| n° 13415 | Fiche technique | 15168 caractères | 15168 2712 Temps de lecture estimé : 11 mn |
10/08/09 |
Résumé: Le titre, c'est une phrase prononcée par Jules Verne dans ses dernières années. Au hasard de mes lectures, cette citation a croisé des récits terribles liés à la seconde guerre mondiale. De cette rencontre est issu le texte que vous allez lire. | ||||
Critères: #nonérotique #historique #policier #personnages | ||||
| Auteur : Jean de Sordon Envoi mini-message | ||||
Il est deux heures et personne n’a encore dîné. Nos drapeaux sont finis. Pa les suspend et pendant que nous mangeons, il nous dévoile des secrets : il y a un an, il a vu un aviateur américain abattu là-bas au-dessus de Paris et qui s’apprêtait à embarquer pour l’Angleterre. Ils ont même pris l’apéritif chez Henri Debruyne. D’ailleurs, d’autres aviateurs sont également passés chez Henri : au moins six depuis le début de l’année. On leur fournissait des fausses cartes d’identité et ils poursuivaient leur voyage.
Autre nouvelle : hier soir, les Allemands qui passaient ont pris deux otages pour les mettre devant leur colonne. Ils craignaient une attaque de FFI.
Vers la fin de l’après-midi, nous ressortons. Les Américains devraient arriver d’un moment à l’autre. Pa promet qu’il en invitera au moins un à venir souper chez nous. Pourvu qu’ils viennent !
Sur le quai, des cris : je devine plutôt que je ne vois à travers la foule dense, trois Américains sur une moto. Ils sont étouffés sous une avalanche de baisers, d’embrassades et de fleurs. Finalement, à force d’être poussés et repoussés, ils arrivent en haut du perron de la mairie. Là, le maire leur offre le champagne.
Paul me tire par la manche avec insistance. Je l’ignore de mon mieux. Mais Paul est têtu et je cède enfin : quoi, qu’est-ce qu’il y a ? Il ne répond pas ou plutôt il répond en m’entraînant hors de la foule. Nous traversons la place. À mes questions, il oppose un laconisme mystérieux, tendu : Tu dois voir ça toi-même, Jules…
Nous arrivons à la hauteur du numéro quinze de la rue des Cors Nuds sans Teste où s’ouvre aujourd’hui une entrée de garage. Paul m’entraîne au dernier étage sur un palier mal éclairé par une ampoule constellée de chiures de mouches. Il ouvre une porte. Je grimace, agressé par une odeur que je parviens pas à identifier : un peu douceâtre, lourde, presque familière… redoutablement familière.
Paul s’est arrêté un peu pâle et me cède le passage. J’entre machinalement, m’arrête aussitôt. En face de moi, un vieil homme assis sur le tapis miteux, le dos appuyé au mur, me fixe d’un air très désapprobateur. Ses yeux à l’effrayante fixité brillent comme des billes dans la clarté venue du couloir. Il ne bouge pas. J’ai la chair de poule : combien de temps un homme peut-il demeurer sans ciller ?
Je m’approche de deux petits pas, poussé au dos par mon frère et soudain cette odeur douceâtre me saute au visage. L’odeur du sang.
Le vieil homme a été lardé de dix - quinze ?.. vingt ?.. - coups de couteau à travers sa robe de chambre à présent empesée de sang. La bouche, béante, paraît lancer un long cri silencieux, ininterrompu. Je me retourne vers Paul. Mon frère s’est appuyé au mur.
Je cherche mon souffle.
Il a baissé la voix pour prononcer ce mot : Le Dingue.
Pour le coup, j’ai encore plus peur de rester dans la pièce avec ce mort, encore plus envie de le rendre aux adultes.
Le Dingue a commencé à sévir quelques semaines plus tôt. On ne sait rien de lui, sinon qu’il se limite, grosso modo, aux immeubles du bord de Loire, quai Jean-Bart. Quatre morts déjà à son actif, au couteau toujours et à cette heure personne n’a réussi à seulement entrevoir sa silhouette.
Sans répondre à ma question, Paul désigne contre le mur, près de la porte, une trace jaunâtre.
Il me mime le mouvement. Je répète :
Je connais et je déteste cette lueur dans les yeux de mon petit frère. Paul est un fou-curieux. Sans me laisser le temps d’un nouveau commentaire, il s’est déjà éclipsé et descend les marches quatre par quatre.
Je le suis, pour le retenir si je peux, mais surtout pour fuir la terrifiante présence de ce mort hurleur-silencieux.
Parvenu dans l’entrée - à droite : la clarté du jour, l’Eté de la Libération, la Vie ; à gauche : le boyau noirâtre conduisant aux caves - je m’offre une mêlée confuse, brève, mais intense, entre peur et sentiment du devoir. En me traitant d’imbécile, je descends une marche, deux marches, six marches…
Le couloir fait un coude à présent. Une seule ampoule, tellement lointaine, fait semblant d’éclairer les lieux. Mes espadrilles glissent sur le sol de terre nue dont monte une odeur forte et incommodante. La Loire imprègne de sa présence puissante ce sous-sol glauque, commun à plusieurs immeubles, mal cartographié, encombré de tas de charbon, d’empilements de bois, de vieux meubles vermoulus.
Soudain, j’entends crier Paul, un cri où il y a de la peur et du désespoir.
La curiosité est un vilain défaut. Cette phrase idiote m’emplit l’esprit tandis que je m’élance. Je les vois enfin. L’homme tient mon frère par la taille. Paul bat des pieds, mouline des bras, se tortille. Sans avoir eu le loisir d’esquisser l’ombre d’un plan de bataille, je viens heurter le dos de l’assassin que je frappe sans d’ailleurs lui faire grand mal. Néanmoins, distrait par cet assaut inattendu, il a relâché son étreinte. Paul retrouve sa liberté et en fait bon usage. J’imiterais volontiers son exemple, mais l’inconnu me tient fermement les poignets, qu’il me tord jusqu’à la douleur.
De la suite, je ne conserve pas un clair souvenir. Nous avons couru. L’inconnu me traînait tantôt par les poignets et tantôt par les cheveux et moi, je trébuchais, je pleurais. Plus tard, nous sommes assis face à face dans un réduit crasseux, qui prend le jour à la limite du plafond par des ouvertures étroites, semblables à de longues meurtrières horizontales protégées par un verre épais. Face à la porte, un pauvre lit fait de vieilles couvertures le long duquel est empilée une considérable quantité de bouteilles.
Il prend sur le sol une bouteille et un verre, remplit le verre et le vide à trois reprises, presque sans souffler. Quand le vin atteint la caverne qu’est son gésier, ses yeux s’embrument fugacement et aussitôt après reprennent leur acuité, un intensité un peu vide et un peu fixe qui me fait peur. Je le regarde. Il peut avoir cinquante ou cinquante-cinq ans. Court et sans graisse, il a la face empourprée et le crâne brillant. Son torse bien découpé a la raideur un peu solennelle, un peu busquée en arrière des hommes qui boivent beaucoup et toujours. Retenue autour de ses épaules par une sangle, une besace encombrante lui pend sur le ventre. Il me rend mon regard, frappe la besace du plat de la main.
Sa paume claque à nouveau bruyamment. Maintenant que je connais le contenu du bagage, je souhaite ardemment qu’il le manie avec plus de délicatesse. Il tend le bras et tire d’un recoin où je ne l’avais pas vu de prime abord un phonographe. Il tourne la manivelle et un son nasillard s’élève, la voix d’une cantatrice dont j’ignore le nom. Il extirpe un coussin derrière son dos et me le lance. Très machinalement, bien que je défaille de peur, je m’adosse au mur. Nous nous trouvons de la sorte allongés l’un en face de l’autre. L’homme a fermé les yeux, me désigne l’angle de la pièce du menton. Il y a des casiers contre le mur et dans ces casiers, des disques ont été empilés : plusieurs centaines à vue de nez.
Avec une soudaineté qui me fait me contracter peureusement, il se lève. Mais il n’en a pas après moi : il se contente de déboutonner sa chemise jusqu’à la taille, puis tord le buste et la remonte jusqu’à la nuque pour me montrer son dos après la poitrine et le ventre. Sur la peau claire, se dessine une série de cratères peu profonds, cicatrisés en violet, trois ou quatre selon une ligne à peu près oblique en travers du torse, deux autres côte à côte derrière, un peu à gauche au-dessus des reins. Il me refait face et il boit à nouveau, avec acharnement ai-je envie de dire.
Il ne prend pourtant pas la peine de me l’expliquer, repart dans son récit confus.
Il s’est animé graduellement en parlant. Il marche de long en large. Son agitation me fait peur.
Il boit maintenant directement au goulot de la bouteille interminablement. Je ne me risque pas à lui demander comment il a retrouvé la liberté et si cette liberté a un rapport avec les impacts de balles qu’il m’a montrés. Je ne veux surtout pas l’amener à s’agiter davantage, il me fait trop peur. Il reprend haleine et, la face empourprée, frappe à nouveau la besace.
De façon tout à fait imprévisible il se met à rire. Un rire qui le tord, âpre et profond comme une crampe. Un rire qui me fait peur. Je me recroqueville encore davantage sur moi-même.
Dans la pièce mal éclairée, nous continuons à dériver au fil du temps. L’homme, dont la voix s’empâte de plus en plus, parle par accès, comme un jet d’eau dru qui s’arrête et repart. Il évoque, dans le désordre et de façon confuse, des souvenirs de ce qu’il a vécu là-bas en Europe centrale. Je l’écoute moins attentivement. Je prends mes marques. Sitôt qu’il me tournera le dos pour chercher une nouvelle bouteille…
Maintenant !…
Je m’élance en direction de la porte. Lorsque j’ouvre, une giclée de soleil mordoré fait irruption dans l’étroit espace. Nous avons donc passé la nuit en tête-à-tête. Je n’ai pas vu passer le temps. Je cours. Mais en dépit de l’alcool, l’homme possède une vivacité de loup car il arrive déjà derrière moi et réalise un placage dans les règles de l’art. Je mange le sol de terre molle. Il me traîne à l’intérieur, me jette sur le plancher poussiéreux. Sa colère s’exprime en phrases courtes, amplement décousues. Mais le sens général est clair : il va me tuer.
Soudain, l’une des vitres épaisses qui amènent le peu de clarté dans le réduit vole en éclats. Et une voix que j’ai envie d’embrasser à pleine bouche :
Ils sont trois, ou ils sont quatre, là dehors. Des gendarmes ou des FFI, leurs visages précédés par la bouche des fusils. Derrière eux, je distingue, pâle mais résolu, le visage de Paul.
Tu m’as sauvé la vie, petit frère.
L’agitation effrayante de l’homme est retombée d’un seul coup. Il paraît presque serein, maintenant. Son étreinte se relâche, sans qu’il me rende encore ma liberté.
Je ne demande pas mon reste. Je cours comme jamais. À peine ai-je parcouru dix pas, la dynamite transforme en volcan le réduit où je viens de passer la nuit. Un sirocco ardent me pousse au dos avec une violence irrésistible, je tombe en avant et mes souvenirs, à partir de là, deviennent flous.
Alors passa tout le mois d’août, réellement je ne sais pas où, quoique parfois, depuis, je me sois mis à sa recherche. Mais non, pas de mois d’août. Il y a des mois, ainsi, qui disparaissent et que l’on retrouve des siècles plus tard seulement, momifiés dans un recoin de la mémoire. Puis ce fut septembre, très logiquement après août. J’avais l’impression, tout de suite après l’arrivée des Américains, de m’être engagé dans une sorte de long couloir vivement éclairé et de n’en ressortir que quatre semaines après, ne gardant d’une traversée sans motif et sans but qu’un éblouissement stérile. Non, je ne devrais pas parler ainsi de cette traversée car un nouveau « moi » est né pendant ces quatre semaines. Peut-être est-ce cela que l’on appelle devenir adulte.
J’ai découvert qui je voulais devenir, ce que je voulais être.
Ce matin, j’ai commencé à écrire. La nouvelle dont j’ai le projet commencera par ces mots : Je n’aime que la liberté, la musique et la mer.
Annecy, mars 2003