C’était un beau samedi de juin 1935, ensoleillé et chaud, quelque part dans la campagne auvergnate jouxtant les monts du Forez. Un après-midi qui s’étirait en langueur paresseuse, près d’une ferme isolée, blottie dans un vallon. L’heure de la sieste pour les salers qui ruminaient à l’ombre des châtaigniers et des noyers, paisibles, tout juste dérangées par un bourdon un peu trop pressé, ou le vol d’une alouette.
Pourtant la vieille maison aussi assoupie que le bétail, sous son toit de tuiles fauves, semblait vibrer d’une agitation inhabituelle. Claquements de portes, voix qui tour à tour supplient et grondent, tourbillons de jupes, éclats de rire, cheveux blonds et bruns qui se poursuivent. Sur un coin de fourneau dans la cuisine, une lessive de draps terminait de bouillir.
Les deux jeunes filles qui s’agitaient dans la cuisine, armées de torchons, empoignèrent chacune une anse du cuveau brûlant et le posèrent au sol pour le mettre à refroidir avant d’essorer le linge. L’heure était à l’orage, à l’affrontement. Et la jolie blonde, les yeux fixés sur son amie, dédaignant le visage fermé de celle-ci, insista :
- — Claire, je t’en prie, viens avec moi. Ne me laisse pas manquer la Saint-Jean !
- — Mais rien ne t’empêche d’y aller avec tes cousines !
- — Ces bêcheuses toujours en train de m’espionner dès que je passe une minute hors de leur champ de vision ? Merci bien ! Jolie soirée en perspective !
Claire sourit à cette remarque et répliqua :
- — Tu sais pourtant te tirer d’affaire à chaque fois qu’une corvée t’est confiée, si mes souvenirs sont bons ! Qui m’avait laissé un tombereau de vaisselle le soir du banquet de Saint-Éloi pour aller jeter des pétards chez la mère Rougier, il y a six ans? Qui a confié à sa grand-mère la réparation de la nappe d’autel de l’église pour aller faire un tour de charrette avec Juju l’an dernier ? Anita, voyons ! Nous savons toi et moi que si tu veux t’isoler, tu trouveras toujours un moyen de le faire, cousines ou pas.
Vexée, son amie haussa les épaules.
- — Peut-être… Mais sans toi, la Saint-Jean n’est pas une vraie fête. Ça fait cinq ans que tu n’y viens plus. Cinq ans que nous n’avons plus fait les folles et que je traîne comme une âme en peine à ce bal.
Claire serra les poings et son regard brun et velouté se détourna pour contenir l’émotion qui la submergeait.
- — Tu sais très bien pourquoi je n’y viens plus.
- — Écoute, tu ne vas pas porter le deuil de ton père toute ta vie ! Zut ! Assister à un bal n’est pas un crime ! Tu as droit à prendre du bon temps une fois dans l’année !
- — Je n’en ai pas envie. Surtout ce jour-là.
- — Parce qu’il s’est pendu durant les feux de la Saint-Jean ? Mais tu n’en es pas responsable !
- — Je sais, mais j’aurais peut-être pu empêcher son geste si j’étais restée à la maison. Et les vieux du village le croient aussi. Ils disent que je porte malheur, que je tiens ça de ma mère sorcière, que je finirai comme elle… J’ai pas envie de supporter leurs regards de dégoût, leur haine, leur mépris. Mon père les a déjà subis suffisamment quand maman est morte accidentellement dans la voiture des Bergheaud. Je n’ai pas envie de prêter plus le flanc aux racontars.
- — Et tu crois que te cloîtrer résoudra le problème ? Mais c’est justement le contraire ! Plus tu te caches, plus les commères inventent des histoires à dormir debout.
- — Raison de plus pour m’abstenir de toutes ces fêtes.
- — Mais tu ne vas pas les laisser continuer de t’insulter ?
- — Écoute, je ne vais peut-être au village que deux fois par semaine, pour le marché, mais c’est amplement suffisant pour me rendre compte de la méchanceté des gens à mon égard. S’il ne me fallait pas vendre les oeufs, le beurre, le miel et les fromages de la ferme, je me passerais fort bien de tout contact avec eux.
Anita soupira :
- — Pourquoi tu ne te défends pas ?
- — Parce que je n’ai pas envie de gaspiller du temps et de l’énergie. Je n’ai rien à dire à ces gens, c’est tout.
Claire, les sourcils froncés, attrapa les draps qu’elle avait rincés puis essorés dans une bassine et sortit derrière la maison pour les faire sécher au soleil. Anita la suivit en silence, et pendant qu’elles tendaient et défroissaient le linge sur la corde, elle crut bon de piquer la curiosité de son amie, comme on abat sa dernière carte :
- — Pourtant… Mais inutile de te dire ça, ça te fera pas venir de toute façon, ronchonna-t-elle.
Un soupir d’agacement lui répondit derrière un drap de toile. Claire détestait les insinuations et les bouderies de son amie. Mais inquiète, ne voulant pas envenimer leur dispute par du mépris, elle interrogea :
Anita sourit. Claire, même retranchée de la vie du village, aimait la gazette qu’elle lui contait régulièrement sur les habitants et les évènements les plus cocasses de St Amant. Et la jeune fille en était sûre : c’était peut-être le meilleur moyen de persuader son amie, au moins par curiosité, de venir à la fête. Avec une mine gourmande de conspiratrice, elle commença :
- — Tu te rappelles la maison de Monsieur Bergheaud, le maréchal-ferrant ? Un parisien y habite depuis presque deux mois aujourd’hui.
- — Ah… et alors ?
- — Et alors ? C’est un homme qui, quand il te regarde, te déshabille littéralement. Enfin, si tu es une dame, bien sûr ! Il doit avoir trente ou quarante ans au plus. Pas vraiment beau, mais des yeux, une prestance… Oh là là ! Je donnerais cher pour danser avec lui et je crois que je ne suis pas la seule ! Mais j’oserai jamais si tu n’es pas là…
Claire sourit, amusée. Anita décidément avait le don de dire les choses !
- — Donc, en résumé, si tu me fais cette comédie depuis une heure, c’est pour que je vienne et tienne la chandelle ce soir !
- — Ohhhhhhhh, tout de suite les grands mots !
Claire pouffa, achevée par tant d’aplomb et de mauvaise foi et elle répliqua avec malice :
- — Déjà quand nous étions petites, tu n’aurais jamais laissé filer un garçon ! À vingt ans, tu ne changes pas ! Rien que d’imaginer la tête de tes tantes en te voyant valser avec un bel inconnu, ça me fait rire !
Les yeux d’Anita brillèrent à cette remarque.
- — Alors ça veut dire que tu viens ?
Claire soupira. Elle regardait la mine suppliante de son amie, partagée entre l’envie de lui faire plaisir et la trouille d’assister à la fête. En un éclair, elle entrevit la possibilité de seulement regarder le bal depuis la place des marronniers et, rassurée, elle sourit à sa compagne :
- — Juste pour voir leurs mines déconfites et après je file.
- — Enfin, s’écria Anita toute heureuse, en sautant au cou de son amie. Enfin je te retrouve ! Et puis, qui sait si tu ne lui plairas pas, au nouveau ? ajouta la jeune fille en plantant deux baisers sonores sur les joues de Claire.
- — Ne rêve pas ! Une fille de pendu et de sorcière, c’est pas le genre de pedigree qui attire un homme. Et de toute manière, je n’irai pas danser.
- — Même avec moi dans un petit coin de rue sombre ?
- — Toi, tu seras tellement occupée avec l’homme de tes rêves que tu ne penseras même pas à moi !
- — Arrête de dire des bêtises et va plutôt préparer une robe pour ce soir !
Claire haussa les épaules.
- — Je garderai celle-ci. Personne ne me verra. Et ma robe des dimanches a besoin d’une nouvelle pièce de tissu sur les avant-bras : j’ai pas encore trouvé de satin pour la réparer.
- — Oh non, tu ne vas pas porter du noir comme une grand-mère un jour pareil !Ta mère avait de jolis vêtements accrochés dans la penderie de sa chambre: Pourquoi tu n’irais pas regarder si quelque chose ne pourrait pas te convenir ? Tu sais que je suis bonne couturière, je t’arrange ça dans l’après-midi.
Aussitôt dit, aussitôt fait. Voilà les filles ouvrant le grand placard de chêne de la chambre parentale qui fleure bon la lavande et consultant la garde-robe de la défunte, soigneusement alignée sur des cintres et conservée sous un large drap de lin. Claire, émue, convoquait un à un ses souvenirs :
- — Celle-ci, Maman la portait toujours à Noël. Et cette autre, mon père la détestait. Il disait qu’elle avait l’air déguisée avec.
- — Et celle-là, elle serait parfaite pour le bal ! s’écria Anita en sortant une robe d’été bleu clair semée de petits oeillets rouges.
Un instant, Claire revit sa mère dedans, riant aux éclats tandis qu’un homme poussait la balançoire où elle était assise. Un trouble insidieux la gagna et repoussant l’idée, elle secoua la tête.
- — C’est une robe trop… non, je ne pourrai pas la porter.
- — Pourquoi ? Elle n’est ni guindée, ni inconvenante. Elle est jolie, simple, légère et je suis sûre qu’elle t’ira bien. Il faut juste que je la reprenne un peu à la taille et la remette plus au goût du jour. Comme ça tu auras l’impression que c’est une nouvelle robe, et plus du tout que c’est une vieillerie de ta mère. Allez, essaie-la, et cesse de tergiverser, dit Anita en lui tendant la robe.
Claire, à regret, obéit. Dans l’armoire, elle n’avait pas vu d’autre robe pouvant lui convenir. Elle déboutonna son chemisier, dégrafa sa jupe de coton noir et se laissa couler dans le crêpe bleu avant de jeter un oeil dans la grande glace un peu ébréchée et poussiéreuse de la chambre. La robe, à manches ballons et large encolure ronde, donnait à la jeune fille un air de jeunesse oublié sous le deuil et les soucis. La taille droite jusqu’en bas des cuisses, comme la mode des années vingt le voulait, s’arrondissait en minces volants successifs jusqu’à mi-mollets. Et lorsqu’Anita lui demanda de tourner, la robe gonfla joliment, faisant voir le jupon de dentelle.
- — J’en étais persuadée ! Elle est parfaite. Je vais juste te faire deux petites pinces dans le dos pour ajuster la taille, t’enlever quelques étages de volants inutiles, chercher un ruban rouge pour tes cheveux et tu seras prête pour le bal. Tu as toujours tes souliers à talons ?
- — Oui, mais…
- — Tu ne discutes pas, tu les mets ce soir. Tu n’aurais pas le cran de mettre tes galoches quand même !
- — C’est beaucoup plus pratique, pourtant.
Anita fusilla son amie du regard, tout en fixant quelques épingles.
- — Parfois, Claire, je ne sais pas si tu ne fais pas exprès de me contredire.
- — J’avoue que si, un peu, admit malicieusement la jeune fille. Mais tu sais que je t’aime comme une soeur.
- — C’est vrai ! C’est d’ailleurs en partie pour cette raison que nous sommes toujours amies. Bon, tu peux remettre ta jupe : je file te coudre ça à la maison, chercher le ruban et je repasse ce soir vers neuf heures pour t’emmener. Ça te va ?
Claire acquiesça. Elle ne savait pas pourquoi, mais elle sentait une vague inquiétude l’envelopper. Peut-être l’habitude de vivre seule et de ne se mêler aux autres que par nécessité.
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Anita était contente. Sur le chemin qui la ramenait à la ferme de son amie, elle se disait qu’enfin Claire avait fini son deuil et qu’elle allait recommencer à vivre.
Ce serait peut-être un peu difficile de la faire danser ce soir, mais au moins elle serait là, comme autrefois, à rire près d’elle. Et puis, c’était tellement rassurant de la savoir présente pour se sentir à l’aise en flirtant ! Elle espérait que le nouveau serait là et la ferait valser. Déjà à l’église, il l’avait toisée d’un air qui n’avait rien d’indifférent. Anita se savait jolie, ses cheveux blonds et bouclés moussant autour de son visage, de grands yeux bleus rieurs, deux adorables fossettes lorsqu’elle souriait, lui donnaient un air mutin que les garçons du village adoraient.
La jolie robe blanche à passementerie rose qu’elle avait choisie, complétée par des souliers fins immaculés, augmentait le charme de la jeune fille. Mais l’homme dont elle recherchait l’attention était peut-être moins facile à séduire que les villageois : le parisien devait être habitué à des femmes bien plus hardies et élégantes… Elle réfléchissait à cette éventualité, en prenant garde de ne pas se tordre les pieds sur le sentier herbeux qui menait à la ferme. Claire, bien que timide, avait un sens de l’observation et de l’analyse très poussé, et certainement lui donnerait des conseils pour ne pas commettre d’impair. Cette pensée acheva de la rassurer, et c’est avec énergie qu’elle poussa la barrière blanche et toqua à la porte.
- — Claire, c’est moi ! Tu es là ?
- — Entre, je cire mes chaussures.
Anita retrouva son amie dans la cuisine, armée d’une brosse, lustrant ses chaussures à boucles. Elle paraissait nerveuse et maugréait :
- — Je ne sais pas pourquoi je fais cela, personne ne me verra !
- — Moi je te verrai et j’ai pas envie que ma meilleure amie soit moins jolie que moi ! Allez, quitte vite cette vilaine jupe noire ! Je veux te voir dans la robe de ta mère !
Et elle lui tendit le paquet qu’elle avait apporté en ajoutant :
- — Je te l’ai même repassée avant de partir. Et crois-moi, ça n’a pas été simple avec les deux rangs de volants que j’ai laissés en bas, sans parler de maman qui râlait parce que je n’arrivais pas pour le dîner !
Claire la remercia chaleureusement et enfila la robe.
- — Je te replace le décolleté, voilà… Tourne maintenant, que j’attache les boutons dans le dos… Magnifique ! On va dans ta chambre pour te coiffer et te faire une beauté ?
- — Laisse, j’ai apporté tout ce qu’il faut ici.
Et elle lui tendit un peigne et une brosse. Anita fit la moue.
- — Tu ne veux pas que je te maquille ?
- — Ah non, je n’aime pas ça !
- — Claire, un peu de rose aux joues… ça ne va pas te manger !
- — Tu es exaspérante !
- — Oui, mais n’empêche, j’ai l’oeil pour la toilette ! riposta malicieusement Anita en brossant énergiquement la longue chevelure brune de son amie. Claire soupira.
- — Il fera nuit et je ne vais rencontrer personne.
- — Comme tu veux. J’ai trouvé dans mes affaires un ruban du même rouge que les oeillets de la robe. Je vais te retenir les cheveux avec : ils sont si beaux que ce serait un crime de te faire un chignon ! Voilà… Tourne-toi… Oui, c’est très joli, mais il manque quelque chose… Je sais ! Attends deux secondes !
Et Anita courut à l’étage. Elle redescendit très vite et tendit un bracelet et une paire de boucles d’oreilles en or à son amie.
- — Voilà une occasion de les mettre.
- — Les bijoux de maman ?
- — Claire, je suis sûre que ta mère serait très fière que tu les portes !
- — Si tu le dis…
Elle céda, plus pour le souvenir de sa mère qu’autre chose, puis enfila ses chaussures. Elle était fin prête.
- — Un petit peu de sent-bon et on part ?
- — Alors je vais dans ma chambre ! Comme ça, je verrai à quoi je ressemble !
La psyché lui renvoya l’image d’une jeune fille élégante en robe fleurie, tellement loin de la fermière endeuillée sans âge dont elle avait l’habitude, qu’elle eut un sursaut de frayeur. Sa métamorphose d’un soir lui faisait réaliser soudain combien elle se contraignait au quotidien. Un instant, elle fut tentée de retrouver ses vieux vêtements et d’oublier la fête. Mais de crainte de fâcher son amie, elle se força à sourire et s’aspergea d’un peu d’eau de toilette, mélange d’iris et de rose, avant de redescendre. Anita l’attendait dans l’entrée, manifestement très impatiente.
- — Allez, viens vite, on va manquer le départ du feu !
(à suivre)