afrique du Nord, probablement à Alger. Il m’a même fourni un contact là-bas, un nommé Chapuis : vaguement branché sur les réseaux de la Résistance, en relation avec les milieux pro-nazis. Rien d’un idéaliste.


Chapuis se montre d’abord méfiant puis devient un peu plus bavard en apprenant que Jacques Roll est mon père.


« Cet homme-là, je vais te dire, mon petit : je n’ai toujours pas l’impression de le connaître malgré tout ce que nous avons pu vivre ensemble. »


Mais il n’a pas pu ou pas voulu me dire l’essentiel : où joindre Jacques Roll. Tout au plus a-t-il pu me fournir une nouvelle piste : « Une maison dans le golfe du Morbihan. Te dire où, je ne sais pas. Un célèbre acteur d’avant-guerre dont j’ai oublié le nom l’a léguée à Jacques en mourant. Mais je connais quelqu’un à Port-Blanc qui pourra sûrement t’en dire plus… »


Fin de la piste algéroise et retour donc vers le Nord à travers la France occupée. C’est peu dire que la guerre complique tout. Dans deux jours je tournerai la page de mes vingt ans. Fichu moment avoir vingt ans…


Fichu moment pour rechercher un père inconnu.

Fichu moment pour n’importe quoi, d’ailleurs…


À Paris. Je soigne ma tripe en débandade. Quant à savoir si le soulagement sera durable…



Le premier juin, Port Blanc.


Je dors à même le sol sous un porche. Il pleut, il pleut comme il ne peut pleuvoir qu’en Bretagne. Je me suis rendu à l’adresse fournie par Chapuis, chez un ancien employé de Roll. Porte close, absent depuis des mois. Mort, en fuite ou va savoir. La guerre…


En traînant dans les cafés, j’ai entendu parler d’un certain Santos. Un brésilien qui travaille pour Roll.


L’île de Groix, c’est là que Roll possède une maison. Je vais essayer de rencontrer ce Santos. Il vient chaque semaine à Port Blanc pour acheter des provisions. Mon dernier espoir.



2 juin


Le jour se lève, je tremble de fièvre, le pavé danse sous mes pieds. À nouveau la java des boyaux en délire, le tango du grand colon.


Précairement protégé de la pluie par une avancée de toit, j’occupe l’attente en pensant à cet inconnu, mon père, Jacques Roll : mage ou habile illusionniste ? Collectionneur d’objets anciens, musicien, doué d’une culture encyclopédique, navigateur et grand voyageur, auteur de nombreux livres traitant du paranormal.


Avant la guerre il était la coqueluche du tout Paris, l’astrologue à la mode. Dès le début de la guerre, il s’est fendu de quelques déclarations aux résonnances violemment anarchistes qui ont soulevé bien des remous dans le climat de l’époque : « Cette guerre n’est pas ma guerre. Je me situe face à elle comme un zoologiste qui observe l’affrontement de troupes de babouins… » J’ai souri en lisant cette phrase. Quoi que je pense de cet homme qui a abandonné ma mère, il me plaît par ce côté « fort en gueule ».


Roll possédait assez de notoriété pour que de nombreux journaux reprennent ses déclarations quand il annonça à la fin de 1939 qu’il mettait « toutes les forces invisibles » au service de l’Allemagne, saluant en Hitler le « messie de l’Occident ». À défaut de profiter de ses pouvoirs magiques, les nazis l’avaient utilisé, un temps, pour leur propagande avant qu’il ne leur fausse compagnie. Il avait décidé entre temps qu’il n’aimait pas monsieur Hitler, l’avait proclamé haut et fort.


Donc, je cherche Jacques Roll. Les allemands le cherchent aussi pour d’autres raisons, à supposer qu’il puisse exister encore une once de raison dans la nation allemande. Les Alliés cherchent Roll. Eux souhaitent le juger – trahison, intelligence avec l’ennemi, je ne sais quel est le terme exact, ce qu’il y a de sûr c’est que le peloton d’exécution est au bout du procès. Tout le monde cherche Roll…


Et Roll demeure introuvable.



Vers quinze heures


Un petit voilier, l’Aphrodite, vient s’amarrer à la jetée. L’homme qui débarque ne peut être que Santos. Un petit gros, de race noire, luisant de sueur sous un vieux chapeau déchiqueté, maillot de corps grisâtre tendu sur un torse de lutteur. L’accueil manque de chaleur.



Il traverse le quai en direction d’une boutique. Je le suis machinalement, jette un œil à l’intérieur à travers le carreau crasseux. Santos surgit, un cageot dans les bras, au moment où je me décide à pousser la porte. Nous nous heurtons, des pommes roulent sur le plancher. Il jure un grand coup en portugais. J’éprouve l’impression très nette qu’il m’aurait déjà étalé d’un coup de poing si je n’offrais le visage d’une telle décrépitude. Je tente de me faire pardonner en ramassant les pommes. Sans un mot il revient vers le quai, retourne à la boutique. Il me jette d’autorité un lourd carton dans les bras.



Je le suis sur le quai en trébuchant sous la charge que je dois poser précipitamment pour soulager par-dessus le bord du quai mes intestins douloureux. Santos embarque ses provisions.



Sans attendre de réponse de ma part, il entre dans un caboulot crasseux où il commande vin chaud, pain et fromage. Je m’effondre sur la râpeuse banquette de bois, le vin explose dans mon estomac vide, me monte aussitôt à la tête. Santos observe et attend. Je raconte toute l’histoire en décousu : Jacques Roll et Sonia ; Madrid et la piste d’un mystérieux voyageur qui était ou n’était pas « le mage » Jacques Roll, piste perdue, retrouvée, perdue définitivement ; Alger où je me suis fait voler et tabasser ; Maxie Maggiddle et Chapuis ; le long voyage depuis le sud de la France ; le déraillement… Santos ne dit mot. Je m’endors, je rêve. Il me secoue.



Je me retiens de prononcer le nom qui me vient aux lèvres.



Il secoue la tête avec tristesse :



Ainsi en une phrase me fait-il don d’un début de famille…



À présent, nous sommes en mer. Je parle de mes études interrompues par cette quête. La voile claque au vent, je regarde l’île qui se rapproche.



Il ajoute au bout d’un instant :



Réponse dont l’agressivité naît de la fatigue. Santos comprend, se justifie : il a le devoir de se monter prudent et je sais pourquoi. Il secoue sa grosse tête.



Cette phrase m’a frappé. Chapuis, à Alger, m’a parlé de Roll pratiquement dans les mêmes termes, je crois. Je crois avoir noté cela dans ce journal.



Le je ne sais plus combien juin


Quelque trois jours ont passé depuis mon arrivée à Guanahani. Trois jours, ou plus ou moins, de fièvre et de rêves incohérents. J’avais vraiment atteint le bout de ma route lorsque Santos, me portant en travers de ses épaules, a poussé la porte et jeté de sa voix chantante :



Lourdès. Aussi brune de peau que son époux, aussi fine qu’il est massif. Pendant trois jours elle m’a gavé de jus de légumes et d’alcool, un remède de son pays. Je leur dois la vie : au Brésil, à ce remède, à Lourdès. Lourdès au lent sourire.

Tout à l’heure, Marie-José, ma « petite demi-sœur » est venue me voir. Vive et légère, le teint mat, des yeux immenses qui lui dévorent le visage.

Parler a épuisé le peu de forces dont je dispose. Je vais dormir.



En début d’après-midi.


Un zombie, un mort vivant. Malgré que Marie-José m’ait prévenu de ce qui m’attendait, le spectacle est difficile à supporter. Avachi dans un fauteuil, bras et jambes abandonnés, la tête renversée en arrière, Manuel fixe le plafond d’un œil atone. Lourdès, agenouillée près de lui, tente de capter son attention en lui parlant à l’oreille. Les yeux basculent, son regard m’enveloppe un bref instant. A-t-il seulement conscience d’une présence ? Déjà la minuscule flamme d’intelligence est éteinte. À nouveau cette vacuité de l’œil qui me donnerait des envies de gifles pour obtenir au moins une réaction. Les réflexes professionnels prennent le dessus, heureusement : je vérifie les réflexes pupillaires, je prends son pouls, pince la peau. Il réagit à la douleur, ses yeux suivent mes mouvements dans son espace.



À Port Tudy, le même jour.


Le docteur Ventre exerce à Groix depuis vingt-cinq ans, c’est dire s’il connaît chaque membre de la communauté. Il en a mis au monde une bonne partie. Dont Manuel, bien sûr. Il se montre ravi de rencontrer un confrère, même si le confrère en question n’est encore qu’étudiant en seconde année. Il me fait les honneurs de son jardin, nous parlons.



J’évoque alors un cas assez similaire que j’ai vu traiter, à Bichat, au moyen de l’hypnose. Une femme traumatisée par un accident de chemin de fer. En quelques séances, Charcot était parvenu à lui faire revivre et raconter ces heures terribles et à la délivrer de ses obsessions.


Le bon docteur accueille ce récit avec une moue sceptique, me prédit les plus grosses difficultés pour vaincre les réticences de Santos et Lourdès face à une science qui, pour eux comme pour lui, fleure le charlatanisme.



Je lui demande de me parler de mon père.



Je lui dis :



Il acquiesce.



J’ai déjà entendu Marie-José prononcer ce prénom : celui de sa mère.



Je suggère :




À la tombée du jour


Je passe le reste de la journée à découvrir les paysages de l’île sur les talons de Marie-José. Vue d’ici, la guerre est comme une histoire, on n’y croit plus vraiment. Ni à la guerre ni au reste du monde. L’une de ces phrases sans queue ni tête dont je suis coutumier me trotte dans la tête : « Son père l’a conçue dans un éclat de rire ».


Le rire est la langue maternelle de Marie-José. Elle a un très joli rire, très original : elle lève son visage vers le ciel, elle ferme les yeux et rit presque silencieusement.


Sans avoir le moins du monde prémédité ce geste, je me surprends à embrasser le joli visage tourné vers le ciel. Contact léger et bref avec ses lèvres. Marie-José recule d’un pas et me considère avec grand étonnement.



Étonné, je le suis aussi, furieux contre moi-même. Quelle mouche m’a piqué ? Pendant le trajet de retour nous maintenons deux pas entre nous et un lourd silence. Alors que déjà nous apercevons le toit de Guanahani à travers les arbres, Marie-José me prend le bras.



Je sens, rapides, ses lèvres se poser sur les miennes.



Elle part en courant en direction des vagues. Sans ralentir sa course, d’un mouvement d’épaules très fluide, elle jette sur le sable sa chemisette. En deux coups de pieds, elle envoie voler ses espadrilles. Le léger pantalon de coutil reste à son tour en arrière. Et moi qui cours derrière en collectant machinalement ces pièces d’habillement. Elle saute dans l’eau et je reste sur le bord, tenant à deux mains, aussi pieusement qu’un prêtre porte le Saint Sacrement, une émouvante petite culotte.


Elle rit et je ris aussi, plonge tout habillé dans les vagues. Marie-José me traite de boyaux crevés, me demande si je veux attraper la mort, me ramène sur le bord. Là, elle se souvient qu’elle est nue, constate sans rire :



Elle rafle prestement ses vêtements, détale, s’habillant avec la même agilité, galope en direction de Guanahani où Lourdès lève les yeux au ciel en m’apercevant.




Dans la tempête


Ce soir, les chiens sont lâchés, toute une meute de grands chiens couleur d’écume venus de l’ouest. Ils se déchaînent sur la lande. La tempête a ceci de bon que les grands oiseaux de fer resteront au nid, à couver leurs redoutables œufs. Les « oiseaux boum-boum » comme disait un garçon que j’ai rencontré au cours de mon voyage.


Pendant le dîner je raconte ma visite au docteur Ventre et j’évoque notre conversation portant sur l’hypnose. Comme je m’y attendais, et j’écris ces mots avec un sourire, mes propos ne suscitent pas un enthousiasme sans faille chez les Brésiliens. Pour eux, comme pour une bonne partie de nos contemporains, le mot hypnose charrie dans son sillage beaucoup trop de liens avec un charlatanisme de bas étage : spectacle de music-hall, attrape-gogo… et des connotations très suspectement spirites.


Mais enfin, ayant lâché le mot, je m’emploie à défendre ma position et tente de rectifier l’image de ce qui, grâce à Charcot et quelques autres, deviendra un champ d’étude scientifique.


Ma « petite demi-sœur » me seconde avec feu. Je la regarde, je l’écoute et devant mes yeux danse l’image de sa personne menue surgissant de la vague dans le plus simple appareil. Les yeux de Marie-José croisent les miens, véhiculent beaucoup d’amusement et une promesse muette qui m’ensoleille tout entier. Comme quoi, même par une nuit de tempête on peut prendre un bon coup de soleil !


Soudain un pressentiment joyeux et fort me traverse et je sais, je sens que le sort de Manuel se décide en cet instant précis. Cette certitude me procure une force nouvelle et irrésistible. Mon enthousiasme, véhémentement soutenu par Marie-José, enfonce les ultimes défenses des Brésiliens, emportent la décision.




Aux petites heures du matin.


J’ai tant à raconter que je ne sais au juste où commencer. Une partie, une petite partie des mystères qui enveloppent Guanahani vient de s’éclaircir. Des portes se sont ouvertes, dévoilant un vaste paysage, un monde nouveau, fascinant, à explorer. Quand je pense qu’en ce moment-même des hommes se battent et meurent au nom d’un drapeau, tuent pour le tracé d’une frontière… comme tout cela peut paraître dérisoire !


Tandis que la tempête se déchaîne, je me livre sur Manuel aux suggestions habituelles, craignant de trouver en lui l’un de ces sujets rebelles à l’hypnose que nous rencontrons quelquefois. Mais mes craintes sont infondées et Manuel réagit normalement. Avec une émotion soigneusement contenue, je lui demande alors s’il m’entend. Il répond que oui. Lourdès étouffe un cri, la mâchoire de Santos bascule vers le bas, Marie-José me plante ses ongles dans le bras. Je leur fais signe de garder le silence le plus complet et propose à Manuel de se remémorer le matin qui a précédé son accident.



Puis un instant, Manuel il parle très bas, comme s’il s’adressait à quelque invisible interlocuteur.



Marie-José intervient à nouveau :



À ce stade, j’éprouve le besoin de marquer une pause. Je pourrais prendre les propos de Manuel pour du délire, si les questions de Marie-José, l’attitude de Santos et Lourdès ne disaient si éloquemment que des mots de Territoires, d’autre côté (mais autre côté de quoi ?) et Kobolds leur sont familiers. Au nom du ciel, que se passe-t-il dans cette maison ?


Marie-José lit tout cela sur mon visage, pose sa main sur la mienne façon : « tu sauras tout ». Elle prend le relais de cet étrange interrogatoire :



Je crois avoir mal entendu :



Marie-José réagit, en proie à une vive émotion :



Moi, j’écoute tout cela, attendant que quelqu’un m’explique. Manuel poursuit son récit avec l’arrivée de Luitons qui mettent en fuite les Kobolds. Pour ce que je peux en comprendre, ces Luitons sont des sortes de nains, comme les Kobolds. Mais eux sont majoritairement du côté de Jacques Roll alors que les Kobolds soutiennent Pieyre.


Je ne pose même plus de questions, tel un mauvais élève qui, se sachant irrémédiablement « largué », s’acagnarde dans son coin en attendant que cela se passe.



Encore Point Zéro. De quoi peut-il bien s’agir ?



La voix de Manuel est partie crescendo au cours des dernières secondes. Il se redresse dans le fauteuil, s’agrippe au cou de Lourdès qui pleure en répétant « Mon petit ! Mon petit »


Plus tard, Manuel endormi, j’interroge Marie-José. Je n’y tiens plus, je veux savoir. Et c’est le début d’une longue conversation qui nous a entraînés jusqu’à l’aube et dont je vais tenter de résumer ici l’essentiel. Il subsiste encore bien des zones d’ombre, bien des lacunes dans tout cela mais demain nous parlerons encore. Pour l’heure, j’écris, j’écris pour apaiser la fièvre qui m’empêcherait de trouver le sommeil. Marie-José dort, roulée en boule sur le lit.


Donc, voici ce que j’ai pu comprendre.


Les Territoires, c’est une très vieille histoire. Depuis les temps les plus reculés, certains hommes, certaines femmes possédant des capacités particulières, peut-être héréditaires ou peut-être pas, ont détenu, par héritage culturel ou par découverte personnelle, les méthodes permettant d’accéder aux Territoires, à cet autre côté du miroir. Danses violentes, transes, jeûnes prolongées, drogues hallucinogènes, les méthodes sont multiples. Et depuis la nuit des temps, ces portes ouvertes sur Saint-Quelque-Part-d’Ailleurs ont modelé le destin des hommes. Le jour où ce secret deviendra public, les historiens devront revoir leurs copies et opter pour une Histoire « ouverte », acausale. En fait, ce sera la fin de l’Histoire telle qu’elle peut exister.


L’Effet Miroir, dit Marie-José.


Elle prend l’image d’un palais des miroirs : reflets de reflets de reflets, multipliés à l’infini, déformés, dédoublés. Chacun des Territoires, et le nombre en est infini, étant tout à la fois l’original et le reflet. L’écrasement d’une mouche ici peut devenir dans les Territoires le massacre de toute une population ; miroir grossissant, choc en retour. Tout se répète dans tout, tout s’influence : nos actes, nos paroles, nos pensées. Et nous subissons l’Effet Miroir de ce qui a lieu à Saint-Quelque-Part-d’Ailleurs, reflets, symboles déformés d’événements dont nous ne saurons jamais rien.



Je me suis endormi au lever du jour. Mauvais sommeil, peuplé de rêves incohérents dont l’un me poursuit avec une intensité si singulière que je vais essayer de le coucher sur le papier. Dans ce rêve, comme cela se produit parfois, je suis tout à la fois moi-même, observateur des événements et un autre dont j’ignore le nom. Je partage son épuisement. La poursuite dure depuis des jours. Ils sont de plus en plus nombreux. Je distingue mal ces poursuivants car toute cette poursuite, bizarrement, s’est déroulée dans l’obscurité.


Le pays sans soleil. Est-ce mon imagination qui vient de me souffler ce nom ou me vient-il de… l’autre ?


Mais je déraille, bien sûr : cet autre n’existe pas, il n’est qu’un personnage de mon rêve.


Il comprend qu’il ne leur échappera pas et il se résout à l’ultime manœuvre qui peut encore lui permettre de leur échapper ; en le jetant peut-être dans des périls plus grands encore mais comment savoir ? Il ferme les yeux, les ouvre à nouveau. Le paysage a changé. Grand jour, des soldats, des ordres jetés d’une voix forte, une brève poursuite.



Je me suis endormi à nouveau.


À nouveau ce rêve. J’étais lui, j’étais moi. Je crois que l’homme de mon rêve n’est autre que Jacques Roll. Il dort, des hommes entrent silencieusement dans la pièce où il repose et le secouent, il ouvre les yeux et se souvient qu’ils viennent le conduire à la mort. Il tente de retourner dans les Territoires mais…


Je me dresse sur le lit. Marie-José a reculé devant mon regard de folie. Il m’a fallu quelques secondes pour séparer ici-maintenant et le rêve.



Elle est blême.



Je saute dans mon pantalon et la suis jusque dans la salle. Un homme est assis devant la table. Il parle, parle, trop vite pour rester bien compréhensible, avec des mots de yiddish et un effroyable accent est-européen aggravé par une vaste méconnaissance du français. Un petit personnage plutôt comique : bas du cul ; du ventre et pas de cou, le nez chaussé de petite lunettes rondes et le crâne largement déplumé. Agité comme une puce en dépit de son embonpoint, toujours en train de se gratter le nez, la nuque, le crâne, reniflant, remuant la tête, mordant ses lèvres… Je parviens à saisir à travers son parler aussi confus qu’un barbotage de canards dans une mare que Jacques Roll a été capturé par les russes, trois semaines plus tôt et passé par les armes dans les jours qui ont suivi. Les Alliés n’oubliaient pas que cet homme hors du commun leur avait mystérieusement faussé compagnie déjà une fois et, cette fois, ils ne lui avaient pas laissé la moindre chance d’utiliser ses supposés pouvoirs magiques. Gardé à vue, assommé par une forte dose de chloral, Jacques Roll n’avait certainement même pas eu conscience d’être conduit au lieu de son exécution.


En écoutant ce récit, je suis frappé par la coïncidence de mon rêve et de la réalité et j’en ai froid dans le dos.


Le petit homme dépose sur la table divers effets personnels : tout ce que je connaîtrai jamais d’un père à présent enseveli quelque part dans la taïga.


Notre visiteur toussote pour dissimuler son émotion, tandis que nous touchons du bout des doigts ces reliques. Pas même une lettre. Abruti par la drogue, le « mage » est parti sans un adieu.


L’homme se racle la gorge.



Nous acquiesçons, nous demandant où il veut en venir.


En même temps j’éprouve une impression curieuse, intense, d’une présence tout près de moi. Je tourne la tête mais il n’y a personne bien entendu. Santos, Lourdès et Marie-José se tiennent de l’autre côté de la table.


Arthur Sknocher reprend le fil de son difficultueux récit.



Manuel, qui vient de se lever et arrive dans la salle. D’un geste impérieux, Lourdès commande que pas un mot ne soit prononcé sur la mort de son père. Qui sait quel pourrait être l’effet d’un tel choc sur Manuel ?


L’homme prend congé, mentionnant qu’il prendra pension à Vannes jusqu’à ce que tout soit réglé.



En fin de matinée.


Santos et Manuel disputent une partie d’échecs. À nouveau et fortement je viens d’avoir cette bizarre certitude d’une présence. Manuel s’arrête dans son jeu, tourne la tête, paraissant écouter bien que personne n’eût prononcé le moindre mot. Santos commente avec admiration les coups du garçon :



Soudain, alors que je suis occupé à jeter quelques notes dans mon journal, du coin de l’œil je prends conscience d’un mouvement au centre de la salle à manger. Je lève la tête, surpris : il y a là une femme. Quand et comment est-elle entrée ? … Je cligne des yeux : est-ce que je me mets à avoir moi aussi des hallucinations ? Elle est floue. Silhouette-ombre dont les détails se précisent laborieusement tandis que je la fixe. Elle contourne la table et vient prendre place sur le banc entre Manuel et Marie-José. Santos et Lourdès paraissent n’avoir rien remarqué. Je n’ai pas bougé. Bien que trois pas à peine me séparent de cette femme je ne parviens pas à saisir ce qu’elle peut dire, ses lèves remuent à vide comme dans quelque film auquel manquerait la bande son.


Je n’arrive pas à lui donner un âge. Elle a la silhouette d’une adolescente, mais les yeux, le regard d’une femme qui en a vu de dures et s’est forgé une âme au feu de l’adversité. Je continue de cligner des yeux, la perd, la retrouve.


Manuel, très concentré, les sourcils froncés, parait écouter quelque inaudible musique connue de lui-seul. La femme se tourne vers lui et soudainement j’entends, je crois entendre sa voix



Manuel hoche la tête :



Je vois Manuel sursauter comme si quelque chose l’avait piqué.


Elle se tourne vers Marie-José :



Je regarde Santos et Lourdès. Les Brésiliens continuent de fixer le vide, si inconscients d’une présence étrangère que c’en est presque surréaliste. Quand je tourne à nouveau la tête, je ne vois plus la femme, elle est là pourtant, Manuel et Marie-José parlent avec elle mais rien à faire : mon cerveau, à ce qu’il semble, censure avec une obstination digne d’une meilleure cause, les informations en provenance de mes yeux. Subitement, elle est là à nouveau, et j’entends à nouveau, mais partiellement, ce qu’elle dit :



Des voix résonnent dans le couloir. Les deux Brésiliens se dressent vivement comme des écoliers pris en faute. Un homme costaud, sanguin est entré. Je ne l’ai jamais vu mais je sais qui il est : Pieyre, oncle Pieyre. Il ne prête pas la moindre attention à Santos et Lourdès, vient se planter devant les enfants :



Ils le fixent avec candeur :



Il me toise avec suspicion, comme supputant la possibilité qu’elle cherche à se cacher sous mon apparence. Il reprend, un ton plus bas :



Il se tait, lisant dans les deux regards braqués sur sa personne une claire incrédulité. Il s’emporte violemment :



Il se tait subitement et cille. Je me retourne : les deux enfants ont disparu.



Et nul, jamais, ne revit Manuel et Marie-José.



Marie-José, ma princesse, mon amour, dans quel ailleurs, paradis ou enfer… ?


Je ne peux me retenir de m’interroger. L’horreur des temps que nous vivons est-elle le reflet de ce qui se passe de l’autre côté du miroir ?


La première utilisation de l’arme atomique, l’effacement de deux villes de la surface de la Terre ; la division du monde en deux blocs prêts à s’affronter jusqu’à l’absurde : simple contrepartie, image déformée, Effet Miroir, choc en retour, reflet des bouleversements apportés par Oncle Pieyre dans Les Territoires ?


Je m’interroge sans trêve.


Les reverrons-nous un jour ?


Dans combien d’années… ou combien de siècles ?