| n° 11768 | Fiche technique | 17889 caractères | 17889 3072 Temps de lecture estimé : 13 mn |
28/09/07 |
Résumé: Cyber rencontre pour retrouvailles au coeur de l'aventure. | ||||
Critères: fh forêt humour -aventure | ||||
| Auteur : Amazonikk Envoi mini-message | ||||
Depuis toutes ces années que nous communiquions par cyber-ondes interposées… Depuis tout ce temps, avait grandi un intérêt mutuel, puis une profonde complicité. Les mois passants, une intimité platonique s’était épanouie.
Nous nous étions créé un mythe sur chacun de nos personnages :
Moi, sur la fraîche citadine naïve et innocente, sur laquelle je bâtissais des idylles au sein des terres vierges du nouveau monde.
Toi, sur des images démodées des personnages décalés de films d’aventure.
Tu étais impressionnée par cette vie qui n’était pourtant qu’un quotidien. Je me sentais étranger au tien, sans autre horizon qu’un confort d’ennui gris, comme l’oscilloscope d’un mort qui se traînerait de routine en routine au sein de la vieille Europe, et ne pouvais me résoudre à t’y rejoindre.
Alors je te parlais des couleurs, des bruits, des rencontres étranges, d’une vie tellement différente dans laquelle nous évoquions les plaisirs que nous aurions à nous découvrir vraiment dans un lieu oublié de tout. Un monde où tout pourrait commencer.
Alors, sur un coup de tête, tu as franchi le pas, mis aux oubliettes toutes les histoires terrifiantes lues, entendues, sur la plus grandiose forêt du monde. Tu t’es retrouvée, un beau matin, un billet d’avion dans la poche, deux tee-shirts, une paire de sandales, trois culottes dans un sac. Un rendez-vous au pavillon des maladies tropicales pour un vaccin. Nul besoin d’autre chose.
L’impulsion vers le changement est souvent difficile, mais les évènements s’enchaînent ensuite avec une étonnante facilité.
oooOOOooo
Quelques jours après, je te récupérais à l’aéroport. Mon cœur battait fort quand tu as poussé la porte des douanes, ton maigre sac au bout des doigts. Mais tes joues étaient plus rouges et tes yeux brillaient bien plus fort que la moiteur du climat ne l’y autorisait.
Un petit sourire de part et d’autre, un chaste baiser au coin de la joue, des mots sans intérêt sur la longueur du voyage, le temps qu’il faisait là haut…
Juste l’envie réciproque d’être loin et seuls.
Une plaisanterie enjouée sur la boue rouge qui recouvre mon vieux tacot sans âge qui jure au milieu de ces 4x4 tout neufs qui ne connaissaient des cahots de l’aventure que le dénivelé des trottoirs de la ville et les ralentisseurs des parkings de supermarchés.
Une remarque amusée sur l’odeur d’huile et le bazar indescriptible qui règne à l’intérieur. J’avais pourtant dégagé la place passager des cordages et outils, et vérifié qu’aucun scorpion ni mygale n’ait élu domicile sous les sièges.
Un froncement de nez, un regard en coin, mi-amusé, mi-outré. Réalisant l’incongruité de la demande, je rattrape au vol :
Je passe une vitesse et nous quittons la ville. La route est longue, tu me poses mille questions sur « comment c’est ici ».
Réponse : tout simple, on vit de nature et de surprises.
Nous continuons à badiner au long des kilomètres qui passent. Je t’indique les palmiers qui défilent et tu essayes de prononcer leurs noms. Tu les mélanges un peu. Nous rions. Je te donne les noms des rares villages qui jalonnent l’interminable route de l’ouest. Le vent fait voler tes longs cheveux qui parfois me caressent la joue. Je m’enivre de leur odeur. Tu détailles le paysage, demandes le nom de cet oiseau, de ce papillon…
La chaleur me convient bien à moi : elle détrempe ton front et fait perler des gouttes de sueur sur ton front et ton joli nez. Elle fait haleter ta poitrine comme sous des caresses un peu prononcées.
oooOOOooo
Trois heures d’asphalte avant d’emprunter la longue piste rouge. Les cahots nous font danser et bondir. Les coups de volant pour éviter les trous nous jettent l’un contre l’autre. Les flaques obscurcissent le pare-brise de la boue rouge de la latérite que les essuie-glaces arthritiques ont du mal à chasser. Les deux murs végétaux qui bordent le mauvais chemin finissent par se resserrer, se rassembler en une voûte, et font peser une ombre bienfaisante sur le métal surchauffé.
Tu me regardes avec un air interloqué :
La forêt s’ouvre brusquement. Je stoppe le véhicule. Deux troncs sont posés en travers d’une crique (1). Une volée de planches disparates clouée dessus.
Nous descendons le long du pont. Accroupi dans la rivière aux reflets roux, je bois dans le creux de mes mains, longuement. Tu m’observes un long moment, puis, d’un hochement de tête fataliste, tu m’imites sans autre forme de procès. Après avoir bu et lavé ton visage, ton regard ravi se pose sur moi. Rafraîchie, tu es belle et j’ai envie de te prendre contre moi.
Je te prends la main pour t’aider à remonter le long du talus. Tes doigts fins me donnent un petit choc électrique. Je les sens se tortiller avant de les lâcher, arrivés en haut. Nous regagnons l’auto.
Nous passons sur le pont dans un claquement de planches soulevées. Je te vois crisper les lèvres et plisser les yeux en contemplant l’eau et les rochers qui défilent paresseusement sous les roues, quelques mètres en dessous, puis te laisser aller au fond du fauteuil et expirer une fois passés. Je souris :
Tu me renvoies un regard faussement sévère.
La piste semble interminable. Une flèche rousse la traverse pour plonger à travers le mur végétal : agouti (2). Plus loin, une colonie de petits singes bondit par dessus la piste, comme des marionnettes désarticulées. Nous ralentissons pour les laisser passer. Un tronc barre la route, tout enchevêtré des lianes qu’il a entraînées dans sa chute. Un mur épais et haut de plusieurs mètres, qui semble infranchissable autrement qu’à l’explosif.
Nous stoppons. Je saisis une machette courte et la pose sur tes cuisses :
Une main sur ton épaule, mon bras contre ta joue, je te montre les formes effilées des orchidées et des épiphytes. Un nid de termites suspendu à des lianes, une bande d’aras criards, très haut.
Je te désigne les lianes à attaquer en priorité puis nous sabrons dans le tas. Tes jambes légèrement écartées, pour laisser la lame passer à gauche et à droite en angle très fermé, sans effort, profitant de l’inertie de l’acier qui retombe. Je me tiens dans ton dos pour accompagner tes mouvements, ton poignet bien calé dans ma main. Tu t’abandonnes un peu. Je sens monter les effluves de ton corps. Je me dégage à regret : ne rien brusquer, laisser la magie nous envelopper… et attaquer la partie du tronc au sol.
À travers les copeaux, je te contemple. Un pli de concentration barre ton front. Tes seins, libres sous ton chemisier, tressautent à chaque coup. J’achève mon morceau de tronc et vais entamer l’autre partie, de l’autre côté de la piste.
Tu me croques l’index d’un brusque mouvement et, le maintenant entre les perles de tes dents, prononce indistinctement :
Nous attachons à l’auto une partie du tronc et je passe la marche arrière. La partie à demi sectionnée cède dans un craquement et nous la roulons sur le côté avant de reprendre notre route.
Un dernier virage de feuillage dense. Une rivière barre la route de ses eaux rouges, juste devant notre pare chocs :
Je sors deux sacs à dos en grosse toile et lui tends le plus léger :
Un sourire espiègle et un bout de langue rose passe sur tes lèvres :
Coup d’œil intrigué vers la rivière…
Je te prends par la main et te guide. Très concentrée à avancer un pas, puis l’autre. Le tronc oscille un peu. Tu serres fort mon bras. Je me retourne et te prends fermement par la taille, marchant à reculons.
Quasiment arrivés de l’autre côté, je te soulève et te pose fermement sur le sol. Tu m’offres un large sourire soulagé.
oooOOOooo
Nous marchons sur un layon à peine marqué. Donnant parfois un coup de machette pour ouvrir la voie. Les grands arbres croisent leurs tentaculaires racines en tous sens. Courbée sous ton sac à dos, tu avances résolument. Montées et descentes sur un sol humide de feuilles en décomposition, dans la touffeur de la jungle. Les vêtements adhèrent à la peau. Je me retourne parfois pour t’admirer à la dérobée. Tu donnes une si complète impression de fragilité, démentie par la dureté de tes traits et ce pli qui barre ton front, illustrant ton courage d’avancer sans gémir dans ces conditions qui te sont si nouvelles et inconnues…
Alors que je freine ta chute pour la énième fois, je te garde, cette fois, plus longtemps contre moi. Tu me jettes un petit sourire navré. Je te fais asseoir sur une racine, enlève ton sac de tes épaules et frictionne doucement les marques rouges qu’ont laissées les bretelles. Tu fermes les yeux. Je relève une mèche rousse qui tombe sur tes yeux. Tu souris derrière tes paupières closes, le visage légèrement levé :
L’appel d’un baiser…
Que je ne te donne pas.
Pas encore…
Un petit claquement de doigts, un frôlement sur le bout de ton nez, je te désigne la course pressée et serrée des grandes fourmis ata, qui portent haut les feuilles qu’elles ont découpées, suivant une route parfaitement nettoyée qui raye la forêt. Nous contemplons un grand moment l’interminable défilé des minuscules bouts de feuilles qui finiront en mycélium au fin fond d’une fourmilière géante pour nourrir ses millions d’habitants.
Tu me donnes tes mocassins que je fourre dans mon sac à dos. Je te prends la main pour te relever. Tu poses un pied au sol, puis l’autre, esquisses quelques pas prudents.
Nous avançons moins vite, mais tu ne trébuches plus. Tu prends mieux garde où tu poses tes pieds. La fatigue semble s’être estompée devant les nouvelles sensations. Tu sembles rayonner. Nous nous arrêtons souvent pour écouter les bruits, pour te montrer là un toucan, et ici un mouton-paresseux se déplaçant au ralenti sur les hautes branches, contourner un nid de guêpe à la texture de carton, pendant sous une palme. Tu poses des questions en chuchotant, après que ton regard vif ait observé quelque chose.
Un serpent sur une basse branche souffle quelques instants, furieux et inquiet de s’être laissé attraper, puis, rassuré de ne pas se sentir prisonnier ni maltraité, chemine sur mon bras, mes épaules, comme sur la branche qu’il vient de quitter.
Ses écailles s’irisent de couleurs chatoyantes dans le rai de lumière qui l’éclaire. Passée la première répulsion la curiosité prend le dessus et tu tends doucement la main pour effleurer son dos. Hé non, ce n’est pas froid et gluant, mais doux et tiède ! Tu me décoches un sourire rayonnant. Tout tranquillement, il glisse de ton bras droit à ton bras gauche, puis prend appui sur une branche, continue sa route et disparaît dans l’épaisseur du feuillage.
Il nous a déjà oubliés dans le respect de cette éphémère rencontre.
Un chuchotement émerveillé :
Un temps de réflexion, puis :
Nous reprenons la marche, suivant maintenant le lit d’une minuscule crique qui se faufile entre les racines, nous arrêtant au passage pour admirer les formes torturées des racines d’un arbre, un nœud de lianes inextricablement mêlées à cinq mètres de hauteur, les épines des palmiers nains, un petit crapaud feuille qui ne doit qu’à son mouvement le fait de s’être laissé repérer, un insecte d’or vert : bijou vivant qui chemine sur une feuille dentelée…
Pendant un long moment, nous cherchons à repérer dans les branchages le pay-païau, l’oiseau sentinelle qui, de son sifflement strident en trois octaves, annonce l’arrivée des intrus à la forêt toute entière qui suspend un instant son activité, puis reprend son rythme.
De surprise en surprise, de découverte en découverte, tu as oublié depuis longtemps la touffeur du lieu et la sueur qui ruisselle. Tes regards précèdent tes pieds qui se posent avec douceur sur le sol, évitent les embûches avec grâce.
Une fée sylvestre n’y serait pas plus à l’aise.
oooOOOooo
Un dernier coup de sabre : le dernier rideau de végétation choit, dévoilant les cascades qui s’élancent des rochers surplombants. Elles pleuvent dans un bassin cristallin niché dans un écrin de verdure. Les rares rayons du soleil qui percent la canopée donnent au lieu une douce lueur verdâtre. Un autre monde, habité d’odeurs intimes de moisissures, des mille bruits qui finissent par vous emporter comme sur une partition de papier à musique. Une étrange aura baigne l’endroit. Un lieu primaire à l’étrangeté enivrante où tout peut se passer.
Envie d’y faire un enfant qui intègrera l’aura qui règne là.
Ton visage semble ondoyer de lumière reflétée du miroitement du bassin. Un morpho traverse une colonne de soleil et le bleu violent de ses ailes laisse dans nos rétines une empreinte qui met longtemps à s’estomper. Ton regard se pose avec la douceur d’un papillon sur toute chose. Un doux sourire semble ne plus jamais devoir quitter ton visage. On pose les sacs, on s’agenouille près de l’eau pour en boire de longues gorgées. Et, sans transition, on se retrouve dans le bassin, comme ça, tout habillés, en train de nager. Tes vêtements ont la grâce des mouvements d’une raie Manta autour de ton corps. Je te prends la main et t’entraîne vers le fracas de la cascade. Je te guide dans un nid de mousse sous un filet d’eau régulier et t’y rejoins. Nous fermons les yeux et savourons la fraîcheur et la pression de l’eau sur nos corps éprouvés par la marche. Tout semble suspendu entre le fracas de l’eau et le silence de la paix intérieure qui s’est installé dans nos esprits.
Nos vêtements chiffonnés pendent sur des lianes proches.
Nus, serrés l’un contre l’autre dans notre nid de mousse, les yeux fermés, nous constatons le changement des stridulations des insectes et des chants d’oiseaux. La lumière verdâtre évolue en un doux doré de fin de jour qui se pose sur les troncs, les palmes et les lianes.
J’effleure la courbe de ta hanche et tu appuies plus fort ton menton sur mon épaule. Tes cheveux animés par l’eau rampent sur ma poitrine. Je sens ton souffle chaud dans mon cou.
Les pointes de tes seins blancs sont érigées par la douce fraîcheur de la cascade.
J’effleure l’extérieur d’un globe fragile. Ton corps est parcouru d’une onde, des orteils aux cheveux.
Je pose une main sur ton ventre doux. Ta cuisse passe par dessus la mienne et m’enserre.
Dressée au-dessus de moi, les genoux posés sur l’abondante mousse de chaque côté de mes hanches, je vois se découper ta silhouette dans la lumière d’or, environnée des millions de gouttes irisées qui t’auréolent.
Les bruits alentours sont devenus quasiment inaudibles, suspendus.
Quelque chose de grandiose doit naître ou mourir, ici et maintenant.
Naître l’amour et la passion. Mourir les obstacles qui nous séparent encore pour ne faire qu’un.
Alors, en lentes ondulations nous nous aimons sous notre cascade perdue, lentement et profondément. Savourant à l’infini toutes les sensations qui naissent au plus secret de nos corps. En caresses lentes et aériennes, en baisers passionnés.
Suspendant nos mouvements pour écouter un feulement au loin, regarder passer la flèche bleue d’un colibri. Puis, d’un sourire complice, reprenant la douceur de nos caresses.
Les magies confondues du lieu et de l’amour nous emportent au-delà de frontières envoûtées, où le désir de rester pour toujours est si impérieux qu’un énorme effort est nécessaire pour en revenir.
Mais il reste encore tant de secrets que tu ne m’as pas livrés.
Tant de choses à te faire découvrir sur ce lieu grandiose avec lequel nous avons partagé nos âmes.
Mes deux amours enfin réunis en la plus parfaite harmonie…
oooOOOooo
(1) Peut-être la francisation du mot creek qui signifie ruisseau, torrent, oued en anglais ?
(2) Rongeur de la taille d’un lapin.