| n° 11288 | Fiche technique | 10744 caractères | 10744Temps de lecture estimé : 7 mn | 06/04/07 |
| Résumé: Deux tranches de vie complètement différentes et non érotiques. | ||||
| Critères: nonéro humour | ||||
| Auteur : Zoe G. | ||||
À chaque repas un silence pesant nous tombe sur les épaules. Juste les cliquetis des fourchettes dans l’assiette, le bruit sourd du verre qu’on repose sur la table, les regards fuyants qui annoncent le malaise certain, la fausse vraie vie.
Je me sens parachutée dans le vide. Un vide sidéral. La vie qui bouillonne en moi est muselée, retenue, bâillonnée.
Quoi dire ?
Parler du repas, qui est excellent ? Et c’est vrai qu’il est bon ce repas ! De la lotte à l’américaine, pas n’importe quoi, des œufs au lait. Tout ça préparé avec amour, ça, je n’en doute pas.
Mais quel amour ?
Il existe certes, mais quel est-il ?
Comment vit-on cet amour-là ?
Je regarde la photo de mes parents épinglée sur le babillard (1). J’entends leur voix, leurs engueulades, leurs principes un peu ringards qui me saoulent à long terme. Mais une pensée heureuse me rattrape au vol. Mes géniteurs sont vivants et ce, dans tous les sens du terme ! Le cordon ombilical qui nous relie est la vie, la curiosité, la volubilité, les grandes envolées lyriques et dramaturgiques qui sont le sel de la personnalité qui est celle de notre famille !
Miracle de la nature, mes deux enfants me ressemblent. Il suffit qu’ils se trouvent dans une pièce et la vie reprend ses droits ! Ça babille, ça râle, ça rit, ça négocie, bref, la vie !
Comment vit-on l’amour silencieux ?
Se comprend-on par signe, par code ?
Je suis une extraterrestre déposée par mégarde à cette table, devant ma lotte à l’américaine, et si délicieuse soit-elle, le silence de la dégustation la rend fade.
Comment vit-on l’amour silencieux ?
Peut-être est-ce moi qui le rends silencieux, cet amour, à force de le vouloir à mon image ?
Dieu seul nous a fait à son image, me prendrais-je pour Dieu ?
La lotte refroidit dans mon assiette. On passe au dessert. Une cigarette rapidement consumée vient clore le repas. Dans le silence évidemment.
Sûrement des choses à dire, mais comment les dire ?
Nous vivons ensemble depuis trois ans, et le fossé se creuse. Tantôt remblayé par une nuit d’amour, tantôt raviné, entraînant avec lui toute la glaise dégoulinante du moment, qui en fait une tranchée de guerre. La guerre, je l’ai souvent provoquée. Par jeu, par dépit, par amour, par jalousie, par incompréhension, par colère. La guerre, ici, me garde en vie autant que l’amour ou le sexe.
La guerre entre mon cœur et ma tête ne connaît pas de couvre-feu. Ma tête divague parfois, me restituant des douleurs du passé. Ce passé que l’on a psychanalysé, décortiqué, analysé, puis étouffé sous une facture de plusieurs milliers de dollars et quelques kleenex. Bien sûr que l’on se sent grandi par une telle aventure ! Mais le puzzle ne sera jamais entier, quoi que l’on fasse. On fait avec les morceaux connus et on accepte les vides.
La guerre est une histoire de vie dans la mienne. De la méchante guerre où les protagonistes se déchirent à se tuer le corps et l’esprit, je suis passée à une guerre froide, sur fond de sérénité. Une guerre qui n’en est pas une, une guéguerre, une guerre à combustion lente qui ne dégage de la chaleur qu’à temps partiel.
C’est bête une guerre, mais avez-vous déjà vu toutes les festivités qui la suivent ? On se sert la main, on se fait des accolades, on se pardonne, on se reconstruit ensemble. Armistice, flonflon, défilé, pardon, on arrive même à oublier les morts qu’elle a provoqués… jusqu’à la prochaine !
L’amour vient de mon cœur.
La guerre entre ma tête et mon cœur est un champ de bataille où la nature reprend ses droits de temps en temps, et laisse échapper quelque verdure et ciel bleu.
Le sexe vient de mon ventre et connaît trop souvent le couvre-feu. Ce couvre-feu qui fait de moi un fruit amer et desséché. Dans le sexe, je vis. Mes émotions respirent par tous les pores de ma peau. Dans le sexe, je suis. J’existe. Je donne à l’autre plus que je ne sais recevoir, certes, mais dans l’autre, je viens chercher mon offrande comme une prostituée vient chercher le pardon. Dans l’autre je me reflète, en espérant qu’il tienne le miroir. Chaque souffle, chaque halètement, me traverse le corps et appelle la vie.
Chaque couvre-feu me renvoie à une petite mort, une inexistence de ce corps qui ne vivrait pas plus dans le tombeau de Toutankhamon !
La lotte était bonne, le silence pesant, une journée s’éteint, vide…
J’ai toujours adoré me faire triturer les cheveux, mais détesté les ambiances des salons de coiffure. Mon enfance sans doute. Suivre papa dans les concours depuis mon jeune âge m’a certainement vaccinée. Me retrouver en vitrine des petits salons de la région parisienne, alors que mes camarades de classe passaient devant tous les matins, n’était pas ma tasse de thé. Manque de chance pour moi, aujourd’hui je dois y aller. Non pas que je veuille faire la coquette mais là, le temps est venu de redonner un air printanier à cette tignasse.
Je remonte donc d’un bon pas la rue Masson, sous le soleil épuisé de fin de journée, assez contente d’aller me faire dorloter un peu.
Les blondes, brunes, et orange coiffeuses en brochette me lancent des sourires, identiques aux spots publicitaires pour Ultrabrite.
Il faut dire que le tutoiement au Québec a un côté charmant qui fait tomber les barrières : on me tutoie, je me sens jeune. Je pense « Ben oui, les copines, je veux un bien un café ! ». Mais je leur lance, avec un sourire forcé, un sarcastique…
Direction siège à bascule. Il faut peu de temps à la petite blonde pour me transformer en épouvantail à moineaux ! Bavette noire et petit col blanc, telle une avocate, j’ai le plaisir de constater que j’ai de méchants cernes sous les yeux, et que mes rides de future cinquantenaire me le rappelle.
Je hais les néons des coiffeurs, le genre blafard qui te mettent bien en valeur, surtout à la sortie de l’hiver où la neige a décalqué sur toi… Et la petite blonde qui a son sourire sur « pause » depuis le début.
Ben oui, on fait une couleur, j’ai une ligne blanche continue au milieu de la tête, tiens, ça me fait penser à ma sœur, monitrice d’auto-école.
Avant d’appliquer l’immonde pâte dans mes cheveux, je réclame, j’ordonne, je supplie qu’on délimite le territoire avec une crème qui empêchera la teinture de me faire ressembler à une indigène tatouée. La petite blonde s’exécute sans décoincer son sourire. Ouf ! Me voilà rassurée.
S’il y a une chose dont j’ai horreur, depuis que l’argent a enrichi le sommet de ma personne, c’est d’être affublée de cette trace noire qui semble dire « Elle s’est fait une couleur…mais… elle a des cheveux blancs alors !? ».
Vous n’avez jamais croisé de grand-mère, dans le métro ou ailleurs, avec cette mystérieuse frontière entre son crâne et sa peau ?
Idem avec les barrières de fond de teint qui s’arrêtent au ras du menton, laissant imaginer la laiteuse enveloppe du reste.
Temps de pause : 35 minutes. La blonde me laisse en plan, pour aller babiller avec le reste de l’arc-en-ciel. Je reste donc là, seule, sur mon siège qui ne bascule plus, mon café presque froid sur le comptoir, et un sac plastique sur la tête. Je décide donc de lire un peu, même si je sais que les magazines proposés ne vont pas stimuler mes neurones.
Je tombe sur un article assez poignant sur le proxénétisme infantile. Le reporter qui a écrit l’article a pu, en faisant son enquête, interroger des enfants, mais aussi des hommes qui utilisent leurs services. Je ne comprends pas comment on peut toucher du doigt ce genre de monstre, et ne pas agir en conséquence ! Le monde devient fou !
Un haut-le-cœur me fait décrocher… l’odeur d’ammoniaque sans doute. C’est l’heure de rincer, et tant mieux, je dégouline sous mon capuchon, et là… Horreur ! Le mur de Berlin s’élève sur mon front, presque à la hauteur de mes sourcils ! Je me contiens avec difficulté.
Elle arrive, avec son sourire franchement énervant maintenant.
Tout ceci sans desserrer la mâchoire, que je commence à avoir envie de fracasser ! Une brune, lymphatique rondouillarde au regard débordant d’énergie lipidique, me prend en main. « C’est ma fin, me dis-je, la cerise sur le Sunday ! ».
Mollement, elle m’installe au rinçage, et sans mouiller un seul de ses doigts, fait couler l’eau presque froide sur mon crâne endeuillé. Je bous, tapote du pied en retenant mes injures. « Elle va la frotter, ma tête, oui ou non ?!!! ».
C’est non ! Je ne peux me retenir, vociférant et exigeant que l’on me donne de quoi effacer ce tatouage de mon front. Que je ne sortirais pas de là autrement que blanche et blafarde comme neige!
Les filles, sourire coincé, me trouvent le détachant miracle, que je leur arrache des mains afin de me livrer à une automutilation de frottage de ligne Maginot.
C’est la peau rougie et brillante, sous un soleil quelque peu endormi, que je rentre chez moi avec une seule idée en tête : prendre une douche et me refaire un shampoing !
(1) Québécisme : Tableau d’affichage sur lequel on épingle des messages.
(2) Construction syntaxique typique au Québec. Le « -tu » rajouté, que ce soit à la deuxième personne ou non, renforce la forme interrogative.