| n° 12863 | Fiche technique | 7413 caractères | 7413Temps de lecture estimé : 5 mn | 24/09/08 |
| Résumé: Elle est là, elle l'attend, et il n'arrive pas. Toute patience a ses limites... | ||||
| Critères: inconnu humilié(e) cérébral nopéné nonéro humour -humour | ||||
| Auteur : Alain Garic Envoi mini-message | ||||
Evidemment, il est en retard. Enfin, il a peut-être une bonne raison. Il l’a prévenue qu’il amenait sa voiture chez le mécanicien en sortant du bureau ce soir. C’est avec un véhicule de courtoisie prêté par le garage qu’il doit passer la prendre. Mais il commence à se faire tard et elle s’inquiète. Pourvu qu’il ne lui soit rien arrivé.
Il pourrait au moins la rappeler. Elle a laissé deux messages sur son répondeur. Et puis il va bientôt faire nuit. Ce n’est pas qu’elle ait froid, mais elle n’aime pas être dans la rue seule et habillée pour sortir. Mais tant qu’il fait jour, ça va. Elle évite tout de même de croiser les regards. Heureusement, le quartier est plutôt bien fréquenté, même si elle a appris par une cliente qu’à cinq cents mètres de là, des prostituées arpentent chaque nuit le boulevard parallèle au sien.
Elle l’aime, ce quartier bourgeois, et son petit magasin lui donne satisfaction. Les résultats sont florissants et le travail agréable. Elle aime autant le contact avec les clients que les calculs comptables. Dégager la plus grande marge sans décourager l’acheteur, c’est son jeu favori, comme d’autres vont à la pêche. Elle y excelle. Et compter les bénéfices est son passe-temps du dimanche.
Quand elle a fermé le rideau de fer ce soir, de gros nuages gris s’annonçaient déjà. Depuis, le vent s’est levé et à présent la nuit tombe. Elle s’impatiente. En plus, elle ne sait pas avec quel genre de voiture il doit venir, alors elle les scrute toutes. À mesure que le jour s’éteint et les phares s’allument, cela devient plus difficile. Elle ne veut pas sembler insistante. Surtout qu’elle observe exclusivement les voitures conduites par des hommes seuls. Certains lui retournent son regard. Elle baisse alors les yeux quand elle réalise que ce n’est pas lui.
Finalement, elle décide de les ignorer. S’il arrive et qu’elle ne le voit pas, il l’appellera bien, non ? S’affranchissant de la rue un instant, elle s’allume une cigarette et plonge dans ses pensées, en l’occurrence un intéressant problème d’approvisionnement des stocks qu’elle se voit résoudre avec brio. De toute façon, il serait inconcevable qu’on la prenne pour une fille de joie, se répète-t-elle pour se rassurer. Bien sûr, elle s’est habillée légèrement sexy pour sortir avec lui, mais rien d’inconvenant. Ce qu’elle appelle une sensualité raffinée. Se rendre désirable ; rester inaccessible. Faire monter les enchères, elle adore. Elle sait qu’elle a de la classe.
Les réverbères s’allument et la nuit s’installe autour d’elle. Les passants se raréfient. Elle a senti une goutte ; il va sans doute pleuvoir. Elle se sent ridicule alors elle marche de long en large sur le trottoir, aggravant son cas. Elle a l’impression de promener son sac à main. Certaines voitures ralentissent en passant près d’elle. Elle regarde à chaque fois, au cas où ce serait lui. Toujours des hommes seuls. Des regards s’échangent avant qu’elle n’ait le temps de détourner les yeux.
Elle pourrait trouver ça drôle mais la pluie s’intensifie et elle n’a pas de parapluie. Pas le moindre chevalier servant à l’horizon. Elle s’est faite belle pour lui, mais elle ne va plus ressembler à rien si elle ne s’abrite pas très vite. Une vraie tapineuse serait mieux équipée, se sermonne-t-elle. Et elle serait probablement au chaud maintenant, au moins dans la voiture d’un homme. Cette idée en elle-même n’est pas désagréable. Cette histoire de transaction naturelle, séduisante comme un jeu de tactique où l’on miserait or et sang, corps et argent, la touche et pourtant lui échappe. Une sorte de commerce originel ; la révélation d’un pouvoir d’essence divine mais accessible au prix négociable d’un compromis moral. Fascinante d’absolu, l’idée lui donne des frissons. Oserait-elle adopter une démarche déhanchée ? Elle essaye quelques pas et ça l’amuse. Elle se demande jusqu’où elle pourrait aller sans trop se mouiller…
C’est à ce moment qu’elle remarque une berline arrêtée près d’elle. Elle se penche à la fenêtre, pour vérifier si c’est bien celui qu’elle attend, mais la vitre se baisse révélant un inconnu qui la dévisage sans sourciller.
Il semble hésiter. Il l’observe comme on lèche une vitrine. Alors elle passe sa tête par la fenêtre, autant pour mieux voir l’homme que pour abriter son visage du climat. Elle est trempée et il fait bon dans l’habitacle. D’un regard indécent, l’inconnu lui fait prendre conscience de son décolleté. Elle se surprend à lui sourire en retour et à se pencher plus. Réflexe professionnel. L’idée qu’elle disposerait d’un peu de temps, voire d’une excuse légitime pour ne pas être restée au rendez-vous, germe dans son esprit. D’un simple bonsoir interrogatif appuyé d’un regard charmeur, c’est elle qui rompt le silence et engage la négociation. Après une interminable hésitation et en essayant de paraître calme, le client bafouille du bout des lèvres la traditionnelle question : – C’est… c’est combien ?
Elle rougit sous le choc, mais sans pouvoir décider si on l’insulte ou la flatte. Elle sait à quoi elle joue. Les réponses possibles se pressent dans son esprit, d’un cordial « vous faites erreur » à une répartie plus cinglante. Elle aimerait trouver une réponse ambiguë et artistiquement commerciale, pour prolonger le jeu. Elle sait que ce qu’elle aime, c’est vendre, et fixer l’exact prix qu’une chose mérite. Pourvu qu’il n’arrive pas maintenant, au pire des moments, se dit-elle simplement. C’en est vertigineux. Elle sent qu’elle perd la raison mais qu’en quelques minutes, elle peut vivre une expérience entièrement nouvelle, unique, sans préméditation, dans cette voiture et derrière des vitres embuées. Elle n’aurait qu’un pas à faire, qu’un mot à dire pour vendre son corps. « Louer » son corps, se corrige-t-elle immédiatement ! Elle se sent fiévreuse comme une bluffeuse au poker et elle n’a que très peu de temps. Ses lèvres s’animent alors et elle s’entend répondre : « Trois cents euros la pipe. Cinq cents l’amour. »
Elle n’en croit pas ses oreilles et elle cesse de respirer. Se cramponnant à la portière, elle avale sa salive sans quitter son client du regard. Je suis folle, se répète-t-elle. J’aurais dû demander beaucoup plus. S’il accepte, je suis cuite. Aucun moyen de m’en tirer. Le temps presse. Pourvu qu’il choisisse la fellation, s’entend-elle penser. Elle passe la pointe de sa langue sur ses lèvres. Mais l’homme, d’abord incrédule, l’examine à nouveau de la bouche aux tétons puis il éclate de rire.
La voiture démarre alors en trombe et s’éloigne dans la nuit, la laissant seule au monde sous la pluie qui redouble. Et elle, elle ne pense même plus à s’abriter. Elle reste bouche bée sous son réverbère, bras ballants, stupéfaite et surtout humiliée comme jamais. Le tarif lui semblait sincèrement dérisoire.