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n° 12529Fiche technique36410 caractères36410
Temps de lecture estimé : 21 mn
02/05/08
corrigé 01/06/21
Résumé:  Quand on ne nous donne pas ce que l'on veut, on peut toujours tenter de le dérober... encore faut-il ne pas se faire pincer !
Critères:  fh collègues travail nonéro -sf
Auteur : Hidden Side      Envoi mini-message

Série : Regrets & Cie...

Chapitre 03 / 05
La clé

Résumé des épisodes 1 et 2 :


Je m’appelle Franck Dumont et j’ai vécu une expérience hors du commun : la rencontre avec un autre moi-même vivant en 2034. Mon alter-ego m’a emmené faire une petite balade dans l’espace-temps, en septembre 2013, sur le site d’un barrage conçu par notre société. Nous étions sur les lieux au moment précis où l’un des contreforts céda, entraînant la destruction de l’immense barrage et la mort de plus de trente milles personnes.


L’objectif de mon double était d’obtenir mon aide pour empêcher cette catastrophe de se produire. J’acceptai, me rapprochant de Karina, qui travaillait dans l’équipe chargée des soutènements. Karina et moi, sommes devenus « très proches » ; dés le lendemain, nous nous mîmes en quête de la faille dans le projet, bien décidés à la débusquer. Après des heures de recherches, Karina m’annonça portant qu’elle n’avait pas trouvé la moindre erreur… Je refusai de la croire, évoquant ce que j’avais vu dans le futur.


Karina me planta là, pensant que je me fichais d’elle. Je me demandais alors si je n’avais pas tout simplement vécu un délire éthylique !? Comme en réponse à mes doutes, je reçus une seconde visite de Franck 2034, pour m’apporter la preuve que je ne rêvais pas : le résultat du tirage du loto pour le samedi suivant ! Je décidai de compléter deux imprimés pour la prochaine méga-cagnotte…




Le dimanche passa au rythme nonchalant d’une limace hémiplégique. Cette journée dominicale ne fut pas de tout repos : assailli d’impulsions contradictoires, je passais brutalement d’une sombre résignation à l’espoir le plus fou. Un maelström implacable dévastait mon esprit avec la violence d’un ouragan ; au centre, les évènements de ces derniers jours, s’enroulant dans une spirale folle de causalités improbables.


Je passai toute l’après-midi à écrire, dominé par le besoin impérieux d’objectiver ces spéculations, en les isolant de moi. Couchées sur le papier, dans l’espace plus restreint et contrôlable d’un bloc-notes, ces pensées menaçaient moins de faire imploser ma santé mentale. Je finis par me coucher, fort tard, et bien qu’exténué, je ne trouvai le repos qu’au petit matin.


Lundi, j’arrivai au bureau une bonne demi-heure après tout le monde, mal rasé, la mine blafarde, des valoches pas possibles sous les yeux. Quelques minutes plus tard, je croisai Jean-Luc Fournier à la machine à café.



Après un petit moment à touiller en silence nos gobelets, il reprit :



Je pris congé de Jean-Luc, le plus diplomatiquement possible ; et bien, la semaine s’annonçait longue !


En repartant, je tombai nez à nez avec Karina, les bras chargés de dossiers. Je voulus la soulager d’une partie de son fardeau, mais, d’un regard sibérien, elle me stoppa net dans mon élan. Ce seul et unique regard, aussi dissuasif que la perspective d’une ascension himalayenne pour un quinqua asthmatique, me fit oublier subito toutes velléités de rapprochement, à court ou moyen terme.


Dire que les heures passèrent lentement ce lundi-là serait un euphémisme aussi plat que la campagne normande. Par rapport au rush des dernières semaines, j’avais l’impression d’être désœuvré. Autour de moi, mes collègues rangeaient tranquillement leurs dossiers, préparant déjà le projet suivant. L’étude « barrage de la Narbada » était une affaire classée ; tout notre travail irait bientôt s’entasser dans quelques boites à archives, au fond d’un local de stockage… avant d’être exhumé en catastrophe, un sombre jour de septembre 2013 !


Il fallait que je fasse quelque chose ! Mais quoi, bon dieu ? Je me sentais piégé, tel le rongeur trop abruti pour trouver la sortie du dédale où on l’aurait balancé de force. La seule solution, c’était réfléchir, réfléchir encore, jusqu’à ce qu’une idée me vienne.


Dans les dernières heures de l’après-midi, cette fameuse idée, étonnamment, finit par germer, comme une pousse improbable au cœur du désert. Mais, de l’idée à sa réalisation, il y avait toute une panoplie d’accrocs possibles. J’étais encore loin de pouvoir crier victoire.



oooOOOOOooo



J’attendis qu’il fasse nuit noire pour mettre mon plan à exécution. Planqué dans ma vieille voiture, une Honda Civic garée à quelques rues de l’immeuble de notre société pour ne pas me faire repérer, je n’en menais pas large. Ce que je m’apprêtais à faire était plutôt risqué et pouvait me coûter ma place, mais je n’avais pas d’autres solutions. Je devais agir rapidement, pour ne pas perdre la possibilité d’accéder aux seuls documents pouvant changer le cours des choses.


Vers vingt-deux heures, je rassemblai ce que je pus de courage et je me pointai devant l’immeuble de verre et d’acier, occupé presque en totalité par notre compagnie. Bien que je sois relativement sportif, je n’ai rien d’un agent surentraîné du GIGN ; pas question d’une effraction à la Belmondo ! Dans un élan d’audace quasi inconscient, j’avais subtilisé quelques heures plus tôt le double du passe général dans la guérite de l’agent de sécurité, profitant d’un moment où il était occupé à compter fleurette à la réceptionniste.


D’une main peu assurée, je bataillai avec la serrure, espérant presque m’être trompé de clé pour avoir une bonne raison de déguerpir. Mais, à la quatrième tentative, j’entendis un cliquetis de bonne augure et la gâche se libéra, me donnant accès au hall d’accueil. Sitôt dans la place, j’entrai le code pour désenclencher l’alarme, puis me dirigeai, un peu nerveux, vers le bureau de Karina.


Je craignais par dessus tout que le ménage ait déjà été fait sur les serveurs ; pourvu qu’ils n’aient pas tout siphonné vers les disques d’archivages ! J’espérais bien que l’équipe informatique ne dérogerait pas à sa proverbiale nonchalance… Pour la suite, je comptais sur mon intuition et un peu de chance afin de réussir à pénétrer dans le système. C’est en tout cas ce que je voulais croire, un peu comme le gamin partant pour la première fois à la chasse aux œufs de pâques.


La porte du bureau n’était pas fermée. Allumant ma lampe de poche, j’entrai, repérant rapidement le PC de mon ex-conquête, que je démarrai. Dans le silence pesant de ces lieux déserts, le ronronnement de la bécane avait la discrétion d’une compagnie de majorettes un jour de Kermesse… Cela faisait près d’une minute que l’écran éclairait sinistrement la pièce de sa lueur blafarde, quand je me rendis compte que je n’avais même pas pensé à baisser les stores ! Maudissant mon amateurisme, je courus le faire, espérant que personne ne traînait dans les parages. La lumière dans le bureau avait dû être aussi visible que le faisceau guidant les tankers à l’entrée d’un port de marine marchande !



Je sentais mon cœur tambouriner dans mes tempes, répandant ses giclées d’adrénaline dans tout mon organisme. J’étais en sueur, terrorisé à l’idée d’être découvert. Mais personne ne semblait avoir été alerté par mon intrusion. À peine croyable…


Après avoir soufflé un bon coup, je pris place devant la machine. L’accès, bien sûr, en était verrouillé. C’était le moment de voir la pertinence de mon intuition. Je tapai le nom d’utilisateur de Karina. Puis, après une courte hésitation, je rajoutai le mot de passe le plus probable auquel j’avais pensé, celui lu subrepticement à la dernière page de son carnet noir. Je priai pour que ce soit bien « Antartica ».


C’était bien ça ! Les portes de sa session de travail s’ouvrirent devant moi, accompagnées par la charmante musique de Mr. Gates. Yes ! J’y étais. Pour autant, est-ce que les données étaient toujours bien disponibles ? J’allais bientôt le savoir. Et oui ! J’avais enfin accès à toutes les infos sur les soutènements du barrage. J’enfichai ma clé USB dans le slot idoine et entrepris de tout copier en bloc ; je ferai le tri plus tard.


La barre de progression frisait les cent pour cent au moment où la lumière jaillit dans la pièce. Je restai figé sur place, comme un coléoptère de collection, empalé sur son aiguille par l’entomologiste. Pris sur le fait, juste au moment de repartir avec le butin en poche !



Lentement, je fis face au vigile qui venait de me surprendre ; le type avait tout du croisement improbable entre un déménageur et un primate, et il ne rigolait pas du tout. Tout en me tenant en joue avec un pistolet à grenaille, il décrocha son portable et appela le siège de la société de gardiennage. Sur une impulsion subite, j’en profitai pour glisser une main derrière moi, ôtant à tâtons la clef USB, que je laissai tomber dans le tiroir entrouvert du bureau. J’espérais, sans trop y croire, que le vigile n’avait pas repéré mon manège.



Je reculai, m’appuyant contre le tiroir qui se referma sans bruit. Le vigile me fit mettre à genoux devant lui, mains à plat sur le sol, en attendant l’arrivée des flics. J’étais sous le choc et plutôt effrayé par les conséquences de mon geste.



oooOOOOOooo



Il était un peu plus d’une heure du matin quand le patron de la boite arriva au commissariat de quartier où l’on m’avait conduit. Un des flics de service me fit alors sortir de la cellule d’isolement où l’on m’avait flanqué après avoir pris ma déposition. Je me faisais tout petit, tandis que le big boss me jaugeait, sans rien dire ; mêlée à la colère, il y avait une lueur d’incompréhension dans son regard. Heureusement pour moi, il n’avait pas l’intention de porter plainte. Ça ne voulait pas dire que j’étais tiré d’affaires…


Le même policier qui m’avait interrogé un peu plus tôt lui présenta un tas effarant de paperasses à signer, puis on me rendit la liberté. Une fois sur le trottoir, devant le commissariat, le boss me jeta, d’une voix cinglante :



Puis, il tourna les talons et me planta là. C’était plutôt mal barré !


Après une nuit aussi courte que la précédente, mais plus difficile encore, je me présentai à huit heures moins cinq devant la secrétaire du patron, une vieille fille rêche et guindée qui annonça mon arrivée par l’intercom, d’une voix monocorde parfaitement dénuée d’émotions.


Mes traits étaient toujours aussi marqués par le manque de sommeil, mais cette fois j’étais rasé de frais et j’avais revêtu un costume trois pièces. Je devais cependant faire peine à voir ; le visage de la vieille peau reflétait plus la pitié condescendante que la désapprobation. Nous n’échangeâmes pas un mot durant tout le temps que dura l’attente ; elle savait aussi bien que moi pourquoi j’étais là. Je ne me faisais pas d’illusions : avant la fin de la matinée, toute la boite serait au courant.


La porte d’en face s’ouvrit et le boss passa la tête par l’embrasure ; d’un bref coup de menton, il me signifia d’entrer. Je bafouillai confusément des salutations auxquelles il ne se donna pas la peine de répondre, n’ayant que faire de mes ronds de jambes. En le suivant dans la pièce, j’eus la surprise de voir Karina, installée dans un des sièges face à son imposant bureau. Je m’assis sur le fauteuil à côté d’elle, avec aussi peu d’entrain que s’il s’était agi d’une planche à clous. Elle ne me jeta pas un regard.



Bon dieu de bois ! Qu’est-ce que j’allais bien pouvoir lui dire, là ?


Je ne pouvais pas lui parler de ma rencontre avec mon double, c’était impossible. Il aurait cru que je le prenais pour un sombre imbécile, ou bien que j’avais totalement perdu les pédales, ce qui était pire. Comment envisager une seule seconde de confier la conception d’ouvrages d’arts ou de superstructures à un malade mental ? Si je parlais de tout ça, j’étais certain d’être viré ! Je ne pouvais pas courir ce risque.


Et puis, j’imaginais déjà les collègues en train de tourner en dérision mes prétendus talents « parapsychologiques », me prenant pour un affabulateur ou pour un dingue. Je n’oserais plus jamais remettre les pieds dans la boite, si tant est que je ne me retrouvais pas à pointer au chômage !


Il ne me restait donc plus qu’une seule solution, dire exactement ce qu’on attendait de moi. Les mots que j’allais prononcer seraient terribles et peut-être ne sauveraient-ils même pas ma tête, mais je n’avais guère d’autres choix.



Le patron hochait la tête, au fur et à mesure de ma « confession », hésitant entre les deux sentiments qu’elle lui inspirait : l’incrédulité et le dégoût. Je guettais avec appréhension la réaction de Karina. Les yeux rougis par la colère et la honte, les mâchoires soudées, elle faisait un effort surhumain pour endiguer ses émotions. Cependant, elle ne put retenir une larme, qui perla le long de ses cils délicats. Cette larme reflétait le gris du ciel ; puis elle s’étala sur sa joue, comme une dague de cristal, poignardant mon cœur supposé insensible.


Et voilà, je n’étais plus qu’un odieux manipulateur, sans vergogne ni amour-propre ! Bien que gêné d’assister à l’humiliation que subissait Karina, le directeur poursuivit son petit interrogatoire :



Merde, il ne lâchait pas prise facilement ! Bien qu’au bord de la nausée, il fallait que je continue, que je persiste dans l’ignominie, m’enfonçant encore d’avantage, afin de rester cohérent avec l’horrible aveu que j’avais été contraint de faire.



À ces mots, son front s’empourpra. Comment un « salopard » tel que moi osait faire appel à sa compréhension ? Lui aussi faisait de gros efforts, mais pour contenir sa rage. Sinon il m’aurait étranglé sur place, je le voyais clairement dans ses yeux.



Je ne répondis pas, de peur qu’il mette sa menace à exécution. Au contraire, j’adoptais une attitude de soumission claire et nette, en baissant piteusement les yeux devant lui. Un geste universel dans les groupes sociaux hiérarchisés que forment toutes les espèces animales évoluées, dont la nôtre ; le signe que le vaincu accepte sa défaite, abdiquant toutes prétentions face au vainqueur. Ce qui a en général l’avantage de calmer l’agressivité du dominant et d’épargner la vie à celui qui vient de se faire mater.


Comme prévu, le boss se reprit un peu, avant de terminer l’entretien d’une phrase cinglante.



C’est presque en rampant que je sortis de son bureau, la tête sur le point d’éclater, le cœur broyé à l’idée de ce que Karina devait penser de moi. Le remède n’avait-il pas été pire que le mal ? J’en étais presque au point de me le demander…



oooOOOOOooo



Je quittai le bureau du big boss sans autre forme de procès, totalement anéanti. Reprenant ma voiture sans voir personne, je rentrai chez moi dans une sorte de brouillard, l’esprit confus. Sur le trajet, je laissai mes automatismes me conduire, tandis que je récapitulai l’enchaînement tragique des évènements dans lesquels je me trouvais englué. Après m’être fait jeter par Karina, je passais maintenant pour un mythomane manipulateur aux yeux de mon propre patron et bientôt de toute la boite, sans compter que j’étais en instance de licenciement pour faute grave. Joli score, en à peine cinq jours ! Tout ça pour essayer de « sauver le monde » à moi tout seul, sur la foi de visions dont je n’aurais même pas oser parler à un psy.


Je pense que je touchais le fond. Comment ma situation aurait-elle pu être pire ?



À cette pensée, je me vis dans un tribunal, accusé d’intrusion sur le système informatique de ma société et de vol de données. Sachant que - circonstances aggravantes - les données en question concernaient la sécurité du second plus grand barrage au monde et certainement celui entouré des plus vives polémiques… Ce que je risquais était bien plus grave qu’un simple licenciement « sec », c’était carrément la taule ! Si ça se trouve, mon sort actuel me paraîtrait enviable dans quelques temps !


En arrivant chez moi, je me mis à tourner en rond, aussi utilement que le mécanisme de précision d’une montre suisse privée de ses aiguilles. Je cherchais un moyen de réparer tout ce gâchis, en évitant cette fois de tomber plus bas encore…


Il fallait que je contacte Karina, que je lui fasse part de tout ce qui m’était arrivé depuis vendredi, afin qu’elle comprenne mon attitude de ce matin. C’était la première étape, incontournable, si je voulais avoir une chance de remonter la pente. « Ok, comment faire pour qu’elle accepte de te parler ? » Il était exclu de me pointer chez elle ; je ne pouvais pas non plus lui passer un coup de fil, elle me raccrocherait au nez. Lui envoyer un mail… Pour qu’elle le transmette directement au big boss ?


Pour retrouver grâce aux yeux de Karina, j’avais besoin d’un moyen plus discret et surtout suffisamment convaincant. Je repris les notes rédigées deux jours plus tôt et m’en inspirai pour lui écrire une longue lettre. Dans l’enveloppe, je glissai le second bulletin de loto plié avec mes feuillets. Le tirage gagnant pour la méga cagnotte de samedi, quel meilleur argument pour la convaincre que toute cette aventure n’était pas issue d’un délire insensé ! Et si je me plantais complètement ? Je finirais de me « crasher » en flammes…


Il fallait que je poste ce courrier, avant que ma volonté ne fléchisse. Je sortis et passai l’après-midi à déambuler au gré des rues avant de me décider enfin à glisser ma missive dans la boite jaune, à quelques pâtés de maisons de mon immeuble. J’invoquai le « grand Tout » pour que ce courrier ne subisse pas un classement vertical direct sans même que Karina ne l’ouvre.



oooOOOOOooo



Les journées se succédèrent, comme dans une lente procession de pachydermes indolents ; chacune semblait durer un demi-siècle. Pour accélérer la course des heures, j’essayais de dormir le plus possible. Je fuyais l’éveil durant lequel j’étais le plus souvent en proie à un doute profond. Quasiment personne de la boite ne m’avait contacté : pas un seul coup de fil, pas un mot de soutien… Là bas, je devais sûrement passer pour un infâme salaud. Le retour sur les lieux du « crime » risquait de s’avérer plutôt difficile.


Je profitais de mon temps libre pour faire des recherches approfondies sur le contexte écologique et économique autour du barrage de la Narbada. On n’en avait que très peu parlé durant nos semaines de travail acharné, mais ce projet était bien loin de faire l’unanimité, autant en Inde que dans l’intelligentsia écologiste. Les alter mondialistes s’étaient mobilisés pour empêcher son implantation, mettant en avant les gigantesques déplacements de populations qu’il allait nécessiter. Comme d’habitude, ce serait aux plus démunis de subir les conséquences néfastes du développement économique voulu par le gouvernement indien.


Les opposants au barrage avaient remporté une grande victoire quelques années auparavant, quand la Cour suprême indienne avait ordonné le gel du projet, malgré le soutien de la banque mondiale. Mais ils avaient fini par être déboutés par cette même Cour suprême qui déclara que les travaux devaient finalement être menés à leur terme. La précipitation soudaine du gouvernement de New Delhi s’expliquait par son souhait d’exploiter cette dernière victoire avant que quiconque ne vienne à nouveau s’interposer. À supposer que je puisse trouver un moyen d’agir par la suite, ce contexte ne me faciliterait pas la tâche !


Le samedi finit par arriver, point d’orgue à cette semaine éprouvante. Bien que je n’eus aucune nouvelle de Karina, je croisai les doigts pour qu’elle ait lu ma lettre. Je brûlais d’impatience, espérant sans presque oser y croire que l’heure de ma revanche allait bientôt sonner.


Ce fut enfin l’heure du grand tirage. Il était plus que temps, j’étais tendu comme une corde de guitare ! Je m’installai face à mon écran plat, zappant furieusement pour atteindre le bon canal. Le moment de vérité allait avoir lieu, mon regard cabriolait entre le bulletin de loto chiffonné et le poste de télévision. Je n’osais pas y croire.


Le premier nombre venait de sortir. Connaissant par cœur ma sélection, je sus instantanément qu’il était bon. Le second nombre fut tiré à son tour… bordel, celui-ci n’était pas sur mon bulletin ! Je tentai de ne pas céder à la panique. La combinaison que m’avait communiquée Franck 2034 pouvait très bien concerner le second tirage de ce samedi. Je muselai mon angoisse pour quelques dizaines de minutes.


Juste avant que n’ait lieu le second tirage, la sonnerie du téléphone retentit, me secouant comme si je venais de serrer la pince à une ligne de dix mille volts. Toujours installé sur le canapé, face à l’écran, je décrochai. Je n’eus aucun mal à reconnaître la voix au bout du fil.



Visiblement, elle avait lu le récit détaillé de mes mésaventures sans piquer de crise d’hystérie. Ou bien elle avait eu le temps de se reprendre. Je la sentais très méfiante, mais au moins il était possible de discuter…



Je n’entendais plus qu’une respiration rauque à l’autre bout du fil. Elle ne disait toujours rien. Que pensait-elle de tout ça, en ce moment-même ?



Se pouvait-il que… Je jetai un œil à l’écran de ma télé, et lâchai presque le téléphone sous le coup de l’émotion : le second tirage du loto venait d’avoir lieu et les nombres qui s’étalaient sur ma rétine étaient bien les bons !



oooOOOOOooo



Je n’arrivais pas encore à réaliser ; Karina et moi étions les seuls gagnants de la méga cagnotte. Et elle me croyait enfin ! La preuve tant attendue valait son pesant d’or ; nos gains cumulés s’élevaient à dix-sept millions d’euros… J’avais encore énormément de mal à me persuader que je ne rêvais pas.


D’une voix chevrotante, je lui proposai que l’on se rejoigne au petit bistrot où nous avions partagé un peu de complicité et quelques croissants une semaine en arrière, presque une éternité…


J’arrivai avant elle et nous réservai une table dans un coin discret, à l’abri des regards et des oreilles qui traînaient. Toujours sous le choc, je me sentais loin de mon état normal. Les lumières me faisaient de l’œil, irréelles, presque trop brillantes ; le bruit des conversations résonnait le long de mes conduits auditifs, déformé, comme si je flottais dans un étrange monde aquatique. Je ne regrettais plus d’avoir couru tous ces risques, malgré les rudes épreuves que j’avais dû traverser.


Les minutes s’écoulaient sans que Karina n’apparaisse à l’horizon. Viendrait-elle, finalement ? Soudain, sans que je ne l’aie vu approcher, elle fut là, surgissant comme un elfe des forêts de l’Oural. Je l’invitai à s’asseoir. Son regard brillant était le témoin le plus sincère de ma crédibilité retrouvée.


Je voulus prendre ses mains entre les miennes, mais elle les retira comme si j’avais été le diable en personne. Puis, dans un geste hésitant, elle les replaça sur la petite table de stratifié mauve, me laissant les envelopper presque à contrecœur.



Nous fûmes silencieux quelques instants, osant à peine croiser nos regards. Puis elle prit son sac et déposa sur la table deux choses : son bulletin de loto et la clé USB que j’avais dissimulée dans son tiroir.



Je pris la puce mémoire sur la table, ne sachant pas trop comment la remercier pour son geste de clémence.


Karina m’expliqua ce qui l’avait retenue d’asséner le coup de grâce : avant de sceller mon sort, elle avait voulu comprendre pourquoi j’avais pris le risque de copier ces fichiers, alors que j’étais venu, selon mes dires, dans le seul but d’y introduire une erreur. Puis ma lettre était arrivée, attisant l’envie brûlante de savoir ce qui m’avait réellement poussé à pénétrer par effraction dans son bureau, en pleine nuit.


La première fois qu’elle la lut, elle ne crut pas un mot des aventures rocambolesques que je relatais. Plusieurs minutes durant, elle avait même pensé communiquer le tout au big boss. Puis une interrogation s’était mise à tournicoter dans son esprit : et si c’était vrai ?


Un doute, de plus en plus tenace, s’était immiscé en elle. Mes écrits étaient à ce point affirmatifs que je ne pouvais être que sincère, ou bien fou. Karina avait donc décidé de me laisser ma chance, au moins jusqu’à ce samedi soir. Et voilà que, contre toute attente et même toute logique, je devenais le nouveau multimillionnaire estampillé « Française des jeux » !


Je précisai immédiatement sa dernière phrase :



Sans un mot, Karina s’empara de son ticket pour la fortune, négligemment posé sur la table en stratifié comme un vulgaire flyer publicitaire et, devant mes yeux ébahis, se mit à le déchiqueter en mille fragments.



Eberlué par tant de détachement, je regardai d’un air stupide le petit monticule de débris de cellulose qui valait, il y a peu, la bagatelle de cinq milliards d’anciens francs (j’ai toujours été vif en calcul mental). Voilà que Karina, cette irréductible rigoriste à la logique si cartésienne, se mettait à élucubrer des théories de bonne femme sur l’enrichissement à trop bon compte et les sombres malédictions censées l’accompagner. Cet énorme paquet de fric n’était certes pas un don de dieu mais, à ce moment-là, il me semblait n’être que la juste compensation au fait que je ne verrais jamais le soleil se lever sur l’année 2035…



Karina me contempla avec l’air déconfit d’une génitrice regardant sa progéniture faire un gros caprice. Puis elle me lâcha ces quelques mots :



Sur le moment, je me contentai d’un sourire incrédule, ne voulant pas admettre qu’elle put avoir raison. Elle avait dû négliger un élément, forcément. Je m’en tiendrais aux faits : après tout, Franck 2034 ne s’était pas trompé dans sa prédiction de ce soir, lui !


Ah, si j’avais su…



A Suivre…