| n° 11249 | Fiche technique | 76862 caractères | 76862Temps de lecture estimé : 45 mn | 24/03/07 |
| Résumé: Dominique passe une soirée ordinaire dans une ville ordinaire et rencontre un homme ordinaire. | ||||
| Critères: fh extracon inconnu volupté pénétratio fdanus fsodo init | ||||
| Auteur : Lignière (Une femme se découvre une passion pour des amours interdites) Envoi mini-message | ||||
CHAPITRE I
J’aime tout particulièrement le jeudi soir. C’est un jour particulier, coincé entre les soirées un peu ternes du début de la semaine et celles beaucoup plus vivantes des vendredi et samedi. Sortir le jeudi soir, c’est comme assister à la répétition d’une pièce de théâtre, c’est flâner dans une cuisine en picorant dans les faitouts, c’est marauder les premières cerises assise à califourchon sur une branche de l’arbre, c’est prendre des kilos à la vitrine du pâtissier. Souvent seule, ce jour-là, j’ai pris, depuis longtemps, l’habitude d’aller soit au cinéma soit au restaurant ou quelques fois aux deux.
Ce soir, je découvre Le Félix une brasserie qui vient tout juste d’ouvrir sur le quai qui longe le canal Saint Félix, naturellement. La salle est vaste, haute de plafond, largement éclairée par des murs de verre qui donnent sur la rivière toute proche, les tables sont suffisamment espacées les unes des autres pour préserver l’intimité d’une conversation et, miracle, la zone non-fumeur n’est pas coincée, tout au fond, entre la cuisine et les toilettes. Gentiment, le serveur me propose une table ronde prévue pour quatre personnes en justifiant qu’en ce début du mois d’août, les clients se font plus rares et qu’il faut savoir en profiter. J’accepte volontiers, je pourrai ainsi, sans vergogne, prendre mes aises, étaler mes coudes sur la table et ne pas être obligée de gérer l’espace attribué à la salière, la poivrière ou au bouquet de fleurs. J’abhorre ces restaurants dotés de tables format timbre-poste. Comment le patron pourra-t-il me convaincre qu’il va apporter du bonheur dans mon assiette alors, même, qu’il me prive du confort et de l’intimité qui auraient pu me le faire savourer pleinement ?
La carte que me présente le garçon est courte, composée essentiellement de poissons et de légumes. C’est bien, je ne peux pas espérer mieux ce soir. Je me laisse tentée par des langoustines sautées à vif, puis par un tartare de bar relevé d’une sauce aigrelette au gingembre et citronnelle que j’accompagne d’une demi-bouteille de rosé de Loire. Le serveur s’éloigne, je peux me laisser aller contre le dossier de ma chaise. J’apprécie ma soirée, il fait beau, le soleil couchant se reflète dans l’eau de canal tout proche. Je sirote à petits traits le rosé que l’on m’a apporté puis fait goûter. J’aime tellement vivre lentement, savourer le temps qui passe. Je parcours la salle du regard et m’attarde sur ceux des clients qui me semblent les plus pittoresques, les plus joyeux. Les couples qui, de toute la soirée, n’échangeront pas dix mots me font déprimer et ne m’intéressent pas. J’espère n’avoir jamais à vivre cela.
Ici, une famille en vacances venue dans leur voilier qui est amarré au ponton voisin ; elle, blonde et pantalon blanc, lui, cheveux poivre et sel, un sweat bleu marine négligemment noué sur les épaules, les deux garçons et la gamine blonds et en bermuda ; classiques et tellement prévisibles. Là un couple, sans doute illégitime, échange je ne sais quel secret ou promesse éternelle. Lui paraît jeune, tandis qu’elle accuse les années. Elle le regarde intensément, pose ses mains sur les siennes, avance son visage vers le sien comme pour quémander une faveur. Il lui répond avec un grand sourire, cela semble la satisfaire ou du moins la rassurer. Au fond de la salle, à l’ombre, derrière un poteau, deux jeunes prennent, de temps en temps, la peine de s’arracher à leurs étreintes pour enfourner deux cuillerées hâtivement prélevées dans leur assiette et, immédiatement, retourner se découvrir. Ils auraient tellement eu à gagner à aller au Mac Do voisin pour se réfugier rapidement chez l’un ou chez l’autre et passer à des exercices plus sophistiqués
Assis à une table devant moi, un peu sur la gauche, un homme seul, apparemment assez jeune, la peau très mate, le cheveu dru, noir, coupé court, vêtu d’une chemisette blanche, d’un short, de chaussettes blanches et, aux pieds, des chaussures noires à lacets, me tourne le dos. Plus surprenants encore que sa façon de s’habiller, sont les nombreux tatouages qu’il porte, pour ce que j’en vois, sur les deux bras, la jambe droite et le cou. Je l’entends passer sa commande et je suis surprise de constater qu’il parle français, non, il est Français. Il a un accent curieux il roule affreusement les r et utilise des expressions vieillottes, à la limite naïves. D’où peut-il bien venir ? Peut-être des départements d’Outre-Mer, mais j’en doute car il a le visage émacié, les pommettes relevées, les yeux bridés, il ne peut être que Chinois ou du moins Asiatique.
Je n’ai que peu de temps à attendre avant que le serveur, un grand sourire aux lèvres, ne dépose devant moi une large assiette avec mes langoustines. Le plus sérieusement du monde et un peu pompeusement, il annonce le nom du plat et me souhaite bon appétit. Le côté réglementaire de son service ayant été exécuté, il se penche vers moi et s’inquiète gentiment pour savoir si je ne m’ennuie pas. Il est charmant, à peine plus de vingt ans et il me draguerait. Je souris et, tout aussi gentiment, je le rassure sur ma capacité à dîner seule sans trop m’ennuyer. J’en profite pour lui réclamer la carafe d’eau qu’il m’avait promise mais oubliée. Les assiettes sont présentées avec beaucoup de goût, la quantité proposée ne provoquera certes pas de lourdeurs d’estomac, mais ça semble délicieux et très parfumé. Je me penche en avant pour humer. Je soupire.
Mon Chinois tatoué, si je peux m’exprimer ainsi, me semble à l’aise, je peux l’entendre parler avec le serveur et il ne craint pas de rire un peu fort mais sans trop. Il a pris un plat de poissons crus arrosé d’une bouteille de Badoit. À la fin du repas, il accepte le café que le serveur se propose de lui offrir, sans doute, en gage d’une amitié naissante. Il paye sa note avec un billet de cinquante euros prélevé dans une liasse aussitôt remisée dans la poche poitrine de sa chemisette et, ayant laissé un pourboire à la hauteur du café offert, se dirige vers la sortie. La configuration de la salle ne me permettant pas de suivre son départ, je le perds rapidement de vue.
Je consulte ma montre et calcule que, si je me presse un peu et que je ne prends ni café ni dessert, je pourrai aller au Gaumont assister à la séance de vingt-deux heures et me régaler, enfin, avec Kill Bill Vol. II que j’attends avec impatience depuis le jour où j’ai commis la folle imprudence d’aller voir le Volume I. Tarantino me fait fondre. De lui, j’ai tout aimé, de Reservoir Dogs à Pulp Fiction sans oublier Groom Service ou Jackie Brown que j’ai pu voir sur des DVD que m’avait ramenés mon amie Jeanne de retour des États-unis. Quant aux musiques de ses films, je les trouve toujours si étonnantes, décalées. Nancy Sinatra chantant Bang Bang me fait chavirer, c’est encore mieux que du Petula Clark. Il me reste un côté gamine que je n’arrive pas à me résoudre à combattre.
CHAPITRE II
La nuit est déjà largement tombée lorsque je sors du Félix. Je me dirige vers la passerelle qui va me permettre de gagner rapidement l’autre rive du canal. En fait de canal, c’est la rivière de l’Erdre que des esprits détraqués, dans les années 1930, ont torturée, ligotée, bâillonnée en l’obligeant de passer par un long tunnel obscur puis par un boyau étroit et ne l’autoriser à se jeter dans la Loire que par une écluse misérable qui retient une eau salie et dont le cours commence à se combler par les voitures abandonnées dans ses eaux. Dire que François Ier a prétendu que c’était la rivière la plus belle de son Royaume. Tout cela, pour transformer La Venise de l’Ouest en une ville écorchée par de larges artères arrachées à si grandes douleurs aux deux rivières, l’Erdre et la Loire. Les bras qui entouraient les îlots Gloriette, Boucherie, Feydeau furent comblés ainsi d’ailleurs que la Boire Sainte Anne. Les ponts Belle-Croix, Maudit, Poissonnerie, Bourse furent démolis comme la Halle aux Poissons et le marché de la Petite Hollande. Maudits soient, ces maires, ces élus d’avoir autorisé ou favorisé que l’on commette de tels outrages, que l’on défigure, à ce point, une ville et que l’on fasse supporter à tant de générations à venir, le poids des leurs lâchetés, de leur complaisance pour apporter satisfaction à la Compagnie d’Orléans qui voulait voir ses locomotives arriver au plus près du centre. Peut-être que le nom de certains d’entre eux a été attribué à une rue ou à une place de la ville. J’en frémis à cette pensée.
De jolis lampadaires éclairent la voie piétonne qui mène à la passerelle. Accoudé à la rambarde, un pied accroché par le talon à un raidisseur, le Chinois du restaurant me regarde venir, il semble attendre. Je le vois qui sourit, un sourire éclatant qui fait ressortir ses dents qui paraissent si blanches. Ses yeux brillants participent à cet accueil joyeux et bon enfant. Je suis surprise et aussi un peu charmée. Arrivée à sa hauteur, il m’interpelle et me demande si je suis bien la femme qui a dîné, ce soir près de lui et qui a passé son temps à regarder ses tatouages. Là, il exagère largement. Oui, bien sûr, je l’ai regardé un peu, il m’intriguait, son côté chinois exotique, ses tatouages, sa façon de parler. Mais, de là à prétendre que je suis restée toute la soirée, le regard scotché sur lui, il y a beaucoup plus qu’un pas. Mais le ton de la voix est amical, l’accent me ravit, je ne me sens aucunement agressée et son sourire perpétuel m’incite à lui répondre.
Il me fait, alors, un exposé sur le tatouage, ses origines, les techniques employées, les outils, les peignes faits avec des dents de requin ou des os humains, le petit maillet qui permet de frapper sur le peigne et ciseler la chair, les veuves marquisiennes qui devaient se tatouer de la tête aux pieds, y compris les lèvres ; oui, oui, ça peut sembler incroyable, toutes les lèvres, mais aussi, les paupières, la langue, les oreilles. Puis son discours avait dérivé sur ses origines, un père tahitien et une mère tinto, en fait, une mère chinoise. Il s’appelle Bernard, son nom tinto est Li Chen. Il a aussi reçu un nom français, mais il ne l’utilise que rarement. Il est ce que l’on appelle là-bas un demi, mi-tahitien, mi-tinto, un peu les deux et aucun des deux, rejeté par les Tintos et rejeté par les Tahitiens. Alors, les tatouages lui ont permis d’affirmer son identité tahitienne vers laquelle il penchait, le tatouage est la preuve de son courage, de sa force, de son pouvoir, le mana. Il parle le tahitien qu’il a appris avec son père et ses oncles de la vallée de la Punaruu.
Je l’écoute et, peu à peu, moi aussi, je m’accoude à la rambarde comme si j’étais en train de prendre mes aises pour une plus longue discussion. Je n’oublie pas que mon film va commencer dans moins de dix minutes et qu’il va falloir, quand même, que je prenne congé. Je dois, cependant, reconnaître qu’il me captive avec ses histoires, sa façon de les raconter, les rires sonores qui les ponctuent. D’entrée, il m’a tutoyé comme on le fait là-bas au Fenua. Tout le monde s’y dit tu, c’est plus facile. J’apprends aussi que je suis une popaa et plus précisément une frani, c’est-à-dire une blanche et plus particulièrement une Française. Maintenant, nous sommes tous les deux penchés en avant comme deux enfants qui feraient un concours de cracher dans l’eau et, toujours, en grande conversation. L’heure de mon film est largement dépassée et je commence à avoir froid. Ce quartier est habituellement désert la nuit, le Félix a éteint ses derniers feux, pas un bar n’est ouvert à cette heure et je ne me vois pas me réfugier à la gare voisine pour nous réchauffer.
Moi aussi, je me suis mise au tutoiement. Je trouve rigolo cette familiarité avec une personne que je vois pour la première fois, avec qui j’ai parlé, à peine plus d’une demi-heure. Ma mère, si elle le savait, me traiterait encore de fofolle. J’habite un peu plus loin, sur l’île Sainte Anne, en bordure d’une zone industrielle désaffectée, à moins de cinq cents mètres du centre-ville. C’est là, au bout de l’île que s’étaient installées les entreprises de construction navale qui avaient été longtemps l’industrie phare de la ville. Maintenant, que cette activité a disparu, les pelles-mécaniques s’activent à démolir les anciens bâtiments en vue de construire un hôpital, des bureaux, des immeubles d’habitation, enfin, tout un tas de projets plus mirifiques les uns que les autres. Les promoteurs se battent pour acheter, là, une boîte de nuit, ici les dépendances de la Poste, plus loin, les hangars d’une entreprise de transport qui a sagement déménagé dans une zone industrielle en revendant son terrain au prix de l’or et en laissant à l’heureux nouveau propriétaire le soin d’assurer le désamiantage des locaux.
Il y a une vingtaine d’années, Rémy, mon mari, et moi avions acheté une maison suffisamment grande pour accueillir notre future famille et dotée d’un jardin et d’une cour pour permettre à cette joyeuse marmaille de s’ébattre en toute sécurité. Le quartier n’était pas attirant, il ne l’est toujours pas d’ailleurs, nous l’avions obtenue pour une bouchée de pain ou presque. Depuis, nous y avons fait des travaux, je passe beaucoup de temps dans le jardin et c’est devenu un petit paradis, du moins, mon petit paradis à moi. On nous fait régulièrement des offres alléchantes pour racheter notre maison et son grand jardin. Mais je pense que je n’arriverai jamais à m’en séparer. J’y suis bien, je peux aller au centre-ville à pied, je connais par leur prénom les commerçants du quartier, alors, tant pis pour la plus-value pharaonique.
Tout en cheminant le long de la Loire, c’est vrai que les rivières sont très présentes dans ma vie, Bernard m’explique qu’il est en vacances chez son ami Roland qui a été employé longtemps dans un cabinet d’ingénierie à Tahiti où ils se sont rencontrés. Roland qui travaille maintenant en métropole, est parti en mission à Paris et ne doit rentrer que tard dans la nuit par le dernier TGV. Pris par le fiu, il n’a pas eu le courage de se préparer à dîner et a préféré se mettre sous la protection du Félix tout proche. Le fiu, m’explique-t-il, est une façon de vivre habituelle au Fenua et qui ne touche d’ailleurs pas que les hommes. On a vu des voitures atteintes par le fiu, en même temps d’ailleurs que le mécanicien qui était censé les réparer. Le fiu permet à son cousin Teva de rester assis du matin au soir, sans rien faire, sur la margelle d’un vieux puits, en prenant soin, bien sûr, de toujours rester à l’ombre. Le fiu peut prendre aussi la serveuse du bar au bord de l’eau qui oublie, d’autant plus, de te servir à boire qu’elle a oublié de prendre ta commande. Tout le monde peut être atteint par le fiu et à n’importe quel moment d’une journée de travail. C’est comme ça. Ça te tombe dessus sans prévenir et, là, il faut attendre qu’il parte, il faut savoir être patient.
De mon côté, je lui raconte aussi un peu de ma vie, ma fille Ludivine, qui vient d’avoir vingt et un ans, elle a fait une licence d’histoire de l’Art à l’université. Elle va rentrer en DESS en septembre prochain, son rêve est de faire un DEA à Paris IV. Dans le cadre de ses études, elle est partie travailler dans un chantier de fouilles au Sud de l’Italie : et aussi Rémy qui est toujours par monts et par vaux. Il est directeur dans une usine agroalimentaire de Bretagne, il passe sa vie le nez plongé dans son ordinateur avec un téléphone portable collé à l’oreille. Pour la fête des pères, je lui ai offert une oreillette Wifi. Je trouve que ça le rend complètement ridicule, mais, lui, trouve ça très pratique. Pourquoi pas, après tout ? Aujourd’hui il est en Corse avec des clients, il ne doit rentrer que demain.
J’évoque aussi mon travail chez Claude comme prothésiste dentaire. Quelques années après avoir obtenu mon diplôme et m’être perfectionnée chez lui, j’avais pensé installer mon propre laboratoire car je travaillais vite, je savais bien sélectionner les teintes, je sentais bien les reliefs et, surtout, j’avais un bon contact avec les dentistes, nos clients. Mais l’arrivée de Ludivine avait retardé mes projets qui, petit à petit, s’étaient évaporés car je voulais lui consacrer le maximum de mon temps. Quand elle est rentrée à la maternelle, j’ai appelé Claude pour lui proposer de reprendre le collier avec lui. Il en avait pleuré de joie, car en plus d’apprécier mes qualités professionnelles, il a toujours manifesté un intérêt tout particulier pour d’autres reliefs que ceux de nos prothèses. Mais il est devenu un bon ami, je l’aime bien. Ses petites passes frôlées, ses bisous piqués à tout propos dans mon cou m’amusent plus qu’ils ne me troublent. De plus, je me repais secrètement de le voir tirer la langue et de devoir se contenter de ce que Brigitte, sa femme, veut bien lui offrir.
Tout au long du chemin, nous n’avons cessé Bernard et moi de parler une seconde. C’est une vraie diarrhée verbale. Nous sommes maintenant arrivés à la maison et je le guide au salon. Il veut bien un Coca Light, pour ma part, je me contenterai d’un grand verre d’eau car le vin rosé m’a asséché le palais.
CHAPITRE III
De retour de la cuisine avec mon plateau, je le retrouve en train d’ôter ses chaussures – au Fenua c’est obligatoire avant de rentrer dans un faré - puis il s’approprie le canapé. Avec un grand sourire, il me déclare sérieusement qu’il a encore le fiu et qu’il n’a pas l’habitude de veiller si tard. C’est vrai qu’il est au moins onze heures. Mais au Fenua, la nuit tombe à six heures et à huit heures il fait nuit noire et tout le monde est au lit. Il a les bras posés en arrière de sa tête, la chemisette est relevée sur son torse et les jambes sont étendues ce qui me permet de mieux apprécier ce qui avait été, paraît-il, l’objet de toute ma curiosité. Il consent à retrouver un peu de vie lorsque je lui propose son Coca. Il m’explique, alors, que le Coca est stimulant et que, lorsqu’il devait rester de longues heures sous l’aiguille du tatoueur, il en buvait plusieurs packs. Le tatouage ne fait pas mal à proprement parler mais, à la longue, cette petite brûlure devient lancinante.
Vatea, le tatoueur, le tuhuna, est né dans la vallée de Pao-Pao à Moorea, c’est un vrai kaïna, une brute, un voyou, un bagarreur qui parle à peine le français et qui ne comprend rien à rien. Il insiste toujours de trop et ne sait pas s’arrêter. Mais dès qu’il s’agit de tatouages, il devient un génie, il est capable avec un crayon à bille de dessiner sur la peau des motifs incroyables, il a la main sûre, il a son style avec des lignes très fines et peu d’aplats. Il a été formé par son père et a suivi un long apprentissage comme Ka’ioi ce qui lui a permis de connaître le secret des motifs, la symbolique et le maniement des outils. Il est de ceux qui savent encore chanter la chanson de Taema, reprise traditionnellement lors d’une cérémonie :
Tupu le tane, ta le tatau
Tupu le fafine, fanafanau !
Quand un homme grandit, qu’il soit tatoué
Quand une femme grandit, qu’elle porte des enfants !
Pendant une séance qui peut durer quatre heures, il consomme autant de pétards de Pacalolo, qu’un dealer de la Courneuve pourrait rêver d’en vendre en une semaine. Il fait régulièrement un pèlerinage à Rapa la capitale des îles des Australes, tout au Sud, là où les paysans se sont spécialisés dans cette culture. Les gendarmes n’y débarquent qu’une ou deux fois par an, et de ce fait, les petits producteurs n’enregistrent pas de pertes importantes de production ce qui leur permet de maintenir leurs prix à des niveaux raisonnables tout en préservant leurs moyens d’existence. Du matin au soir, on peut voir traîner dans les rues de la ville, des popaas chtarbés du matin au soir, venus ici en cure comme d’autres vont à Vichy soigner leurs rhumatismes chroniques.
Là, sans prévenir, il ôte sa chemise en la faisant passer par-dessus sa tête. Il est maintenant torse nu, tout en muscles, sans une once de graisse, la peau couleur bronze, luisante et, surprenant par-dessus tout, sans un seul poil sur le corps. Les hommes que j’avais pu fréquenter jusqu’à ce jour, présentaient, en général, une pilosité plus ou moins développée sur la poitrine. Mais lui n’avait pas un seul poil visible, y compris sous les aisselles ou sur les jambes. On aurait dit un coureur cycliste. Il se tourne et me présente son dos où les tatouages sont les plus nombreux ; tous en bleu, sans aucune autre couleur, finement dessinés. Je me lève de mon fauteuil et le rejoins sur le canapé pour apprécier de plus près les œuvres de l’artiste, les œuvres de Vatea, tuhuma et kaïna. Il me désigne son épaule gauche :
La scène est cocasse car Bernard, penché en avant, me tourne le dos et moi je l’interroge comme pourrait le faire un maître d’école. Maintenant, je le questionne sur une ondulation de lignes qui partent du bas de son dos pour aboutir à son nombril.
Jusqu’à maintenant, c’est mon ongle qui avait suivi la géographie de ses tatouages, pointant là ou là et désignant l’objet de ma curiosité. Le temps n’est plus là. Maintenant, je pose carrément ma main sur sa peau. Je ne me contente plus d’indiquer la zone qui m’intéresse, je fais le tour des motifs, je reviens sur mes pas. Sa peau est chaude, je me sens un peu dans les nuages, je passe de l’épaule droite à la gauche, puis je reviens sur son cou. En fait, je suis en train de le caresser. Il s’en est aperçu bien avant moi, sa voix s’est faite un peu tremblante puis il s’est tu.
Ce silence explose tout d’un coup dans ma tête. Depuis maintenant plus de deux heures que nous sommes ensemble, il ne s’est pas passé une seconde sans que l’un ou l’autre ne parle et quelquefois les deux, ensemble. Mais, là, tout d’un coup, rien, plus un mot rien que le bruit de la ventilation de la cuisine qui me paraît aussi fort que celui d’un avion en train de décoller. Ma main qui s’était figée un instant sur son épaule, reprend vie, descend le long du bras jusqu’à sa main, fait le tour de tous ses doigts comme s’il me fallait les compter puis remonte vers sa poitrine. Je dois alors de me rapprocher encore plus de lui, en fait, je suis carrément collée contre son dos. Je poursuis mes caresses et laisse ma tête aller contre son dos. Je ne comprends pas ce qui m’arrive, mais là, je me sens très bien, je le serre fort contre moi.
Je ne comprends pas bien ce qui m’a pris. Je sais que je me plains souvent des absences trop nombreuses de Rémy, de ses voyages interminables. Que de nuits j’ai pu passer seule, souhaitant sentir ses mains, ses lèvres courir sur ma peau. J’avais envie de susciter en lui le désir, envie de le sentir s’enivrer de moi, me désirer, me solliciter puis, répondant à mes attentes, me faire partager son plaisir. J’ai eu, quand même souvent l’occasion d’en profiter car Rémy avait été, une longue période, très présent en fin de semaine. Nous appréciions ces matinées paresseuses, lorsque nous avions tout notre temps. Nous en profitions largement puis nous nous rendormions pour mieux recommencer. Mais depuis quelques années, Rémy a tendance à se mettre au lit de plus en plus tard et à se lever de plus en plus tôt, pour aller jouer au golf, pour bricoler ou pour toute autre bonne raison. La conséquence inévitable est que nos rapports ont diminué de façon vertigineuse en quantité et en qualité. Nous pouvons, maintenant, rester des semaines sans nous toucher. Cette situation est horrible, je suis frustrée, j’ai besoin de sa tendresse, de sa présence physique en moi, je me sens tellement délaissée. Mais, en échange, par peur, par lâcheté, je n’ose pas lui parler, je n’ose réclamer ce qu’il devrait tout naturellement me prodiguer alors, je suis devenue une mal-baisée mais, plutôt, une pas-baisée du tout.
Pourtant physiquement j’ai plutôt bien supporté les années, je n’ai pas pris de poids, j’ai un ventre plat et ferme, ni les fesses ni les seins ne pendent. J’ai bien quelques cheveux blancs par-ci, par-là, mais rien de dramatique. J’ai quarante-sept ans, je les assume et je pense être toujours aussi désirable. Je n’ai pas non plus envisagé de trouver une solution alternative, mettre le nez à la fenêtre comme dirait mon amie Jeanne. Nous sommes mariés depuis si longtemps, et je ne le trompe pas. Enfin, pas exactement, je ne le trompe plus car le début de notre mariage avait été un peu chaotique, du moins de mon côté.
CHAPITRE IV
En fait, je n’ai trompé Rémy que deux fois, enfin, disons plutôt avec deux hommes. Il n’en a jamais rien su et je m’étais promis de ne jamais me mettre, à nouveau, dans cette situation. J’ai tenu cette promesse pendant près de dix-huit ans et là, je sens que cette période va peut-être se terminer. Espérons que ce qui va se passer ce soir n’aura pas trop de conséquences douloureuses ni pour moi ni pour Rémy.
Mon premier accident est survenu, en fait, avant notre mariage. J’avais vingt ans, je connaissais Rémy depuis peu et nous étions déjà à envisager de vivre ensemble et, pourquoi pas je l’espérais, à nous marier. À l’époque, c’était un choix relativement courant chez les jeunes que de vouloir convoler et fonder une famille. D’ailleurs, mon amie Jeanne avait prévu une petite fête en prévision de son propre mariage avec Denis. À cette fête, nous étions tout un groupe de filles et nous nous connaissions depuis le lycée ou le collège. Nous avions convenu de rendre mémorable l’enterrement de sa vie de jeune fille. En effet, la fête fut à la hauteur de nos ambitions, nous avons fait les folles, nous avons beaucoup trop bu et, au milieu de la nuit, Jeanne a pris sa voiture et nous a fait découvrir le Saint-Domingue, une boîte un peu glauque située quai des Antilles. Là, inévitablement, nous sommes restées égales à nous-mêmes et, très vite, avons attiré à nous tout ce qui traînait comme mâles en mal d’amour ou plutôt recherchant un plan pour la nuit. Enivrée d’avoir trop bu, trop fumé, trop chanté et, aussi, par les bobards d’un bellâtre, je me suis laissée convaincre de le laisser me raccompagner dans sa voiture. Ce fut assez sordide. Par lassitude, je me suis laissée tripotée puis je n’ai pas su ou je n’ai pas voulu résister à son attaque finale. Une semaine après j’en pleurais encore, de ma bêtise, de m’être comportée comme une pauvre conne, de m’être laissé baiser par un connard qui devait en retirer gloire devant ses copains. En plus, j’avais trahi Rémy. Inutile de dire que je n’ai jamais évoqué cela avec personne. J’ai refermé le couvercle sur ma mémoire et je me suis efforcée d’oublier cette honte.
La deuxième fois que j’ai eu à connaître un autre homme que Rémy fut une histoire de toute autre nature. Ludivine venait d’avoir trois ans. Je n’avais pas encore repris mon activité chez Claude et je commençais à m’ennuyer à la maison. Par ailleurs, Rémy avait entamé un cycle de mise à niveau en commerce international, en vue de s’inscrire à un MBA. Il travaillait, alors, pour une compagnie multinationale suisse, il voyageait un peu moins qu’auparavant, mais il avait, quand même, des horaires assez chargés. Le soir, après le repas, il s’installait dans le séjour et étudiait jusqu’à deux ou trois heures du matin. À cette heure avancée de la nuit, je dormais depuis longtemps. Nous avions une vie amoureuse ralentie, nous ne sortions plus, nous ne recevions plus d’amis. Je passais mon temps entre ma fille, le ménage et la télévision. Lasse de subir cette situation, je m’étais alors décidée de réagir et de m’inscrire à un club de remise en forme. J’y allais, le soir, deux fois par semaine, Rémy était plus tranquille pour travailler, il ne culpabilisait plus de m’avoir abandonnée et il pouvait veiller sur Ludivine.
Lorsqu’il avait éraflé la porte de la voiture en sortant d’un parking, il m’avait demandé de la conduire à la concession du Boulevard Lannes, juste de l’autre côté de la Loire. Il avait pris rendez-vous, il me suffisait de la déposer et de leur remettre les clés. À la réception, un jeune mécanicien m’avait informé que le réceptionniste avait dû s’absenter quelques minutes mais qu’il ne serait pas long. De fait, au bout d’un moment j’avais vu s’approcher de moi, un homme qui m’avait paru rayonnant. Il émanait de lui un je ne sais quoi, je m’étais sentie immédiatement et profondément troublée. Je lui avais balbutié alors ma leçon, lui avais tendu les clés et je m’étais enfuie presque en courant. J’étais rentrée à la maison en essayant de comprendre ce qui m’était arrivé, pourquoi j’avais été si bouleversée, à la limite de me sentir mal. Mais de réponses, je n’en avais pas trouvé.
Notre voiture devait rester immobilisée pendant deux jours et il avait été convenu que je devais passer la prendre le mercredi. Ce jour-là, plus le temps passait, plus je me sentais effrayée de devoir retrouver cet homme, j’en avais des crampes à l’estomac. Le mercredi soir, je dis à Rémy avoir complètement oublié de la prendre. Le jeudi, ma réaction fut identique. Je ne savais plus quoi faire ni comment faire. Ce fut, finalement, le vendredi midi que j’étais retournée au garage. Le réceptionniste était là et s’inquiéta de savoir pourquoi je n’étais pas venue plus tôt. J’avais bredouillé encore quelques platitudes. Puis il m’avait accompagnée jusqu’à la voiture pour me montrer la qualité du travail qui avait été réalisé puis m’avait tendu les clés que mes mains tremblantes avaient laissé tomber à terre. En me penchant pour les ramasser, je lui avais heurté le front car il avait eu la même réaction que moi. Là, c’était trop, je n’en pouvais plus, mes jambes flageolaient. Il s’en était vite rendu compte et m’avait proposé de revenir à la réception, de m’asseoir pour reprendre mes esprits. La sonnerie indiquant la débauche du midi me fit sursauter et les ouvriers abandonnèrent leur poste de travail pour aller déjeuner. Je me relevai tant bien que mal et il me demanda si je pouvais conduire. Il jugea, sans doute, que non, car il proposa de me raccompagner. Il reviendrait à pied, ce n’était pas si loin. Non, non, il n’y avait pas de mal pour son déjeuner car il ne travaillait pas cet après-midi et il devait rentrer chez lui.
Arrivée à la maison, je m’étais un peu remise, mais mon trouble s’était mué en un sentiment amoureux à son égard que rien ne pourrait jamais éteindre. C’était une vraie passion quelque chose d’indescriptible, un torrent qui m’emportait. Je ne pouvais calmer ce tumulte qui m’agitait et, brutalement, je lui avouai que mardi il m’avait tellement troublée, que je n’avais osé retourner avant aujourd’hui et que, tout à l’heure, j’avais ressenti le même sentiment d’ivresse. L’après-midi même, nous sommes devenus amants. Ludivine était à l’école et Rémy à son travail. Daniel était célibataire, il vivait seul, nous sommes allés chez lui et avons fait l’amour jusqu’à ce que les forces nous lâchent.
Le rythme de mes séances de remise en forme sont alors devenues quotidiennes ou presque. Je haïssais le week-end quand Rémy délaissait ses études pour être un peu plus avec nous et surtout parce que la salle de gymnastique était fermée. Je rentrais de plus en plus tard, de plus en plus épuisée. Je négligeais ma fille et surtout mon mari. Je ne le sollicitais plus et lorsqu’il manifestait un besoin de tendresse, je ne le rejetais pas, mais, pendant tout ce temps, je gardais l’image de Daniel dans ma tête, et surtout sa chaleur dans mon ventre. Rémy, de son coté, ne voyait rien, ne s’inquiétait pas de mes sorties nocturnes, de mes retours tardifs, de mes yeux fatigués, de mon peu de goût à faire l’amour avec lui. Je savais que je vivais une passion mortelle pour ma famille. J’étais maintenant fatiguée de lui mentir, je voulais tout lui dire, il comprendrait que j’étais amoureuse d’un autre, que je devais refaire ma vie, que nous devrions nous séparer et rester bons amis. Daniel, par contre, m’incitait à plus de patience, il ne fallait pas brusquer les choses, il fallait rester très prudent.
Cela faisait maintenant quatre mois que nous nous connaissions, que nous vivions notre passion et, ce vendredi soir, nous sortions exceptionnellement au restaurant pour fêter cet anniversaire. Il est vrai que nous nous retrouvions pour nos ébats, chez lui, clandestinement. Pour nous, le cinéma, les sorties entre amis, les restaurants, les boutiques du samedi après-midi étaient des rêves interdits. Je n’en pouvais plus de cette situation, il fallait que l’on se décide à faire le saut et j’avais l’intention d’annoncer ce soir à Daniel ma décision de passer toute la nuit avec lui. Jusqu’à maintenant, nous n’avions vécu que des moments trop vite passés, puis il me fallait, très vite, le quitter, alors même qu’il venait de me faire vibrer, me rhabiller et rentrer à la maison en évitant de trop culpabiliser. Non, je n’étais pas faite pour cette double vie, pour ces mensonges. J’avais bâti mon plan. À la sortie du restaurant, je téléphonerais à Rémy pour l’informer que, ce soir, je ne rentrerais pas, qu’il ne devait pas s’inquiéter et que demain, samedi, je lui apporterais toutes les explications qu’il pourrait souhaiter. Puis, je partirais avec Daniel pour ne plus le quitter de ma vie entière.
Le repas s’était bien déroulé, enfin, presque. Manifestement, Daniel n’était pas habitué à fréquenter ces restaurants du centre-ville avec des clients pour qui l’argent n’est pas une denrée de première nécessité. Par ailleurs, il se tenait assez mal à table, mangeait la bouche ouverte, avalait des bouchées de pain grosses comme un poing. Malgré tout, cela ne m’avait pas paru irrémédiable, je saurais éduquer mon petit sauvage et en faire un homme du monde. Enfin presque, là aussi, car j’étais arrivée à la conclusion que réceptionniste dans une concession automobile était, certes, un métier honorable mais beaucoup moins rémunérateur que celui d’un jeune chef de produit chez Nestlé avec en poche un diplôme d’une école de commerce prestigieuse et, devant lui, un avenir tout tracé dans n’importe quelle multinationale. Mais bon, je recommencerais à travailler chez Claude ou ailleurs et on y finirait bien par y arriver. Soucieuse de ménager mes effets, je n’avais dévoilé mon plan qu’au moment du dessert.
Et je lui avais expliqué mon idée. Mais, au fur et à mesure que je rentrais dans les détails de notre vie prochaine, de mes projets de travail, des études qu’il pourrait peut-être reprendre, de Ludivine qui allait venir vivre avec nous, du déménagement qu’il faudrait envisager, je le voyais se décomposer littéralement. Cette fois c’était lui qui défaillait, qui se liquéfiait. Il m’écoutait tout en secouant frénétiquement la tête en signe de dénégation, il refusait de croire ce que ses oreilles entendaient, il refusait la réalité. J’ai vite senti que j’avais fait un bide. Lorsque je m’étais arrêtée de parler, un silence pesant s’était installé entre nous. Pour la première fois que je le connaissais, nous n’étions plus sur la même ligne.
Là, je m’étais pris la claque du siècle. Daniel s’était enfin décidé à parler. Il n’avait aucune intention de faire sa vie avec moi, je lui plaisais, il aimait bien notre relation, je lui apportais du plaisir, j’étais d’ailleurs une très bonne affaire au lit, mais il n’envisageait, en aucun cas, pour le moment, de lier sa vie à celle d’une femme, même aussi belle et aussi intelligente que moi. Pendant une heure, j’avais eu tout le loisir d’entendre un plaidoyer où l’égoïsme le disputait à la lâcheté et à la médiocrité. Ce soir-là, rien ne me fut épargné. Tétanisée, incapable de réagir, de lui répondre, j’enregistrais ses mots en différant le moment de devoir les interpréter et d’en tirer les conclusions. J’avais simplement compris que, pour ce soir, c’était fichu et que, pour l’avenir, l’on devrait, peut-être, marquer une pause, réfléchir et que, surtout, il ne fallait ni téléphoner ni en parler à Rémy. Je m’étais levée brutalement en renversant son verre de vin et, pour la seconde et dernière fois, je l’avais fui.
Il m’avait fallu, alors, plus de deux ans pour arrêter de souffrir comme une damnée, deux ans, pour cesser de craindre de le croiser dans la rue, deux ans, pour arrêter d’espérer qu’il était passé sous un bus. Au début, j’avais pleuré souvent sur cet amour perdu, sur sa lâcheté, puis j’avais continué à pleurer sur la bêtise que j’avais failli commettre et qui aurait gâché ma vie, celle de ma fille, celle de mon mari. Depuis, je n’ai jamais plus regardé un autre homme que Rémy. Avec lui, j’ai connu d’immenses bonheurs et nous avons connu aussi la tristesse de n’avoir pas eu cette grande famille dont j’avais tant rêvé.
CHAPITRE V
Bernard s’est redressé, sa position était devenue trop inconfortable. Maintenant, il me faut décider. Bernard, ce n’est pas Daniel, Bernard c’est l’histoire d’une nuit, c’est la faute à un manque de tendresse, c’est le besoin d’une présence. Bernard va repartir et il ne restera trace de ceci que dans la mémoire de mon corps si, du moins, cela se passe comme je l’espère. Je me libère doucement de son emprise je me lève et lui prends la main.
Bernard accepte ma proposition avec un sourire, cette fois, plus timide. Sur le palier du premier étage, je lui indique la salle de bains que j’occupe immédiatement, lui se dirige vers les toilettes. Je prends une douche rapide, me démaquille tout aussi rapidement, me couvre d’une serviette et me glisse dans mon lit. Je laisse ma lumière éteinte. Les Chinois, ça doit voir la nuit. Il semble avoir suivi mes mouvements depuis son réduit car je l’entends maintenant se glisser, à tour, dans la salle de bains et prendre une douche. Il ne doit faire que le minimum car, moins d’une minute plus tard, je le devine dans l’obscurité qui contourne le lit. C’est vrai qu’il est nyctalope, car il évite tous les pièges que j’ai pu tendre dans ma chambre, les sièges bas, les poufs, les piles de livres qui traînent par terre. Il se faufile sous la couette sans me distribuer des coups de talon ou de coude. Il n’a, cependant, pas grand mérite car mon lit est immense. Quand nous avions aménagé dans cette maison, j’avais profité de la très grande surface de notre chambre, pour choisir un lit japonais de deux mètres de large, avec un tatami et un futon de coton épais comme le plateau d’une table. L’ensemble donnait, en effet au début tout du moins, l’impression de dormir effectivement sur une table, mais on s’y fait vite et, là, ça devient très agréable.
La respiration de Bernard doit être aussi bruyante que la mienne. Il rampe dans l’espace nous séparant et vient se coller de tout son long contre moi. Ni l’un ni l’autre n’avons jugé bon de conserver sur nous quelque vêtement. Nous permettons à nos corps de faire plus ample connaissance. Nous restons ainsi sans bouger pendant quelques minutes, aucun des deux n’osant prendre d’initiative. À la fin, se souvenant que l’initiative revient, dit-on, aux hommes, il commence, à tâtons, à explorer mon corps. Ses mains me parcourent, me découvrent lentement, extrêmement lentement. Il me donne le sentiment d’avoir l’éternité pour lui. Comme à mon habitude, je me suis mise sur le ventre, le visage enfoui entre mes bras, profondément enfoncé dans mon oreiller. Je n’ai pas l’intention de prendre les devants, je veux rester passive, me laisser faire. Ses caresses continuent toujours au même rythme. Maintenant, il est à genoux à mes côtés et peut utiliser ses mains et ses lèvres. Il ne s’en prive pas. Puis, il se met à califourchon sur mes fesses. Pourvu qu’il attende encore, c’est tellement bon.
Ah ces chinois, comme ils s’y connaissent en tortures, car, c’est moi maintenant qui lui réclamerais d’aller plus avant. Je me sens bien, détendue, mon ventre est brûlant, je l’attends. Il se penche en avant et je peux sentir son sexe contre moi. C’est vrai, je ne l’ai pas encore ni caressé ni même touché. Je passe une main derrière moi et le prends. Il m’apparaît normalement proportionné, chaud, dense, d’une raideur et d’une dureté prometteuses. À petits gigotements du bassin, je lui signifie de donner de nouveaux horizons à nos ébats. Il obtempère assez vite, et m’écarte largement les jambes pour découvrir un sexe luisant car je commence à avoir terriblement envie. Sans plus attendre, il me pénètre lentement, il semble, de nouveau, avoir tout son temps pour me découvrir. C’est bon. Il me fait mettre à quatre pattes et commence de lents mouvements de bassin pendant que ses mains continuent à me masser les reins, les épaules ou les seins. Plus tard, ses mouvements ont pris de l’ampleur et de l’aisance. Il est totalement en moi. Je sens venir des contractions en vagues courtes, saccadées. Ma respiration se fait hachée, je rejette l’air bruyamment par le nez dont les narines se pincent de plus en plus. Je sens monter le plaisir, alors qu’importent mes bruits ou même mes cris, j’ai la tête qui ballotte en avant, les cheveux qui pendent, je me laisse aller. Les vagues courtes ont maintenant fait place à des longues ondulations qui envahissent mon ventre. Je sens le plaisir monter puis exploser en moi. Je lâche un cri, Dieu que c’est bon. Les ondulations déferlent maintenant les unes après les autres de plus en plus rapides, de plus en plus fortes. Je sens que je vais jouir, je l’expulse hors de moi et j’explose à grands traits. Je sens un liquide chaud fuser puis couler le long de mes cuisses. Je cours après ma respiration. Les ondulations ont maintenant fait place à des décharges électriques qui me secouent le corps de la tête aux pieds. J’ai la tête enfouie au creux de mon oreiller et je me laisse aller à ces mouvements incontrôlables que cette émotion folle vient de provoquer en moi. Je ne peux que laisser le temps passer et le tumulte s’apaiser.
Ayant repris un peu mes esprits et mon souffle, je lance une main au hasard pour retrouver Bernard qui me semble n’avoir que peu partagé mon plaisir. Je l’ai complètement exclu, du moins sur la fin. Je ne me sentais pas capable de m’occuper de lui et de vivre cette jouissance. Je trouve sa main que je glisse sous moi, sur mon bas-ventre, je la serre bien fort. Merci Bernard. Nous restons dans cette position un long moment pour récupérer de cet effort. Ma peau est couverte de sueur, je me sens moite. Par contre, Bernard ne reste pas inactif. De sa main libre, de ses lèvres il parcourt ma colonne vertébrale de haut en bas, puis semble, maintenant, vouloir accentuer ses caresses encore plus vers le bas. Sa main me flatte les fesses puis je sens ses doigts s’immiscer entre elles. Il commence à me caresser d’un mouvement circulaire. De temps à autre, il descend plus bas se lubrifier les doigts mais revient toujours au même endroit.
Je commence à m’inquiéter car je sais que, si ce sont des pratiques amoureuses courantes chez certains, je ne les ai jamais acceptées ni de Rémy ni de Daniel qui aurait été, sans doute le plus demandeur des deux.
Je le laisse continuer ses caresses. Elles ne sont pas désagréables, mais elles me choquent. Je ne veux pas descendre au rang d’un objet, j’ai une notion élevée de la relation homme femme et, ce qu’il est en train de me proposer est une pratique qui pourrait devenir dégradante pour la femme qui la subirait. Bernard ne semble pas avoir cure de mes réserves morales car il continue son travail de sape. Pour bien marquer son intention, il m’a fait, encore plus largement, écarter les jambes. Sa main sur mon bas-ventre s’active aussi, et je recommence très vite à ressentir du plaisir mais sans être capable d’identifier l’origine, devant ou derrière ou les deux ?
Sa main se fait toujours plus insistante. Je suis totalement détendue par le plaisir que j’ai pris tout à l’heure et par les caresses dont j’ai pu bénéficier depuis. Aussi, je sens un doigt qui me pénètre. J’ouvre la bouche en bloquant ma respiration, la crainte de la douleur et la honte. Ses manœuvres pour réduire mes préventions se font plus profondes, plus envahissantes puis sa présence s’accentue encore, sans doute par le renfort de l’index. Cette façon de faire semble lui plaire. Comment pourrais-je l’en priver alors que tout à l’heure, pendant que je jouissais, je l’ai exclu de mon plaisir ? Aussi, je décide que, tant que je n’aurai pas trop mal, je le laisserai continuer, faisant taire mes réserves et les interdits de mon éducation. Bernard semble prendre de plus en plus de plaisir et, moi, je me partage entre le sucré et le salé, la crainte de la douleur et la curiosité de la découverte. Sa main droite abandonne maintenant mon bas-ventre et c’est de ses deux mains qu’il me masse.
Il s’est assis sur le haut de mes cuisses et se penche en avant. Je sens son sexe contre mes fesses. Il est toujours aussi tendu, il est vrai que je ne l’ai pas senti éjaculer tout à l’heure. Peut-être qu’il s’est réservé pour maintenant. Il m’apparaît de plus en plus évident qu’il va m’être difficile de lui refuser ce à quoi il semble aspirer au plus haut point. Je vais devoir me résigner à subir cet assaut, je le sais attentif et prévenant, il fera certainement attention à ne pas me faire mal, du moins je l’espère. En effet, il me fait comprendre ses intentions en se présentant tout contre mon entrée, légèrement, sans pression particulière, comme le feraient deux bébés qui apprendraient à se découvrir mutuellement. Je sens sa chaleur contre moi. Ses mains se sont posées sur mes épaules m’interdisant toute tentative d’échappée par le haut. Sa pression s’accentue encore, sans à-coup, je le sens qui me pénètre petit à petit, mais je lui oppose encore, bien involontairement d’ailleurs, une résistance qui n’a pas été encore réduite.
Je cède brutalement, il est dans la place. Comme un cambrioleur qui vient de fracturer une maison, il reste là, près de l’entrée, sans un mouvement, à l’écoute de mes réactions. Mais je n’ai pas ressenti de forte douleur, plutôt une légère brûlure qui est en train de s’atténuer assez vite. Puis je sens imperceptiblement un mouvement léger qu’il amorce vers l’avant, vite annulé par une reculade tout aussi imperceptible. Le mouvement se reproduit, toujours au ralenti, avec beaucoup de douceur, de prévenance. Je tourne la tête pour pouvoir l’embrasser, je veux qu’il sache qu’il peut continuer de la sorte. Il ne me fait pas mal. Ses mouvements sont devenus fluides, et paradoxalement, je me sens bien lubrifiée. À petits allers-retours, il progresse peu à peu vers l’avant comme l’aurait fait un explorateur de terres inconnues. La crainte du mal a disparu, largement remplacée par le plaisir qui monte en moi, c’est, au moins, aussi bon que tout à l’heure. Il se fait plus ample, plus rapide aussi. Il m’a complètement pénétrée. Maintenant il a acquis une aisance qui lui permet de ressortir complètement et lorsqu’il rentre de nouveau, je le sens remonter au plus profond de moi.
Les vagues courtes reviennent toujours aussi brutales, toujours aussi saccadées. J’ai abandonné sa main sur mon épaule, j’utilise mon oreiller pour masquer mes halètements et le bruit de ma respiration. J’ai besoin de crier, de hurler. Les longues ondulations commencent à m’envahir. Je n’en peux plus. J’entends Bernard qui respire fort lui aussi. Nos corps se sont, de nouveau, couverts de sueur, la température dans la chambre est montée de plusieurs degrés. C’en est trop, je pousse un cri rauque et je sens Bernard se répandre en moi à longs traits. Je l’accompagne aussitôt dans sa jouissance et, de nouveau, fuse un flot de liquide qui s’écoule sur les draps. Les décharges électriques reviennent encore plus nombreuses, encore plus intenses, mon plaisir est total, d’autant que, cette fois, je sens Bernard trembler en moi et haleter bruyamment. Je serre les lèvres pour limiter mes bruits, mais je ne peux pas les contenir totalement. Je laisse échapper
Mais Bernard ne me répond pas tout occupé, à petits coups, de continuer ses mouvements de va-et-vient comme un coureur de sprint qui continue à courir après la ligne d’arrivée pour ne s’arrêter que lorsque son corps a absorbé la brutalité de l’effort fourni. Épuisée, je me suis allongée de tout mon long. Bernard m’a accompagnée dans ce mouvement pour rester dans le tréfonds de mes reins. Je le sens, toujours vigoureux, continuer ses petits mouvements. Mon cher, mon doux, mon tendre amant, ainsi, tu es le premier à m’avoir sodomisée, à m’avoir forcée, à avoir vaincu mes craintes, à m’avoir apporté un plaisir fou, à m’avoir fait découvrir cette partie de ma sexualité qui aurait pu me rester totalement inconnue. Je ne savais pas que cela pouvait être comme ça. Merci à toi, merci pour tout.
Bernard se retire en produisant un bruit d’air. Je suis tellement fatiguée que je ne prends même pas la peine de m’en excuser. Je l’entends qui se lève, puis il revient avec une serviette de bain que j’utilise pour m’isoler des draps mouillés. Je vais sombrer dans le sommeil. Je ne suis plus à un âge où je peux faire l’amour toute la nuit. J’ai juste le temps de l’entendre faire couler une douche. Moi, je n’en ai pas le courage, je reste comme je suis, on verra demain, enfin, non, plutôt tout à l’heure car par la fenêtre je vois déjà le jour se lever.
CHAPITRE VI
Ce n’est que bien plus tard que j’ai commencé à émerger de mon sommeil brumeux. Bernard est lové contre moi, je lui tourne le dos. Ses mains reposent sur ma poitrine et je le sens, encore, très proche de ma petite entrée comme le serait une sentinelle protégeant le plus précieux des trésors. Il semble manifester le désir de reprendre nos jeux au plus vite. Je suis, encore, dans un demi-sommeil, mais il ne me viendrait pas à l’idée de repousser cette proposition. En signe d’acquiescement, je pousse un soupir alangui de femme comblée. Bernard ne manque pas d’interpréter mon signal comme une invitation à continuer. Sa main descend plus bas et commence un lent massage, tandis que, derrière, notre sentinelle se fait toujours un peu plus présente, sans pour autant, tenter de me pénétrer. En fait, nous recommençons à faire connaissance. C’est bien. Je me sens, encore, tout engourdie.
Mon amant merveilleux continue comme ça ! Je veux bien devenir ta chose si, à chaque fois, tu me donnes un plaisir aussi fort. Je crois que c’est la première fois que j’ai eu autant de bonheur. Rémy comme Daniel m’ont aimé et, souvent, aimé bien, Bernard me donne du plaisir physique. Je n’ai aucun avenir avec lui, je vis le présent, je le vis intensément et j’essaye d’en retirer le plus possible. Les caresses se font maintenant plus précises, sa présence derrière aussi. Il n’a pas encore entamé sa progression, mais cela ne saurait tarder. À mon chevet, le bruiteur du téléphone explose dans ma tête, surprise, je décroche, c’est Rémy.
Bernard a compris toute l’ambiguïté de la situation. Il a soudain, une réaction inattendue. Sa main droite me bloque le ventre, tandis que son bassin bascule brutalement vers l’avant. Il me pénètre violemment, sans précaution particulière, comme pour m’envahir, comme pour marquer son territoire, un territoire qu’il aurait découvert et qui lui appartiendrait. La surprise m’a fait pousser un petit cri. Je suspends ma respiration une seconde puis je souffle bruyamment. Sans attendre, il entame des mouvements d’aller-retour qui me font encore plus haleter. Rémy s’inquiète.
Je n’en peux plus et je lâche le combiné sans même prendre la peine de raccrocher. J’espère que Rémy l’aura fait de son côté, car il risquerait d’entendre des cris et des halètements qui ne lui sont pas destinés. La violence de l’assaut a provoqué une douleur qui s’est vite atténuée comme si j’avais pris l’habitude d’être conquise par cette voie. Bernard dépense maintenant une énergie folle pour m’envahir. Parfois, il s’échappe m’abandonnant totalement, puis il revient toujours plus violemment pour pénétrer encore et toujours plus profondément. Il ne semble plus vouloir se soucier de moi. Il prend son plaisir. Je fais de mon mieux pour l’accompagner, je sens les vagues puis les ondulations revenir. Ses mouvements sont devenus plus hachés, moins fluides, ses mains se font tenailles sur mes épaules, il s’agrippe, se serre contre moi, s’enfonce encore, puis se répand, rapidement, plus rapidement que la première fois et reste là, tapi, immobile, comme un enfant effrayé.
Si, cette fois, même si je n’ai pas eu des émotions de même intensité que ce matin, j’ai encore pris beaucoup de plaisir. Je l’entends qui halète et qui tente de reprendre son souffle. Il s’est laissé emporté par sa violence de mâle. Il m’a prise comme un guerrier l’aurait fait au retour d’une bataille. Je suis assez satisfaite de lui avoir fait perdre le sang-froid qu’il avait manifesté jusqu’à maintenant. Il continue longtemps ses caresses, puis se lève et va prendre une douche. Plus tard, je le sens s’asseoir au bord du lit.
Il se penche sur ma nuque, m’embrasse avec tellement de tendresse tandis que la paume de sa main s’attarde sur mon dos comme pour me faire un dernier adieu. Je devine la peine qu’il a de devoir partir. Je le sens triste, je le suis moi aussi. Je prends son chagrin comme un hommage qu’il rend à ce que nous venions de vivre tous les deux cette nuit. Je n’avais pas imaginé qu’il puisse partir à un moment ou à un autre, je n’avais pas imaginé que notre relation puisse cesser un jour ou l’autre, au contraire, j’aurais rêvé qu’elle dure éternellement. La descende est difficile, je dois me rendre à une réalité bien amère. Il se lève, conserve ma main dans la sienne. Je n’ai pas bougé et je suis restée allongée à plat ventre, sans le regarder, sans prendre le risque de pleurer. Il repose ma main sur le bord du lit, me recouvre maternellement avec la couette. Je ne lui demande pas s’il reviendra, si nous pourrons nous revoir, s’il aimerait que l’on recommence. Il ne me dit rien, il ne me fait aucune promesse. J’entraperçois les affres de la maîtresse qui voit son amant repartir chez lui et, pour qui, le destin sera d’attendre, toujours attendre. J’entends ses pas dans l’escalier puis la porte d’entrée se refermer. Le grincement de la grille d’entrée semble sceller la fin de notre courte, trop courte mais tellement belle et très secrète histoire. J’enfouis ma tête dans mes bras, j’ai quand même envie de pleurer. Je me laisse envahir par le sommeil. Il faut que je me prenne un peu de recul, que je récupère.
Rémy finira pas me trouver dans la chambre de Franck. Franck est le frère de Rémy et il y a quelques années nous l’avions hébergé, alors qu’il finissait ses études à l’université. La chambre, que nous réservions à des amis de passage, était libre, et il l’avait occupée pendant deux ans. Depuis, nous continuons à l’appeler la chambre de Franck. J’avais fui les draps moites et froissés, la chambre saturée des odeurs de nos corps. J’avais pris une douche et je m’étais glissée dans un lit avec des draps propres et frais. Maintenant, je l’entends marcher à petits pas pour ne pas faire de bruit, il s’assoit à la tête du lit, près de moi. Il pose sa main sur mon front comme pour vérifier ma température. Je lui adresse un pauvre petit sourire.
Je lui invente un restaurant, les œufs, le retour à la maison.
Il reste un moment près de moi et me raconte, à son tour, sa semaine. Puis il descend dîner, il est affamé, ce midi il n’a pas pris le temps de déjeuner. Il me propose de l’accompagner, mais, non, je préfère attendre, plus tard peut-être, et pourtant, moi aussi, je meurs de faim. Le réveille-matin marque huit heures trente. Mon dieu, j’aurai, donc, passé plus vingt heures d’affilée dans un lit. Je l’entends en bas dans la cuisine. Un peu plus tard, je le sens se glisser, dans le lit. Très vite, il se rapproche et se colle contre moi. Il relève ma chemise de nuit pour mieux sentir ma chaleur puis pose sa main sur mes seins. Cette initiative me surprend, elle est assez inhabituelle. En général, c’est moi qui dois me lover contre lui, lui faire mille caresses, mille parades avant qu’il ne consente, presque à contrecœur, à me faire l’amour. Mais, ce soir, il a dû sentir des choses, l’instinct du mâle qui soupçonne qu’un rival rôde dans son territoire, ou alors, peut-être que l’amour appelle l’amour. Je le laisse me caresser, sans participer, passive, consentante et toujours allongée sur le ventre. Je revis avec Rémy ce que j’ai vécu, cette nuit, avec Bernard, mais avec, quand même, moins d’intensité. Au moment de me pénétrer, je le retiens et lui sers comme excuse.
Le soupir qu’il pousse en dit long sur ses espérances envolées. Cependant, je ne peux pas, je ne veux pas le laisser sur une déception. Je souhaite que son week-end commence le plus agréablement possible. Il n’a démérité en rien. Je peux lui faire bénéficier de la voie qu’un autre a su si bien défricher. J’ai, surtout, encore terriblement envie d’être possédée de cette façon, je ne m’en lasse pas, j’en redemande. Ma main le guide vers la solution. Il n’en revient pas, ne me pose pas de question et saute sur cette bonne aubaine. Les prémisses sont, sans doute plus courtes, moins tendres, que la nuit dernière, mais je le sens attentif à ne pas me faire mal. Je lui en suis gré. Lorsqu’il me pénètre, je ne ressens, avant de céder, qu’une légère irritation. Ses mouvements se font rapidement plus brusques et plus heurtés, son souffle devient court, il semble vouloir profiter au plus vite de la permission accordée craignant, sans doute, que je ne revienne sur cette heureuse initiative. Il conclut très vite sans trop s’inquiéter de moi. Il n’a pas entièrement tort car, malgré tout, j’en profite bien. Il semble que je sois devenue plus réceptive, que je trouve mon plaisir plus facilement. J’ai l’impression que tout est devenu plus aisé, plus facile et plus fort qu’avant.
Après ces efforts, Rémy s’enfonce assez vite dans le sommeil. C’est une habitude chez lui aussi, que de mettre fin nos jeux amoureux dès qu’il a pris son plaisir. Je reste un moment, les yeux ouverts à rêver à ma vie, à mon mariage et à ce que j’ai réussi et à ce j’ai gâché. Et pourtant, ce n’est pas encore l’heure des bilans. Au bout d’un moment, je n’y tiens plus, je me lève car la faim me tenaille de trop. Cela fait une journée complète que je n’ai ni mangé, ni bu.
Je passe par la salle de bains puis je descends à la cuisine. Rémy a eu l’heureuse idée d’acheter une baguette fraîche. C’est peut-être une récompense prémonitoire pour tout à l’heure. Je déambule dans le rez-de-chaussée. Je dévore mon sandwich d’une main, en conservant l’autre, en coquille sous le menton, pour rattraper les miettes. Sur la table basse du séjour, je trouve la bouteille de Coca à moitié vide. Je prends la bouteille entre deux doigts et je poursuis ma promenade. Dehors, il fait nuit. Je stationne un long moment devant la baie vitrée du jardin, je regarde mes plantations sans les voir, j’ai l’esprit qui vagabonde, je ne peux pas me fixer sur une pensée. C’est, sans doute la fatigue.
J’ai maintenant fini mon sandwich et je bois le fond de coca au goulot. Je sens sur mes lèvres le col chaud et lisse de la bouteille de verre. Ce contact me fait immédiatement penser au sexe de Bernard. Aussitôt, je sens monter en moi le désir, toujours le même, celui d’être profondément prise, celui d’être envahie, celui d’être forcée. Je me sens tout émue, mon ventre commence déjà à se réveiller. Je finis hâtivement la bouteille et m’enferme dans les toilettes. Je verrouille doucement la porte, inutile de réveiller Rémy avec un bruit aussi inhabituel. Mes gestes sont devenus frénétiques, je ne réfléchis plus, je suis tout simplement en train d’essayer de recréer, au plus vite, les conditions qui m’ont donné tant de plaisir cette nuit. De mon compagnon, il ne me reste que cette bouteille. J’en ferai son instrument, son prolongement. Dans un placard à pharmacie, je trouve un tube de vaseline, dont je m’inonde largement, toujours la crainte d’avoir mal. Un peu plus tard, c’est moi qui ai le souffle court et les jambes tremblantes. Je m’assois sur la cuvette pour reprendre pied. Ainsi cette modeste bouteille de Coca est devenue le troisième amant de ma nouvelle sexualité.
Je remonte, je change la literie du lit, j’aère largement la chambre le temps de prendre une douche et je me couche. Je me sens apaisée, mon corps est enfin repu. Je me promets de dormir, demain, toute la journée. Il sera toujours temps, dimanche matin, d’aller faire le marché et l’après-midi d’aller voir Kill Bill Vol. II.
CHAPITRE VII
Bernard est maintenant rentré au Fenua depuis plusieurs semaines. Quelques rares courriels m’ont suppliée d’aller le voir dans ses splendeurs polynésiennes. Mais non, il me semble impossible d’expliquer à Rémy un voyage aussi long et, sans lui, évidemment. Il a beau paraître souvent aveugle mais je ne pense pas qu’il faille le prendre pour un imbécile. Pour Bernard non plus, ce n’est pas facile de revenir en métropole. Son voyage de cet été lui avait été offert par la CPS, l’équivalent tahitien de notre sécurité sociale. Cela fait partie des avantages dont bénéficient les employés de cette administration. Nous avons vécu un amour d’été qui finira comme finissent souvent les amours d’été, sur des souhaits irréalisables, puis sur des regrets qui se transformeront, à la fin, en bons souvenirs. Il va, sans doute, recommencer à vivre avec Hinerava la mère de sa fille Te Mana.
Il m’a, récemment, expédié par la poste un cadre pour photos. Il m’avait expliqué que, pendant ses loisirs, il réalisait différents objets de décoration avec du bambou, de la nacre, du verre et du sable. Il les vend facilement. Ses clients sont ses amis tout d’abord, mais surtout les curios, ces boutiques pour touristes qui s’alignent les unes contre les autres le long des quais de Papeete. J’ai choisi une photo de Ludivine prise cet été en Italie. Elle y est magnifique, bronzée avec ses cheveux blonds décolorés qui font ressortir ses yeux bleus. J’ai décidé de l’accrocher au chevet de mon lit dans ma chambre. Oui, ma chambre, car Rémy a trouvé très pratique celle de Franck qu’il occupe maintenant en permanence. Bien sûr, de temps à autre, nous nous retrouvons, d’autant qu’il a adopté définitivement nos nouvelles pratiques. Ce passage étroit doit lui rappeler celui d’une jeune fille, ou alors, il peut ainsi satisfaire à sa part d’homosexualité. Cela se passe, en général, dans son lit ce qui m’évite de ressasser des souvenirs agréables à bien des égards, mais dont la fin reste encore un peu douloureuse. Au fil du temps, je lui ai recommandé certaines façons de faire qui me convenaient mieux et je suis relativement satisfaite du résultat de nos étreintes qui restent quand même très espacées, trop devrais-je dire. Nous nous soupçonnons mutuellement d’amours adultères. Je ne sais pas comment va évoluer notre couple. J’espère que nous resterons amis.
C’est Claude, mon patron, qui a été le grand bénéficiaire car en répondant enfin à ses attentes, j’ai comblé ses espoirs les plus fous. Souvent le vendredi, en fin de journée, dans l’atelier, pliée en avant sur mon établi, la jupe relevée, les pieds largement écartés, le dos creusé, je le laisse me prendre.
Je pense que cette position l’arrange, car je lui tourne le dos et il n’a pas à contrôler les émotions de son visage. Par ailleurs, je le soupçonne lui et peut-être d’autres hommes, d’avoir des difficultés à gérer à la fois le mouvement de va-et-vient de son propre corps et celui destiné à réveiller un clitoris. Mais avec moi, il n’a pas à se soucier de cet accessoire. Ces rapports nouveaux avec Claude m’ont permis de lui faire prendre conscience de l’excellence de mon travail et de ma rapidité d’exécution. Il en a convenu aisément, mais a été un peu surpris, quand je lui ai proposé d’apprécier l’évolution de mes compétences à hauteur de trois cents euros par mois. Il a un peu fait la tête au début, mais a très vite évalué les pertes qu’il risquait d’enregistrer s’il devait renoncer à notre collaboration. Cette somme va me permettre de mieux satisfaire mes caprices vestimentaires, et ceux, assez rares il est vrai, de Ludivine.
Depuis la rentrée, je fréquente, de temps à autre, l’Anaconda un hammam de la place de la République. Je dirais plutôt que c’est un bar échangiste. Certains soirs, il m’est arrivé de rencontrer un ou deux partenaires qui repartent le plus souvent, enchantés de leur bonne fortune. On y croise, en nombre des bisexuels habitués à ma manière de procéder et je repars, moi aussi, rarement déçue. Un soir, j’y ai rencontré Patrick et Raphaël, un couple qui tient un bar rue Foch, nous avions discuté un long moment, puis ils m’avaient proposé de m’intégrer à leurs propres ébats. À l’occasion, nous aimons bien recommencer ensemble.
Un soir de blues, Patrick s’était confié devant moi et avait évoqué ses amis qui avaient été touchés par le sida, Paul, Gaétan, Gilles et quelques autres. Cela s’était, en général, très mal terminé même avec les trithérapies. Il m’avait réellement fait peur et j’avais, immédiatement, décidé d’arrêter mon comportement suicidaire car, jusqu’à lors, je n’avais utilisé aucune protection. L’estomac noué, j’avais pris rendez-vous chez mon gynécologue et lui avais demandé de me prescrire un test. Mon estomac était resté noué jusqu’à ce que je reçoive cette grande enveloppe de papier kraft avec le cachet du cabinet d’analyse médicale. À ce moment-là, j’avais cru que j’allais vomir, mes mains tremblaient, je redoutais ce que j’allais lire. J’avais parcouru hâtivement le rapport d’analyse à la recherche du verdict, mon Dieu, merci, les analyses présentaient des résultats négatifs.
Une lettre d’information jointe précisait que la méthode de recherche des anticorps anti-VIH Elisa avait été confirmée par la méthode Western Blot et qu’il fallait prendre en compte une période de latence sérologique de deux à six mois. Cela revenait à dire tout simplement que je n’avais pas le sida quand j’avais commencé à commettre mes imprudences. J’avais alors pointé les partenaires que j’estimais m’avoir fait courir un risque, j’en avais trouvé un, Michel qui je croisais de temps à autre à l’Anaconda. Il allait falloir que je lui demande où il en était dans ses tests.
Forte de cette leçon, j’avais acheté deux boîtes de préservatifs que j’avais cachées dans deux placards différents pour que, si Rémy en trouvait une par hasard, je puisse suggérer que Ludivine rangeait ses affaires n’importe où. Par ailleurs, je conserve, pour des cas d’urgence, un étui dans la poche intérieure de mon sac à main. Je sais que Rémy ne viendra jamais fouiller là.
Hier soir jeudi, avec Ramu Chandrika, un étudiant ceylanais en stage à l’institut des sports, j’ai admiré le reflet du soleil couchant dans l’eau du Canal Saint Félix. Ramu m’a souri et ses dents blanches ont éclairé ma nuit.