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Temps de lecture estimé : 11 mn
09/10/07
Résumé:  Eté 1935 à St Amant-Roche Savine. Quand les sorcières de villages croyaient encore gouverner nos campagnes, façonner les destins des uns et des autres... 1 : Anita veut entraîner Claire au bal de la Saint-Jean.
Critères:  nonéro #historique #sorcellerie #personnages jeunes campagne
Auteur : Musea      Envoi mini-message

Série : Les sorcières de Saint Amant

Chapitre 01
Claire

C’était un beau samedi de juin 1935, ensoleillé et chaud, quelque part dans la campagne auvergnate jouxtant les monts du Forez. Un après-midi qui s’étirait en langueur paresseuse, près d’une ferme isolée, blottie dans un vallon. L’heure de la sieste pour les salers qui ruminaient à l’ombre des châtaigniers et des noyers, paisibles, tout juste dérangées par un bourdon un peu trop pressé, ou le vol d’une alouette.


Pourtant la vieille maison aussi assoupie que le bétail, sous son toit de tuiles fauves, semblait vibrer d’une agitation inhabituelle. Claquements de portes, voix qui tour à tour supplient et grondent, tourbillons de jupes, éclats de rire, cheveux blonds et bruns qui se poursuivent. Sur un coin de fourneau dans la cuisine, une lessive de draps terminait de bouillir.


Les deux jeunes filles qui s’agitaient dans la cuisine, armées de torchons, empoignèrent chacune une anse du cuveau brûlant et le posèrent au sol pour le mettre à refroidir avant d’essorer le linge. L’heure était à l’orage, à l’affrontement. Et la jolie blonde, les yeux fixés sur son amie, dédaignant le visage fermé de celle-ci, insista :



Claire sourit à cette remarque et répliqua :



Vexée, son amie haussa les épaules.



Claire serra les poings et son regard brun et velouté se détourna pour contenir l’émotion qui la submergeait.



Anita soupira :



Claire, les sourcils froncés, attrapa les draps qu’elle avait rincés puis essorés dans une bassine et sortit derrière la maison pour les faire sécher au soleil. Anita la suivit en silence, et pendant qu’elles tendaient et défroissaient le linge sur la corde, elle crut bon de piquer la curiosité de son amie, comme on abat sa dernière carte :



Un soupir d’agacement lui répondit derrière un drap de toile. Claire détestait les insinuations et les bouderies de son amie. Mais inquiète, ne voulant pas envenimer leur dispute par du mépris, elle interrogea :



Anita sourit. Claire, même retranchée de la vie du village, aimait la gazette qu’elle lui contait régulièrement sur les habitants et les évènements les plus cocasses de St Amant. Et la jeune fille en était sûre : c’était peut-être le meilleur moyen de persuader son amie, au moins par curiosité, de venir à la fête. Avec une mine gourmande de conspiratrice, elle commença :



Claire sourit, amusée. Anita décidément avait le don de dire les choses !



Claire pouffa, achevée par tant d’aplomb et de mauvaise foi et elle répliqua avec malice :



Les yeux d’Anita brillèrent à cette remarque.



Claire soupira. Elle regardait la mine suppliante de son amie, partagée entre l’envie de lui faire plaisir et la trouille d’assister à la fête. En un éclair, elle entrevit la possibilité de seulement regarder le bal depuis la place des marronniers et, rassurée, elle sourit à sa compagne :



Claire haussa les épaules.



Aussitôt dit, aussitôt fait. Voilà les filles ouvrant le grand placard de chêne de la chambre parentale qui fleure bon la lavande et consultant la garde-robe de la défunte, soigneusement alignée sur des cintres et conservée sous un large drap de lin. Claire, émue, convoquait un à un ses souvenirs :



Un instant, Claire revit sa mère dedans, riant aux éclats tandis qu’un homme poussait la balançoire où elle était assise. Un trouble insidieux la gagna et repoussant l’idée, elle secoua la tête.



Claire, à regret, obéit. Dans l’armoire, elle n’avait pas vu d’autre robe pouvant lui convenir. Elle déboutonna son chemisier, dégrafa sa jupe de coton noir et se laissa couler dans le crêpe bleu avant de jeter un oeil dans la grande glace un peu ébréchée et poussiéreuse de la chambre. La robe, à manches ballons et large encolure ronde, donnait à la jeune fille un air de jeunesse oublié sous le deuil et les soucis. La taille droite jusqu’en bas des cuisses, comme la mode des années vingt le voulait, s’arrondissait en minces volants successifs jusqu’à mi-mollets. Et lorsqu’Anita lui demanda de tourner, la robe gonfla joliment, faisant voir le jupon de dentelle.



Anita fusilla son amie du regard, tout en fixant quelques épingles.



Claire acquiesça. Elle ne savait pas pourquoi, mais elle sentait une vague inquiétude l’envelopper. Peut-être l’habitude de vivre seule et de ne se mêler aux autres que par nécessité.



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Anita était contente. Sur le chemin qui la ramenait à la ferme de son amie, elle se disait qu’enfin Claire avait fini son deuil et qu’elle allait recommencer à vivre.

Ce serait peut-être un peu difficile de la faire danser ce soir, mais au moins elle serait là, comme autrefois, à rire près d’elle. Et puis, c’était tellement rassurant de la savoir présente pour se sentir à l’aise en flirtant ! Elle espérait que le nouveau serait là et la ferait valser. Déjà à l’église, il l’avait toisée d’un air qui n’avait rien d’indifférent. Anita se savait jolie, ses cheveux blonds et bouclés moussant autour de son visage, de grands yeux bleus rieurs, deux adorables fossettes lorsqu’elle souriait, lui donnaient un air mutin que les garçons du village adoraient.


La jolie robe blanche à passementerie rose qu’elle avait choisie, complétée par des souliers fins immaculés, augmentait le charme de la jeune fille. Mais l’homme dont elle recherchait l’attention était peut-être moins facile à séduire que les villageois : le parisien devait être habitué à des femmes bien plus hardies et élégantes… Elle réfléchissait à cette éventualité, en prenant garde de ne pas se tordre les pieds sur le sentier herbeux qui menait à la ferme. Claire, bien que timide, avait un sens de l’observation et de l’analyse très poussé, et certainement lui donnerait des conseils pour ne pas commettre d’impair. Cette pensée acheva de la rassurer, et c’est avec énergie qu’elle poussa la barrière blanche et toqua à la porte.



Anita retrouva son amie dans la cuisine, armée d’une brosse, lustrant ses chaussures à boucles. Elle paraissait nerveuse et maugréait :



Et elle lui tendit le paquet qu’elle avait apporté en ajoutant :



Claire la remercia chaleureusement et enfila la robe.



Et elle lui tendit un peigne et une brosse. Anita fit la moue.



Et Anita courut à l’étage. Elle redescendit très vite et tendit un bracelet et une paire de boucles d’oreilles en or à son amie.



Elle céda, plus pour le souvenir de sa mère qu’autre chose, puis enfila ses chaussures. Elle était fin prête.



La psyché lui renvoya l’image d’une jeune fille élégante en robe fleurie, tellement loin de la fermière endeuillée sans âge dont elle avait l’habitude, qu’elle eut un sursaut de frayeur. Sa métamorphose d’un soir lui faisait réaliser soudain combien elle se contraignait au quotidien. Un instant, elle fut tentée de retrouver ses vieux vêtements et d’oublier la fête. Mais de crainte de fâcher son amie, elle se força à sourire et s’aspergea d’un peu d’eau de toilette, mélange d’iris et de rose, avant de redescendre. Anita l’attendait dans l’entrée, manifestement très impatiente.



(à suivre)