Louis venait d’arriver sur le palier du second étage de l’hospice quand une petite vieille lui agrippa le bras.
- — Venez, venez, Marie vous attend.
Intrigué, il la suivit et pénétra dans une chambre lumineuse à deux lits. Sur l’un d’eux, une octogénaire souriait doucement, enveloppée de châles et de couvertures. Des yeux très doux couleur lavande contemplaient le luthier avec émotion, comme si elle le connaissait depuis longtemps. Elle lui tendit les bras avec élan avant de tapoter de la main gauche le rebord du lit.
- — Venez vous asseoir près de moi, miraculé de la verveine ! Je vous attendais. Vous avez reçu le rêve, semble-t-il.
Louis, pétrifié, s’immobilisa et s’exclama :
- — Votre voix… vous…
- — Chuuuuuuuuut… parlez plus bas ! Oui, je suis celle que vous avez entendu vous parler au creux de l’oreille et qui vous a envoyé le rêve de la nuit dernière. C’est aussi moi qui vous ai fait revenir de Paris. Il était l’heure pour vous de rencontrer votre future épouse et de vaincre le mal.
Voyant le visage pâle de Louis, Marie s’attendrit :
- — N’ayez pas peur. Je n’ai jamais utilisé la magie noire sur vous ni sur la petite Claire. Je ne veux que votre bonheur, et il montre déjà de belles espérances, n’est-ce pas ? ajouta la vieille dame avec un clin d’œil malicieux.
- — Mais… comment savez-vous ?
- — J’ai les confidences de Bideau, et un savoir hérité de ma marraine en sorcellerie, l’arrière-grand-mère de Claire. D’ailleurs, je n’étais pas sa seule filleule. Nous étions deux, Marthe Rougier et moi. Mais vous l’aviez compris lorsque le rêve vous a mis en sa présence, n’est-ce pas ?
Le luthier hocha la tête. Il fixait la vieille dame d’un air à la fois méfiant, intrigué et curieux. Comment pouvait-elle avoir manipulé son esprit de telle sorte qu’il revienne à Saint-Amant Roche Savine et qu’il tombe amoureux de Claire ? L’inquiétude, l’incompréhension et la peur de la nuit précédente reprirent possession de lui. Marie, comprenant son trouble et voulant le rassurer, lui sourit avec bienveillance. Elle tapota à nouveau la couverture pour qu’il vienne s’asseoir et quand ce fut fait, elle lui prit la main.
- — Ne vous inquiétez de rien ! Jamais je n’ai eu de mauvais penchants. Vos sentiments pour Claire n’ont rien de factice, et je n’ai fait que favoriser vos amours sans jamais en prendre le contrôle. J’ai préféré garder des pratiques de magie blanche et bien m’en a pris. C’est ainsi que j’ai conservé jusqu’à ce jour tous les pouvoirs que j’ai reçus. Marthe Rougier, elle, s’est assez rapidement tournée vers la magie noire, elle a utilisé des sortilèges à son profit, ce que nous ne devons jamais faire. Et elle a consulté des grimoires anciens que Louise, l’arrière-grand-mère de Claire, nous interdisait. Elle a donc perdu des pouvoirs et a dû passer du côté du mal pour les récupérer et les développer. Après la mort de notre marraine sorcière, Marthe a commencé à jeter des sorts. Quand elle a vu Rose revenir mariée au village, elle n’a pas supporté. Elle a toujours revendiqué la place de sorcière, mais les femmes sont allées consulter Rose. Évidemment, c’était l’héritière légitime de Louise. Alors, elle s’est mise à la détester, et à faire courir les pires histoires sur son compte.
- — C’est pour cela que ces histoires courent toujours dans le village ?
- — Évidemment. Les gens ont eu peur, dès les débuts maléfiques de ma conscrite, que Marthe leur jette le mauvais œil : ils voyaient en la magie noire un savoir qui les dépassait et qui pouvait se retourner contre eux. Donc ils étaient prêts à soutenir tout ce qu’elle disait. Aujourd’hui, c’est un peu différent. Les gens sont moins superstitieux, moins craintifs, un peu plus éduqués, et puis tout le monde sait que Claire n’est pas sorcière. Marthe a beau entretenir l’idée que cette petite est maudite à cause de ses parents, et que la sorcellerie et l’inconduite de sa mère constituent une malédiction héréditaire, peu de gens donnent du crédit à ce genre de fadaises. Sinon cela ferait beau temps que leur propre inconduite les aurait précipités eux et leurs enfants dans les pires tourments.
Mais ce qui ne change pas, c’est que les Savinois ont toujours peur de Marthe et de son pouvoir de nuisance. Elle connaît beaucoup de petits secrets inavouables, du fait qu’elle s’est affichée sorcière unique de Saint-Amant. Si certains s’avisaient de passer outre à ses jugements, ils pourraient craindre qu’elle révèle ce qu’elle a appris durant ses consultations magiques. C’est la raison pour laquelle aucun ne pouvait sortir Claire de cet emprisonnement, sauf vous. C’est aussi parce que votre vie tient de l’amour et de la magie blanche que vous pourrez vaincre le sort que Marthe a jeté contre vos deux familles et que vous pourrez rentrer en possession de votre héritage.
Louis considéra la vieille dame avec étonnement.
- — Lequel ? Mon père m’a renié, vous avez dû le savoir.
- — Je ne parle pas d’un héritage matériel, mais spirituel, magique, le seul qui vous soit véritablement profitable. Avec l’amour, bien entendu.
- — Qu’est ce que c’est que cette histoire ? Qu’est ce que c’est que ce délire ?
- — Ce n’est pas un délire. Je suis peut-être très âgée mais pas encore folle, mon cher enfant ! Je vous parle de l’héritage de magie blanche dont Rose vous a fait le dépositaire et qui doit sauver notre village du pire. En vous unissant par amour à Claire, vous empêcherez le mal de régner sur Saint-Amant. Je n’ignore pas que ça a l’air totalement fantaisiste, absurde, mais c’est ce que je sais depuis très longtemps, et la mère de Claire, Rose, le savait aussi. Mais vous m’avez interrompue au milieu de mon histoire… Où en étais-je ? Ah oui, je vous parlais de la haine de Marthe pour Rose. Quand Rose est devenue mère d’une petite fille, cette haine s’est amplifiée, par peur d’avoir encore une concurrente. Marthe est venue trouver Albin pour lui révéler que sa femme le trompait. Albin était sûr de Rose, il n’a rien cru de ce que racontait Marthe. Alors elle a décidé de prendre son temps et de réactiver la passion de Rose et Bertrand, votre père.
- — Ils s’aimaient donc avant ma naissance ?
- — Bien sûr. Ils se sont rencontrés en avril 1900. Vos parents étaient déjà mariés, votre mère enceinte, mais la passion de votre père était si forte que rien ne pouvait lui résister. Rose était si belle, si fraîche, si désirable à vingt ans… Et elle ressentait une telle attirance pour lui qu’elle n’a pas pris garde aux avertissements de sa grand-mère. Seule la passion comptait, la découverte des caresses, des baisers, les rendez-vous. Je me souviens encore du souci qu’elle donnait à Louise. Rose avait beau lui dire que jamais son amant ne connaîtrait son identité et que la magie les protégerait de tout chagrin, plus les semaines passaient, plus Louise voyait le malheur se dessiner.
Quelques mois après cette rencontre, lorsque vous êtes né, Bertrand a fait appel à Louise pour vous sauver et sauver votre maman. C’était l’usage quand une naissance se passait mal. On faisait appel, en plus du médecin, à la sorcière du canton. Et c’est ainsi qu’il a compris, quand Louise est arrivée avec sa petite-fille, qui était la jeune femme dont il était épris. Mais Rose, en reconnaissant son amant, s’est sentie trahie car votre père ne lui avait jamais dit qu’il était marié et futur papa, et elle a décidé de renoncer à cet amour pour sauvegarder votre vie, la vie du futur amant de sa fille.
La magie lui avait fait comprendre qu’elle avait le pouvoir d’arranger les choses si et seulement si elle renonçait à ce lien qu’elle partageait avec Bertrand votre père. Elle l’a fait avec beaucoup de chagrin mais savoir qu’en soignant ce petit bébé et sa mère, elle sauvait également la bonne magie lui a donné du courage dans ce renoncement. C’est elle qui vous a sauvé de la mort du nouveau-né. Louise à ce moment-là n’a été que son assistante. Elle a compris que la magie se révélait à Rose et qu’elle pouvait, à partir de ce jour, la considérer comme son héritière. Rose vous a béni et offert avec votre mère à la magie. Cela a été fait dans le plus grand secret dans la petite chambre qui vous a vu naître. Je ne l’ai su que par une confidence de Rose, très peu de temps avant le drame. Louise n’avait rien su. Même Marthe ne l’a jamais appris, malgré son pouvoir, malgré sa capacité à entrevoir des choses invisibles pour le commun des mortels. La magie a en quelque sorte voilé cet évènement.
Mais Marthe avait tout de même compris par ses propres dons de sorcellerie que Rose était en voie de conquérir une vraie place de sorcière et cela, elle ne pouvait pas le tolérer. Elle conseilla donc à Louise d’éloigner sa petite-fille chez des cousines afin que jamais le scandale d’une liaison ne soit connu de personne et elle résolut de profiter de la situation pour s’imposer comme la future sorcière de Saint-Amant. Mais Louise ne se laissait pas faire et elle réussit à garder sa place, avec mon aide.
Rose, après un début d’exil difficile, s’est si bien adaptée à sa nouvelle vie qu’elle a trouvé un travail plaisant et aussi un fiancé : Albin, le père de Claire. Louise et moi étions si contentes… Ce fut d’ailleurs une de ses dernières joies. Quelques années après les noces de Rose et d’Albin, Louise mourut d’une mauvaise fièvre. Je n’avais rien pu faire pour la sauver. Elle a laissé tout ce qu’elle possédait à Rose. Ce n’était pas grand-chose sur le plan matériel mais son savoir magique était immense, et elle lui a transmis le don avant de mourir, pour que sa descendance puisse être protégée de la magie noire et lutter contre elle.
Marthe s’est alors mise en lutte ouverte contre la magie blanche et tout ce qu’elle symbolisait. Elle jetait la suspicion sur tout ce qu’avait fait Louise. Elle discréditait le moindre soulagement que j’apportais aux personnes qui le désiraient. Ce fut une période particulièrement éprouvante. Les femmes en détresse n’osaient même plus s’adresser à l’une ou à l’autre tant elles avaient peur d’un mauvais sort ou d’une catastrophe. Et puis Rose est revenue et elle s’est installée avec son mari à quelques kilomètres de Saint-Amant. Les femmes sont naturellement allées vers elle pour tout ce qui les inquiétait. Les hommes également. D’autant qu’elle avait enrichi son savoir à la ville chez un pharmacien. Beaucoup l’appelaient pour soigner un rhume, une migraine, des insomnies, une vache malade. Et c’est ainsi que Rose a retrouvé Bertrand. Elle l’a croisé en revenant d’une visite chez Madame Pelat qui souffrait de terribles migraines. Il n’en fallait pas plus pour que leurs deux cœurs s’enflamment.
Marthe, connaissant la passion qui les unissait quelques années auparavant, a compris que cet amour lui permettrait de reprendre le pouvoir à Saint-Amant. Elle décida d’en profiter. Mais Rose était devenue une femme mariée, fidèle et sage, qu’il était difficile de faire passer pour volage, d’autant plus qu’elle allait accoucher des œuvres de son mari et qu’elle savait que cet enfant serait une fille, la récompense de son sacrifice, et votre future femme. Elle n’avait donc aucun désir de renouer un amour qui mettrait en danger son avenir et celui de son bébé.
Alors Marthe a fait en sorte de rapprocher Bertrand et Albin, anciens camarades de classe, pour que sa rivale n’échappe pas au désir de Bertrand, qu’elle a même renforcé par des philtres et des sortilèges magiques pour activer son plan de destruction. Rose a tenu cinq ans sans faiblir. Et puis, un soir, votre père l’ayant trouvé seule à la ferme, il a tenté de la reconquérir plus directement. Et elle s’est laissée convaincre… Avait-elle compris qu’elle ne vivrait plus très longtemps et voulait-elle en profiter ? Je ne l’ai jamais su. Mais elle a cédé aux baisers, aux caresses, jusqu’à redevenir la maîtresse de Bertrand. Albin était trop occupé par la ferme pour s’en rendre compte. Et Claire était trop petite, elle ne voyait dans les visites que l’un et l’autre se faisaient qu’une tendresse toute fraternelle. Et elle voyait, en votre papa, un oncle.
Louis sourit.
- — C’est vrai… Je me souviens de sa confiance envers lui. C’était attendrissant de la voir si familière avec mon père. Et mon père, plutôt bourru avec moi, devenait à son contact attentionné comme jamais, et il était totalement ravi par cette petite. Claire semblait être sa fille et ma petite sœur parfois…
- — Bertrand aimait tellement Rose qu’il aurait voulu lui faire un enfant. Mais il respectait aussi beaucoup son ami Albin et ne voulait pas casser le couple de Rose. C’était plus que de la passion, c’était un véritable amour, respectueux, tolérant et généreux. Seulement, aucun d’eux ne pouvait renoncer à l’attirance qu’ils éprouvaient l’un pour l’autre et Rose, malgré sa promesse, n’arrivait pas à chasser Bertrand de sa vie. C’est ce qui a fini par les perdre. La magie ne pouvait admettre un tel parjure.
Quand vous avez découvert sa liaison avec votre père et que vous êtes parti, Rose a dû faire de plus en plus attention. Elle voulait protéger Claire des mauvais sorts de Marthe. Un jour, elle a su que sa rivale en sorcellerie connaissait la passion qu’elle vivait, et qu’elle allait mourir. Mais elle ignorait quand. Nous avons tout essayé toutes les deux, mais Marthe tenait sa vengeance et le sort qu’elle avait jeté contre Rose était très puissant. Elle a fait tuer Rose par Albin afin de détruire la bonne magie. Claire était trop jeune pour être une initiée, Marthe pouvait donc régner sans partage. La robe blanche du rêve que vous avez vue, ce n’est pas celle de Claire, mais celle de Rose. C’est un avertissement. Vous devez protéger Claire de Marthe. Vous êtes le seul à pouvoir le faire.
- — Mais comment ?
- — Marthe ne peut rien contre vous. Vous êtes béni par la magie. Si elle s’en prenait à vous, elle détruirait son pouvoir. Car même si elle a choisi le côté noir de la magie, elle a été initiée par une sorcière blanche. C’est la raison pour laquelle elle ne peut pas vous atteindre. La seule chose que vous devez redouter, c’est votre désir de Claire.
Louis regarda Marie sans comprendre. La vieille dame posa sa main fine et ridée sur celle du luthier avec un doux sourire.
- — Je sais combien un homme amoureux désire une femme, moi aussi j’ai été jeune. Et la magie blanche, lorsque vous en êtes issu, donne à ce désir une grande force. Mais cette force peut être détournée par la magie noire, c’est là que réside le piège. Si vous voulez céder à la passion, alors attendez que le bal soit passé. Marthe ne pourra plus rien contre vous deux. La lune change dans la nuit du 14 au 15 juillet. C’est la date que Marthe a fixée pour vous détruire tous deux.
- — Comment est-elle au courant de notre relation ?
- — L’amour dégage des ondes que tous les initiés en sorcellerie perçoivent. Et comme la magie fait partie de vous deux, les ondes n’en sont que plus fortes.
- — Donc Marthe sait peut-être déjà ?
- — Sans doute, mais elle ne peut rien faire tant que vous n’avez pas consommé cet amour. En enchantant une pomme sur laquelle on pose un cheveu d’une jeune fille, on peut savoir très facilement si elle a perdu son pucelage. La pomme se couvre de tavelures si c’est le cas. Jusqu’à présent, Marthe doit savoir que vous avez été raisonnable.
Louis, à cette remarque, ne put s’empêcher de rire. Ces pratiques d’un autre âge lui apparaissaient tellement ridicules.
- — Et si je croque la pomme ? risqua-t-il, malicieux.
Mimi la Tourette prit un air fâché et s’écria :
- — Je ne plaisante pas, mon garçon. C’est une question de vie ou de mort. Si tu succombes avec elle, ton désir se retournera contre l’objet de ton amour, et le village restera sous la coupe de la magie noire.
Louis soupira.
- — Et je ne peux rien faire pour combattre plus directement Marthe ? Puisque je suis protégé…
- — Il faudrait que je t’enseigne la magie, à jeter des sorts. Nous n’avons pas assez de temps pour ça. Mais je peux te donner un flacon d’une eau qui vous permettra de dormir sans être inquiétés. Et je te confie un œil de tigre, garde-le toujours sur toi. Il protège du mauvais sort, et favorise la chance. Pour Claire, je te remets un pendentif très spécial. Donne-lui lorsque tu l’emmèneras au bal. Il agira si vous êtes attaqués.
Louis balaya d’un revers de main les objets que lui tendait Marie.
- — Je suis le meilleur des protecteurs pour Claire. Et je sais me contrôler.
- — Ne dédaigne pas mes cadeaux, même si tu ne crois pas en leur pouvoir. Tu serais trop malheureux de ne pas les avoir emportés si, dans quelques jours, Claire mourait.
Louis fixa Marie dans les yeux.
- — Pourquoi ne les avez-vous pas donnés à sa mère il y a six ans ?
- — Le pendentif appartenait à Rose. C’est moi qui l’ai récupéré avant la mise en terre.
Louis eut un haussement d’épaules.
- — Il ne l’a pas protégée, apparemment !
- — Il a permis à Rose de vivre une vie normale pendant pas mal d’années. Ce pendentif lui avait été offert par sa grand-mère Louise, lorsqu’elle a rejoint la grande famille des sorcières blanches. La pierre centrale est magique, elle ouvre les portes de l’esprit, avertit et protège des dangers. Elle reconnaît ce qui est bien et ce qui est mal. Ce bijou lui a permis de se protéger des attaques de Marthe. Contre son mari envoûté, elle ne pouvait rien faire. C’est la faille que Marthe a trouvée pour l’éliminer.
Louis était abasourdi par cette révélation.
- — L’envoûtement, ce n’était pas plutôt jouer sur sa jalousie, sur la trahison de l’amitié ? Mon père a trahi son ami, et Rose a trahi son mari.
- — Mon garçon, je comprends ta volonté de débarrasser les faits de l’aspect magique et donc irrationnel des choses. Moi aussi je n’aime pas que l’on mette la magie à toutes les sauces, mais dans cette affaire, je sais reconnaître un sort jeté sur un homme.
- — Alors pourquoi n’avoir rien fait, ni rien dit à Albin ?
Marie la Tourette soupira :
- — C’était un solitaire, quelqu’un qui n’osait pas se lier avec les autres. Ton père était un des rares à l’avoir apprivoisé. Quelque temps avant la mort de Rose, je suis passée à la ferme. Albin n’a pas voulu m’écouter. Pire, il a dit que la sorcellerie était cause de la perte de son couple, de sa famille et du village. En ce sens il n’avait pas tort. Seulement, lui, il écoutait Marthe.
Louis, perplexe, soucieux et en même temps agacé de ces histoires, voulut prendre congé. Il se leva et, prenant la main fluette de la vieille sorcière, il la baisa :
- — On ne refera pas le passé, Marie. Je ferai tout ce que je pourrai pour qu’il n’arrive rien à Claire, comptez sur moi. Mais je ne veux pas rentrer dans vos querelles de sorcelleries et de pouvoir. Je pense que Claire aurait la même réaction que moi parce qu’elle n’a pas du tout envie d’être sorcière. Nous voulons juste vivre ensemble, pas prendre le relais d’une vieille frustrée qui s’amuse à jeter des sorts sur les gens qui ne lui plaisent pas ou à fomenter des légendes et des complots. Je suis revenu ici pour avoir la paix, l’amour, pas du tout pour succéder en sorcellerie à une femme que j’aimais bien, certes, et qui m’a sauvé, mais dont je ne partage pas du tout les aspirations ésotériques. S’il vous plaît, laissez-nous tranquille. Je préfère aller intimider physiquement cette vieille folle de Marthe Rougier qui veut assassiner Claire que de suivre des rituels auxquels je ne crois pas.
- — Mais, mon garçon, que tu le veuilles ou non, la magie fait partie de toi, comme elle fait partie de Claire. Vous êtes les héritiers de Rose et vous devrez vous battre pour que cet héritage magique vous revienne. Sinon, votre amour ne pourra jamais s’afficher au grand jour et vous allez mourir.
- — Nous mourrons tous. Et je compte bien me fiancer et me marier avec Claire, avoir des enfants avec elle, mener une vie tout ce qu’il y a de plus normal, que les gens d’ici soient d’accord ou pas. Je pense que nous avons droit au bonheur et à la tranquillité, et que ce n’est pas la magie qui nous donnera cette sérénité et cette vie, mais simplement notre désir d’être heureux ensemble.
Marie soupira.
- — Comme tu voudras ! Je doute de ta réussite sans la magie mais après tout, peut-être que c’est toi qui es dans le vrai. La vie moderne vous donnera peut-être les moyens d’accéder au bonheur sans recourir à la sorcellerie. Mais prends au moins mes cadeaux, même s’ils te paraissent ridicules et sans pouvoir. Je ne pourrais pas dormir tranquille si tu ne les avais pas.
Le luthier regarda la vieille femme qui frissonnait : elle semblait vraiment inquiète. Alors, souriant, il prit les objets qu’elle avait posés sur sa table de chevet.
- — Merci. Je donnerai à Claire le pendentif. Je lui dirai que c’était un bijou de sa maman. Ça lui fera certainement plaisir. Et la pierre que vous me donnez est jolie. Pour l’eau, je constaterai déjà si elle peut me faire dormir cette nuit. Si ça marche, je verrai à l’employer sur ceux qui tenteraient de tuer ma fiancée. Prenez soin de vous. Je repasserai vous dire comment le bal se sera déroulé et je vous amènerai Claire. Elle n’a plus personne à qui parler de sa mère ou de son père.
- — Merci ! Tu ne peux pas savoir comme tu me fais plaisir en prenant mes cadeaux ! Je ne sais pas si je pourrai vous recevoir mais Bideau me dira. En attendant, retourne voir ta fiancée, il faut que tu l’avertisses des menaces qui pèsent sur sa vie.