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n° 12623Fiche technique18077 caractères18077
Temps de lecture estimé : 11 mn
06/06/08
Résumé:  Pas toujours facile, pour un homo, de se trouver un compagnon. Surtout pour un paysan ! Mais parfois, l'amour triomphe, au hasard d'une rencontre qu'on croyait impossible...
Critères:  hh jeunes inconnu campagne amour cérébral
Auteur : Claude71            Envoi mini-message
Mon meilleur ennemi

Comme tous les soirs, je suis devant mon ordinateur. J’ai pris ma douche, avalé une soupe, vite fait. Si mon estomac est pour l’instant calé, j’ai faim d’autre chose.


Je navigue sur la toile, sélectionne quelques sites dont je sais, par avance, qu’ils vont m’offrir de belles images pour contenter mon appétit de voyeur. Tout cela est bien beau mais ne vaut pas le concret, le corps à corps, une vraie rencontre physique, sensuelle, humaine.


Je me décide pour le chat. C’est aussi dans mes habitudes. J’habite à « des années lumières » de la civilisation, dans un coin perdu de la Lozère que j’adore. Difficile, dans ces conditions, de se dire : tiens, ce soir, j’irais bien en boîte pour m’éclater. Je fais avec les moyens du bord.


J’hésite sur le pseudo. Si j’écris Nicolas, 32 ans, Aubrac, je vais tomber sur des mecs du coin, donc très peu nombreux et déjà contactés. C’est fou ! Statistiquement, on est dix pour cent d’homos dans la population. La Lozère doit être une exception culturelle. On doit être à peine une dizaine, à ma connaissance. J’essaye jeune agriculteur. On verra bien !


Les annonces en tous genres défilent devant mes yeux. Hop ! Un petit bonjour à tous ! pour me faire remarquer, un coup de curseur sur la liste des chatteurs pour vérifier s’il n’y aurait pas celui que je recherche. Comme je ne trouve rien de très convaincant, je n’ai plus qu’à attendre les messages, en zappant sur mes sites préférés. Je suis en train d’admirer la plastique d’un superbe éphèbe langoureusement allongé sur une plage de sable blond, quand un écran blanc me bouche la vue :




  • — Alors, le bouseux, on s’astique ?



Ça commence bien, je n’inspire que des insultes. Impulsivement, je pianote à mon tour :




  • — Pauvre con ! Le bouseux, il t’emmerde !



Le « bouseux », blague à part, est ingénieur agronome. Ce n’est pas que j’aime me faire mousser mais si j’exerce la noble profession de paysan, je ne suis pas, pour autant, crasseux et crotté. Il m’a rendu furieux ! Je me calme en caressant, hélas du regard, la photo de mon bel étalon. Nouvelle interruption de l’image, j’espère que cette fois, c’est la bonne :




  • — Salut, il fait beau chez toi ?
  • — Bonjour, pas vraiment, ce n’est que le début du printemps.
  • — La saison des amours !
  • — Oui, la sève qui monte ! Qui es-tu ?
  • — Romain, 34 ans, agriculteur, comme toi. J’ai vu ton pseudo, tu as osé.
  • — C’est vrai que le tien « jeune homme sympa » est plus anonyme. Que cherches-tu ?
  • — À tromper ma solitude. Je suis vosgien, paysan et homo. Tu connais…
  • — Sûr, je maîtrise même ! A vue de nez, de la Lozère aux Vosges, pas loin de 800 bornes. Ça va pas être facile nous deux !
  • — Ok, mais on peut discuter ?
  • — Pas de souci.



Donc on bavarde ou plutôt, on « clavarde » (néologisme formé par la contraction de clavier et bavarder). Il m’explique qu’il est éleveur, comme moi… Grosse exploitation qu’il gère avec ses parents. Il n’a pas beaucoup de loisirs et pour rencontrer des mecs, ce n’est pas facile. En plus, vu sa situation familiale, il doit se satisfaire d’aventures. Le grand amour, et il le regrette, ça n’est pas pour lui.


Je me sens en confiance. Je lui raconte un peu ma vie sentimentale. J’ai été amoureux. Le grand amour, je ne sais pas, puisque ça n’a pas duré. Il était doux, tendre, si attentif. On partageait de nombreuses passions. Mais, à la fin de nos études, il est parti en Australie. Il avait besoin d’espace, de terres vierges. Je n’ai pas voulu le suivre. Ce n’était pas ma conception du métier. Il m’a planté là, refusant de comprendre. J’espère qu’il est heureux.


Romain comprend, réagit avec tact et humour. C’est vraiment un « jeune homme sympa ». On se sépare en se donnant nos adresses, on promet de s’écrire. Pourquoi pas une rencontre, si on arrive à se faire remplacer.


Je vais me coucher. Il est tard et, demain, je dois me lever tôt. En regagnant ma chambre, je pense à Romain. Je ne me fais pas d’illusions, trop loin, trop de contraintes. J’ai gagné un ami et c’est déjà pas mal. Mon pseudo m’a porté chance.



oooOOOooo



Le réveil sonne à cinq heures trente. Vite, un café ! La nuit a été courte. Au radar, je rejoins la cuisine. L’odeur familière chatouille mes narines. Je sors de ma léthargie, remplis une grande tasse et déguste le nectar brûlant, à petites gorgées. Il est temps de rejoindre l’étable. La traite du matin dure environ une heure. Le lait rejoint automatiquement la cuve réfrigérée. Je libère les bêtes. Elles passeront la journée au pré. Ce sont des Aubracs, une race rustique, des petites vaches à la robe brune, très résistantes et bien adaptées à la région.


Mes parents m’ont traité de fou quand, à la mort de mon grand-père, j’ai repris la ferme familiale. Ils rêvaient, pour moi, d’une autre vie. Après mes études, j’ai bien tenté de travailler dans une multinationale agroalimentaire. J’ai vite compris que je n’étais pas fait pour vendre du vent, une nourriture standardisée, aseptisée, enveloppée dans un joli paquet trompeur.


Je suis pourtant né à Paris. Mon père, haut fonctionnaire au ministère de l’agriculture, et ma mère, cadre dans une banque, s’y sont installés dans les années soixante-dix. J’ai passé toutes mes vacances chez pépé et mémé. J’y ai pris goût. Ici, dans l’Aubrac, tout est pur, lumineux. Les hivers sont rudes mais l’été est un enchantement.


En spécialiste, j’ai étudié le projet. Il fallait privilégier la qualité, transformer les produits pour les vendre directement. Avec le lait de mes vaches, je fabrique un fromage local, du beurre. J’ai constitué un réseau de distribution, des fromagers, des restaurants, quelques particuliers. Grâce à Internet, je commercialise sans intermédiaire. En limitant mes frais d’exploitation, je réalise un bénéfice suffisant pour vivre confortablement.


Mes parents m’ont aidé financièrement à retaper l’antique masure qui servait autrefois, en été, lors de la transhumance. J’ai ajouté une étable, une salle de traite, une fromagerie aux normes européennes. Ma grand-mère qui vit toujours a conservé la maison du village. J’utilise sa cave pour affiner les fromages. Ce matin, je dois y aller. J’en profiterai pour lui ramener des œufs, du lait et des pommes de terre que je cultive dans mon jardin.


Mémé m’attend sur le pas de la porte. Elle reconnaît toujours le bruit si caractéristique de la vieille fourgonnette. C’est une femme solide, charpentée. L’ovale presque parfait de son visage rappelle celui des matrones romaines. La sévérité de ses traits s’adoucit d’un sourire dès qu’elle m’aperçoit. Elle m’embrasse et, aussitôt, elle me prévient :



Ma grand-mère a toujours su que j’étais homo. Elle n’a pas été surprise, lorsque, l’été de mes seize ans, je l’ai annoncé à toute la famille réunie. Sa sérénité a aidé les autres à m’accepter comme je suis.


Je pose mes paniers sur la table de la cuisine. Elle commence à ranger leur contenu et me demande :



Je m’éclipse et rejoins la cave. Qui peut bien vouloir me voir ? Je suis intrigué. J’ai bien quelques amis mais mémé les connaît. Elle me l’aurait dit. Je termine mon inspection, installe sur les claies les fromages que j’ai fabriqués la semaine dernière. Je remonte pour partager l’aligot. Ma grand-mère sait me faire plaisir.



Après ce plantureux repas, j’aspire à une bonne sieste réparatrice. Je rentre au hameau, toujours préoccupé par cet inconnu qui me cherche. Quand j’arrive chez moi, je suis vite renseigné.


Une voiture marquée du logo d’une grande marque de distribution est garée dans la cour. Je comprends enfin. Voilà des semaines que je reçois des lettres, des courriels, des messages sur mon répondeur émanant de cette grande marque et auxquels je n’accorde aucune attention. Je déchire, j’efface. Je ne me donne même pas la peine de répondre.


Dès que je coupe le moteur, je le vois sortir de son véhicule. Il s’approche lentement, se penche à ma portière. Il m’interpelle :



Dieu, qu’il est beau ! Ses cheveux bouclés, aussi blonds que les miens sont bruns, encadrent un visage aux traits réguliers, illuminé par de grands yeux bleus. Le nez fin surmonte une bouche dont les lèvres sensuelles évoquent un fruit mûr. Il est vêtu d’un élégant costume qui souligne sa silhouette élancée. Je suis subjugué. Je peine à répondre :



J’articule difficilement cette réponse. Je voudrais être ferme, péremptoire. La seule chose qui est ferme, à ce moment, c’est mon sexe qui durcit face à ce bel archange. Il revient à la charge :



Des arguments, il n’en manque pas ! À commencer par son sourire, son charme qui commence à m’enivrer… Mais ce n’est pas là l’objet de la discussion qu’il tente de m’imposer. Pour le reste, le cœur du débat, je ne pactise pas avec l’ennemi. Je retrouve un peu de lucidité pour lui asséner froidement :



Sa mine déconfite, son regard de chien battu me feraient presque revenir sur ma décision. Pourtant, je le laisse s’éloigner. J’attends qu’il quitte les lieux pour sortir de la fourgonnette. J’en oublie ma sieste. Il faut que je me vide la tête. J’entreprends de couper du bois. Je me défoule pour le sortir de mes pensées. Rien n’y fait. Le soir, quand je m’assois dans mon fauteuil, les images défilent. Elles deviennent obsédantes.


J’ai dû m’assoupir quelques minutes. J’ouvre les yeux. Il est là devant moi. Je me pince mais ce n’est pas un rêve. C’est bien lui. Je bondis. Comment est-il entré ? Comment a-t-il osé ? Je hurle, hors de moi :



Sa voix est douce, elle implore. Je suis anéanti. Je me sens tout à coup ridicule. Il paraît si fragile que j’ai envie de le bercer dans mes bras comme un enfant. Je l’invite à s’asseoir. Je lui propose quelque chose à boire. Il veut bien un café. Quand je reviens avec mon plateau, je l’entends toussoter. Il est nerveux, mal à l’aise. Il prend une grande respiration avant de déclarer :



Il se lève. Je le raccompagne jusqu’à la porte. Bientôt, il disparaîtra de ma vie. Cette pensée m’est intolérable. Au moment de nous quitter, nos regards se croisent. Ses yeux s’emplissent de larmes. Que lui arrive-t-il ? On ne pleure pas parce qu’on a raté une affaire… Je lui en fais la remarque. Ma voix se veut apaisante. Il me répond en bredouillant :



Il se précipite vers la sortie. Il court jusqu’à sa voiture. Je le rattrape à temps, le saisis par les épaules.



Je suis instantanément passé au tutoiement. Je devine son trouble. Il penche sa tête. Je sens frémir ses lèvres. Sa réponse arrive enfin. Il m’embrasse.


La nuit que nous passons à faire l’amour est merveilleuse. Débarrassé de son costume, le corps d’Olivier me fascine. Sa peau douce, veloutée, contraste avec la mienne. J’aime sa musculature saillante, ses longues jambes à peine couvertes de duvet. Je suis un ours, en comparaison. Je ne suis pourtant pas très poilu, juste assez pour couvrir mon torse, mes bras, mes cuisses. Il apprécie, caresse, fourrage, hume. Nous nous enlaçons. Nos sexes tendus se frôlent. L’ivresse charnelle nous emporte dans un tourbillon frénétique.


Au matin, je le laisse dormir. Je me détache de son corps. Je n’ai pas le choix. Tout en exécutant mes tâches habituelles, je pense à tous ces événements qui, depuis hier, ont bouleversé ma vie. Je suis profondément heureux. Olivier est un cadeau du destin. Que me réserve l’avenir ? Je devrais dire « nous ». Je ne m’imagine pas sans lui.


Je suis en train de sortir les bêtes lorsque je l’aperçois. Il porte un jean, un gros pull. Il a trouvé des bottes. Sans complexe, il saisit une fourche et commence à nettoyer l’étable. Je le laisse pour conduire les vaches jusqu’au pré. À mon retour, il a terminé. Je n’aurais pas fait mieux. Il s’approche, s’appuie sur son outil et me lance, ironique :



Je n’ose espérer. J’ai peur d’avoir rêvé. Je m’affaire en cuisine. Olivier, à son aise, fouille dans les placards. Il installe le couvert. C’est vrai qu’il a faim. Il dévore ma bouche dans un baiser fougueux. Je sens son sexe gonflé sous la toile de son pantalon.



Je le serre dans mes bras, je réponds dans un souffle :