| n° 12886 | Fiche technique | 35223 caractères | 35223 6018 Temps de lecture estimé : 25 mn |
01/10/08 |
Résumé: Sur les falaises de la Manche, l'histoire d'une rencontre entre deux âmes seules. Une rencontre pleine d'odeurs marines et de vent sauvage. Une rencontre pleine de passions... | ||||
Critères: fh inconnu vacances strip odeurs pénétratio portrait -coupfoudr | ||||
| Auteur : Louise Gabriel Envoi mini-message | ||||
Élise… Elle était belle, Élise, rayonnante, oh ! genre beauté du Sud. Sa crinière brune et ondulée très peu domptée venait mourir dans le creux de ses reins, elle avait des formes charnues, rondes, pulpeuses presque juteuses, le tout emballé d’une peau légèrement dorée et veloutée. Elle donnait cette impression qu’à juste y approcher sa bouche, cela devait gicler de partout. Le cul cambré, les seins à l’avenant.
Elle se baladait le nez au vent, sur le bord des falaises, dans un endroit de la Manche un peu reculé.
Elle avait loué une petite maison à l’écart du village, pour un peu plus de solitude encore. Elle était partie s’aérer les poumons et la cervelle, fatiguée des tracas parisiens, du bruit, de la foule et de l’inévitable pollution des grandes villes, de la pression trop présente de son boulot du moment. Et la région en ce début novembre était plutôt désertique, un paradis pour qui veut se gaver du chant des vagues et de l’iode en tube.
Emmitouflée dans un gros gilet de laine, elle arpentait les falaises sur le petit chemin côtier. Seule, devant elle, avançait une longue silhouette, chahutée par le vent du large.
Elle poursuivait sa promenade, les yeux rivés sur le dos de l’inconnu. Cela l’aidait à avancer, comme un aimant, une corde pour s’accrocher pour continuer l’escalade ; enfin, il la captivait, ce fantôme de tissu brun qui dansait dans le vent.
Il lui faisait oublier que la marche, pour elle, n’était pas toujours une partie de rigolade.
Les mouettes s’envolaient depuis de petits promontoires creusés dans la roche ; elle aimait leur vol silencieux, elle rêvait souvent d’être un oiseau, de leur apparente grande liberté de mouvement, de leur légèreté, de leur aisance sans contrainte à braver les rafales du large. Elle les observait, parsemant le ciel gris foncé de leurs ailes blanches ; comme un cahier de feuilles d’écolier jeté dans les airs, elles tournoyaient au-dessus de l’écume des vagues déchaînées.
Ces folies d’envol, elle les avait testées. Jusqu’au délire, à pied joint, à jouer à qui perd gagne, tombera, tombera pas… faire l’oiseau – pour le commun des mortels, à l’issue fatale –, elle ne le souhaitait plus, aujourd’hui.
Le vent se mit à souffler un peu plus. Dans ses rêveries, elle avait fini par perdre de vue le promeneur et son long manteau sombre. La pluie commençait à tomber, il était temps de rentrer.
Le chemin de retour fut un peu plus rapide, la pente douce de la colline accélérait son pas. La balade était terminée, la vision du portail de bois de l’entrée, au bout d’une longue allée, lui arracha un sourire : elle allait enfin se retrouver au chaud.
Elle poussa la porte, une douce chaleur l’accueillit ; sa logeuse, comme promis avait allumé un généreux feu de cheminée, le bois crépitait dans l’âtre. Elle ôta sa veste de laine qui pesait des tonnes ; il avait vraiment beaucoup plu sur la fin de la promenade.
Débarrassée de ces vêtements humides, elle partit se réchauffer devant la danse des flammes. Elle se dirigea vers la cuisine, se fit un café, repartit au salon, sa tasse à la main, s’installa confortablement dans le fauteuil de velours pourpre, dont les accoudoirs au tissu élimé laissaient supposer qu’il devait depuis pas mal de temps profiter du rougeoiement des braises.
Elle sortit son cahier de croquis – il était toujours glissé dans son sac ; où qu’elle aille, elle l’emportait avec elle. Elle se mit à dessiner la silhouette aperçue durant la promenade ; elle crayonnait nerveusement, empressée, ne pas oublier les détails pour trouver l’essentiel. Elle déchirait les pages, les jetait dans l’âtre, insatisfaite du résultat.
La chaleur et le ballet hypnotique des flammes eurent raison de l’énergie qui lui restait. Elle s’assoupit…
Quand elle reprit pied avec la réalité, une bonne heure s’était écoulée. Elle se leva, se dirigea vers la chambre toute proche, décidée à ôter ses derniers vêtements et à enfiler quelque chose de plus confortable encore.
Quand elle poussa la porte, elle le vit, posé sur son lit, le regarda avec une étrange tendresse, s’approcha un peu plus, à pas lents et silencieux, comme si elle avait eu peur de l’effrayer ; ses formes rondes et déliées, creusées par endroits, capturaient son regard. Elle tentait de l’apprivoiser des yeux, avant d’y poser ses doigts, profiter de ses endroits tendus, de ce galbe magnifique et parfaitement dessiné, du travail d’artiste à n’en pas douter. Elle était si près, elle promenait ses mains, reproduisant le vol des mouettes aperçues sur les falaises, aériennes, légères, aussi légères que leurs plumes. Puis vint le moment où elle l’effleura plus franchement ; pour l’instant, pas un frisson ne venait perturber son immense silence, il restait de marbre, rigide et imperturbable. Elle le caressa, encore et encore, l’empoigna plus solidement, le fit glisser entre ses cuisses. Sa nuque se courba, elle s’inclina, ses longs cheveux balayaient son visage, comme recueillie sur ce qui allait suivre, ce long corps-à-corps fusionnel où la pulsion de ses mains jouait un refrain mille et une fois reproduit. Elle lui arracha des sonorités d’extase, la fièvre courant dans ses mains ne le lâchait plus ; le buste arc-bouté, elle intériorisait jusque dans son ventre les sons qu’il émettait. Les vibrations se faisaient tour à tour intenses, à d’autres moments arrivait une accalmie, une pause de douceur, de langueur, puis la cadence infernale reprenait ses droits. Imbriqués l’un dans l’autre, eux qui se connaissaient depuis si longtemps ne faisaient plus qu’un. Elle porta le dernier coup d’estocade, la tête renversée en arrière, le corps tendu comme la corde d’un arc.
Après quelques instants, elle le repoussa d’entre ses cuisses, se leva, sa longue chemise de soie recouvrit ses bas. Elle porta sur lui un regard rempli d’amour, ils formaient depuis pas mal de temps déjà, un couple dans l’osmose absolue, de vieux amants se connaissant parfaitement.
Elle revint vers lui, le caressa une dernière fois, ouvrit sa malle, et le posa soigneusement dans l’étui recouvert de velours vert.
Elle venait de jouer la Sonate pour violoncelle n° 3, opus 69, de Ludwig van Beethoven.
Elle repartit vers le salon remettre quelques bûches dans l’âtre, décida de se faire quelque chose à manger, il était temps de se restaurer.
Elle ne s’était aperçue de rien ; pendant le chemin de retour, sous la pluie battante, c’était lui qui s’était mis à la suivre. Elle aussi avait à son tour capturé son regard, sa démarche un rien hésitante l’avait interpellé.
Dans la petite allée, il était resté à bonne distance, pour ne pas se faire remarquer. Il n’avait pas résisté au plaisir de continuer son observation, s’était approché un peu plus, quand subitement elle avait disparu de son regard en claquant la porte derrière elle.
Comme un fauve, à pas lents, il s’était rapproché de la maison pour finir le nez collé derrière les vitres, inquiet comme un enfant avec la peur au ventre d’être surpris en train de faire une grosse bêtise – celle-ci l’était tout de même, de l’indiscrétion et plus encore, dans toute sa splendeur. Il jouit du spectacle jusqu’à la nuit tombée, finit totalement engourdi et frigorifié. Entre l’humidité et le vent, le climat était intraitable pour l’organisme.
Il rentra d’un pas chancelant à son hôtel, un tout petit établissement à l’entrée du bourg. Lui qui avait pratiqué la marche de manière quasi sportive, il avait perdu de l’assurance, le sol lui paru fuyant.
Il poussa la porte, se dirigea vers la réception, la forte dame qui faisait office de réceptionniste lui lança :
– Eh bien, Monsieur Olivier, comme chaque année lorsque vous venez, il fait un temps déplorable !
Il était un rien avare de parole, Monsieur Olivier, et pour toute réponse, elle n’eut qu’un grand sourire et sa suite.
– Pas bien grave, passez une bonne soirée.
Elle l’aimait bien, son client silencieux, et puis il était toujours si poli. Bon ! Un peu distant, c’est vrai. Elle tenta de le retenir encore un peu.
– Voulez-vous que je vous monte une boisson chaude ou quelque à manger ?
Il sembla réfléchir, puis se décida.
– Va pour un chocolat chaud et quelques galettes au beurre, alors !!!
Pas très équilibré pour un repas du soir ; qu’importe ! il adorait ça, et il ne souhaitait plus bouger de la soirée.
Madeleine courut à l’office préparer la collation.
– Je monte le plateau, dès que tout est prêt.
– D’accord, merci beaucoup, lui fut répondu ; il avalait déjà les marches menant à sa chambre.
Sur le palier, il fit jouer la clé dans la serrure. Ça y est, il était au calme. Lorsque qu’il poussa la porte, une vague odeur d’humidité et des tas d’autres senteurs assaillirent ses narines. Il s’empressa d’aller ouvrir la fenêtre, un peu d’air du large ne ferait pas de mal à l’atmosphère qui régnait dans la chambrette.
Pourtant, malgré une sorte d’inconfort, il aimait cet endroit, un peu décadent et si simple tout à la fois. Il passait la plupart de son temps en voyage, de conférences en colloques, logeant dans les grandes chaînes hôtelières offrant tous les avantages de la modernité. Toutes les chambres étaient millimétrées dans le manque d’identité, dans l’uniformité, formatées pour être parfaitement fonctionnelles ; enfin, se retrouver après une journée de travail acharné dans leur antre restait rassurant, et presque triste aussi.
Alors, ce lieu un peu décrépit sentait le vécu. Il y restait toujours la trace des passages précédents, des odeurs d’étreinte de deux amants illicites peut-être, le parfum troublant d’une femme fatale, qui sait ? Les senteurs poivrées d’une eau de rasage d’un homme venu se perdre dans d’autres paysages. Il y avait là la vie, réunie en un seul lieu, ses fragrances et ses mystères. Il y était terriblement sensible, il voyageait parfois seulement allongé sur son lit, se laissant entraîner aussi loin que possible par la persistance volatile d’une saveur olfactive.
On frappait déjà à la porte, elle était rapide comme l’éclair, Madame Madeleine. Il s’était bien aperçu qu’il ne la laissait point indifférente, mais pour son compte à lui, elle ne chamboulait pas vraiment ses sens, il lui fallait bien le reconnaître.
Il partit lui ouvrir, elle était là sur le palier, son plateau dans les mains, le chocolat fumant dans une ancienne tasse de porcelaine peinte, les galettes harmonieusement réparties sur une assiette assortie, accompagnées d’une serviette de lin brodée. C’est vrai, Madeleine avait le sens du détail, peut-être que subitement il lui trouvait un certain charme finalement. À y regarder de plus près, elle était toujours très soignée, peut-être un peu trop, qui sait. Elle détonnait dans le cadre de son lieu de travail.
Il lui prit le plateau des mains, la remercia chaleureusement et lui souhaita une fois de plus bonne soirée.
– Je suis épuisé et trempé, je vais prendre une bonne douche et me reposer. Bonsoir, Madame.
Elle en fit de même :
– Bonsoir, Monsieur Olivier, si vous avez besoin de quoi que ce soit n’hésitez pas, je suis là toute la soirée, jusque très tard, vous savez…
Les civilités étaient closes, il avait refermé la porte. En dévalant les marches, elle se disait « Bon Dieu, ce qu’il peut être timide et silencieux, ce n’est pas possible ! Au bout de toutes ces années, il est toujours aussi mystérieux. »
L’odeur chaude et onctueuse du chocolat remplissait ses narines, les gâteaux et leur senteur de sucre et de caramel associés à l’air extérieur avaient fini par chasser une partie des anciennes effluves. Il posa l’assiette sur la tasse pour conserver de la chaleur à sa boisson favorite, jeta ses vêtements à la hâte et partit se glisser sous une douche réconfortante. L’eau brûlante le fit frissonner, c’était une bénédiction ; trempé jusqu’à l’os comme il était, il avait fini quasi congelé.
Il repassait en boucle dans son cerveau le spectacle qui l’avait captivé pas loin d’une heure plus tôt. Quand, dissimulé derrière les vitres, il l’avait vue se déshabiller, se réchauffer devant l’âtre, s’installer pour dessiner puis disparaître de son regard, il avait changé de lieu d’observation, s’était dirigé vers l’autre fenêtre. Oh ! pas très fier, c’est vrai, de se retrouver voyeur, mais dans l’incapacité de quitter le spectacle qu’il lui était donné de contempler.
Cette danse charnelle autour de l’instrument, ses lenteurs, ses regards jetés à la dérobée, ses envols fougueux, sa fragile nuque ployée, le ballet de ses longs cheveux sombres, la couleur de sa peau, sa frénésie parfois, son excessive douceur avec l’archet… la totalité du spectacle l’avait fasciné, subjugué, et il s’était même mis à bander plus que de raisonnable, un peu honteusement aussi. Il était un intrus dans ce moment-là, dans cette fusion symphonique. Il n’avait plus rêvé que d’une chose, être sous ses mains à la place du violon, et qu’elle joue ses gammes sur ses étendues épidermiques avec la même fougue. Il but son chocolat, grignota du bout des dents une ou deux galettes, il était loin d’être mort de faim. Il prit le livre qu’il avait emporté avec lui, et dont il repoussait depuis si longtemps la lecture, « La Montagne magique » de Thomas Mann. La sérénité de l’endroit se prêtait au plongeon dans ce genre d’ouvrage. La tête calée dans les oreillers, les couvertures remontées jusqu’au menton, il partit en voyage sur les mots de monsieur Thomas…
Son excursion sur les falaises, la douche, la douceur chaleureuse de la boisson chocolatée, le moelleux de la couette, eurent raison de sa détermination pour la lecture : après trois pages il s’était assoupi.
Quand il se réveilla au petit matin, il constata qu’il avait oublié d’éteindre sa lampe de chevet, qu’il avait grandement saccagé une bonne partie des pages de son livre. C’est vrai, il avait fait des rêves insensés, la brune violoncelliste ne l’avait pas quitté de la nuit, il lui avait fait subir les pires outrages, quasi inavouables, les plus purs délices. Il avait la bouche pâteuse comme après une bonne cuite ; il s’était enivré d’elle jusqu’au délire. Bon sang, parfois les rêves ont la vie dure.
Il fila dans la salle de bain après un rapide coup d’œil par la fenêtre. Le temps s’annonçait plus clément aujourd’hui, le soleil avait décidé de faire mentir Madame Madeleine, elle qui lui disait pas plus tard qu’hier soir qu’à chacune de ses venues il ne cessait de pleuvoir. Décision fut prise, il partirait pour la journée, arpenterait la falaise avec son appareil photo, avec dans un coin de la tête le secret espoir de rencontrer la belle inconnue.
Il s’habilla chaudement, malgré tout le climat était changeant ici, même si le soleil brillait généreusement le vent n’avait pas cessé de souffler, et sur les hauteurs il pouvait être glacial à cette période de l’année. Il descendit prendre son petit déjeuner. Il crevait de faim, entre le dîner frugal s’il en était et ses songes de cinglé, il y avait de quoi avoir l’estomac dans les talons…
… il engloutit pain grillé, beurre salé et confiture maison, accompagnés d’un grand café, sous le regard de sa logeuse. Elle avait l’allure bien pimpante, ce matin-là, Madame Madeleine ; sans doute les quelques rayons de soleil l’avaient décidée à plus de légèreté, il lui fallait le reconnaître. Même s’il n’était pas a priori sensible aux femmes rondelettes, elle était très agréable à regarder, dans sa robe fleurie un peu désuète. Son décolleté découvrant la rondeur de ses seins, le velouté de sa peau laiteuse, la finesse de sa taille accentuant le rebondi de ses fesses comprimées par le tissu, à ces heures matinales elle disait la douceur de la chair généreuse, l’agréable souvenir de draps défaits, encore chauds après une nuit d’amour.
Le claquement d’une porte le sortit de sa courte rêverie sur les savoureuses formes. Finalement, pas désagréables, de telles pensées, pour commencer la journée.
Il se leva, empoigna son sac à dos, posa les clés de sa chambre, se pencha sur le comptoir de l’entrée et lança vers l’office…
– Merci pour ce délicieux petit déjeuner, je pars pour toute la journée, je ne serai de retour que très tard…
Il n’eut pas le temps de terminer sa phrase, elle sortit dans le tourbillon des portes battantes.
– Très bien, dois-je prévoir votre dîner pour le retour ?
– Non, ce ne sera pas nécessaire. Allez, je file, il fait un soleil magnifique, passez une bonne journée.
Elle lui répondit, avec un soupçon de regret dans le regard :
– Vous aussi, et profitez bien de ce beau temps. À ce soir, Monsieur Olivier.
Dehors, le vent le surprit ; une grande rafale lui fouetta le visage pour finir de le réveiller tout à fait. Il partit d’un bon pas sur le chemin des falaises. Il prit son appareil photo et le mit autour de son cou, pour l’avoir sous la main au cas où. Il fit quelques clichés des mouettes plongeant vers les vagues, bien plus tranquilles aujourd’hui. Il était bien rare de les immortaliser dans un ciel d’un bleu aussi pur.
Il avait dans l’esprit de retrouver une petite crique dont il se souvenait parfaitement, seul le chemin d’accès lui était sorti de la mémoire. Il arpentait le sentier, cherchant des yeux une trouée qui annoncerait le début d’un parcours descendant vers l’océan. Il lui sembla que cela pouvait être là, l’herbe couchée décrivait un début de sente. Il l’emprunta, l’herbe encore un peu glissante ne facilitait pas la descente. Bientôt le sol se transforma en petits cailloux de calcaire tout aussi traîtres. Il se rappela qu’il avait mis pas mal de temps pour atteindre la minuscule baie.
Après quelques glissades, il se retrouva les pieds sur un sol plus stable, enfin sur la plage, un mélange de galets de toutes tailles, rangés de manière aléatoire au gré du mouvement des marées. Il fut rassuré et heureux, il l’avait retrouvé, c’était bien là. La mer plus calme aujourd’hui laissait une bande de terre assez importante. Il posa son sac, son appareil photo et prit le temps de s’asseoir, de se reposer, de goûter au plaisir de l’avoir retrouvé, de laisser resurgir les souvenirs de l’émotion provoquée par la première découverte, de les mélanger à ceux des retrouvailles. La nature dans ces instants-là offre des brins de sérénité. Il jouissait de la paix qui émanait de cette anse, ce coin microscopique, comme si cela avait le pouvoir de le laver de tous les tracas de sa vie.
Un bruit un peu sourd lui fit tourner la tête. Elle était là, assise, ses yeux braqués sur lui. Malgré la distance, il lui sembla que son regard traduisait son agacement à le voir dans cet endroit. Elle avait fait rouler quelques pierres par erreur en tentant de mieux caler ses pieds.
Bon sang, son cœur fit un bond, il n’aurait pas espéré mieux : ce lieu et la violoncelliste, le tout d’un seul coup, c’en était presque trop. Comment se faisait-il qu’il ne l’ait point aperçue ? C’est vrai, elle était vêtue d’un long manteau gris clair et d’un bonnet qui dissimulait ses cheveux, mais tout de même !
Elle semblait posée là, comme venue de nulle part, en parfaite harmonie jusque dans la couleur de son vêtement. Seul le fait d’être un peu en retrait et toutes les pensées qui l’avaient assaillies à son arrivée sur la plage pouvaient expliquer son manque d’attention. Il détourna ses yeux, percevant qu’il était un peu un intrus, là aussi. Il oscillait entre plaisir de l’avoir découverte et gêne de l’avoir surprise par inadvertance.
De nouveau, le son de quelques galets se cognant l’un contre l’autre l’obligea à se tourner vers elle. Elle avait décidé de partir, encore une fois sa démarche un peu étrange attira son regard. Bon, le sol était loin d’être lisse, mais tout de même il y avait quelque chose de bizarre dans sa manière d’avancer, entre une prestance de ballerine dans le port de tête et un déhanchement un peu excessif d’animal blessé.
Elle n’esquissa pas un seul geste de bonjour, rien, pas un signe en sa direction, et entama la remontée.
Resté seul dans cet endroit, sans elle soudain tout lui parut plus vide, peut-être trop désert subitement. Quitte à paraître mufle et importun, il n’y résista plus, il lui fallait la rejoindre, lui parler. Ses regards lancés quelques instants plus tôt ne l’avaient pas vraiment invité à lier connaissance. Mais qui ne risque rien n’a rien, non ? Quels risques y avait-il ? Juste un refus, de la belle indifférence, peut-être un peu de mépris, juste un coup de pied dans l’égo, rien de très grave.
Il ramassa ses affaires, fourra son appareil dans son sac, se promit de revenir une autre fois. En se penchant, il avait remarqué ces petits cailloux verts, ces morceaux de verre longuement roulés par les vagues, devenus lisses et opaques. Il glissa les tesselles opalines dans les poches de son pantalon, se retrouva à faire un vœu, comme un gamin souhaitant que ses pensées mélangées entre échange, malice et délice prennent vie.
Il entreprit la remontée de la pente, le pas assuré et rapide ; il ne voulait la perdre, pas cette fois, avec en lui ce pressentiment que les choses ne se présentent qu’une fois. Il faut savoir saisir sa chance, ne pas la rater.
Les yeux plantés sur ses chaussures, concentré, il faillit buter sur elle. Assise, essoufflée, elle faisait une pose dans l’ascension, une grosse pierre lui servant de siège. Ah ! il était temps de se faire un peu moins silencieux.
– Bonjour, Mademoiselle, désolé de vous avoir importunée, il me semble vous avoir fait fuir, tout à l’heure.
– Non, pas du tout, j’avais seulement un peu froid, lui répondit-elle un peu sèchement, un rien amusée aussi par le « mademoiselle ».
Il s’entendit lui dire :
– Nous pourrions peut-être finir le chemin ensemble, alors ? Lorsque vous aurez repris votre souffle, dit-il, s’étonnant lui-même de son audace à l’inviter à partager la fin de la balade.
– D’accord, laissez-moi encore quelques minutes et repartons ensemble. Vous me prêterez main forte, ce n’est pas de refus. Cette foutue crique se mérite, autant à l’aller qu’au retour, mais elle en vaut la peine, n’est-ce pas ? Un havre de paix quand elle est parfaitement déserte.
Il ne put s’empêcher de remarquer qu’elle lui faisait tout de même le reproche de l’avoir perturbée dans sa tranquillité.
Sa respiration était redevenue plus régulière ; il était resté debout, le regard dirigé vers l’océan. Ni l’un, ni l’autre, ne prononcèrent aucun mot durant ces longues minutes.
Quand elle ouvrit la bouche, il sursauta presque, tant il était absorbé à remplir ses poumons de l’iode et de ses parfums féminins.
– Excusez-moi, c’est mon tour de vous ennuyer, je vous ai sorti de votre rêverie, il semblerait.
Elle venait de poser sa main sur le haut de son mollet, un frisson courut tout le long de sa jambe. Elle leva ses yeux vers lui, ils avaient l’exacte couleur de l’océan aujourd’hui, un mélange de gris acier, de bleu et de sombre.
– Pas de souci, il faut finir l’escalade, et à rêver le nez au vent on va finir par prendre froid. Vous passez devant et je vous suis, impossible de marcher de front, le sentier est trop étroit.
– Écoutez, si cela ne vous ennuie pas, je vous confie mon sac, mais je préfère marcher derrière vous, cela me facilitera les choses.
– Au fait, si cela n’est pas trop indiscret, comment vous appelez-vous ?
– Élise, et vous ?
– Olivier.
– Eh bien, Olivier, enchantée de faire votre connaissance. Après vous, je vous en prie, je vous suis.
Il comprit plus tard pourquoi elle avait souhaité qu’il la précède ; pour elle, une telle ascension frisait le défi himalayen, elle finissait parfois le genou à terre, se récupérait sur la paume des mains. Il était hors de question pour elle de se montrer dans une telle posture face à un étranger.
Il avançait d’un pas assuré, les deux sacs, fort légers au demeurant, ne le freinaient guère, attentif au moindre son dans son dos, mais il ne se retourna pas. D’inconsciente manière, il avait compris qu’il ne le fallait pas, ne pas être intrus une nouvelle fois, il ralentissait seulement lorsqu’il entendait son souffle se faire plus bruyant.
Plus que quelques mètres, enfin ils arrivaient sur les hauteurs. Il se tourna vers elle, des gouttes de sueur perlaient sur son front ; elle avait quitté son bonnet, il dépassait de la poche de son manteau. Il hésita une fraction de seconde, puis lui tendit la main pour la hisser sur le promontoire, elle ne refusa pas la main tendue. Elle lui parut totalement épuisée mais elle avait un tel sourire, victorieux et lumineux, qu’il en fut ému au plus haut point.
Il lui proposa de s’asseoir quelque temps, prétextant la fatigue supplémentaire due à la lourdeur des sacs, oh ! juste un petit mensonge de rien, de la galanterie mêlée de délicate intention ; elle n’hésita pas une seule seconde, posa ses fesses sur la grosse pierre juste à côté d’elle, lui s’y adossa un peu en contrebas.
En fait de petite pause, ils restèrent là jusqu’à la nuit tombée, parlèrent de tout, de rien, se confièrent comme s’ils se connaissaient depuis des tas d’années ; peut-être le seul fait d’avoir partagé chacun de leur côté ce même lieu les avait rapprochés, comme de la connivence.
Pas un seul geste n’avait été même esquissé. Seulement parfois elle se penchait vers lui, à chaque fois la courbe de sa nuque le chavirait, il lui semblait qu’elle aurait pu se briser sous le coup d’une trop forte rafale tant elle lui évoquait la fragilité. Pourtant, lorsqu’elle dardait l’acier de son regard dans le sien déjà très sombre, à lui seul il démentait la moindre des vulnérabilités.
Il avait froid jusqu’aux os, quand il saisit ses mains elles étaient glacées. Il lui dit :
– Il est temps de rentrer, nous allons finir raides comme un bloc de granit.
– Allons-y, vous avez raison, je vous prends la main si cela ne vous dérange pas, je ne suis pas très à l’aise à la nuit tombée pour marcher sur ce sentier.
Quand il prit sa main, les siennes, déjà grandes, lui parurent gigantesques en comparaison de ses doigts fins avec des attaches un peu noueuses. Ils rentrèrent silencieux jusqu’aux portes de l’hôtel.
– Voulez vous entrer, prendre une boisson chaude ou manger, je suis sûre que l’on pourra nous préparer quelque chose, si vous le souhaitez ?
Elle réfléchit quelques secondes, et il fut déstabilisé par sa réponse.
– Eh bien, d’accord ! Un chocolat chaud, quelques gâteaux secs, assise dans votre chambre, me conviendraient tout à fait ; j’ai besoin d’être installée confortablement et d’allonger mes jambes, et votre lit pourrait fort bien faire l’affaire.
Alors, là, il n’en revenait pas, c’est vrai ils avaient échangé des tas de souvenirs, mais de là à l’inviter dans sa chambre – pas que l’envie ne lui ait pas traversé l’esprit, mais il n’aurait pas osé, pas tout de suite. Elle lui avait paru bien trop sauvage. En plus, elle aimait le chocolat chaud…
Il balbutia timidement :
– Allons-y, Madame Madeleine doit encore être là.
Bon Dieu, il faisait doux à l’intérieur, la petite lampe de la réception éclairait le visage de Madeleine en pleine lecture, quelques boucles de cheveux dorés lui barraient les joues. Elle avait un air de madone, ce soir, dans le halo de lumière ; elle les accueillit avec un grand sourire.
– Bonsoir, eh bien vous avez fait une très longue balade aujourd’hui, Monsieur Olivier ! Je suis contente de vous voir, Élise. Comment allez-vous, cette année ?
– Très bien, merci beaucoup, et puis nous avons profité d’une très belle journée, cela n’arrive pas chaque année lorsque je viens.
Il était soudainement un peu pressé, il ne voulait pas rompre la magie de leur rencontre, poursuivre ce moment à deux. Il leur coupa quasiment la parole.
– Madeleine, pourriez-vous nous monter deux chocolats chauds et quelques gâteaux, Élise est fatiguée et voudrait se reposer quelques temps, avant que je la raccompagne chez elle.
Madeleine leur décrocha un large sourire.
– Oui, bien sûr, je comprends. Je vais vous préparer ça, je vous le monte dans la chambre.
Comme durant la promenade, elle insista pour qu’il prenne l’escalier en premier, il s’exécuta sans demander son reste, hors de question de l’incommoder d’une quelconque façon. Ils étaient sur le palier, puis dans la chambre ; comme à chaque fois, il partit ouvrir la fenêtre.
Il ne fallut que très peu de temps, Madeleine était déjà là, le plateau à la main. Il venait tout juste de refermer la porte, tant mieux, ils allaient être tranquilles, maintenant.
Elle posa sa tasse, le regarda fixement. Lui qui, à l’habitude, de ses yeux obligeait parfois les autres à baisser les paupières tant leur côté sombre semblait les transpercer de part en part, il se sentit soudainement bien fragile.
– Olivier, hier soir, je vous ai vu m’observer derrière les vitres.
Il faillit s’étouffer sous le choc de la surprise, pour une révélation c’en était une, il avait rougi, blanchi, puis rougi de nouveau, la honte, la chaleur ambiante, l’effet de la boisson, qu’importe, finalement c’était plus facile, plus besoin de lui dire, c’est elle qui avait pris les devants, depuis le début en fait.
– Vous savez, je ne crois pas avoir interprété ce morceau avec autant de passion, vous savoir dans le froid à m’observer à la dérobée, c’était terriblement excitant. Je vous caressais de mon archet sans que vous ne vous en doutiez, c’était vous que je dessinais, je vous avais vu bien avant que vous ne me voyez sur la colline, cela fait d’ailleurs quelques années que je vous surprends parfois sur le sentier des falaises, mais jamais vous ne m’aviez adressé un seul regard, un seul bonjour.
Là, il devait être cramoisi, mais c’était vrai, il ne l’avait jamais vue, jamais même entraperçue. Pourquoi, d’un seul coup était-elle devenue si réelle, pourquoi l’interpellait-elle aujourd’hui, pourquoi devenait-elle si cruellement désirable, alanguie sagement sur son lit, sa longue robe noire légèrement remontée sur ce qui lui semblait être de très longues chaussettes de laine ?
Il quitta le petit fauteuil, vint s’asseoir à ses côtés sur le lit. Il ne fut plus question de chocolat et gâteaux. Il prit son visage entre ses mains, l’embrassa à pleine bouche, caressa ses longs cheveux, dégagea sa nuque, la couvrit de longs baisers, la respira à plein poumons, se saoulant de ses parfums de femme. Elle ne fit pas un seul mouvement de recul, au contraire, elle se laissa aller à la douceur des sensations, se coula dans ses savoureuses perceptions, s’abandonna à la berceuse de ses doigts. Toujours les mains sur ses joues, il braqua son regard sur elle, et il lui dit :
– C’est vrai, je ne sais pas pourquoi, mais je ne vous ai jamais vue, je n’ai pas le moindre souvenir de vous avoir croisée les autres années, et pourtant il me semble vous connaître depuis une éternité.
– Écoutez, Olivier, tout cela n’a pas grande importance, vivons le moment présent, et rien d’autre, cela se suffira. Allez vous asseoir, je vais vous jouer un morceau de musique.
Il ne demanda pas son reste, partit s’installer dans le fauteuil près du lit, curieux de savoir comment elle allait jouer du violon, elle ne l’avait pas avec elle….
Elle entreprit un strip-tease langoureux, non pas que la chambre d’hôtel invite réellement à l’effeuillage – ça respirait l’humidité à plein nez – mais seule l’envie de l’exciter, de prendre les choses en main, de capturer son regard, l’étonner un peu plus, avait suffi. Elle remontait sa robe, découvrait le haut des cuisses, lui laissait apercevoir de temps à autre ce carré de chair si douce tout en haut des jambes, la dentelle de sa culotte, passait ses mains sur la rondeur de ses seins, en pinçait les pointes au travers du tissu. Quand elle glissa enfin la main sous le voile de tissu de son slip, elle poussa un long soupir rauque, cambra ses reins, projetant ses seins quasiment sous son nez. Il n’y résista plus, empoigna sa taille, et l’attira contre lui. Il lui ôta dans l’empressement sa robe, et se rua sur ses seins. Elle ne portait pas de soutien-gorge, leur pointes turgescentes appelaient ses lèvres, il les téta longuement, goulûment, les mordilla, les saisit à pleine bouche, elle poussait de longs soupirs, elle lui jouait sa mélodie.
Elle refusa pendant longtemps d’enlever ses épais bas de laine. Elle se pencha, fit glisser lentement le premier le long de sa jambe gauche, prit un temps considérable à l’ôter tout à fait et lui dit :
– Il faudra vous contenter d’une seule jambe pour l’instant, vous voulez bien…
Oh ! il voulait bien attendre encore, il voulait tout d’elle, sans frein, ni barrière, une jambe nue, une jambe couverte, peu lui importait, elle était magnifique de désir.
Quand, bien plus tard, elle roula savamment le second bas sur sa cuisse fuselée, toujours avec cette extrême lenteur qui l’exaspérait presque, juste avant d’atteindre le genou, elle marqua un temps d’arrêt. Elle planta son regard dans le sien – ne pas perdre un seul cillement de ses paupières, elle sentait physiquement leur mouvement de recul, il y avait toujours cet étonnement mêlé d’effroi dans leurs yeux. Lui resta plus maître de lui-même, ni ses yeux, ni son corps ne bronchèrent.
– Désolée, il faut que je la quitte maintenant, j’ai beaucoup marché aujourd’hui, et l’endroit est douloureux…
Pour toute réponse, il planta son regard dans le sien, métallique. Il avait dans les yeux cette lueur si particulière. Elle savait qu’il ne se sauverait pas. Il s’approcha calmement – lui aussi se faisait exaspérant de lenteur –, il posa ses mains sur ses cuisses, ses mains solides, si parfaitement manucurées, il imprima un peu plus solidement ses doigts dans leur chair musclée, les écarta encore un peu, enfouit sa tête dans l’antre réchauffé, se muant serpent, la langue volubile se glissant dans sa fente humide. Il la fit soupirer, se tendre encore vers sa bouche convoitée, elle ne résistait pas à ces saveurs-là, son sexe dévoré, débordé d’envie, son bassin valsait sur la pointe de sa langue. Il la glissait toujours plus avant, se régalant des sécrétions du désir, ses mains pétrissant sans fin le rebondi de son fessier. Il se fit pervers, l’abandonna, quitta l’antre bouillant, reparti se promener, sur la peau si douce de l’intérieur du haut des jambes. Il vint se repaître de ses odeurs, son nez planté au creux de son nombril, remontant de temps à autre jusqu’à la rondeur de sa poitrine.
Quand il enfonça ses doigts dans son sexe dégoulinant, elle émit un feulement rauque, ce chant de femelle dans le plaisir ; il bandait comme un damné, sentant les contractions de sa vulve sur ses mains. Bon sang, c’est vrai, elle lui susurrait, elle lui hurlait une bien belle musique. Lorsqu’elle le prit à bras le corps, les cuisses grandement ouvertes, le sexe béant, qu’elle voulut sentir tout le poids de son corps sur le sien, il enfonça sa tige raide d’envie déraisonnée avec une lenteur calculée, millimètre par millimètre, profitant de la plus infime sensation, roulant entre son pouce et son index son clitoris turgescent.
De cette langueur méticuleuse prit naissance une valse enfiévrée, et de concert leurs bassins se percutaient dans un même rythme jusqu’à ce que leurs corps exultent, qu’ils giclent, qu’ils mouillent, qu’ils dégoulinent, que jaillissent leur plaisir, leurs mutuelles jouissances partagées. Il s’affala sur elle, imprima la totalité de son buste sur le sien, leurs respirations accélérées poursuivaient leurs courses de cheval emballé.
Puis arriva la paix du corps et de l’esprit. Ils s’endormirent dans la senteur de leur transpirations mélangées, leurs peaux agglomérées ne faisant plus qu’une, son visage noyé dans son épaisse chevelure brune.
Qu’elle était belle, la violoncelliste unijambiste !