La gare de Vladivostok
- — La gare est là. Une foule hétéroclite se bouscule, laissant échapper un bourdonnement sourd de voix, de cris, de sifflets… Les cliquetis des locomotives grincent sur les rails rouillés. Une fumée dense et âcre emplit la gare. Chaque vie est unique. Chaque histoire aussi.
- — Un homme descend d’un train bondé. Sa main forte agrippe la rampe. Il est châtain, mal rasé, comme un amant après une nuit d’amour. Son regard clair cherche dans cet imbroglio de têtes, d’hommes et de femmes. Les odeurs se mêlent remontant jusqu’à son olfactif. Brillantines d’hommes, parfum bon marché, odeur de tabac à pipe mêlées à l’odeur suave de la chicorée qui fume dans les kiosques… Son pied atteint enfin le quai. Son regard devient sombre, désespéré.
- — À l’autre bout du quai, une femme a le même regard. Leur vie se joue là… dans cette gare puante. Bousculée de toute part, elle se fraye un chemin parmi ces carcasses de chair. Son esprit est déjà avec lui. Son regard apeuré croise des milliers d’yeux vides. Sautillant sur elle-même afin d’éviter la cohue, elle le cherche. Lui.
- — Un ultime regard les fait se découvrir enfin…
- — Il est là, planté sur ses deux jambes musclées, le cœur battant. Elle court vers lui, les yeux humides, une boule dans la gorge.
- — Elle tient le béret qui recouvre sa chevelure rousse. Quelques boucles échappées du mince couvre-chef, lui encerclent le visage. Un long manteau de laine grise rend sa silhouette plus fragile encore.
Arrivée à sa hauteur, telle une enfant, elle se jette dans ses bras protecteurs. Le monde n’existe plus. La gare à cet instant est figée.
- — Il la serre contre lui comme pour s’emplir de son odeur, de sa douceur de sa présence. Il caresse doucement son visage dégrafé par les larmes. Dans un élan de tendresse, leurs bouches se rejoignent avidement. Toutes ces années d’attente sont effacées dans cette communion. La guerre, les interdits, la montée du communisme, ils en sont sortis… indemnes. Il l’entraîne hors des regards curieux et de la foule. Dehors la nuit est froide. Quelques révolutionnaires scandent des slogans en agitant des drapeaux rouge sang. Les pavés mouillés où se reflète la lune, accompagnent le bruit de leurs pas. Ils se serrent l’un contre l’autre, moins pour se réchauffer que pour sentir la chaleur de leur corps meurtris par l’absence. Au détour d’une rue, il l’entraîne sous une porte cochère, à l’abri du monde. Elle reste, là debout. Leurs bouches à nouveau s’épousent avec fougue.
- — Il sent ses lèvres chaudes et douces, délicatement parfumées. Il mord dedans comme dans un fruit mûr qui doit être cueilli.
- — Elle, ferme les yeux, se laissant emporter dans ce tourbillon. Doux mélange de douceur et de violence qui fait que l’on se sent vivant !
Vivante ! Oui vivante elle l’est. Elle sent sur son visage la rudesse de cette barbe drue. Douleur vive d’une écorchure à vif et sensation de bien-être mélangées. Elle le hume de toutes ses forces, comme pour s’imprégner de ce souvenir. Il sent le tabac, le musc, et l’odeur de son corps fatigué fait monter en elle le désir. Elle caresse ses cheveux, coupés très courts, mais dont le contact éveille chez elle un instinct maternel. Elle le détaille alors… Une vareuse bleue est jetée sur ses épaules larges. Un vieux pull à peine chaud le ceint et laisse apercevoir un maillot, plus très blanc, qui moule sa musculature. Un pantalon en toile déchirée bleue lui couvre les jambes. Elle constate son désir. Le sien l’accompagne…
- — Il dégrafe son corsage brodé, avec la délicatesse qu’elle lui connaît. Chaque bouton ouvert fait monter en elle une douleur au niveau du ventre. Son pouls s’accélère. Son souffle se coupe. Ses seins lourds lui pèsent tout à coup, se rappelant à elle. Toutes ces années, sages, à oublier son corps. Ces années à l’attendre, à l’espérer.
- — Elle se souvient maintenant de leur dernière nuit. Alors que Vladivostok était en sang. Des arrestations se pratiquaient sans vergogne. Des miliciens armés défonçaient les portes des braves gens. Dans les rues ce n’étaient que hurlements, angoisse, et massacres ! Des enfants, des vieillards, pleuraient d’un même ton, sur une vie disparue. Cette vie, pauvre certes, mais ô combien saine. Les hommes travaillaient la terre, cette même terre qui allait les accueillir à leur mort et dont ils respectaient tous les caprices. Les hivers rudes lui caressaient l’échine, l’habillant d’une épaisse écorce glacée et indomptable. Contrairement aux hommes, cette terre chérie se protégeait de la folie humaine. Réagissant maintenant au frôlement des doigts de son compagnon, elle se met à frissonner.
- — Lui la touche délicatement comme pour chasser les fantômes si présents de la guerre. La souffrance des camps se lit sur son visage buriné par le froid, et la solitude.
- — Il l’effleure à peine, de peur de la casser.
- — Elle gémit. Ses seins sont durs et tendus.
- — Elle le serre contre elle avec ardeur, l’invitant à continuer.
- — Il continue. Une odeur d’humidité emplit l’espace. Ils ont froid. Les murs qui les soutiennent glissent sous eux. Il suinte de leurs failles un jus liquoreux et épais. Une odeur de moisi enveloppe l’atmosphère et colle à la peau. Obéissant à leurs instincts, ils s’offrent l’un à l’autre dans le vacarme de la ville.
- — Elle ne le regarde pas. Elle se sent rassurée. À cet instant rien ne peut lui arriver.
- — Lui, reste là, immobile.
- — Secouée par un spasme, Elle, l’accompagne dans cette chute, et sa main tremblante, les guide vers leur désir.
- — Il la suit dans cette chaude volupté, se laissant conduire et pousser jusque devant la falaise offerte. Il et elle poussent un cri ! Enfin ils sont unis ! Collés l’un à l’autre comme un puzzle dont les pièces se rejoignent enfin ! Leurs sexes se mélangent, s’assemblent, se déchirent, se happent, se contorsionnent. Leurs corps à l’unisson se parlent, se découvrent, s’aiment.
- — Plusieurs fois elle lui chuchote des mots tendres puis violents.
- — Plusieurs fois il la sent offerte, béante. Il se sent le conquistador d’un territoire qui pourtant lui est familier. Il plante son drapeau plusieurs fois dans cette terre fertile. Avec hargne et délectation il se retire puis se replante encore… Les hurlements de la foule rythment ce va-et-vient qui les emporte ailleurs, dans un monde qui leur appartient. Elle crie avec lui ou les autres, elle ne sait pas, il ne sait plus… Dans un dernier râle, comme deux bêtes chassées à courre par la meute, ils explosent ensemble. Des grimaces viennent chavirer la douceur de leurs visages.
- — Elle, éclate en sanglots comme pour exprimer ce trop-plein de bonheur, et la libération du corps tant attendue.
- — Lui, reste là figé, pantelant, sans vie. Autour d’eux le calme reparaît. On n’entend plus que les chuintements de l’eau qui glissent le long du mur. Reprenant une expression de sérénité, presque angélique, leurs mains se cherchent à nouveau, mais plus posément, plus doucement, plus délicatement.
- — Il lui essuie le visage où des larmes roulent encore. Traces éphémères d’un bonheur partagé. Ils se regardent et se sourient…
Je suis elle, tu es lui…
L’écran de l’ordinateur affiche les lettres, les unes après les autres, formant des mots, des phrases… Mes yeux suivent avec délectation chaque caractère. Nous composons une mélodie, un opéra en un seul acte ! Nos partitions s’accordent à merveille. Pas de chef d’orchestre !
Un bip cruel et strident venait de me faire franchir le mur invisible du virtuel au réel… Sur l’écran, il ne s’affichait plus que quelques mots…
Mister X a quitté la conversation…