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n° 11150Fiche technique23387 caractères23387
Temps de lecture estimé : 14 mn
31/01/07
Résumé:  Une jeune femme entrevoit une scène qu'elle n'aurait jamais dû voir. Toujours se méfier de ce que l'on voit.
Critères:  nonéro mélo
Auteur : Loïs
Isild n'est pas si loin

Le bruit de mes pas résonne sur l’asphalte. Je relève le col de ma veste, le vent me glace les os. J’aperçois le lac, derrière l’ombre des chênes. Le soleil termine sa course et disparaît peu à peu derrière l’horizon, d’une certaine façon je l’envie. Moi aussi je voudrais disparaître sous terre et ne réapparaître qu’à l’envi. Le bois du pont grince sous mes pieds, je m’accroche à la rambarde. Je mets la main à ma poitrine, je ne pensais pas que ça ferait aussi mal. J’ai l’impression d’avoir été poignardée.


Impossible de détourner mes yeux de l’eau. Le lac est-il vraiment profond ? Y est-elle vraiment ? Peut-être le saurai-je bientôt. Peut-être pas. Un dernier regard sur mon téléphone, il ne me rappelle pas ; c’est donc la fin. Mes larmes se perdent dans l’eau noire. Je ne sais pas si je pourrais continuer. Je ne sais pas si j’ai vraiment envie de continuer.


La grille était fermée, j’aurais dû me douter de quelque chose, mais je ne l’ai pas fait ; c’est lorsque je suis arrivée à la porte que j’ai compris. D’abord ce furent leurs éclats de rire, puis les voix se firent murmures. J’ai regardé par la partie vitrée et je les ai aperçus tous les deux examinant un écrin. Et là, j’ai enfin compris. Il était avec elle. Je me suis enfuie loin d’eux, loin de tout ça. Mes pas m’ont donc ramené ici, là où tout a commencé.





C’était une chaude journée du mois de juin. Avec quelques copines, on s’était organisé une journée pique-nique et papotage au bord du lac. Après avoir chargé les victuailles, nous sommes parties toutes les quatre pour une après-midi farniente. Après un copieux déjeuner, poulet froid, salades diverses et une bonne tarte aux mirabelles, nous voilà donc allongées dans l’herbe, méditant sur les hommes.


Sophie et ses questions assassines :



La blonde Stéphanie rougit comme une coccinelle.



Sophie intervient brutalement :



Après un moment de silence, je décide de répondre à mon tour.



Un bref regard et nous éclatons toutes de rire. Sophie reprend son sérieux :



Elle baisse la tête et c’est d’une voix triste que je l’entends répondre :



Ma meilleure amie est-elle malheureuse ?


L’après-midi passe tranquillement et le soleil se fait moins chaud. Il est temps pour moi de rentrer. J’entasse maladroitement ma glacière et le reste de mes affaires dans le coffre de ma Golf, et hop ! retour à la maison. Je repense à ma conversation avec les filles, après tout je ne devrais peut-être pas chercher l’impossible, sinon je risque un moment de célibat prolongé. Un choc suivi d’un bruit de tôle froissée me tire de ma rêverie, j’ai oublié de regarder le feu. Le chauffeur de la Clio devant moi n’a pas oublié de s’arrêter, lui. Je farfouille dans la boîte à gants pour en sortir un constat, je vais sûrement avoir droit au couplet sur les femmes au volant alors que c’est mon premier souci.


Le chauffeur de la Clio tape à ma vitre.



Je me retrouve bêtement muette. Non seulement il n’est pas agressif, mais en plus il est charmant. Je dois encore être en train de rêvasser, il est exactement comme je le décrivais aux filles tout à l’heure. Réveille-toi Alexandrine, tu fantasmes là ?



Derrière nous, les voitures klaxonnent. C’est vrai qu’on bouche la rue. Nous convenons, mon charmant chauffeur et moi, de nous garer sur le bas-côté afin de remplir le constat ; mon assureur va râler.



Je le regarde bêtement jusqu’à ce que je comprenne en voyant sa main tendue.



Tâche rapidement effectuée, en relisant je m’aperçois que je n’ai pas l’air tellement en tort, ce qui n’est pas tout à fait vrai. Je lui en fais la remarque.



Non seulement il est très beau, mais en plus adorable, et il ne me fait pas une attaque pour sa précieuse voiture. Je décide de ne pas le laisser filer comme ça.






La pluie. Manquait plus que ça. Je me secoue, il est temps que je rentre. Me voilà à me remémorer notre première prise de contact, on en est si loin à présent. Il va me falloir marcher plus vite si je ne veux pas arriver à la maison trempée !


Je referme la porte et enlève vite mes vêtements humides. Une douche me fera le plus grand bien. L’image que me renvoie le miroir de la salle de bains n’est pas très brillante : mes cheveux sont trempés et en bataille, je les détache. De longues mèches brunes viennent encadrer mon visage. La pâleur domine mes traits, malgré mon teint mat et mes yeux noisette, mais rougis par les larmes. J’ai vraiment piètre allure. L’eau chaude me ravive un peu. Je me savonne vigoureusement comme pour chasser toute trace de lassitude en moi. Un grand T-shirt et me voilà prête à aller dormir. D’un sommeil que j’espère sans rêve.


La lumière orangée traverse les rideaux, il fait donc déjà jour. Il faut que je me lève. Je ne peux m’empêcher d’y penser. Le lendemain de l’accident, il m’a rappelée pour me proposer de vérifier devant un café que nous n’avions omis aucun détail sur nos déclarations.






Du café à une promenade au lac, il n’y a eu qu’un pas que nous avons vite franchi. La journée était magnifique, les fleurs embaumaient l’air de leurs parfums entêtants. Notre conversation enjouée dérivait lentement sur la poésie. Mes yeux ne pouvaient plus quitter les siens, je buvais chacune de ses paroles. Nous étions accoudés à la rambarde du pont, je regardais les reflets des arbres danser sur la surface de l’eau, au gré d’un oiseau ou d’un insecte qui en effleurait la surface.



Il se rapprochait tout doucement de moi et finalement me prit la main.



Ce fut là notre premier baiser, scellant le pacte d’un amour parfait, tendre et doux comme ses lèvres.





Le sifflement de la bouilloire, il faut que j’arrête de rêvasser, ça ne m’apporte pas de bonnes choses. Le thé brûlant me réchauffe un peu, je rallume mon portable, j’ai trois messages. Deux de Juliette, elle me cherche et veut me parler. Un de lui. Je ne vois pas de quel droit il se permet de m’appeler encore Mon Amour. Je ne les rappellerai ni l’un ni l’autre. De toute façon, je vais être en retard si je ne me dépêche pas. Après avoir rapidement enfilé un tailleur-pantalon noir et mis juste une touche de rouge satin, je me dirige vers ma voiture.


Les embouteillages, rien de tel le matin. La radio hurle une chanson d’un quelconque groupe de rap, je ne suis pas d’humeur à supporter ça. Je zappe immédiatement, évidemment il faut que ce soit notre chanson. On dirait que le hasard s’acharne sur moi. J’écoute les notes s’égrener une par une, la voix plaintive de Bono, le chanteur de U2, réclamer un amour unique. Heureusement que j’arrive, sinon je craquerais.


Allergique aux ascenseurs, je prends l’escalier. Ma secrétaire me donne mes messages, une pile comme tous les matins.



Adossée à la porte, je respire doucement pour me détendre. Mes dossiers m’attendent. Une journée insipide comme une autre. À dix heures, je vais faire une pause, besoin de griller une cigarette. La salle de repos est bondée, je me trouve un petit coin sur un fauteuil un peu à l’écart. La fumée se perd en volutes bleutées. Et moi dans mes pensées.



Alban, l’enquiquineur du coin, manquait plus que lui.



J’écrase rageusement ma cigarette et je remonte dans mon bureau, boucler en vitesse ce dossier immobilier. Deux, trois coups de fils, il ne me reste qu’à attendre les résultats de l’étude.


Midi, je ferme la porte de mon bureau, direction le restaurant d’entreprise. Un coup d’œil à mes messages, ceux de Nicolas partent dans la corbeille, sous le nez étonné de ma secrétaire. Sans commentaire.


Le magret saignant ne résiste pas longtemps à mon couteau, une pointe de sauce, j’acquiesce sans vraiment écouter la discussion de mon chef de service. Après un Earl Grey, je me décide à regagner mon poste. La journée se termine sans encombre.


Retour à la maison. Une fois mes escarpins et mon tailleur abandonnés dans ma chambre, je me pose sur le canapé.


Machinalement, je passe mon index sur ma bouche, ses baisers me manquent. Je ferme les yeux, rêver, juste encore un peu.






Impossible de le rattraper, il court trop vite sur la plage. Les vagues viennent mourir à mes pieds et le sable colle à ma peau. Je m’allonge, laissant le soleil caresser ma peau. Au loin les rires des enfants, quelques mouettes se disputent leur pêche.



Un petit sourire sur son visage. Je le lui rends de tout mon cœur. Je l’attire à moi. Le goût du sel sur sa bouche. Nos corps tendrement enlacés, la caresse de l’eau. Je ressens ce sentiment de bonheur sans faille, un peu d’absolu.



Arrivés à notre petit bungalow, nous nous débarrassons de nos maillots de bain, direction la douche. Mon cœur s’emballe, je ne peux être si près de lui sans éprouver le besoin de le toucher. Le désir monte et me prend à la gorge. Je glisse ma main sur sa nuque, mes lèvres rejoignent les siennes.


Je me réveille et me lève doucement. Il a l’air d’un ange. Je n’ose caresser sa peau de peur de le réveiller. Juste un léger baiser.



Juste un murmure à son oreille, un sourire sur son visage pendant son sommeil. Je regarde sa poitrine se soulever au rythme de son souffle apaisé.


Je me glisse sous les draps, je me colle contre son corps chaud et m’endors, moi aussi apaisée.





Je rouvre les yeux en sursaut, déjà l’heure du dîner. La nuit est tombée et je suis glacée. Je ferme rapidement les volets, monte le chauffage et contemple les messages qui clignotent sur mon téléphone. Je ne rappellerai pas. Je réussis juste à grignoter quelques crackers. Je voudrais tellement que le temps soit élastique et me renvoie en arrière. J’allume la télé, elle sera ma meilleure compagne ce soir. Après un zapping forcené, je tombe sur un vieux film de Truffaut, « La femme d’à côté ». Blottie sur le canapé, je regarde Mathilde et Bernard se déchirer, s’aimer, et se déchirer à nouveau. Ni avec toi ni sans toi. Devise tellement réelle. Je ne peux m’empêcher de verser une larme devant tant d’amour contrarié. Après tout, c’est le lot de beaucoup d’entre nous. Une bonne nuit de sommeil effacera tout ça, et puis demain c’est le week-end et je dois avoir bonne mine, question d’orgueil.


Une douce journée d’automne qui commence. Quand j’ouvre les volets, le soleil inonde la pièce d’une lumière orangée. Quelques pas dans le jardin, les arbres ont encore leurs feuilles et la température est clémente pour la saison. Je cueille une poignée de noisettes, un petit régal pour plus tard. Je décide de faire face, de toute façon si c’est vraiment leur choix je dois l’accepter. Et puis on doit tous se rejoindre chez Sophie pour le déjeuner. J’ai oublié le dessert. J’avale rapidement un jus d’orange, je saute vite sous la douche, enfile ce qui me tombe sous la main et entreprend de faire le tour des pâtisseries du coin. Au bout de la troisième, je parviens à trouver un gâteau, ouf sauvée.


L’horloge sonne onze heures, il me reste moins d’une heure pour me préparer. Tout le monde sera là, lui aussi, il est hors de question que je lui fasse le plaisir de lui montrer que j’ai pleuré. « Sois forte, Alex, tu peux y arriver ». L’image que me renvoie le miroir n’a pas l’air très convaincue par ma tentative d’auto-persuasion. Je fouille dans mon armoire et en ressors une robe en lainage prune près du corps, une paire de bottes, un soupçon d’ombre à paupières, un rouge prune, un peu de mascara et me voilà fin prête.


Après un trajet de dix minutes, me voilà arrivée chez Sophie. Avant de sortir de la voiture, un dernier coup d’œil au miroir, ne jamais rien laisser au hasard. J’entends la musique et les rires. Une dernière inspiration et je sonne à la porte de son petit pavillon. Le gâteau à la main, j’attends que mon hôte arrive. Sophie m’accueille avec un grand sourire



Je marmonne une brève explication pour mon silence téléphonique qui doit plutôt tenir de la théorie du complot, vu la tête que fait Sophie. Je m’en sors de justesse avec un :



Dans le salon, rideaux rouges et fauteuils profonds, je croise le regard fuyant de Juliette. Je lance un rapide bonjour général pour m’éviter un tour de table d’embrassades. Le repas est vraiment délicieux et le vin réchauffe l’atmosphère. Au moment de m’asseoir, j’ai pu compter sur la vivacité d’esprit de la maîtresse de maison, ce qui m’a permis d’éviter mon futur ex et ma future ex-meilleure amie. Si Nicolas voulait arrêter de me lancer des coups d’œil tristes, je ne me sentirais que mieux quand même. En fin d’après-midi, c’est l’heure du café, je m’éclipse dans la cuisine. Je ne peux me retenir plus longtemps, les larmes coulent abondamment le long de mes joues. Ils sont là tous les deux, peut-être même sont-ils venus ensemble. Je me sens jaugée par les autres. J’ai tout de même de bonnes raisons !



Je n’aurais pas cru que Juliette puisse avoir un tel culot. Je reste un instant figée, puis la colère s’empare de moi.



Je la vois rougir de suite. Je ne m’étais donc pas trompée.



Je tourne les talons, attrape mon sac et passe la porte sans saluer qui que ce soit. Arrivée dans la voiture, j’éclate en sanglots. La pilule est dure à avaler tout de même. Je roule, peu importe la direction, le bruit du moteur me calme. Je m’arrête un instant sur le parking du supermarché. Il y a encore quelques mois, j’y croyais si fort.






Quelques pas sur ce qui me semble de l’herbe. J’entends le bruit des vagues. Une légère brise me laisse un goût salé sur les lèvres.



Le spectacle est à couper le souffle. À perte de vue, l’océan. Les vagues viennent mourir sur les rochers, en contrebas. Du haut de la falaise, j’aperçois le soleil qui semble se noyer dans l’océan. La surface de l’eau est teintée de rouge, le ciel lui-même est orange, mauve. Un vrai camaïeu de couleurs. Au loin, j’aperçois un îlot entouré de rochers en forme d’aiguilles. Un spectacle époustouflant.



Les larmes aux yeux, je prends cet aveu comme une déclaration. Blottie dans ses bras, j’apprécie la beauté des lieux. Dans son cou, je respire son odeur comme le plus enivrant des parfums. Ma main agrippe la sienne et je me tourne vers lui pour prendre le tendre baiser qu’il m’offre. Les mouettes tournent au loin sur la falaise.







Un vigile tape à la fenêtre de la voiture. Il est vrai que je reste immobile.



Je m’empresse de redémarrer. Un dernier tour au lac. Juste un dernier.


Il fait beaucoup plus sombre que la dernière fois. Je ne distingue même plus les feuilles des chênes. Les abords sont déserts. Quel promeneur viendrait ici à la nuit tombée ?


Je retrouve ce pont si familier. Ce soir, les lieux sont bien tristes.



Dans l’ombre, je n’avais pas vu que Nicolas était là.



À chacun de ses pas en ma direction, je recule sur le pont. Je voudrais juste être seule.



Adossée à la rambarde, je ne peux pas partir. Si je bouge, je risque de tomber dans l’eau. Brusquement, il me prend dans ses bras et me serre contre lui. Sur nos lèvres se mêlent un baiser et mes larmes.



Je reconnais de suite l’écrin de satin noir. J’entrevois enfin le contenu : un magnifique solitaire serti sur un anneau en or gris.



Je me retrouve avec l’envie de me cacher dans un coin. J’ai tout compris de travers et peut-être que j’ai tout gâché entre nous.



Je garderai toujours une certaine tendresse pour ce pont sur le lac. Isild n’est pas si loin de moi…