| n° 10443 | Fiche technique | 29256 caractères | 29256Temps de lecture estimé : 17 mn | 23/05/06 |
| Résumé: L'ange pour Elle, le démon pour moi, à moins que ce ne soit le contraire. | ||||
| Critères: fh amour volupté init | ||||
| Auteur : Jeff Envoi mini-message | ||||
L’ange… a un prénom qui sonne merveilleusement bien, Marie-Agnès. Quel chic, quelle classe ! Il lui colle tellement bien à la peau qu’il vient en souligner et parfaire, avec discrétion, sa distinction et sa beauté. Ce qui est certain aussi c’est que, où qu’elle soit, Marie-Agnès se remarque. Dès que vous l’apercevez, vos yeux ne peuvent plus se détacher de sa silhouette. Alors, tant pis pour les autres !
Été comme hiver elle est toujours parfaitement bronzée. Ses sourcils, en légers accents circonflexes, mettent en valeur son front légèrement bombé et auréolé de ses cheveux noirs, mi-longs, ondulés et coiffés librement en arrière. Le visage ovale se termine par un petit menton un tantinet pointu. La bouche, aux lèvres naturellement larges et pulpeuses, est toujours soulignée par un rouge foncé. La seule note (peut-être) un peu inesthétique serait son nez (mais seulement selon elle). Grand et fin, il marque une toute petite irrégularité en son milieu. Mais elle n’a aucune intention de passer par les mains d’un chirurgien esthétique pour faire raboter cette vétille. Et puis il y a ses yeux. Deux yeux noirs, délicatement en amandes. Brillants, mi-rieurs, mi-sérieux ils jettent sur le monde qu’ils parcourent un regard de convoitise et curieusement souvent aussi de dédain. Mais cela, je peux le dire aujourd’hui, car j’ai appris à connaître Marie-Agnès.
Je l’avais souvent croisée dans des cocktails snobs et ennuyeux où j’avais immédiatement remarqué sa silhouette fine, élégante et souple. Mon regard s’était alors souvent accroché au sien et à plusieurs reprises j’avais lorgné sur sa poitrine qui, sans être opulente, est toujours parfaitement mise en valeur. Sans omettre sa taille fine, les fesses fermes, les jambes immenses. Elle portait, et porte toujours, le tailleur avec élégance et distinction. Ses mains sont délicates et elle trimbale toujours un gros agenda de cuir fauve dans l’une d’entre elles. Où qu’elle se trouve, elle est systématiquement entourée d’une nuée d’hommes et de quelques femmes.
Au cours de ces soirées, très « Jet Set », où souvent les yeux se tournent vers les vedettes plutôt que vers les vraies beautés, pourtant plus accessibles, nos corps, nos mains, nos dos se sont très souvent frôlés, touchés, heurtés et à maintes reprises. Mais jamais, aucun de nous entamions une quelconque conversation. Pas plus que nous n’avions tenté de nous présenter l’un à l’autre. Tous deux semblions alors voguer dans des univers différents qui se côtoient, mais ne se mélangent pas.
Pourtant, je m’étais habitué à sa présence et commençais même à la chercher dans chacune de ces soirées auxquelles je participais plusieurs fois par semaine. Je recherchais sa haute silhouette. Et si je ne la voyais pas poindre son « grand nez et sa chevelure noire », je repartais déçu et un peu triste. En revanche si, quand j’entrais, elle était déjà là ou si elle arrivait juste après moi, alors j’étais aux anges et je ne cessais de la regarder, mais toujours de loin. Et toujours pas de présentation, ni de tentative d’approche ou d’abordage.
Il a fallu des circonstances étonnantes pour que nous puissions enfin faire connaissance.
Un soir où je me présentais à l’entrée d’une galerie d’art de renom, pour assister au vernissage de l’exposition d’un jeune peintre dont le « Tout-Paris » s’esclaffait sur le génie. Ne voilà pas que le cerbère ose me demander mon carton d’invitation ! Un comble pour un critique d’art, connu et reconnu sauf par les services de sécurité. Et, bien évidemment, pour une fois, je l’avais oublié ! J’avais beau chercher dans toutes mes poches, dans mon agenda : pas de carton. Du moins, pas celui-ci. Et derrière moi je sentais s’accumuler et gronder la foule, dont quelques remarques acerbes m’arrivaient déjà aux oreilles. Inflexible, l’homme de la sécurité patientait, mais restait ferme à mes exhortations et à mes tentatives pour l’amadouer.
Heureusement, elle est arrivée ! Avec sa démarche énergique, elle fendait la foule. Sa grande taille, sa beauté et son air décidé lui ouvraient sans un cri de protestation la file qui s’était formée derrière moi.
Tandis que je continuais à chercher et farfouiller dans mes poches, désespérément vides, elle avait déjà sorti son carton et en me jetant un œil complice, m’apostrophait :
Et en s’adressant au vigile elle lui a dit, sur un ton qui n’admettait aucune réplique :
Sur quoi, elle m’empoignait le bras et me tirait dans le sas d’entrée, bousculant au passage le ventre rebondi du vigile qui ne pouvait plus rien dire, hormis de lui adresser un magnifique et éclatant sourire et coller sa grande carcasse aux parois de l’étroite entrée.
Un peu éberlué par ce sauvetage, je lui balbutiais :
Merde ! Me voilà bien. La belle inconnue, au si joli prénom, avait une manière cassante de me rabaisser qui semblait ne supporter aucune réplique. Pourtant, en observant, un dixième de seconde ses yeux, je m’étais rendu compte que ces dernières remarques n’étaient peut-être qu’une simple plaisanterie. Aussi, en prenant mon courage à deux mains et une grande respiration, j’hésitais encore à lui répliquer quand ma bouche est allée plus vite que mon cerveau :
Et elle a ri ! Elle avait de l’humour… Ma chance ! Ma seule chance de m’en sortir et peut-être de pouvoir mieux l’accrocher. Après tout, je m’en fichais totalement qu’elle fasse disparaître chez des clients des soi-disant œuvres d’art. Pour bon nombre d’entre elles, ce n’était à mon avis que « gribouille et pipi de chat » et seuls, quelques snobinards pouvaient tomber en pâmoison et faire monter les prix au rythme de leurs exclamations. Elle y trouvait son compte, c’était tant mieux. Le reste…
Et de cette rencontre, nous ne nous sommes plus quittés de la soirée. Elle m’a présenté à ses amis (enfin surtout des relations d’affaires) et moi je lui ai présenté les miens (enfin mes relations de critique) évitant quelques jeunes godelureaux et galiéristes dont je venais d’éreinter les dernières productions. Nous avons bu du champagne, beaucoup de champagne. Nous avons grignoté quelques chatteries (du moins ce que les invités avaient daigné laisser encore intact sur le buffet) et nous nous sommes retrouvés devant un immense plat de fruits de mer, à plus de minuit, le ventre vide, les yeux pétillants de bulles et la tête farcie de niaiseries et autres calembredaines.
Dire que nous avions choisi un havre d’intimité, serait totalement erroné. Non, à cette heure-là, il y avait encore grande foule qui soupait. Il nous a fallu jouer des coudes pour rejoindre une minuscule table et crier son dialogue à la face de l’autre pour s’en faire entendre. Alors, pour l’intimité, nous pouvions nous brosser ! D’ailleurs, notre conversation (enfin ce qu’on peut appeler alors une conversation) avait été très limitée. Ce n’est que tard, une fois sur le trottoir que nous avons pu échanger un peu mieux.
Le démon… de l’amour, insidieusement, venait de me saisir à bras le cœur. Car, là, sur ce trottoir parisien, à quelques mètres de cette grande brasserie bruyante qui avait vu défiler les « folles nuits parisiennes du Montparnasse » je me suis rendu compte qu’à force de la côtoyer dans les vernissages, de la rechercher à chaque manifestation, j’étais simplement « tombé en amour » de Marie-Agnès. Et me séparer d’elle, ne serait-ce qu’un instant me semblait soudain totalement inimaginable, impossible, incompréhensible. Pourtant, je trouvais que lui prendre simplement ses lèvres, lui appliquer un long et langoureux baiser, bien profond, sentir contre mon corps l’élasticité du sien et sa chaleur, tout cela était beaucoup trop banal. Il fallait qu’en un éclair, je trouve une idée. Une idée séduisante. Originale. Étonnante. Voilà, il fallait que je l’étonne, que je l’éblouisse. Pour moi, il était certain, que des déclarations d’amour, elle avait dû en avoir déjà plus que son soûl.
Nous n’avions pas évoqué sa situation de femme. Et je m’en foutais. Elle pouvait bien être mariée, concubine, pacsée, à cet instant précis, je ne voyais qu’une seule évidence : je l’aimais ! Et elle ? Elle ne semblait pas mariée (mais cette vision des choses m’arrangeait diablement). Elle n’avait pas regardé sa montre comme une femme pressée de rentrer chez elle parce que son Julot l’attend. Non, depuis notre entrée dans cette galerie, elle s’était comportée en « femme libre ». Alors, il fallait que ma déclaration d’amour soit donc éclatante, et tant pis si je devais me ramasser. Tant pis si je devais patienter. J’avais soudain une terrible soif d’éternité - à condition qu’elle daigne m’accompagner durant ce voyage - mais toujours pas d’idée géniale.
Et puis j’ai aperçu un vendeur de fleurs, vous savez un de ces garnements qui vous refilent des roses, pas toujours très fraîches pour un prix exorbitant. Je l’ai hélé, lui ai susurré quelques mots à l’oreille. D’abord, il a été circonspect. Du haut de son mètre vingt de nouveau poulbot des rues, il m’a toisé, estimé, pesé et puis il a opiné de sa tignasse mal peignée et a filé à toutes jambes.
Marie-Agnès commençait à s’impatienter. Elle me regardait bizarrement, se demandant bien ce que je fabriquais. Mais elle restait maîtresse d’elle-même, attendant mon bon vouloir. Il ne lui a pas fallu patienter très longtemps. De tous côtés, elle fut soudainement assaillie par des petits vendeurs de roses rouges et à ses pieds, autour d’elle, là, sur le trottoir de l’avenue, a commencé à s’amonceler une colline de roses rouges. Il y en avait partout, des dizaines et bientôt des centaines. Elle regardait s’accumuler les fleurs à ses pieds, en écarquillant ses grands yeux qui brillaient d’incrédulité et d’amusement. Et les roses continuaient à être entassées. Ils arrivaient de partout. Maintenant, il y avait un tapis de roses rouges, une sorte de cercle magique qui envahissait le trottoir au point de forcer les rares passants à faire un large détour, contemplant cet amas soit avec amusement, soit un certain dédain. Marie-Agnès était au centre d’une mer de roses. Statufiée. Les deux mains jointes devant sa bouche pour cacher sa gêne d’être ainsi exposée au sus et à la vue de tout le monde dans une situation particulièrement « ridicule ». Enfin, les derniers petits vendeurs s’en retournaient déjà, leurs paniers vides. À quelques pas d’elle, je restais un instant à la contempler. Elle n’osait toujours pas bouger.
J’ai fait un pas vers elle, puis deux, puis cinq et à la limite de la mer de rose, pour lui montrer que pour elle, je pouvais traverser les flammes de l’enfer, je me suis agenouillé sur les tiges épineuses et c’est en me traînant sur les genoux jusqu’à elle que je lui ai déclaré ma flamme.
Rougissante, balbutiante, elle m’a relevé et s’est mise à rire à gorge déployée. Autour de nous, un cercle s’était formé. Un peu étourdie par mes gestes, elle a trouvé la force de me susurrer :
Alors et seulement alors, nous avons échangé un long et langoureux baiser, sous un tonnerre d’applaudissements. Tout en collant un peu plus mes lèvres aux siennes, je faisais de grands gestes dans son dos pour disperser la foule qui se massait de plus en plus. Et si ma moralité ne m’avait pas rappelée à l’ordre je crois bien que je l’aurais aimée sur le trottoir, sur ce lit de roses, au milieu de cette foule.
C’est très naturellement que nos bouches se sont unies, charnellement soudées. Ses lèvres étaient… mmmh… soyeuses, charnues, voluptueuses. Sa langue, pointue, fouineuse, douce. Ses dents, lisses et régulières. Son haleine sentait l’iode, le varech, la mer. Son bout du nez, froid me chatouillait la joue et m’envoyait de friponnes décharges électriques jusqu’au bout de mes doigts qui s’électrisaient au contact de son corps. J’aurais continué à l’embrasser ainsi jusqu’au bout de la nuit, jusqu’au bout de ma vie, mais il lui fallait aussi respirer, reprendre son souffle et elle a lâchement profité d’un de ces instants pour me murmurer à l’oreille :
L’invite ne pouvait se refuser et nous avons abandonné là, au milieu du trottoir un amoncellement de roses, sans oublier d’en prendre une et nous avons grimpé dans un taxi en maraude.
Dans le taxi, nous avons rapidement opté pour la solution de « Allons chez moi, je n’habite pas loin… ». Elle s’est blottie contre mon épaule et titillait mon oreille du bout de sa langue en ne cessant de me dire :
Sa langue, ses paroles, la chaleur de son corps, le friselis de ses cheveux, son odeur, tout m’excitait chez elle. Et, dans ce taxi, il m’a fallu faire un effort surhumain pour me conduire sagement et ne pas lui sauter dessus, sur la moelleuse banquette. Après quelques détours, occasionnés par les sens interdits, le taxi nous a enfin déposés au pied de mon immeuble, sur une des plus petites places de Paris. Ensuite, nous avons dû grimper, à pied, trois étages pour atteindre mon Eden à moi : un ancien studio d’artiste. Alors, sans lui laisser le temps de s’extasier ni de faire le tour du propriétaire, j’ai repris mon étreinte, là où je l’avais laissée sur le trottoir.
Tout en l’embrassant, je pressais contre moi son corps de liane. Fin, nerveux, souple et chaud. Non pas chaud, brûlant ! En quelques minutes, sa température semblait avoir décuplé. Elle se collait à moi, dandinant du ventre et des hanches contre mon bas-ventre et me transmettait son feu. Mes mains glissaient sur la robe, la remontaient haut sur les cuisses et les fesses. Mes doigts s’électrifiaient au contact de ses bas de soie, de la peau de pêche de ses cuisses nues, de l’élastique de ses jarretières, du doux et fugace contact avec sa culotte. Par un tour habile, je me décollais d’elle et la faisais pivoter. Sa danse lascive et érotisante s’accentuait. Maintenant, elle frottait avec ses fesses, nues, contre mon sexe en érection. Mes mains, plus libres, pouvaient mieux explorer son corps, son intimité. Ma main rencontrait quelques poils doux, exotiquement taillés en une toute petite bande qui laissait une intimité glabre. Ses lèvres pendaient à peine au milieu de son entrejambe. Du bout des doigts, je tentais d’accrocher son clitoris, minuscule bouton ultrasensible qui lui faisait taper des fesses contre mon ventre à chacun de mes légers attouchements. Mon autre main excitait ses seins. Deux masses un peu lourdes aux bouts déjà en érection.
J’entendais son souffle devenir ahanant et sifflant. Son ventre se faisait plus roulant sur mes hanches et elle avait calé entre ses fesses mon sexe pour lui infliger un massage qui me mettait la tête à l’envers. Ses deux mains, retournées sur mes fesses, s’ingéniaient à rythmer un mouvement copulatif des plus osé.
Mon doigt massait son clitoris tout en écartant ses lèvres et cherchait à récupérer un peu de son humidité pour mieux glisser sur toute son entrée intime. Ce massage devait lui convenir, car à chaque nouvelle intrusion, de petits cris de plaisir ajoutés au furieux roulis de ses hanches et de ses fesses, me laissaient entrevoir une jouissance prochaine.
Celle-ci est arrivée d’un seul coup. Elle m’a plaqué contre elle, par derrière, s’est tétanisée, hurlante et suffocante. En même temps, elle me coinçait la main entre ses cuisses, m’infligeant une douloureuse immobilisation. Après quelques secondes, ses muscles se sont détendus et elle s’est tournée vers moi, glissant entre mes bras, en un tour de main elle a sorti mon sexe du logement de mon pantalon pour le laper à petits coups de langue, puis l’emboucher.
La chaleur de sa bouche, le contact de ses doigts sur ma hampe excitée, la pointe coquine de sa langue sur mon bout tout irrité de plaisir, me faisaient tourner la tête. Il était impératif que je me contrôle pour pouvoir l’honorer comme je le souhaitais, pour rendre hommage à son corps de déesse. Avec force, j’arrivais à m’arracher à l’étreinte de sa bouche pour la coucher en travers du canapé et la pénétrer lentement afin de profiter de chaque millimètre de son fourreau d’amour.
Cette nuit-là, nous avons fait l’amour plusieurs fois. Elle était chatte et tigresse, elle était chienne et tendresse. Nous étions épuisés quand les premières lueurs de l’aube parisienne sont venues nous cueillir dans les draps froissés d’un lit qui avait servi de champ de bataille. Depuis quelques minutes, elle reposait, le visage rasséréné, au creux de mon épaule, le sein encore palpitant de ses derniers émois. Moi, j’avais les reins en compote, les jambes en flanelle. Mais j’étais heureux. Épuisé, mais heureux.
Même à demi-mot, nous ne l’avions pas évoqué, nous n’en avions pas parlé. Pourtant, l’un comme l’autre nous savions alors, qu’au soir venu de cette rencontre, nous serions ensemble, roulant nos corps, emboîtés l’un dans l’autre dans de formidables étreintes qui se termineraient tard dans la nuit ou tôt le matin après un bouquet final digne des plus beaux feux d’artifice de la capitale. Et que cela pourrait durer, encore et encore… et toujours.
Le démon de l’amour m’avait totalement et insidieusement envahi. Il se présentait à moi, sous la forme d’une propension permanente à éblouir ma « conquête ». À chaque instant, il me fallait partir à sa reconquête comme si le moment d’après devait m’effacer de sa mémoire et qu’il me faille retrouver cette merveilleuse et unique place dans son cœur et surtout dans son corps.
L’un comme l’autre, nous n’avions décidé de quoi que ce soit. Nous étions alors guidés que par nos bas instincts qui nous servaient alors de sentiments. Mais l’un comme l’autre nous partagions cette aversion pour le conformisme et la routine. Bref, de vrais amoureux, au début de leur vie commune. Cependant, nous n’étions plus à l’âge des « premiers serments et serrements d’amour ». Tous les deux, nous avions, ce que l’on peut nommer en termes pudiques, quelques heures de vol à nos actifs. Et les expériences aidant, chacun de nous connaissait les dangers de la vie quotidienne, ce « tue l’amour » puissant et radical. Et ni l’un ni l’autre ne voulions tenter une nouvelle, douloureuse et stérile relation. Il nous semblait même que nous avions atteint, de concert, ce doux rivage où l’envie de construire quelque chose de solide et durable devient une nécessité.
Mais en matière d’amour, si nous connaissions sur le bout des doigts nos classiques, il fallait plus que cela pour éblouir l’autre. Et c’est justement à cet instant qu’un véritable démon est entré dans la danse, s’invitant là où ni l’un ni l’autre ne l’attendions.
Tous les deux, nous travaillons dans un même et unique secteur, celui de l’art contemporain. Elle comme courtier, c’est à dire dans l’achat et la revente d’œuvres d’art et moi comme critique de ces mêmes œuvres d’art qui, très rarement, trouvaient goût à mes yeux. D’ailleurs, et à plusieurs reprises, nous avions eu quelques vives discussions à ce propos, mais jamais sans conséquence. Chacun tenait à conserver sa liberté d’appréciation et de jugement vis-à-vis de son travail. Pourtant, insidieusement, les arguments développés par Marie-Agnès cheminaient dans ma tête, lentement mais sûrement. Déjà, à différentes reprises, j’avais réussi à édulcorer mon opinion envers certains de ces « nouveaux talents », ce qui avait surpris bon nombre de personnes de mon entourage professionnel qui ne connaissait rien de ma vie privée. Et ces appréciations avaient eu comme effet d’engendrer une presque immédiate « surcotation » de ces nouveaux peintres, « tagueurs du dimanche » comme je les appelais alors. Cette envolée des prix faisait les « affaires » de Marie-Agnès et de son commerce, d’autant plus que je découvrais ainsi le véritable impact que pouvaient avoir mes « critiques » sur ces jeunes peintres dans le public – enfin un certain public. À ce moment-là, j’étais trop pris dans le « feu de l’action », sans possibilité de prendre du recul, de me rendre alors compte des changements qui s’opéraient en moi.
Depuis près d’un an, nous nous fréquentions assidûment, Marie-Agnès et moi. Et quand je dis « fréquenter », je veux dire que nous vivions ensemble. Totalement. Très peu de temps après la soirée que je viens de vous évoquer, elle a emménagé chez moi. Débarquant un soir avec armes et bagages, petites culottes, strings, tangas et brosse à dent. J’ai fait de la place dans mes armoires de célibataire et sur ma tablette de toilettes. J’ai aussi appris à partager, à ramasser bas, slips, soutiens-gorges, chemisiers dans tous les coins, ranger les chaussures et bottes. J’ai surtout découvert ce que c’était de se réveiller à côté de l’être aimé ou de s’endormir avec sa tête nichée au creux de son épaule et apprivoiser les deux glaçons de ses petits pieds qui viennent se frotter sur ma jambe chaude. J’ai enfin compris les joies et les difficultés de l’amour quotidien, celui des corps, des yeux et de l’âme.
Avec Marie-Agnès, nous avons, comme les petits chiens, marqué le territoire de l’appartement en faisant l’amour dans tous les coins et recoins, les plus classiques aux plus saugrenus. Je me suis repus de son corps, exploré tous ses trous, perdu dans ses cris et halètements, sans m’en rassasier pour autant. Chaque soir devenant une fête à laquelle je passais ma journée à me préparer. De son côté, il me semble bien que c’était la même chose.
Voilà, depuis notre rencontre, nous étions toujours ensemble dans les vernissages, les cocktails et autres soirées mondaines. On ne se quittait plus et nous commentions de concert les tableaux et sculptures qui s’offraient à nos yeux.
Voilà comment, nous nous sommes retrouvés un soir devant une série d’immenses toiles d’un jeune artiste, émule de Soulage, mais qui en avait pris le contre-pied et avait certainement aussi omis d’en emprunter le génie. Il peignait de grandes surfaces d’un blanc immaculé et, seuls des petits spots halogènes blancs et mouvants, venaient mettre en « mouvement » les stigmates laissés par ses pinceaux sur les grandes toiles. C’était de l’art « cinétique », une forme à laquelle j’étais particulièrement hermétique. Le garçon, un beau blondinet à la figure tourmentée, auréolée de bouclettes folles, tentait de m’expliquer la profondeur de ses sujets. Pour être en harmonie avec son œuvre, il était tout de blanc vêtu. Derrière moi, je sentais Marie-Agnès, qui s’amusait de cette situation. Pour elle, il ne faisait aucun doute qu’elle avait devant elle l’actuel Léonard de Vinci du XXIème siècle. Moi, je restais dubitatif. Et le blondinet s’accrochait à mes basques, ne me lâchait plus. Devant chaque tableau, il recommençait à pérorer. La fatigue de la journée, l’alcool aidant, le souffle de Marie-Agnès que je sentais dans mon cou et l’ambiance qui régnait dans les lieux eurent bientôt raison de moi, de ma conscience. Au huitième tableau, presque identique aux autres, totalement abscons pour moi qui me voulais résolument hermétique à ce genre de production, mon cerveau a commandé à ma bouche de parler en termes dithyrambiques ! Oui. Au huitième tableau, j’ai commencé à m’extasier comme presque tous les autres. Et je n’ai même pas remarqué que Marie-Agnès derrière moi suspendait son souffle, ahurie qu’elle était de m’entendre chanter de soudaines louanges de son nouveau protégé. Je n’ai pas fait attention que se formait soudain autour de moi un cercle de plus en plus serré des amateurs éclairés de cet art nouveau qui s’étalait devant nos yeux. Et dans un état semi-conscient, à moitié comateux, je me suis lancé dans un délire verbal qui révolutionnait mes écrits, balayait les idées que je défendais jusqu’alors bec et ongles, contre vents et marées. Devant cette assistance béate, je me suis mis à pérorer et encenser l’œuvre qui était exposée devant moi. Il a fallu quelques longues minutes et toute la force de Marie-Agnès pour qu’elle m’empoigne le bras, distribue de grands sourires à droite et à gauche et me traîne vers la sortie, tout en m’excusant en prétextant un état général de fatigue.
Un peu plus tard, encore hagard, je me suis retrouvé attablé en face de Marie-Agnès qui avait à ses côtés, le peintre blondinet. Au-dessus de la table, Marie-Agnès me tenait la main avec compassion et tendresse. Sa chaleur me réconfortait. Son sourire, un peu pâlot m’apaisait. Pourtant, dans le même moment, je sentais qu’il se passait quelque chose qui était en train de m’échapper. Mais quoi ? Le blondinet lui aussi me souriait, comme on sourit à un malade qu’on visite. Tous deux semblaient attendre que je sorte de mon monde. Sur leurs lèvres, dans leurs yeux il me semblait que mille questions se bousculaient, mais aucun son ne sortait de leurs lèvres closes, figées dans ce rictus un peu apprêté et de circonstance.
Bêtement, je continuais à les fixer, cherchant à rassembler ce moment d’absence que je venais de subir et dont je n’avais aucune idée de son temps ni de ses conséquences.
Devant mon mutisme et mon inertie, Marie-Agnès avait pris la soirée en main. C’est elle qui congédia le blondinet, elle commanda un taxi et me força à m’allonger, alors qu’elle savait que je devais écrire un « papier » pour remettre au plus vite à mon journal. Mais elle sut se montrer ferme et résolue. Ce soir-là, nous n’avons pas fait de galipettes, rituel que nous avions instauré lors de nos rentrées tardives. La tête nichée au creux de son cou, je me suis endormi « sagement » dans les bras de Morphée.
Le lendemain, la tête encore embrumée, j’ai compris ma situation. La veille au soir, j’avais par excès d’amour démoniaque, détruit ma réputation de pourfendeur de l’art contemporain ; celui dont tout le monde attendait la sortie de ses derniers commentaires assassins qui faisaient monter ou descendre les cotes des artistes en herbe.
Depuis, j’ai abandonné mon travail de critique et – même si j’ai encore un peu de mal à les promouvoir – je travaille avec Marie-Agnès et l’aide dans la vente des nouveaux chefs d’œuvres que nous dégotons au cours de nos soirées mondaines et dont chaque nouvelle acquisition ou chaque nouvelle vente donne lieu, dans notre lit, à une célébration corporelle qui, seule, vient nourrir le démon de l’amour qui veille depuis en moi, pour l’ange qu’est Marie-Agnès.