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Temps de lecture estimé : 19 mn
17/09/08
corrigé 01/06/21
Résumé:  Quand un comptable sert de béquille à un écrivain alcoolique, à qui on a tenté de faire la peau...
Critères:  nonéro #sciencefiction voisins voir
Auteur : Hidden Side

Série : Dans la peau d'un autre

Chapitre 07 / 14
Abstinence

Résumé :


Francis Pichon, afin d’accorder son être intérieur à son nouveau physique, se rend chez un hypnotiseur, Hilarion Savignac. Celui-ci, par un tour de passe-passe mental, l’aide à accepter ce nouveau visage comme le sien… Pichon, enchanté, décide alors de partager son allégresse et sa soirée avec Eglantine. L’infirmière rentrant très tard le lundi, il glisse une invitation sous sa porte, et entame la préparation d’un somptueux dîner aux chandelles. La sonnette ne tarde pas à le tirer de sa cuisine : mais au lieu de la jolie infirmière, c’est Jeannine Mignardot, la secrétaire du service qui se présente chez lui.


Avec horreur, Pichon se rend compte que, dans cet univers, il est censé vivre une aventure avec cette horrible mégère ! De quiproquos en évitements, Pichon biaise mais ne parvient pas à se soustraire à une explication quand la harpie découvre les préparatifs de la soirée romantique qu’il a concoctée. C’est alors qu’on sonne à nouveau à sa porte. Un échange étonnant a lieu entre Eglantine et Jeannine, qui ne tarde à prendre la porte, roulée dans la farine par la jeune femme. Elle quitte les lieux persuadée de l’homosexualité de Pichon, qui ricane en douce. La relation d’amitié amoureuse entre Eglantine et Francis Pichon va cependant rester platonique plusieurs mois durant.


La vie du comptable revient donc à peu près à la normale. En apparence seulement, car son destin semble à nouveau le rattraper…







Qui pouvait bien le déranger en plein « Vingt-Heure » ? Pestant contre les instituts de sondages et autres téléracketeurs, il allait se défiler d’une platitude quelconque, quand la voix reprit :



Pichon n’avait pas oublié le SDF rencontré quelques mois plus tôt.



Bruit de papiers froissés sur fond de conversation de secrétariat, puis la voix au bout du fil, qui s’adressait à nouveau à lui.




oooOOOooo



Le service des urgences était plutôt encombré, en ce jeudi soir de décembre. Pichon, jouant des coudes à travers toute la misère du monde et de ses environs, finit par échouer sur le stuk poli du comptoir administrativement adéquat. Après avoir décliné son identité et celle du vagabond auquel le hasard l’avait apparenté, il obtint l’insigne honneur de parapher un formulaire de prise en charge. Les tracasseries d’usage expédiées, on l’autorisa à entrevoir l’éthylique fraîchement recousu…


Ce grand hôpital regorgeait d’ascenseurs et de coursives labyrinthiques, qui parsemaient ses entrailles d’autant de sas plus ou moins stériles. Pichon batailla un moment avant d’admettre qu’il était définitivement perdu. Jetant l’éponge, il se décida à harponner une infirmière - une jeunette sensible à son désarroi - qui le guida avec obligeance vers les salles de réveil. L’ange en blouse blanche abandonna Pichon dans le couloir de la « réa », face à la porte vitrée le séparant du pauvre hère sauvagement tailladé.


On lui avait indiqué que Gatimel dormait encore, mais une angoisse incoercible retenait le comptable. Il temporisait lâchement, comme une première communiante au seuil d’un confessionnal. Derrière ce panneau d’aggloméré monté sur charnières, ce n’était pas simplement un être, mais toute une partie refoulée de son existence qui l’attendait.


Prenant une inspiration d’apnéiste en partance pour le néant, il se laissa glisser dans la petite pièce. Une faible lueur verdâtre éclairait les lieux. Intimidé, Pichon n’alluma pas. Après un temps, il finit par distinguer la masse affalée du clochard. Seuls signes de vie dans cet endroit puant la mort : le chuintement rauque d’une respiration, accompagné du morne « bip-bip » des appareils de monitoring.


Il s’avança vers le lit où reposait le rescapé, confit d’anesthésiques. Pichon cheminait sur la pointe des pieds, aussi prudemment qu’un souriceau s’approchant d’un chat endormi. Comme si Gatimel devait soudain se redresser et lui sauter à la figure, tel un zombi parcouru de spasmes déments.


Il ne distinguait pas bien le clochard, mais il vit qu’on avait rasé la broussaille couvrant le bas de son visage et que l’on avait bandé son cou et le haut de ses épaules. Pichon lorgnait avec curiosité la trogne imberbe du SDF.



L’onde de choc, terrible, lui fit pousser un glapissement étranglé. Il n’y avait aucun doute : ce faciès bouffi était celui de Gérard Depardieu !


Lucien Gatimel ouvrit les paupières à cet instant précis, ce qui fit reculer le comptable de deux pas. Le vagabond fixait Pichon sans un mot, puis il porta une main tremblante à sa gorge, essaya de parler, mais ne put émettre qu’un gargouillis sanglant.


Après un court instant de panique, Gatimel se reprenait déjà. Il s’assit sur le sommier médicalisé, puis recourba les doigts de sa main droite qu’il agita au-dessus de sa paume gauche. Le comptable, l’air plus ahuri que jamais, observait ce manège sans comprendre.



L’autre, une lueur d’espoir dans le regard, commença à secouer avec vigueur le menton de haut en bas, avant de s’interrompre, les traits déformés par la souffrance.



Gatimel roula des yeux en silence et s’interrompit. Puis il tendit un index insistant vers Pichon, qui crut d’abord à un geste accusateur.



En désespoir de cause, le clochard tapota alors sa poitrine de sa main droite, juste à l’emplacement du cœur. Par mimétisme, Pichon fit de même. Ses doigts rencontrèrent un petit cylindre allongé.



Coup de menton de Gatimel, précautionneux, mais nettement affirmatif. Pichon lui tendit son bic carbure de tungstène antidérapant, avant de se mettre en quête d’un quelconque support inscriptible. En désespoir de cause, il finit par lui tendre le bloc plastifié pendouillant au pied du brancard sur roulette. Gatimel s’en saisit, arracha la feuille d’identification et traça un message rageur, qu’il tendit à Pichon :


T’es vraiment con ou tu le fais exprès ?



Haussement de sourcils excédé de Gatimel, suivi d’une oscillation incertaine de la tête. Il n’était pas en position de prendre de haut ce succédané de Pierre Richard.



Il était clair à présent que ce qui leur était arrivé n’était pas un simple accident. Gatimel gribouilla quelques mots, hésita un petit instant, puis poursuivit :


J’avais déjà perdu tout espoir… Alors, j’en ai pas parlé. Pas assez de jus pour supporter une nouvelle désillusion.



Le vagabond se lança séance tenante dans la rédaction d’une longue réponse. Après un moment, il tendit la feuille couverte de ses pattes de mouches à Pichon :


Une bande de terreurs de quartier. Ils me sont pas tombés dessus par hasard. Quelqu’un les avait lancés à mes trousses, c’est certain. Celui qui nous a conduits dans cet univers ? Il voulait peut-être me la fermer… Pour de bon !


Le message de Gatimel, chargé d’une émotion nouvelle, se poursuivait sur quelques lignes :


Avant qu’on essaie de me faire la peau, je pensais en avoir rien à foutre de crever… Mais à présent, je sais que je veux pas y passer sans savoir qui a foutu ma vie en l’air. Ni pourquoi. Je dois retrouver cet enfoiré et lui botter le cul… Est-ce que je peux compter sur ton aide ?


Le vagabond, une lueur de défi au fond du regard, fixait Pichon droit dans les yeux. Sa rage muette lui donnait l’air d’un molosse dangereux, prêt à mordre le premier inconscient osant s’approcher.


Francis Pichon savait que sa réponse risquait de lui valoir des moments effroyables, une remise en question de sa nouvelle vie enfin pépère. Mais, sans même prendre le temps de la réflexion, il décida de s’engager dans cette périlleuse aventure.




oooOOOooo



Dès le lendemain, un agent de police délégué par le commissariat de quartier interrogea Lucien Gatimel sur son lit d’hôpital. Ce brave fonctionnaire insipide, une fois au chevet du vagabond aphone, n’insista pas longtemps avant de classer sans suite cette probable bagarre d’ivrognes.


Délivré des attentions policières, Lucien Gatimel se remettait peu à peu de son agression. Cependant, ses années dans la rue l’avaient enchaîné à certains besoins. Le lent cortège des heures traversées en solitaire sur son lit de fer eut tôt fait d’aviver la douleur du manque éthylique. Quémandant du regard, griffonnant des suppliques sur l’ardoise d’écolier dont on l’avait muni, Gatimel, le front couvert d’une sueur aigre aux relents d’angoisse, abjurait en silence infirmières et médecins. Mais rien n’y fit. Dans ce temple de la santé et des maladies nosocomiales, le carburant auquel était asservi Gatimel manquait cruellement.


Le lundi matin, le vagabond finit par arracher sa perfusion et déambula au hasard des couloirs, cherchant à chouraver une chopine à un grabataire esseulé ou à un cancéreux. Il fallut en arriver à ces extrémités pour que l’infirmière en chef se décide à appeler le mécène hospitalier de service.



En réaction, la garde chiourme l’arraisonna d’une sonore bordée de jurons. Pour échapper à l’assourdissement, Pichon n’eut d’autre choix que d’éloigner aussitôt le combiné téléphonique de son pavillon auditif.



S’astreignant à plus de discrétion, il replongea à contrecœur dans la conversation téléphonique. Son interlocutrice poursuivait sa logorrhée, lui assenant imperturbablement sa façon de voir.



Sans trop savoir ce qu’on lui voulait, Pichon promit de passer au plus vite signer une autre fournée de formulaires. Puis il raccrocha. Aussitôt, les menus tâches comblant le vide de sa vie professionnelle repartirent à l’assaut de son esprit. L’engagement de passer aux urgences, aussi pénible qu’une vieille rage de dent mal soignée, ne revint l’assaillir qu’au moment de débaucher. Et bien sûr, il fallait que ça tombe un lundi soir !


Maudissant Gatimel et toute la clique des alcooliques anonymes, Pichon se hâta de moissonner quelques denrées de choix pour son dîner hebdomadaire avec la sublime mais insaisissable Eglantine. Puis, le justicier du dimanche se mit en chemin pour effectuer sa B. A. obligatoire…



oooOOOooo



Francis Pichon, effondré, tentait de faire bonne figure. Néanmoins, il avait toutes les peines du monde à donner le change. Son invitée ne tarda pas à s’en émouvoir :



Eglantine avait visé juste : Pichon n’avait qu’à peine défloré sa part de ris de veau aux morilles. Après ce qu’on lui avait annoncé aux urgences, il n’avait pas vraiment à cœur d’honorer ce repas.



La jolie blonde assise face à lui n’était pas du genre à lâcher le morceau. Un vrai pitbull reniflant un quartier de viande ! La complicité quasi amoureuse qui s’était tissée entre eux au fil des mois rendait d’autant plus mystérieuse l’attitude du comptable.



Lui parler de Gatimel n’était pas une bonne idée, il en était convaincu. Comment pouvait-il lui expliquer sa proximité avec le clochard ? Mais avait-il encore le choix de ne pas le faire, vu la tournure des évènements ?


Pichon prit une profonde inspiration, comme s’il avait voulu, d’une seule goulée, vider la pièce de tout son air. Eglantine s’attendait au pire. Allait-il exploser, à présent, tel un crapaud se prenant pour un buffle ?



Eglantine le regardait avec une moue dubitative. Pichon sentit qu’il n’était pas question de s’arrêter en si bon chemin. Il poursuivit donc :



Une lueur d’admiration éclairait les grands yeux verts d’Eglantine. Quel geste de solidarité désintéressée ! Pichon, mal à l’aise, fila à la cuisine masquer son trouble. Il en revint avec un vieux Sauternes, occasion providentielle d’orienter la conversation sur un tout autre sujet…


Elle n’aurait pas compris un mot, s’il lui avait dit la vérité. Pierre Richard recueillant Gérard Depardieu, après qu’il se soit fait tailler un deuxième sourire ? Grotesque ! . Il était plus simple d’en dire le moins possible. Du moins, pour l’instant…


Une fois seul, Francis Pichon s’affala sur son canapé, mains croisées derrière la nuque. Il ferma les paupières. Sa bienheureuse solitude allait donc voler en éclats dans quelques jours… Voilà qu’il s’apprêtait à partager son chez lui. Et, de surcroît, avec un autre homme. De quoi donner du grain à moudre à Jeannine Mignardot !



oooOOOooo



Au même moment et à quelques mètres à peine, Eglantine Palonnier enturbannait sa longue chevelure d’or dans une serviette-éponge blanche, puis sortit de sa cabine de douche. Elle se planta devant un petit lavabo de faïence dominé par un miroir mural, dont elle essuya la condensation d’un revers de main. Le hublot clair lui renvoyait l’image d’une beauté de magazine. L’ovale ravageur de son visage encadrait des traits fins, qu’une expression faussement candide achevait de rendre irrésistibles.


Eglantine ne se doutait pas qu’on était en train de l’espionner. L’indélicate, une vulgaire mouche, tournicotait bruyamment autour d’elle.


Les ailes membraneuses du diptère provoquaient des rafales violentes - à son échelle, bien entendu - tandis qu’il effectuait des manœuvres aériennes d’une audace incroyable. L’insecte finit par se poser sur un coin du miroir. Les pelotes adhésives de ses pattes ventousèrent avec grâce la surface vitrée, générant une micro aspiration à peine perceptible par des instruments de mesure conventionnels. Puis la mouche entreprit tranquillement de toiletter son labium rétractable à l’aide de deux de ses six pattes, sans perdre Eglantine de vue un seul instant…


Après un bref repos, l’insecte reprit son vol saccadé de bolide poilu et chitineux. Une volonté inflexible le guidait droit sur l’humaine titanesque qui emplissait son champ de vision. Au dernier moment, il réussit à infléchir sa trajectoire à angle droit, évitant l’impact de quelques millimètres. La mouche survolait à présent une surface rose s’étendant à perte de vue. Sous elle défilait des hectares de peau satinée, plantés d’une forêt éparse de filaments clairs dressés vers le ciel.


Le continent de chair, jusque là assez plat, adopta bientôt un relief brutal, forçant l’insecte à slalomer entre deux monts laiteux et arrondis. Une aire d’atterrissage concentrique, à l’appétissante couleur rose sombre, surmontait chacune de ces fantastiques collines. La mouche tournoya quatre fois autour de la turgescence la plus proche, mais une impulsion subite la força à poursuivre toujours plus au sud le survol de ce monde inconnu.


Tel un hélicoptère, elle épousa avec dextérité la déclivité inverse d’une de ces masses chaudes et odorantes, jusqu’à retrouver un horizon moins turbulent. Dans un vrombissement infernal, elle survola ensuite une large cuvette nervurée aux parois encore humides, vestige ombilical creusé au bout milieu d’une plaine immense.


Poursuivant le survol de cet épiderme parfumé, la mouche atteignit enfin une sorte de monticule, qui se couvrait rapidement d’un entrelacs de longues tiges pilaires tirebouchonnées. Une fois ce delta triangulaire franchi, l’exploratrice miniature retrouva de nouveau un terrain dégagé. Elle fit plusieurs fois le tour d’une cuisse sportive au diamètre kilométrique, puis remonta sur le côté pile de la géante, en direction d’une double rotondité saillante et fermement musclée.


Facétieux, le diptère se posa sans façon sur la croupe d’Eglantine. La réaction ne se fit pas attendre. Issues du néant, une poignée de phalanges démesurées fendirent l’air, se dirigeant en tir groupé vers la zone approximative où évoluait l’insecte avec une familiarité déplacée. Il y eut un bruit de fesse sèchement claquée, puis une exclamation victorieuse fusa :



L’imprudente, broyée, chuta lourdement. Elle était morte avant d’heurter le sol.


Si Eglantine avait eu l’idée saugrenue d’examiner l’insecte qu’elle venait d’abattre avec un microscope électronique, elle aurait eu la surprise de sa vie : les yeux de cette mouche, dûment composés de milliers de cornées à facettes, étaient recouverts d’un fin réseau de lentilles alvéolées, relié à deux fibres de platine plongeant directement dans son ganglion céphalique. Son thorax adoptait lui aussi une conformation très inhabituelle. Un peu en dessous de la tête, une sorte de côte de maille l’enchâssait d’une noria de nano-composants.


Bien évidemment, Mademoiselle Palonnier ne disposait pas sur elle de l’équipement idoine pour ce genre d’observations. Cependant, un élément tout simple avait éveillé sa curiosité : comment se pouvait-il qu’une mouche bien vivace se balade chez elle en plein hiver ?



oooOOOooo



Deux étages en dessous, un gnome improbable fixait avec stupeur un écran dorénavant empli de signaux parasites. Félix Berthier éprouva une brève sensation de tristesse : le micro-agent quatre était tombé au champ d’honneur.


Bien que les énormes lunettes du nabot le fissent ressembler à une mouche domestique, il n’éprouvait évidemment aucune espèce de pitié pour l’insecte envoyé ad patres – ces petites bêtes ne lui inspiraient guère plus qu’un intérêt entomologique. Il repensait simplement aux dizaines d’heures passées sur cet assemblage de technologie de pointe et de chitine vrombissante. Avec une moue boudeuse de gosse à qui on aurait confisqué un jouet, il éteignit son ordinateur.


Pour tout dire, Berthier ne nourrissait pas plus de compassion pour le genre humain que pour l’agent numéro quatre. La nature de l’homo sapiens lui semblait d’ailleurs presque aussi éloignée de la sienne que celle d’une variété d’insecte exotique. Cependant, aussi bizarre que cela puisse paraître, le gnome entretenait une passion obsessionnelle pour une représentante particulière de la gent féminine… la merveilleuse, la sublime Eglantine Palonnier !


Une ardeur inflexible tourmentait depuis des années le rachitique, qui brûlait d’une flamme en totale démesure par rapport à ce corps rabougri. Cet être, au physique velléitaire, se consumait pour une jeune femme moitié moins âgée mais d’une fois et demi sa taille. Il vivait l’amour d’un puceron pour une cigale, la tocade d’un pissenlit pour une orchidée. Cette passion de cloporte solitaire adorant un soleil n’était vouée qu’à croître dans l’ombre, comme une poussée de champignons vénéneux… Tel un Phallus impudicus (autre nom du « satyre puant », représentant turpide de la famille de Phallacées), Berthier se mourait d’envies inassouvies, enrageait de frustrations, collectionnait des ictères d’amoureux anonyme, de transi clandestin.


Comme chacun sait, la sève trop longtemps accumulée vieillit mal. Elle rancit, corrompt l’esprit, noircit les sentiments les plus purs. L’acidité caustique de ses élans contenus avait fini par contaminer l’âme de Félix Berthier, qui avait mis tout son génie créatif au service de cette concupiscence dévorante.


Berthier s’était promis une chose. Quoi qu’il lui en coûte, Eglantine serait à lui. Cet engagement profond était bientôt devenu l’unique but de son existence fétide. Un jour ou l’autre, il trouverait le moyen de passer du stade de crapaud immonde à celui de dandy au corps d’athlète. Pour accomplir ce miracle de contes de fées, il pouvait compter sur la puissance monstrueuse de ses facultés cérébrales…



oooOOOooo



Une semaine de plus venait de s’écouler dans la vie du comptable. L’hôpital informait régulièrement Pichon de l’état de santé de Lucien Gatimel, qui se rétablissait avec une célérité insolente.


Bientôt le patachon en rémittence put articuler des ordures à l’attention des rares infirmières osant encore le visiter. Malgré les drogues émollientes, le furieux, toujours en manque de bibine, avait à cœur de faire rosir les soignantes les plus opiniâtres. La présence autour de son lit des dames en blanc, qu’il se plaisait à imaginer nues sous leurs blouses, ravivait une libido endormie par des années d’errance précaire.


Le vagabond fit tant et si bien que Pichon se trouva contraint de le récupérer chez lui trois jours avant la date prévue. À l’arrivée de Gatimel, rien n’était donc prêt dans son appartement.



Sous l’œil goguenard de Gatimel, il entreprit de déplier le convertible, qui occupa bientôt tout l’espace de son salon étriqué. Pichon, fulminant, demanda un coup de main à Gatimel pour mettre la paillasse au carré. Pas de réponse… Intrigué par ce silence soudain, le comptable se tourna en direction du clodo. Personne !


Un bruit de verroterie malmenée lui mit brusquement la puce à l’oreille. Il se précipita dans la kitchenette, juste à temps pour voir disparaître les dernières gouttes de Sauternes, tétée goulûment par Gatimel, à même la bouteille.



La menace eut un effet immédiat. Gatimel, morose, reposa la boutanche proprement siphonnée sur la petite table de formica. Puis il tira une chaise vers lui, sur laquelle il se laissa tomber lourdement.



Pichon allait répliquer vertement qu’il ne comptait pas transformer son home-sweet-home en camp retranché semi-disciplinaire quand le carillon d’entrée, d’un ding-dong mélodieux, décida d’interrompre cet échange acerbe.



Pichon, après avoir tiré la porte de cuisine sur Gatimel et ses délires embrouillés, courut répondre à l’appel insistant de la sonnette. Il avait une idée assez précise de l’identité du doigt obstinément apposé sur l’innocent dispositif avertisseur.



Pichon brancha mentalement son traducteur Gonzalien-Français.



À cet instant précis, la porte de cuisine s’ouvrir brutalement, couinant sur ses gonds malmenés.



Dans un bel ensemble, les trois protagonistes tournèrent leurs regards surpris vers le seuil de l’appartement. Eglantine se tenait dans l’encadrement de la porte d’entrée, juste derrière la concierge. Son calme serein donnait un air impérial à la jolie blonde.



Drapée dans son honorabilité outragée, la gardienne tourna les talons sans un mot. Quand le cochon rote, les sots rient, pensait-elle, en référence à ce vieux proverbe chinois illustrant la valeur universelle d’un minimum d’urbanité dans la bonne tenue d’un immeuble…


Gatimel affichait quant à lui une morgue toute neuve, fier de sa victoire sur un représentant patenté de cette autorité moralisatrice de cagibi qu’il avait appris à abhorrer, au fil des ans. Puis, fixant Eglantine avec une intensité soudaine, il chuta brutalement de son nuage éthylique :




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