| n° 13403 | Fiche technique | 20282 caractères | 20282Temps de lecture estimé : 12 mn | 06/08/09 |
| Résumé: Lorsque j'étais jeune, il y a longtemps, je lisais avec passion "Les grandes aventures du Nyctalope" par Jean de la Hire. Un jour, j'ai essayé d'imaginer ce héros devenu vieux et cette rêverie a donné le texte qui suit. | ||||
| Critères: nonéro mélo portrait | ||||
| Auteur : Jean de Sordon Envoi mini-message | ||||
Au bar, il y avait un gros type qui buvait comme on respire. Il était jeune, assez fort, presque gros. Il s’est tourné vers moi en fourrant bonnassement une moitié d’œuf dans sa bouche.
Je lui ai répondu que je m’étais perdu sur les petites routes de l’arrière-pays, ce qui était vrai mais incomplet. J’avais aussi crevé et je m’étais battu avec un boulon de roue trop serré. J’avais soif et j’étais de très mauvaise humeur.
Le Gros s’est enfilé un œuf dur entier dans la descente, a remarqué avec indifférence :
Quand je suis revenu des toilettes, vaguement nettoyé, un peu rafraîchi, il vidait un pastis.
Je lui ai répondu que s’il savait à quel point je m’en foutais, il aurait une bonne idée de l’infini. Il a éclaté de rire. Puis il s’est présenté : il répondait au nom de Jean-Yves et travaillait pour l’Aventurier.
Dehors, tout était bleu et chaud avec une poussière d’or roux vaporisée sur les choses. Il y avait la route claire et poudreuse entre les arbres, qui donnait envie de la mer. Je me suis dirigé vers ma voiture, il m’a retenu par le bras en me disant qu’il avait horreur de conduire seul. Il avait une vieille Traction Citroën dont il ne devait pas être peu fier à voir la façon dont il essuya avec sa manche une trace de poussière sur le capot.
Nous avons roulé peut-être dix minutes avant d’atteindre la maison. Nous nous sommes arrêtés devant un escalier à demi recouvert de sable. Au-delà, sur une sorte de terre-plein, se dressait une merveilleuse maison qui s’avançait comme une proue, dominant toute la plage et toute la mer. Je suis monté. Derrière, la maison, il y avait une longue terrasse qui se perdait à l’orée d’un jardin.
J’ai entendu un bruit de vent, un bruit de sable derrière moi, je me suis retourné.
Depuis plus de dix ans, je connaissais cet homme à travers ses aventures et à présent il était là à deux pas de moi…
L’Aventurier, penché sur ses rosiers, tourna à demi la tête :
Le sécateur, manié d’une main habile, claqua. Une rose flétrie chut sur le sol. Méticuleux, l’Aventurier la ramassa et la jeta dans un seau où il avait entassé l’ensemble des déchets végétaux récoltés pendant sa tournée du jardin. Il me demanda soudain :
Il déposa le sécateur dans le seau.
Je n’en revenais toujours pas de le voir respirer les roses. Qu’avais-je imaginé ? Un malfaiteur retiré des affaires vivant dans l’ombre, méfiant, une arme sous son oreiller ?
Il soupira :
Il a souri :
Il regarda sa montre.
Comme il prononçait ces mots, le garçon apparut au bout du chemin. Il rangea sa bicyclette sous l’auvent et s’avança dans notre direction.
J’étais impressionné.
Le visage du jeune Paul devint soucieux.
Il évacua le problème d’un haussement d’épaules.
* *
*
Il y avait des jours de pluie, vert foncé. Parfois seulement un grain rapide, plutôt bleu, aussi bref que violent. Le vent tordait les cimes des pins, disloquait les membres hagards des oliviers, faisait crier les arbustes.
Ces jours-là, Paul s’imposait tout de même sa séance de natation. Pour être digne de son père, pour répondre aux espoirs immenses que ce dernier plaçait en lui, il s’était fabriqué une volonté farouche.
Quel que fût le temps, chaque jour, Paul nageait jusqu’au radeau ancré à plusieurs centaines de mètres de la plage. Après cet effort, toujours intense, il se reposait un moment sur le radeau avant d’entreprendre le trajet de retour vers la plage qui, vue de là, paraissait aussi lointaine que l’Amérique.
Ce jour-là, quelque chose bougea dans le cercle de silence dessiné par la mer légère avec des mouvements lourds et la lente cavalcade figée des oliviers dans les rochers : un nageur affrontait le courant très fort à la sortie de la crique, pour atteindre le radeau.
Paul vit le nageur s’épuiser. Les membres de l’inconnu s’ensablaient dans l’eau et plus vite d’un côté que de l’autre, semblait-il.
Le garçon comprit que le nageur n’atteindrait pas le radeau. Il plongea pour lui porter secours.
C’était une femme.
Il la rattrapa par les cheveux au moment où, à bout de force, elle s’enfonçait. Il la ramena à la surface. Paniquée, elle s’accrocha à lui, manquant les perdre tous les deux. Paul réussit à dénouer son étreinte et, au prix d’un effort gigantesque, il nagea pour deux jusqu’au radeau. Quand sa main convulsivement tendue accrocha enfin le bois, il était à bout de forces. Toujours tenant l’inconnue par la taille, il dut consacrer de longues minutes à reprendre son souffle avant de se hisser sur le plateau, de tendre la main pour hisser à lui l’inconnue.
Elle se laissa choir sur le dos. Ses yeux étaient clos. Elle pouvait avoir seize ou dix-sept ans, certainement pas plus.
Il ne s’était jamais trouvé face à une personne qui envisageât la mort, la mort maintenant, là, tout de suite, la mort consentie, comme une solution à ses problèmes.
Paul la regarda plus attentivement. Il se souvenait avoir aperçu ce visage, déjà.
Elle avait de longues jambes minces, des cuisses bien rondes, les hanches pleines. Le soleil éclaboussait ses cheveux qui étaient d’un roux plus clair que celui de la majorité des gens du clan. Elle était différente, cela se devinait au premier regard. Paul pouvait imaginer, un peu, l’existence de l’enfant au sein la tribu.
Elle se redressa sur ses coudes et le dévisagea avec stupéfaction :
Elle ajouta, un ton plus bas :
L’Aventurier venait d’entendre le récit de son fils. Il observait la jeune fille. Qu’elle différât de sa tribu sautait aux yeux. Il apprécia son regard franc, qui ne se dérobait pas. L’Aventurier connaissait assez la vie pour deviner entre son fils et cette jeune fille à lui envoyée par le destin un lien naissant, ténu encore mais qui ne demandait qu’à forcir.
Il aimait l’attitude de son fils et la mit à l’épreuve.
La décision de l’Aventurier était déjà prise, mais il souhaitait tester son fils. Ce dernier répondit selon ses espoirs.
L’Aventurier sourit. Dans ce sourire, il se défit, comme d’un manteau, de plusieurs années de paisible retraite. Il redevint l’homme dont le journaliste Jean de Sordon contait jadis, mois après mois, les aventures.
La porte du jardin grinça sur ses gonds.
Obliques, Daniel et Sébastien Peillon risquèrent leurs visages dans l’ouverture. Ces deux grands drôles, d’une vingtaine d’années, étaient de vraies terreurs au village : buveurs et prompts à la bagarre, violents même à jeun.
Ils entrèrent et s’écartèrent.
L’ancêtre, Claude Peillon, chef du clan, entra à son tour.
Maigre, arborant une tête encadrée de cheveux blancs perchée de biais sur un cou de poulet, il possédait toute l’intelligence dont la plupart des membres de la tribu manquaient. Mais c’était une intelligence mauvaise, malveillante, habile surtout à saisir le côté négatif des êtres. Un homme dangereux, le véritable ennemi en fait. Le reste de la tribu n’était que chiffes molles.
Le vieillard se posa sur un banc de pierre.
Avec un méchant sourire, le vieux lui coupa la parole :
La menace de faire intervenir la Force Publique avait visiblement porté. Le doyen du clan Peillon ne cherchait plus désormais que les moyens de sortir de ce conflit sans perdre la face.
En cette recherche, L’Aventurier avait tout intérêt à l’aider. Il n’en eut pas le temps car, soudaine, imprévisible, inutile, la violence fit son entrée dans le débat.
Daniel Peillon, dont la tenue indiquait trop depuis son entrée dans le jardin qu’il avait copieusement honoré la Dive Bouteille, céda à la colère et apostropha l’ancêtre :
Il s’élança et saisit Paul par les cheveux. Le garçon réagit aussitôt en frappant sèchement son agresseur sous le sternum. L’air s’échappa bruyamment des poumons de Daniel Peillon. Paul saisit le bras de l’homme et, d’un mouvement coulé, l’envoya rouler dans l’herbe haute.
Mais il ne put éviter la charge de Sébastien Peillon…
* *
*
J’avais rendez-vous ce soir-là avec un artiste sur qui je préparais une série d’articles. Il s’était décommandé. J’ai donc mangé seul. À ma demande, le garçon a ouvert les panneaux vitrés. Il m’a installé une table juste au bord de la terrasse. Il y avait quelques marches, puis le sable dur du terre-plein et après c’était la mer. On était en fin de saison, la salle était presque déserte. Le vent, presque froid comme j’aime, arrivait du large et m’enveloppait, soulevait la nappe.
J’en étais au dessert lorsque l’Aventurier est entré dans la salle. Il tenait par le bras une très jeune femme aux cheveux bruns. Je ne l’avais pas revu depuis presque un an. Ma vie avait pris au cours de l’année écoulée des chemins inattendus et sombres dont je n’ai pas à parler ici : je n’avais plus trouvé de temps de me consacrer à l’amitié.
Tout de suite, j’ai été frappé par les changements survenus en l’Aventurier. Il avait blanchi, mais ce n’était pas le plus frappant. Sa bouche avait pris un pli amer que je ne lui connaissais pas.
J’ai dit : « Bonjour Sandra » et j’ai demandé des nouvelles de Paul.
Une bourrasque plus violente que les autres s’est engouffrée sous la nappe, bousculant les couverts, renversant la bouteille de vin. Je revoyais ce gamin plein de vie et tellement volontaire, je ne pouvais pas croire qu’il n’était plus.
L’Aventurier a parlé vaguement d’un coup de couteau, d’une rencontre qui avait mal tourné.
J’ai appris depuis que le clan Peillon avait été dispersé. Les gens des services sociaux lui étaient tombés dessus comme une volée de corbeaux. L’ancêtre, accusé de viol sur mineures, s’était suicidé.
Je n’avais pas oublié notre conversation de l’année précédente.