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n° 11186Fiche technique24439 caractères24439
Temps de lecture estimé : 15 mn
17/02/07
Résumé:  La femme la plus remarquable que j'aie rencontrée.
Critères:  revede nonéro nostalgie portrait
Auteur : Oreste Anonyme            Envoi mini-message
Incertitudes





C’est tout ce dont je me souviens… Il faut dire que je n’ai jamais été très doué pour les langues. En anglais comme en Allemand… Encore que dans la langue de Goethe, c’était même pire, si c’était possible. Il faut dire qu’en ce temps-là, j’avais bien d’autres préoccupations. Je vais essayer de me présenter. Je m’appelle S…, j’ai 22 ans et je suis étudiant en Lettres Modernes. Mrs Zielinski avait été mon professeur d’anglais tout au long du collège. De la 6e à la 3e. Je n’avais pas été le seul dans ce cas-là mais certainement un des rares à avoir apprécié d’avoir côtoyé cette enseignante, comme ça, sur plusieurs années. Pédagogiquement, c’était très intéressant. C’est vrai qu’en classe de 3e, elle nous connaissait quasiment par cœur et cela lui permettait de mesurer ainsi avec chacun notre progression année après année. Sauf qu’avec moi, de progression il n’y en avait pas…


Comme dit plus haut, j’avais bien d’autres soucis. Adolescent et même maintenant, au demeurant rien n’a changé, j’étais quelqu’un d’extrêmement timide, manquant de confiance en moi, d’assez torturé. J’ai toujours autant de mal à me regarder dans la glace sans être dégoûté par ce que je vois. Même encore maintenant, à la fac alors que ce n’est pas le lieu, on m’en fait le reproche. « Prenez confiance en vous, vous en aurez besoin pour votre avenir professionnel ». Oui, mais au juste, je ne sais pas ce que je veux faire ni où je vais. Problème de la jeunesse actuelle qui ne croit plus en rien. Il y aurait beaucoup à dire sur la fac mais ce récit n’en est pas le but. Par conséquent, je n’ai jamais eu vraiment d’amis. Juste des camarades, sans plus. Que je n’ai jamais gardé d’une année sur l’autre. Je ne vais pas vers les autres, les autres ne viennent pas vers moi, c’est connu. Je n’ai jamais eu de copine non plus et ce manque d’amour se révèle être frustrant. On s’amène à se poser beaucoup de questions. Qu’ai-je de moins que les autres ? Suis-je moins beau, moins intelligent, moins drôle ? On en oublie de vivre. J’avais déjà les mêmes préoccupations, doutes, angoisses, c’est pareil, qui me bouffaient littéralement l’esprit à l’époque. Chez moi, on peut noter une certaine continuité au fil des années.


C’est la première femme à laquelle je me suis intéressé. Les souvenirs se sont effacés au fil du temps et je n’ai jamais été très doué pour les descriptions. La quarantaine, petite, blonde cheveux courts, les joues parsemées de taches de rousseur, yeux bleus pétillants de malice. Elle se plaisait à raconter sa vie privée. Tout le monde s’en foutait sauf moi. C’était intéressant à entendre comme c’est toujours captivant d’écouter les gens parler de leur vie. Elle nous paraît toujours mieux que la nôtre. Elle était d’origine polonaise. Logique me direz-vous avec un nom pareil. Elle était divorcée et avait une fille lycéenne qui se destinait elle aussi à des études d’anglais. Les chiens ne font pas des chats. Elle collectionnait les timbres, les pièces de monnaie, possédait des tortues, s’adonnait à la peinture. Ce qui me frappait surtout, c’était sa façon de s’habiller. Assez excentrique mais un peu comme tous les professeurs d’anglais, d’ailleurs. Elle pouvait arriver vêtue d’un pantalon de cuir noir comme d’une minijupe avec bottes et collants et j’en passe, c’était selon son humeur du moment. Je la trouvais belle, intelligente et surtout drôle pour un prof, bref pour moi, elle n’avait que des qualités.


J’étais, donc, quelqu’un de très discret, ce qui me valait des notes épouvantables à l’oral. Je savais que cela ne lui faisait pas plaisir du tout de me noter ainsi. Après un cours, elle m’attrapa au vol :



C’est ce que je disais à chaque fois, et bien sûr je ne le faisais pas… J’étais honteux de promettre en quelque sorte et de ne pas m’y tenir. Mais que pouvais-je faire ? C’est difficile de forcer sa nature.



Question à laquelle je n’aurais jamais dû répondre et comme mû par une force invisible et incontrôlable, je me surpris moi-même à lever la main, tremblotant.



Le ton de sa voix exprimait une légère surprise.



Je bredouillais effroyablement… J’entendais déjà les moqueries fuser dans mon dos, en particulier celles de Benjamin, le meilleur élève de la classe mais aussi celui qui se faisait le plus remarqué. Grand, sportif, élancé, toujours un sourire aux lèvres, intelligent, il avait tout pour lui et évidemment tout le monde le trouvait formidable.



Puis en désignant la porte :



Elle avait instantanément retrouvé son grand sourire. Mais je savais ce qui m’attendait, en sortant du cours. J’allais être taxé de « chouchou » et autres joyeusetés. Néanmoins, ce soutien inattendu m’avait fait plaisir. Je ne supportais pas, non plus, les remarques moqueuses qu’on lui faisait. Au moment où l’on rentrait dans la salle, fréquemment j’entendais des phrases du genre : « Elle sait vraiment pas s’habiller cette prof, en plus de ça, elle est plate comme une limande » ou encore « Mais par contre, elle a un beau petit cul ». C’était la seule personne que je respectais. La seule. Même pas mes parents, je les ai toujours appelés par leur prénom, ce qui veut tout dire. Je trouvais donc leurs paroles complètement stupides et vulgaires. Les gens ont la sale manie de ne voir que le physique et rien d’autre. Qu’est-ce que la beauté ? Chacun en a sa propre représentation, c’est un critère subjectif. Actuellement, il y a une sorte de course à la beauté, une compétition quitte à se faire mal, et ceux qui n’y participent pas, poubelle… Être parfait, à l’instant i, sans le droit à l’erreur… Mais pourquoi ?


Je savais pertinemment qu’il n’y avait aucune chance que quelque chose aboutisse entre elle et moi. J’étais certainement un peu bête mais pas à ce point. Pourquoi, alors, autant penser à elle ? Parce qu’elle me donnait du rêve. Elle me donnait envie de me lever le matin, d’aller au collège et d’avoir le sourire dans la journée. J’ignore si elle s’était aperçue de quoi que ce soit concrètement durant ces années. J’aurais dû, peut-être, lui en parler, me montrer courageux pour une fois mais c’était au-dessus de mes forces. J’arrivais déjà difficilement à prendre la parole, alors me confier… Un jour, elle a voulu convoquer mes parents. Simplement pour discuter avec eux. J’étais donc accompagné de ma mère. Il était 18h30, pile à l’heure du rendez-vous, quand nous arrivâmes devant la salle. Celle-ci était entrouverte. Sans façon, je la poussais doucement. Une salle de classe vide possède une atmosphère très étrange. Quelque chose de lugubre. La nuit tombante renforçait singulièrement cette impression. Mrs Zielinski semblait nous attendre. Elle nous accueillit chaleureusement, de la même manière qu’elle recevait ses élèves.



L’échange se tendait. Ma mère n’avait pas pour habitude de se laisser faire. Je n’étais que spectateur de cette conversation. Je ne voyais pas vraiment ce que je pouvais dire ni ce que je faisais là. J’avais envie de me lever et d’attendre dans le couloir.



Elle me fit un clin d’œil et reprit :



Après un sourire bienveillant :



Elle se leva, nous en fîmes autant. Elle adressa un signe de tête à ma mère. Quant à moi, après un nouveau sourire, elle mit affectueusement sa main sur mon épaule. Ce geste, en apparence anodin, m’avait procuré de délicieux frissons… Il n’y avait pas de doute, j’étais bel et bien amoureux. Ce n’était pas juste un béguin d’adolescent pour une femme qui me plaisait physiquement. Je savais que c’était plus profond que ça.


Je me sentais en avance sur mon âge. Ou plutôt décalé par rapport aux autres. Le fait d’être seul, tout le temps seul, engendre d’avoir énormément de recul sur soi, de maturité, de se poser des questions, d’essayer d’y apporter des réponses, de se remettre en cause. Il n’y avait nulle issue, comme dit déjà plus haut, mais je me plaisais à rêver à ce qu’il y en ait une. Quand on est isolé, pour ne pas sombrer, il faut faire fonctionner son imagination. Je ne saurais pas expliquer précisément pourquoi j’avais des sentiments pour elle… Peut-être parce qu’elle s’intéressait à moi, cherchait à me protéger des autres, remplaçait un peu ma mère qui n’était pas très démonstrative. Ça me rassurait. À croire que ce n’était pas une amoureuse qu’il me fallait mais une maman ou un psy.


Je vais à l’essentiel… Je ne veux pas m’éterniser sur cette histoire trop longtemps car j’ai le sentiment que tout a été dit et je ne tiens pas à me répéter ni par finir à tourner en rond. À la fin de la 3e a lieu le Brevet des collèges, anciennement BEPC. Examen qui, soit dit en passant, ne sert plus à rien si ce n’est à satisfaire nos parents, rassurés de nous voir nantis d’un premier diplôme. Il a tout de même l’avantage, reconnaissons-le, de nous offrir un petit aperçu avant son grand frère le baccalauréat, de ce que pouvait être un examen officiel. Il s’étalait sur trois jours. Trois jours, trois épreuves. La dernière était celle de Français, et si vous me suivez bien, c’était donc ma dernière journée en tant que collégien. Une page se tourne… J’étais sûr de moi, une fois n’est pas coutume, ayant toujours été doué en Lettres. Comme quoi, chaque singe a sa branche favorite. L’épreuve d’Histoire Géographie s’était déroulée moyennement, celle de mathématiques avait été une catastrophe. Je n’avais pas le droit à l’erreur mais j’étais confiant, je le répète. On pouvait déjà rentrer dans la salle si on le souhaitait, je préférais, n’ayant pas envie de rester dans le couloir et ainsi entendre les autres candidats réviser. Cela aurait eu pour seule conséquence de me faire stresser encore plus et de m’embrouiller les idées. Qui pour nous surveiller ? Je vous le donne en mille bien que vous devriez déjà vous en douter : Mrs Zielinski. Cette salle de classe était la salle de Mr Giron, l’unique professeur de Musique du collège. Je m’asseyais donc au fond dans mon coin favori, à ma place habituelle. Une fois que tout le monde était rentré et que l’épreuve devait débuter, elle finit par se lever afin de distribuer les feuilles d’examen ainsi que les sujets. Je trouvais ça d’un cérémonial… Dire qu’il ne fallait pas avoir peur, que ça ne servait à rien… Pas évident dans ces conditions ! Lorsqu’elle passa à côté de moi, je sentis avec délice les effluves de son agréable parfum à la vanille. Elle se pencha légèrement vers moi pour me donner les feuillets puis me murmura presque à mon oreille « Bonne chance, S… ». Une fois sa tâche effectuée, elle retourna à son bureau. Je l’avais juste en face de moi. C’était l’idéal pour me donner du courage. Le menu était très simple. Une dictée en entrée pour se mettre en bouche, suivie d’une étude de textes en plat de résistance et enfin une rédaction en dessert. Nous avions deux heures pour tout faire. Tout se passa à merveille. Je savais, dès lors, que j’allais obtenir le nombre de points qu’il me manquait pour décrocher ce satané brevet. Je l’ai senti au fond de moi. J’ai eu la même impression quelques années plus tard après la dernière épreuve du baccalauréat. Un oral d’histoire dont le sujet était la puissance financière des États-Unis.


Je me souviens encore avec précision de ma rédaction. Il fallait faire le portrait d’un membre de notre famille. J’avais décidé de parler de mon arrière grand-mère qui avait fui, juste avant le début de la seconde guerre mondiale, l’Italie fasciste. Un détail, mais qui n’en était pas un pour moi, me troubla profondément. Je surpris à plusieurs reprises le regard insistant de Mrs Zielinski sur ma personne. J’en étais mal à l’aise. Que se passait-il ? Je la voyais travailler à je ne sais quoi et à plusieurs reprises relever la tête pour me fixer intensément. J’ai fini par l’ignorer, autrement je n’aurai pas pu travailler mais, de temps en temps, du coin de l’œil, j’observais son manège qui se poursuivait. Je ne savais que penser…


Mrs Zielinski nous signala la fin de l’épreuve au bout des deux heures prévues. Et par la même occasion le début des grandes vacances, la fin de nos vies de collégiens. Tout le monde se rua comme un seul homme sur la porte de sortie après avoir déposé, ou plutôt balancé leurs copies sur le bureau de Mrs Zielinski. Pour ma part, qui ai horreur de me dépêcher, je rangeai calmement mes affaires, fermai mon sac et allai à mon tour rendre mon « œuvre ». J’aurai voulu demander des explications à Mrs Zielinski sur ses longs regards mais évidemment je n’osais pas. Et si je m’étais trompé ? Et si tout ceci n’était que le fruit de mon imagination fertile ?


Toujours avec son habituel air enjoué qui m’était réservé, elle me remercia lorsque je lui tendis la feuille. Nous étions seuls dans la salle de classe.



Puis, machinalement, je regardai à côté du tas de copies qui surplombaient son bureau et je vis un vague dessin que je ne parvins pas à identifier. Je lui en fis la remarque.



Elle m’avait, ni plus ni moins dessiné au crayon à papier. Le résultat était criant de vérité. J’en étais époustouflé. J’étais représenté mâchonnant un crayon, les yeux perdus dans la vague, une main repliée sur ma joue. C’était très impressionnant. On aurait dit que l’esquisse avait plus de vie que le modèle…



Elle se leva et s’approcha tout près de moi. Elle me tendit le dessin. Puis brusquement, sans la regarder, je décidai de me jeter à l’eau. Peu importait les conséquences, l’année était terminée, je ne la reverrai plus.



J’avalai ma salive avec difficulté. Doucement, elle posa son index sur mes lèvres.



Elle me fit relever la tête et nous échangeâmes un sourire.



Elle se hissa sur la pointe des pieds et m’embrassa tendrement sur le coin de la bouche en me caressant doucement la nuque.



Inutile de vous expliquer, l’émoi que m’avait provoqué ce baiser… J’avais chaud et froid en même temps. Mon cœur rugissait de plaisir. C’était la première fois que quelqu’un me manifestait son amitié de la sorte… Je savais que cet instant resterait gravé dans ma mémoire. Je me sentais désormais l’homme le plus fort du monde. Je ne cherchai pas à essuyer la petite trace humide qu’avait laissée ce bisou. Un baiser, c’est ce qu’il y a de plus doux. Doux, chaud et humide à la fois. Et si bon…


Je pris mon sac et quittai la salle de classe sans me retourner.



Ce sont les dernières paroles que j’ai échangées avec Mrs Zielinski. J’ai beaucoup pensé à elle durant les vacances qui ont suivi. Puis la rentrée est survenue, la vie a repris son cours, selon la formule consacrée. Je ne me cherche aucune excuse mais le lycée était loin de mon domicile et la charge de travail bien plus importante qu’au collège. Je n’avais plus une minute à moi. Quand bien même aurais-je eu le temps, y serais-je allé ? Rien n’est moins sûr. La moindre des choses que je pouvais faire, et ce que j’ai fait, était de me servir de ce qu’elle m’avait inculqué. Plus que des leçons d’anglais, de véritables leçons de vie. En garder un bon souvenir. J’ai toujours été ainsi. Timide, renfermé sur moi-même, n’osant pas. Et je ne crois pas changer un jour. Peut-être l’amour le fera-t-il… J’espère qu’elle l’a très bien compris et qu’elle ne m’en a pas voulu. Je ne me fais pas de soucis car c’est une personne intelligente. Quand je serai devenu quelqu’un, promis, je reviendrai la voir. Au moins pour lui dire simplement merci. Si ça se trouve, elle est toujours là-bas, salle 311, à m’attendre…