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Temps de lecture estimé : 25 mn
29/03/07
corrigé 30/05/21
Résumé:  Deux amies de collège s'écrivent, elles papotent, se remémorent des souvenirs et parlent des petits riens de tous les jours.
Critères:  #épistolaire fh ff copains
Auteur : Lignière      Envoi mini-message
La rédemption

Paris, le 12 juin 2004



Ma Léa, ma chérie,


Comme tu as dû t’en douter, j’ai beaucoup pensé à toi ces derniers jours et j’ai beaucoup regretté de n’avoir pas été près de toi pour te souhaiter un joyeux anniversaire et te donner les preuves de tout mon amour. Mais quelle idée as-tu pu avoir d’accepter de suivre ce grand nigaud d’Alain dans ce village de trappeurs ? Oui, je sais c’est ton mari, et alors ! Il n’a pas le droit de t’enterrer comme il le fait dans ce lieu sinistre, Québec et pourquoi pas Tombouctou ? Je m’ennuie de toi, tu me manques, combien de temps encore, devrai-je encore attendre ton retour ?

Je te veux à Paris pour les fêtes de fin d’année. Invente ce que tu veux, la mort d’une cousine, un héritage, que sais-je mais je te veux avec moi à Noël et longtemps après. Nous sommes toutes les deux si proches, si attachées, nous sommes jeunes, interdisons à quiconque de nous séparer. Je sais que chacune de mes lettres commence par la même litanie, et alors ? Comme disait souvent cette sainte nitouche d’Isabelle : Ne vaut-il pas mieux se répéter que de se contredire ?


Sais-tu que madame Champan a été admise à la clinique Cormier ? Tu te souviens certainement de Bernard, un grand dadais, terriblement intéressé par ce qui se cachait dans le corsage des filles. C’est la clinique de son père. Elle est en traitement pour un cancer. Je suis allée la voir, elle paraît très touchée au point de n’avoir même plus la force de rabaisser son monde comme son tempérament l’y portait. Tu vois, tout change.

Bernard vit maintenant à Annecy et est agent immobilier. Souvent il nous parlait de ses projets de carrière dans les relations internationales et il s’interrogeait sur les avantages accordés aux membres du corps diplomatique ! Il est marié à une cruche qui lui a fait quatre enfants et il serait très heureux. Ces informations m’ont été communiquées par son frère Bertrand qui est chirurgien et qui a pris la succession de son père à la tête de la clinique. J’ai eu l’occasion de le rencontrer pour prendre des nouvelles de la Marâtre. Il a répondu le plus honnêtement possible à mes questions mais ne m’a laissé aucune illusion sur l’issue fatale de la maladie. Comme Madeleine n’a aucune famille, je suis pratiquement la seule à la visiter. Dès que j’arrive à la clinique, sans doute le fait du hasard, il déboule dans la réception et se fait un devoir de m’accompagner au chevet de la mourante, puis il me reçoit dans son bureau. En général et très vite, la conversation s’oriente vers lui, sa vie, son engagement au service des malades, les difficultés de maintenir un taux de rentabilité suffisant dans une clinique, etc. Jeune étudiant en première année, il s’est fait piéger par une de ces amazones qui ne s’inscrit à la fac de médecine que pour se trouver un mari. Bertrand était brillant et assurément riche. Elle est tombée enceinte à la fin du deuxième trimestre. Ayant brisé une carrière certainement prometteuse il s’est résigné à l’épouser. Heureusement que papa était là. Bref, elle lui a donné trois enfants et elle l’ennuie maintenant profondément.


Comment pourrais-je le décrire ? Il a des mains chaudes et des doigts très longs. Il porte sur son visage l’air malheureux des bassets artésiens. À peine plus de quarante ans et pas désagréable physiquement. Très vite, comme tu dois t’en douter, il m’a fait des propositions très malhonnêtes. Mais il est d’une naïveté ! Il voyait bien un restaurant, très chic, puis un verre à la maison et un retour aux aurores chez sa belle. Il a dû déchanter le pauvre. J’ai accepté ses marques de tendresse, mais dans son bureau uniquement. Il en était malade car il ne ferme pas à clé. Tu imagines une infirmière découvrant le grand patron le pantalon baissé, en train d’honorer une visiteuse. Moi, j’étais pliée sur sa table de travail, la jupe retroussée et les pieds largement écartés. Il a cependant pris son temps et je ne regrette pas cette expérience. Il a été tendre et endurant. Après, il était tout fou comme s’il avait réalisé un exploit.

Depuis, nous avons recommencé évidemment, souvent dans son bureau, une fois dans une chambre de malade inoccupée et aussi chez lui, dans le lit conjugal alors que sa femme était au ski. Il est attendrissant, mais il ne m’apporte pas grand-chose de plus que les autres. J’ai espacé nos rencontres. Oui, oui, tu as bien deviné, il le prend assez mal.


Grande nouvelle, mon cœur chéri ! Tu ne devineras jamais. Il y a quinze jours, j’ai été conviée avec Philippe à une soirée organisée par son patron. Il fallait, paraît-il, absolument que j’y participe, car le grand manitou débarquait spécialement de Londres. La belle affaire. Imagine tous ces petits chefs avec leurs nanas coincées en train de minauder autour d’un buffet campagnard au Cirque d’Hiver ! J’avais décidé de rester très distante, un peu pimbêche sans un mot, sans un regard pour quiconque. Je suis ici contre ma volonté et je m’emm… Le fameux grand patron, Dennis, ressemble à un grand dadais marié à une petite garce prétentieuse. C’est à cette occasion que j’ai découvert que Philippe avait été pressenti par le conseil d’administration pour créer une filiale en Inde et qui sera installée à Pune une ville de quatre millions d’habitants située à cent kilomètres de Bombay. En fait, l’objectif de la rencontre était de me mettre en condition pour accepter un déménagement là-bas.

J’ai hurlé de rire et assuré immédiatement Dennis que mon mari avait toute liberté pour répondre aux attentes de la compagnie qui l’emploie, mais que, pour ma part, il était ridicule d’imaginer une seule seconde que je puisse aller habiter dans cette Pune. Non merci, je ne me vois vraiment pas vivre habillée en sari, le visage maquillé avec du henné et sortir nu-pieds dans la rue pour aller caresser une vache fût-elle sacrée. Bref, mon Philippe va beaucoup me manquer. Il part la semaine prochaine et m’a fait jurer de le rejoindre pour cet hiver. Il peut compter sur moi. En plus, il a eu le culot de suggérer d’abandonner notre appartement de la rue Vielle du Temple pour aller vivre chez sa mère à Saint-Cloud. Il est vraiment surprenant, mais comment ai-je pu accepter de l’épouser ?


Je commence déjà à organiser ma vie de célibataire. J’ai plein de projets. Cependant, je te rassure, pas un, pas une, ne mettra le pied chez moi et encore moins dans mon lit. Tu es et tu resteras la seule qui dormira chez moi et avec moi.

Léa, arrête de te faire attendre, préviens Alain que tu passeras Noël en France. Nous avons encore tant de plaisirs à prendre toutes les deux.


Demain notre vie sera tellement meilleure.


Ta Louise.







Montréal, le 25 juin 2004



Ma Louise adorée,


Chacune de tes lettres a pour moi la cruauté d’un coup de poignard et la douceur des millions de baisers que je voudrais te faire, la douleur de notre éloignement et le bonheur de notre amour.

Je t’écris de chez Sylvaine qui m’héberge encore pour quelques jours avant de retourner dans mon enfer. Le printemps arrive tout juste et la neige disparaît peu à peu. Je n’en pouvais plus, je me suis décidée brutalement et j’ai annoncé à Alain ma décision de passer quelques jours à New York, pour prendre l’air, pour voir du monde, pour vivre. Tu ne peux pas t’imaginer la vie à Québec l’hiver, c’est mille fois plus sinistre que Langres et Calais réunis. Déjà l’été ce n’est pas gai, avec ces milliers de touristes qui passent et s’enfuient rapidement, mais l’hiver !! Et pas même un David Crockett à se mettre sous la dent.


Je suis arrivée à Montréal il y a une dizaine de jours. Évidemment, et je ne te surprendrai pas, j’ai repris contact avec David. Il est toujours pareil, comique, inutile, ridicule mais il ne le sait pas. Reconnaissons toutefois qu’il garde toujours cette belle vigueur et cette verdeur dont je t’avais parlé. Le premier soir de nos retrouvailles nous sommes allés visiter une exposition organisée à la Pointe à Callière, puis il m’a entraînée à un cocktail offert par une banque locale. Tu connais le "côté pique-assiette" des journalistes en général et ceux de Radio Canada ne font pas exception. Il était tout fier de me présenter à ses confrères et consœurs. Parmi elles, je me suis particulièrement rapprochée d’une jeune Haïtienne, Michaëlle Jan. Elle vit au Canada depuis quelques années et est mariée avec un PQuiste. Je t’ai déjà parlé de ces agitateurs qui ont reçu la mission divine de faire le bien des gens malgré eux. Les Canadiens les trouvent volontiers prétentieux comme des Français.

Elle, par contre, est pétillante, fofolle et très ouverte si, du moins tu comprends ce que je sous-entends. Nous avons passé la majorité de la soirée ensemble. J’ai un peu bu puis nous nous sommes un peu caressées et beaucoup embrassées dans les toilettes. Quand je lui ai parlé de mon départ imminent pour New York, elle m’a donné le téléphone de sa sœur Jane qui travaille au secrétariat général de l’ONU.


À la fin de soirée David m’a raccompagnée. Comme prévu, il s’est garé dans une allée discrète du Mont Royal et, tu connais la suite. Mais comme disait Zoé, en voiture, c’est toujours courte baise et robe tâchée. Le lendemain midi, il est venu me prendre pour assister à l’entraînement de hockey des juniors au stade olympique. Son fils fait partie de l’équipe. Au bout de dix minutes, j’étais gelée, j’ai appelé un taxi et je me suis éclipsée en douce. Il doit être encore en train de me chercher dans les gradins du stade. En rentrant chez Sylvaine, j’ai constaté qu’elle avait fouillé dans mon linge sale. Elle devient de plus en plus bizarre. Sans doute, voulait-elle vérifier si j’avais fait l’amour la veille. J’ai bien peur que cela lui arrive de moins en moins souvent.


Je suis arrivée à New York le lendemain midi. J’ai pris immédiatement contact avec Jane qui avait été prévenue de mon arrivée par sa sœur. Nous nous sommes retrouvées au restaurant de la Morgan Library. Elle est aussi extravagante que sa sœur, dotée de beaucoup d’esprit et sans doute plus portée vers les garçons. Jane est folle de musique jamaïcaine et nous avons convenu de passer la soirée dans une boîte de la 5ème avenue fréquentée exclusivement par des rastas. Tu ne peux imaginer l’effet de notre arrivée au Tobago Club. J’ai craint un moment d’être violée par un groupe de danseurs excités à la vue d’une blanche dans un lieu qui n’accueille que des blacks. Cela n’aurait pas nui à mon image mais certainement à ma santé. Jane est intervenue et a fait baisser la tension. Nous avons passé la nuit à danser, à boire du rhum et pour Jane, à fumer des choses totalement illégales. Au petit matin nous nous sommes trouvées l’une et l’autre un gentil fiancé et avons convenu qu’il était temps d’aller conter fleurette.

Le taxi nous a déposés chez Jane. Elle vit dans superbe appartement au dixième étage de l’immeuble principal de l’université Fordham dans le Bronx. Au loin on pouvait voir atterrir et décoller les avions de Newark Airport. Par quelles manigances, quels subterfuges, quelles concessions a-t-elle pu l’obtenir ? Je ne le sais. Nos deux amis, Paco et Francesco se sont montrés rapidement impatients à démontrer tout l’amour qu’ils nous portaient. La fin de la nuit fut agitée et sensuelle. J’ai connu nos deux amoureux fréquemment, consécutivement et simultanément, alors que Jane se morfondait à l’autre bout du lit, totalement négligée par son chéri. Tu sais qu’une rousse est toujours considérée comme une superbe occasion pour un homme qui n’a connu que des brunes. Pan sur le bec d’une jolie blonde.


Le lendemain Jane n’a jamais répondu à mes appels téléphoniques. Je me suis couchée très tôt car j’étais épuisée. Après quelques heures de sommeil à mon hôtel, j’avais passé le reste de la journée au MOMA qui vient rouvrir après une longue interruption pour travaux. Je te laisse imaginer les salles d’exposition largement ouvertes sur l’extérieur, le jardin intérieur si reposant. J’aurais tant voulu être près de toi. Nous aurions pris tout notre temps, la main dans la main, à découvrir les Demoiselles d’Avignon et à nous pâmer devant les si nombreux Mondrian. Le lendemain, j’ai fait une découverte, une perle rare, la Neue Galerie, un musée privé récemment ouvert et consacré exclusivement aux peintres allemands et autrichiens. Eh oui ma chérie ! Klimt, Schiele, Ernst et tant d’autres étaient au menu. La curiosité des visiteurs se portait surtout sur le portrait d’Adèle Bloch Bauer qui venait tout juste d’être accroché. Après la guerre, cette toile avait été restituée à l’Autriche et était depuis hébergée au musée du Belvédère. À l’issue d’un long procès elle a été restituée à la nièce d’Adèle qui, ensuite, a dû la vendre pour payer les honoraires de son avocat.


À New York, tu m’as tant manqué. Tu me manques tout le temps d’ailleurs. Pourquoi ai-je pu accepter ce déménagement à Québec? Je vais bientôt reprendre la route pour rejoindre mon cher mari. Je connais la suite lo/mpo (1). Il me bassine avec ses désirs d’enfants. Si je m’écoutais, je ferais comme toi et me ferais ligaturer les trompes. Je n’en peux plus. J’ai hâte d’être à Paris et de courir avec toi les expositions et faire les soldes. Dis-moi que je ne suis pas trop exigeante.



Demain notre vie sera tellement plus belle.



Léa

(1) Lights out, missionary position only








Paris, le 10 septembre 2004



Léa ma chérie,


Je ne sais si tu l’as su par ailleurs, mais Madeleine Champan est décédée au début de ce mois. Sur la fin, j’ai presque eu pitié d’elle tant elle était méconnaissable. Bertrand a été à la hauteur et a fait ce qu’il fallait pour abréger son calvaire. Comme tu dois l’imaginer, nous n’étions pas nombreuses à l’enterrement qui a eu lieu à Sainte-Claire. Zozo évidemment, c’était sa chouchoute, elle a pleuré tout le temps comme si elle enterrait sa propre mère. Caroline, de passage à Paris, en a profité pour renouer avec les anciennes. Elle vit à Rome, dans un palais avec Bruno un prince italien déchu et sa mama. Plus elle avance en âge, plus elle semble vouloir imiter l’autre Caroline dont elle nous a si souvent conté les exploits. D’après ses confidences, on devine aisément que son Bruno est aussi trompé que Philippe ou Alain. J’ai noté son adresse et son téléphone car je nous verrais bien faire un pèlerinage au Vatican. N’oublie pas qu’il y a six musées, on devrait pouvoir tenir au moins une semaine. Par ailleurs tu n’ignores pas que les jeunes curés ont aussi besoin d’affection.


Il y avait aussi d’autres filles mais qui n’étaient pas dans notre division. Enfin, j’ai revu, sans beaucoup de plaisir je l’avoue, la grande Hélène, celle qui avait toujours la meilleure note en sport. D’ailleurs il n’y avait que là qu’elle brillait. Je me demande si ce n’est pas toi, vilaine pie, qui, à l’époque, avait fait courir des bruits à son sujet. Monsieur Robert, le prof de gym, lui aurait fait des massages qui auraient un peu dérapé. Elle a toujours nié, mais une quatrième ne peut pas avouer s’être laissée tripoter par son professeur. Ce qui est sûr, c’est que ces petits plaisirs ne lui ont donné aucun goût pour les garçons. Je l’ai compris rapidement et j’ai vite érigé une barrière aussi haute que la muraille de Chine pour prévenir ses avances. Mais, tu vas rire, mon rempart s’est écroulé brutalement quand j’ai appris qu’elle travaillait à la Réunion des Musées Nationaux et qu’elle s’occupe des expositions temporaires. Elle a ses petites entrées dans tous les musées de France.

Là, j’ai craqué immédiatement et j’ai accepté un dîner chez elle le lendemain. La semaine suivante, il y avait, au Grand Palais, la générale de l’exposition L’Égypte sous-marine et elle m’y invitait. Je n’avais pas le droit d’hésiter. Elle habite un petit appartement assez mal décoré du côté des Buttes de Chaumont et est assez brutale dans ses ébats. Mais que veux-tu, pour l’Égypte il faut savoir faire quelques sacrifices.


Évidemment, le grand soir, c’était robe longue et collier de perles. L’exposition est éblouissante. Nous y retournerons lors de ton séjour à Noël. Hélène avait bien fait les choses et m’avait intégrée dans un petit groupe guidé par un égyptologue du Louvre qui travaille à mi-temps à Alexandrie. Il connaît bien son sujet, s’exprime clairement et, en plus, tu ne me croiras pas, il est beau comme un dieu grec. Je ne savais plus où donner de la tête. Il a dû s’en rendre compte car, lors du cocktail qui a suivi, il s’est rapproché de moi et nous avons commencé le petit jeu de chat et de la souris. Aucun de nous n’était dupe et quand il m’a proposé une seconde visite très privée, je n’ai pas hésité une seconde. Hélène était trop occupée par le ministre et sa cour pour s’apercevoir de ma disparition.

Nous avons refait le tour de la grande galerie et j’ai pu encore mieux apprécier ces merveilles. La fin de notre visite a été pour moi l’occasion de le remercier à ma façon. Nous nous sommes réfugiés dans l’embrasure d’une fenêtre qui donnait sur l’avenue Churchill. Nous pouvions voir les gens aller et venir. Je me suis agenouillée et lui ai prouvé tout le plaisir que j’avais eu à l’accompagner. Il a abouti assez vite et assez violemment. De ce fait, je l’ai laissé s’échapper et il m’en a mis partout, sur le visage, dans les cheveux, une horreur. En fin de soirée, j’ai dû abandonner Hélène car j’étais terriblement fatiguée. Elle était un peu déçue. J’ai rejoint mon étalon chez lui et nous avons fini la nuit épuisés l’un et l’autre.


Hélène et Eric nous seront précieux. Déjà elle m’a fourni un coupe-file qui me permet d’accéder gratuitement à tous les musées et sans faire la queue. Tu nous imagines, passer la nuit, seules, dans l’hôtel Salé à nous repaître de Picasso, vautrées sur les canapés de Giacometti. J’ai même poussé le vice jusqu’à aller visiter le MAM de la Ville de Paris qui subit actuellement une cure de jouvence. Mon passe a un pouvoir magique et j’ai pu visiter le chantier. Ce sera beau et cela coûtera beaucoup d’argent.

Je ne peux plus me fâcher avec Hélène, alors régulièrement je la vois. Elle commence à se civiliser et je ne désespère d’un jour y trouver un certain plaisir. Eric est parti au Caire et m’a adressé une carte postale représentant la façade du musée national d’archéologie. S’il savait le pauvre !!!


Tu te souviens certainement de mon séjour là-bas au début de l’année 1998. Je fréquentais chaque jour le musée et toute la journée j’arpentais les salles, toujours surprise, toujours émerveillée. Que veux-tu, toi comme moi, nous ne savons rien faire d’autre que d’aimer et nous extasier devant une peinture, une sculpture ou un bel homme. Nous avons, quand même, bien fait d’épouser des messieurs riches et très occupés par leurs affaires.

Évidemment au bout de deux ou trois jours, j’ai fini par être repérée. J’explorais la salle des momies quand j’ai été abordée par un homme, grand, bronzé, de type européen et qui s’est présenté comme chargé de mission au musée. Il parlait couramment anglais. Il s’appelait Reinhardt et, je l’ai appris plus tard, son père, un ponte nazi, avait, à la fin de la guerre, fui en Égypte où il avait épousé la fille d’un universitaire local. Il m’a interrogée sur mes motivations, car je pense qu’il me prenait pour une espionne chargée de faire un repérage en vue d’un cambriolage ou, pourquoi pas, un sabotage. Il a été très surpris de savoir que je n’étais qu’un simple amateur d’art et d’objets anciens.

Nous nous sommes retrouvés le soir même au restaurant du Hilton tout proche. Je l’ai alors mis au défi de me faire visiter le musée de nuit. Cela a été un souvenir inoubliable de découvrir, dans la pénombre, la momie de Seti 1er, la statue d’Hatshepsout ou le buste d’Akhenaton. L’apothéose s’est produite dans la salle de Toutankhamon. Je me suis même assise sur le trône du Pharaon, puis pour me faire pardonner, je l’ai laissé me prendre à même le sol. Reinhardt a été un amant merveilleux, prévenant, endurant et aussi parfois violent. Je me suis laissée aller et je n’ai rien fait pour atténuer mes cris. D’ailleurs, qui auraient-ils bien pu déranger ? Les momies ? Non certainement. Les gardiens ? Mais, ils étaient cachés pas très loin de nous, derrière des colonnes et je pouvais les entendre respirer très fort. Pendant trois jours, nous avons tenu à faire l’amour dans une salle toujours différente pour finir dans l’Atrium central, sur une pierre tombale non loin de la reproduction de la pierre de Rosette. Chaque soir, je sentais la présence proche des gardiens, leur souffle court et je crois que cela redoublait mon plaisir.


Philippe m’annonce son retour pour le mois d’octobre et pour une durée de trois semaines. Quelle barbe. Je vais avoir aussi le droit au régime lo/mpo et, surtout, il risque de s’interroger sur mes sorties fréquentes et mes retours tardifs. La vie est vraiment injuste quelquefois.

As-tu parlé de ton voyage à Alain ? Quant pourras-tu me fournir des dates ? Je n’envisage pas une seconde rejoindre Philippe à Pune pour les fêtes de fin d’année. Il n’a qu’à se trouver une jolie petite Indienne pour lui souhaiter la bonne année. Je suis en train d’organiser ton séjour ici. On ne devrait pas s’ennuyer.

M’aimes-tu toujours autant ? Je ne pense pas pouvoir vivre sans toi.


Demain notre vie sera tellement plus belle.



Louise ta bien aimée.







Québec, le 18 mars 2005



Louise ma chérie


Déjà trois semaines que je suis revenue dans mon village de trappeurs que nous allons d’ailleurs quitter au mois de juin prochain pour rejoindre Ottawa où Alain vient d’être accrédité. La ville est à peine plus peuplée que Québec mais beaucoup plus proche de Toronto ou de New York. J’ai eu beaucoup de mal à reprendre mon train-train quotidien. Il est vrai que pendant mon séjour en France, nous avons vécu à un train d’enfer où nous pourrions, d’ailleurs, nous retrouver plus tard pour expier tous les péchés que nous avons commis pendant ces deux derniers mois. Heureusement que je ne vais plus me confesser, je crois que j’en mourrais de honte.

Bon, je redeviens sérieuse car je dois t’entretenir d’une décision que je mûris depuis plusieurs jours. À mon retour, j’ai décidé de consulter Étienne mon gynécologue que je n’avais pas vu depuis près d’un an. Comme à mon habitude, je me suis présentée dans sa salle d’attente sans avoir pris rendez-vous. J’étais à peine installée, qu’il a raccompagné une cliente, puis il m’a vue, il a bégayé un petit peu et a fini par appeler à voix forte :



J’ai lentement reposé mon magazine, je me suis levée et, toujours aussi lentement, je l’ai suivi dans son cabinet. Cela a été un moment de pur bonheur de voir la colère et la jalousie sur le visage des trois femmes qui attendaient depuis sans doute un long moment. J’arrivais la dernière, je patientais trois minutes et je passais devant tout le monde.

Pendant qu’il se lavait les mains, j’ai posé ma culotte sur son bureau puis je me suis allongée toute habillée sur la table d’examen et j’ai calé mes pieds dans les étriers. J’étais prête. Le pauvre Etienne ! Il ne savait pas par où commencer, faire son métier puis me cajoler, ou bien faire l’inverse, ou les deux. Il semblait un peu perdu. Il a fini par se décider et a fait primer les égards que l’on doit à une jolie femme. Il a été égal à lui-même même s’il m’a fait un peu mal en me bâillonnant de sa main pour limiter mes cris. Je pensais à la réaction de ces vieilles chouettes qui entendaient des bruits inhabituels. J’en ris encore.


Il a fini par m’examiner et m’a recommandé de faire un test de grossesse comme s’il avait une suspicion de ce côté-là. Je t’assure que ça m’a refroidi sur le coup. J’ai acheté un test en pharmacie qui s’est révélé positif. Mon médecin m’a fait faire des analyses qui le confirment. Je n’en ai pas parlé à Alain car je voulais être libre de le garder ou de faire une IVG. J’étais aussi perplexe à propos du papa. Pour le médecin, je suis enceinte depuis mon retour, donc d’Alain ce qui m’étonnerait. Tu connais sa méthode (lo/mpo).


Je pense avoir été fécondée à Paris quelques jours avant mon départ. Je ne t’en ai pas parlé à l’époque et je le regrette maintenant. Un matin, tu étais partie assez tôt pour accompagner la mère de Philippe. Quelqu’un a sonné et j’ai ouvert. C’était le plombier que tu attendais impatiemment depuis des semaines et qui venait réparer le robinet de la cuisine. Il n’a pas essayé de trouver la fuite, il a tout simplement remplacé le robinet par un modèle luxe qu’il t’a facturé au prix du caviar. Tu as assez râlé à ce sujet. Après avoir été payé, il m’a proposé de vérifier l’installation de la salle de bains. J’ai accepté, après son inspection il a conclu que tout allait bien. Il m’a fait un grand sourire dans la glace et, je le reconnais, j’y ai répondu. Lorsqu’il a posé ses mains sur les hanches, je reconnais que je n’ai rien dit. Lorsqu’elles se sont infiltrées sous mon pull pour me caresser les seins, là aussi je n’ai rien dit.

Puis, tout s’est précipité. Il était jeune, grand, costaud, brouillon et impatient. Il m’a pliée sur le lavabo, a baissé ma culotte sur les genoux et je n’avais pas eu le temps de faire ouf que, déjà, il me pénétrait et commençait à me bourriquer. C’est le mot qui convient parfaitement car il était membré comme un âne. Je n’en finissais pas de le sentir m’envahir et remonter au plus profond dans mon ventre. J’avais les jambes qui flageolaient mais il me tenait ferment par les hanches et il n’avait aucune intention de lâcher sa proie. Il a pris son plaisir très vite, longtemps et violemment. Je me suis sentie comme remplie. L’épilogue a été aussi bref que ne l’avaient été les préliminaires. Il s’est essuyé avec une serviette éponge, m’a claqué la fesse comme l’aurait fait un éleveur à sa pouliche préférée, a remonté son pantalon et s’en est allé en criant à la "revoyure". Je n’ai eu, moi aussi, qu’à remonter ma culotte et à m’allonger pour récupérer un peu de cette tornade. Ne t’étonne pas si un jour, de passage dans ton quartier, il ne vienne vérifier si le robinet de la cuisine fonctionne bien. Mais méfie-toi c’est un TGV.


Compte tenu de l’abondance de sa semence, je suis à peu près certaine que c’est lui le père de mon enfant. Je n’en parle qu’à toi car, et c’est la grande nouvelle, j’ai décidé de le garder. Hé oui, ma chérie, ma décision ne date que d’hier soir, mais je vais être maman. Je voulais que tu sois la première à être informée. L’accouchement est prévu aux environs du trente novembre. Je prévois de l’annoncer samedi à Alain qui, après être tombé dans les pommes, va peut-être lui aussi, avoir envie de me bourriquer durant tout le week-end. Par contre, il va falloir que je joue finement sur les dates car il y a une bonne semaine d’écart entre mes calculs et ceux du médecin. Je vais sans doute accoucher d’un petit prématuré. Je m’aperçois que j’en parle toujours au masculin, mais ce pourrait être une fille.

Je repense à ce que j’ai pu t’écrire depuis des années sur ma réticence à avoir un enfant. Il s’est passé quelque chose dans ma tête que je n’arrive pas à comprendre. C’est sûr, je vais devoir m’acheter une conduite, ou du moins une petite conduite. Mais rassure-toi, tu auras toujours tous les droits sur moi.


Je repensais à la première fois où nous avons fait l’amour ensemble. C’était en 1994 à Londres à l’hôtel Hempel, nous fêtions nos vingt-deux ans et nous avions rencontré au bar du sous-sol trois joueurs de rugby argentins bien dépités. Ils venaient de perdre leur match contre l’Angleterre, ils avaient même pris une piquette sévère. Ils étaient enragés et avaient décidé d’oublier leur déconvenue en asséchant les bars encore ouverts. Ils nous ont abordées et nous avons commencé un échange plutôt laborieux compte tenu de la pauvreté de notre espagnol. Eux, ne connaissaient de l’anglais que les mots beer lager, ale. Nous avons fini par les laisser monter dans notre chambre. Ils ont immédiatement mis au point une tactique assez simple, deux cibles, deux hommes, le troisième assure le ravitaillement en bières et changement de poste à chaque arrêt de jeu. Plus tard dans la nuit, la fatigue se faisant sentir, ils se sont ravisés, trois hommes, une cible, la seconde se repose. Je me souviens allongée près de toi, avoir pris ta main alors que tu gémissais sous leurs assauts. À la mi-temps suivante, ils ne sont pas revenus sur le terrain, trop occupés à vider le réfrigérateur.

Nous nous sommes glissées sous les draps et juste avant de sombrer dans le sommeil, j’ai senti ta main sur mon ventre et le souffle de tes baisers sur mon épaule. À notre réveil, nos guerriers s’étaient repliés en bon ordre, sans doute en direction d’un pub qui venait d’être réapprovisionné. Nous sommes sorties pour nous restaurer et aussi pour permettre à la femme de ménage de remplir son office dans notre chambre qui tenait du champ de bataille. Le soir-même nous avons fait l’amour. Nous n’avons pas autant d’outils que nos compagnons mais nous savons tellement bien les utiliser. Le reste du séjour a été un vrai bonheur, nous étions amoureuses et comblées. Puis je suis partie, d’abord à Madrid, puis à Berlin et maintenant au Canada. Je ne sais pas où nous serons dans un an.


Et maintenant, vois-tu, j’ai envie de me poser, de construire quelque chose de solide et d’assurer mon avenir. Je ne peux pas me permettre de quitter Alain. Je n’ai aucune vocation à travailler et, en plus, je ne sais rien faire. Ce n’est pas mes études d’histoire de l’art qui vont me nourrir. Par ailleurs, mes goûts pour les jolies choses supposent des revenus confortables. Alain gagne bien sa vie, il héritera un jour de ses parents, moi des miens et nous aurons une vie aisée. Il n’a pas de goûts compliqués, il ne court pas les filles (hélas) et il a une pratique sexuelle quasiment anglicane. Que puis-je espérer de mieux. Cet enfant consolidera notre ménage, je vais apprendre à faire des confitures et à lire Babar avec le petit sur mes genoux.

Je suis triste. C’est tout un morceau de notre vie à toutes les deux qui se termine. J’espère que tu comprendras mes raisons. Continue, je te prie, à m’écrire, j’aime tant te lire, tu me fais sourire, tu me fais rire, tu me fais vivre.


Ta Léa.







Ottawa, le 15 janvier 2006



Louise,


Il y a si longtemps que je n’ai pas eu de tes nouvelles. Ton silence m’attriste. Je sais que je t’ai fait de la peine, mais je n’avais pas le choix, d’autant que je suis follement heureuse. J’ai accouché le trente novembre comme l’avait prévu mon médecin. C’est une petite fille mignonne comme un cœur, un tout petit modèle qui faisait deux kilos et mesurait quarante-huit centimètres. Elle est belle, tu ne peux pas savoir. Elle a tout d’Alain, l’implantation des cheveux, la forme du visage, la couleur des yeux. Il en est très fier d’autant que tout le monde lui répète à l’envi : « Mais, Alain, c’est votre portrait tout craché. »

Déjà il a commencé à suggérer qu’il faudrait, dans les mois à venir, penser à lui donner un petit frère ou une petite sœur. J’ai un peu calmé ses ardeurs. Je tiens à en profiter et je ne me sens pas la vocation d’une poule pondeuse. J’y pense pour dans deux ans au plus tôt. Pour le moment je la nourris, je la câline, je la pouponne et je passe tout mon temps avec elle. Compte tenu de la température extérieure, nous ne pouvons pas sortir, mais, aux beaux jours, nous ferons toutes les deux de longues promenades.


Je pense à toi chaque jour, je souhaite de tout mon cœur que tu vas bien et que j’aurai le bonheur d’avoir au plus vite de tes nouvelles. Je t’embrasse avec toute ma tendresse.


Léa

NB : J’allais oublier, la petite se prénomme Louise.








Pune, le 10 mars 2006



Léa chérie,


Comme je suis heureuse de ces bonnes nouvelles. Je viens tout juste de recevoir ton courrier qui a transité par Paris d’où maman me l’a réexpédié. Ne m’écris plus là-bas car j’habite maintenant à Pune avec Philippe. Je suis arrivée au mois de mai dernier. C’était juste le début des moussons et j’ai un peu souffert pour m’acclimater. Maintenant ça va beaucoup mieux et je commence à me sentir un peu chez moi.

L’affaire de Philippe prospère bien, du fait du faible coût de la main d’œuvre et des décisions avisées de son dirigeant ; je plaisante. Cela dit, il est vrai que Philippe a changé, il a mûri, il a pris de l’assurance, de l’épaisseur je devrais dire. On sent que l’on peut compter sur lui. Les deux premiers mois, nous avons vécu à l’hôtel puis j’ai fini par dénicher, dans la banlieue résidentielle, une vieille maison coloniale entourée d’un grand jardin magnifique. Ici il y a de l’eau à profusion, et avec la chaleur tout pousse très vite. Nous avons des palmiers, des frangipaniers, quelques manguiers et plein d’arbustes recouverts des fleurs toutes plus colorées les unes que les autres. Je dispose d’un personnel de maison qui me soulage dans mes tâches domestiques car je consacre le plus gros de mon temps à ma fille.


Eh oui, je te surprends mais c’est la pure vérité. Pendant les premiers mois, je m’ennuyais un peu et je me suis proposée pour aider la Mission voisine qui recueille des enfants abandonnés. Il leur en arrive en flux continu, mais surtout des filles rejetées par la famille et qui, souvent, ont été sauvées in extremis d’une noyade "accidentelle". Un jour j’ai eu à prendre en charge un tout petit bout. Elle n’avait que quelques heures, un jour tout au plus et elle n’avait reçu aucun soin. J’ai passé mon après-midi à la laver, la changer et surtout à lui faire boire un biberon. J’ai réussi à lui faire avaler quelques gouttes qu’elle a immédiatement recrachées sur mon chemisier, puis, cette ingrate, s’est endormie contre mon épaule. Je ne savais plus quoi faire avec elle dans mes bras.

Lorsque Philippe est passé me prendre pour rentrer à la maison, je suis partie tout naturellement avec elle. J’ai simplement prévenu l’infirmière de garde. La première nuit a été affreuse, elle pleurait et semblait souffrir. En fait, elle avait simplement faim. Au bout de quelques jours, j’ai décidé de la garder. J’ai immédiatement entamé une procédure d’adoption qui est maintenant terminée. J’ai reçu les papiers officiels de l’ambassade la semaine dernière et maintenant elle est inscrite sur mon passeport, elle est française. Si tu savais combien je suis heureuse. Philippe est à ses pieds. Elle a un peu plus de trois mois et nous l’avons appelée Madeleine.


En fin d’après-midi, lorsque la chaleur commence à tomber, je pars faire de longues promenades dans la campagne environnante. J’ai déniché chez un brocanteur un vieux landau anglais avec des grandes roues. Je l’ai fait refaire et je l’utilise tous les jours. Je lui parle, je lui fais sentir les fleurs ou écouter les petits macaques dorés qui sautent de branche en branche. Ils sont facétieux mais quand même un peu voleurs. Donc Madeleine, il faudra t’en méfier.

Comme toi, j’ai envie de profiter d’elle et attendre encore un moment avant d’en adopter une seconde. Mais je compte bien ne pas m’arrêter là. Je rêve du jour béni où nous serons de nouveau tous réunis. Et pourquoi pas pour les prochaines vacances ? Notre maison est grande, nous pourrons aisément vous accueillir, il fait souvent beau et nous pourrons visiter la région. Il est temps que nos filles fassent connaissance.

Je me hâte de conclure car le cuisinier part en ville, il pourra poster ma lettre.


Si tu savais le bonheur que tu m’as fait de l’appeler Louise. Je crois avoir maintenant tout compris de notre amitié. À nous de transmettre ce sentiment à nos filles. Tu as toute mon affection et toute ma tendresse.



Louise