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n° 11120Fiche technique7240 caractères7240
Temps de lecture estimé : 5 mn
21/01/07
Résumé:  Les réunions sont un véritable plaisir...
Critères:  h collègues travail volupté cérébral exercice portrait
Auteur : Paxal      
Théorème

Il s’ennuyait. Et comme toujours au cours de ces interminables réunions, il se désolait de l’inopportune perte du temps à laquelle il se devait de contribuer si activement et si régulièrement depuis déjà trop longtemps. Il regardait l’orateur se trémousser devant des figures multicolores censées illustrer un propos important, propos que ce pitoyable zélateur développait dans une rhétorique pompeuse - moderne et post-moderne à la fois -, dans une terrible novlangue franglaise, ridicule et grotesque.


L’importance supposée du propos était telle qu’aucun des éléments du discours n’était mis en valeur ou, plus exactement, que l’ensemble des éléments avait la même haute et brillante valeur. Cela rendait le propos plat, le discours niais, l’orateur crasseux : ce « dispositif de concertation », mis en place dernièrement et qui se voulait pourtant singulier, était totalement insignifiant et parfaitement inefficace. La mode avait eu raison de la pure logique… C’était la troisième réunion de la semaine, la plus difficile en fait, car personne dans la salle n’ignorait plus le sens de ces « meetings ». On ne se faisait plus d’illusions, mais on perdait tout de même son temps. On occupait, on rythmait nos vies de bien triste manière.


L’orateur fit un geste théâtral en direction de l’écran.


Il se délectait de cette sensation unique et toujours redécouverte, bien que familière. Le mouvement souple et ample, interminable et mesuré, lui procurait une indescriptible félicité. Le développement ordinaire de la caresse le conduirait fatalement - il le savait bien - au paroxysme d’une extase à travers laquelle une houle de sensualité s’échapperait par saccades mécaniques. Il goûtait chacun des gestes délicats qui se développaient généreusement sur la totalité de son corps extensible. Il s’enivrait irrésistiblement de ce rythme, volontairement indolent, qui se déployait - régulier - de la base au sommet, sur l’objet que son imagination était parvenue à façonner d’une manière si somptueuse. Il se retenait de précipiter les choses et laissait s’évader, à la cadence du mouvement, des murmures lourds de contentement. « Hm ! Le projet doit donc s’étendre selon un axe d’excellence, extending way, que nous mettrons en synergie positive… »


Sa tasse de café était vide et il lui était impossible de se réfugier dans la gestuelle aujourd’hui si classique qui permet de feindre une quelconque attention à l’aide de cet objet banal, mais admis à siéger dans les réunions de travail. Il se reprocha, comme à chaque fois, de ne pas encore maîtriser l’« expertise d’une attention appliquée sur la tasse de café dans les réunions de progression ».


Certains de ses collègues avaient acquis, au prix sans doute d’un prodigieux effort, une virtuosité parfaite dans l’art de cette feinte : ils étaient capables de siroter durant plusieurs heures les quelques centilitres de jus infect qu’ils avaient payés à prix d’or.


« … l’excellence dans l’expertise que nous proposons… ». Il tapotait mécaniquement sur son gobelet vide et mou. Du bout des doigts… L’harmonie du geste était parfaite, rien n’y manquait. Il sentait s’accroître régulièrement le délicieux plaisir. La pression se faisait instinctivement légère lorsque, irrémédiablement, il se sentait franchir les limites du réflexe libérateur. Elle devenait savamment plus présente lorsque l’ondulation cadencée parvenait au zénith. Elle était précise et circonstanciée, naturelle et attendue, délicieuse et sophistiquée, audacieuse et déterminée. L’allure nonchalante à laquelle il était soumis avait fini par modeler un glorieux corps, d’une extraordinaire tenue, impétueux, gonflé par une irrésistible envie de croissance perpétuelle, irradiant une chaleur surnaturelle : dignement dressé, la tête haute, d’allure altière, le corps tendu par l’ivresse que cette agitation lui infligeait, l’entraînait vers un bouleversement consenti du réel.


L’orateur posa sur l’écran son doigt près d’un carré vert pomme lumineux : « L’innovation qui émerge… »


La sorcellerie du mouvement finit par extirper de la cime devenue pourpre, une goutte de fluide annonciateur… puis une autre et encore une autre. Le sublime liquide, suave et onctueux, qui à présent imbibait l’ensemble de la flèche ne faisait qu’aggraver l’insoutenable charme. Il n’en avait pas fini et pourtant, depuis de longues minutes, le discours tournait en rond. Fallait-il, ne fallait-il pas se lancer dans la phase complexe de la finalisation ? L’orateur s’enlisait. Il n’avait plus rien à proposer et seule la présence de l’assistance somnolente le contraignait à rester debout. Personne ne le regardait, tout le monde cherchait à travers une activité discrète, mais néanmoins prenante, à ignorer le ridicule de la situation. Beaucoup maintenant avaient fini leur café - terrible erreur de gestion du temps ! - et il leur fallait développer des astuces complémentaires.


Lui, il griffonnait sur son « bloc », des arcs, des carrés, des volutes, des enroulements compliqués qui reliaient entre eux ces dessins sans signification. L’assistance était nerveuse et un geste maladroit lui fit reverser le triste contenu de son fond de tasse. Le liquide se répandit généreusement sur toute la surface. L’horloge électronique qui trônait au-dessus de l’orateur rythmait - elle aussi - le temps : une lumière rouge s’allumait chaque seconde comme pour signifier l’irréversible ruine vers laquelle on tendait.


L’alliance du geste et du fluide se déclara sublime. Mais pouvait-il en être autrement ? Le mouvement irréprochable, insensiblement, s’achemina vers une cadence plus soutenue. L’infinie variation des successions de va-et-vient accentua les soupirs, le balancement du geste finit par mettre en mouvement l’ensemble du corps, qui se cabra – d’abord lentement, avec beaucoup de réserve -, puis s’agita sous l’effort du fidèle plaisir. Le sommet, détrempé de liqueur, écarlate, tentait d’entreprendre une vaine résistance à l’épreuve que lui infligeait la manœuvre vertueuse. Celle-ci, capricieuse et rusée, accentuait la cadence, immergeait dans sa totalité la couronne crispée, tourmentait par une étreinte appliquée et assidue ce qui se trouvait à sa portée.


La tension due à l’attente interminable parvenait à son point culminant : un silence lourd de certitudes régnait. Le désordre des sens survint alors, accompagné de râles impossibles à contenir. Dans le tumulte, une dernière insurrection fut tentée malgré tout, mais la passion, bien trop forte, domina. L’éruption, dans un flot saccadé et convulsif, se révéla lumineuse, démesurée, généreuse, éblouissante, somptueuse et extravagante.


La réunion fut levée, chacun partit vers son bureau, sans parler, sans regarder les autres, juste honteux de cette prédictible défaite.