| n° 10206 | Fiche technique | 21504 caractères | 21504 3655 Temps de lecture estimé : 15 mn |
11/03/06 |
Résumé: Contrairement à ses autres collègues, Betty aimait bien être réveillée en pleine nuit par un appel du Central. Même si la nuit était courte, ces appels lui permettaient de mettre un terme à ses cauchemars. | ||||
Critères: #policier #initiation grp boitenuit cunnilingu nopéné | ||||
| Auteur : Boulegomme Envoi mini-message | ||||
| Épisode précédent | Série : A fleur de peau Chapitre 02 | Fin provisoire |
Contrairement à ses autres collègues, Betty aimait bien être réveillée en pleine nuit par un appel du Central. Même si la nuit était courte, ces appels lui permettaient de mettre un terme à ses cauchemars.
Elle glissa du lit comme une couleuvre d’un rocher et enfila machinalement sa tenue de combat : jean, basket, tee-shirt, blouson. Pas question de se la jouer féminine.
Elle récupéra sa vieille voiture deux rues plus loin, pour s’apercevoir qu’elle s’était faite « pruner » pour stationnement sur livraisons.
Elle jeta la contravention sur le siège passager et démarra en trombe pour se réveiller plus vite. Elle n’habitait pas loin de la rue des Martyrs, mais préférait prendre la voiture pour ne pas risquer de se faire agripper par quelque mâle aviné en mal de rapports humains. En dix minutes, elle entrait dans le Sanctuaire, une des nombreuses boîtes qui poussent comme du chiendent dans le quartier.
En traversant la pièce, elle comprenait que les tentures mauves, les estampes érotiques au mur et les objets phalliques sur les étagères du bar n’étaient pas là par hasard. Elle descendit l’escalier, encombré par les allées et venues des hommes du labo qu’elle saluait au passage, et se retrouva dans une grande salle peuplée de flics et de clients effrayés tassés dans un coin. Ils avaient eu le temps de se rhabiller, mais Betty imaginait facilement que les canapés et les coussins étaient plus propices aux parties de pelote qu’aux parties de belotte.
Elle suivit Murat dans les toilettes.
Il poussa la porte, et Betty put voir le corps allongé sur le carrelage, dissimulé par une couverture. Elle s’accroupit et découvrit lentement le corps. S’apercevant de la nudité froide de la jeune femme, elle s’arrêta au milieu du dos. Le côté droit du visage plaqué contre le dallage, le corps semblait grimacer comme s’il se moquait de la mort. Mais ce rictus n’enlevait rien à la beauté de cette jeune fille. Une crinière rousse masquait mal les traces rouges de son cou. La silhouette fine et élancée couchée sur le ventre semblait illuminer la pièce de l’harmonie de ses formes et contrastait avec l’horreur du crime.
Betty rejeta vite la couverture sur le corps et s’éloigna avec cette moue sur le visage que ceux qui la connaissaient interprétaient comme un mélange de dégoût et de rage. Un jeune flic s’approcha d’elle.
Elle sortit des toilettes avec l’étrange sensation qu’elle supportait moins les meurtres de femmes, comme une injustice supplémentaire. Elle effaça aussitôt cet a priori et se dirigea vers le salon principal où étaient réunis les témoins.
On sentait qu’ils s’étaient rhabillés à la hâte et se recroquevillaient sur une banquette à l’abri de la lumière. Un homme se leva et s’approcha d’elle. Elle remarqua tout de suite, malgré sa démarche élégante et le charme de ses traits, une certaine douleur qui marquait son regard.
Il montra le décor autour d’eux et la regarda fixement en signe de réponse.
Le visage toujours marqué, il la dévisageait comme pour masquer sa gêne.
Elle le quitta apparemment soulagé. Il avait l’air sincèrement troublé et elle ne voulait pas laisser échapper la moindre possibilité de reconstituer les évènements, même s’il n’avait pas l’air de savoir grand-chose. De plus, il lui paraissait sympathique, et elle avait toujours eu l’habitude de se fier à ce genre d’instinct.
« Et bien gaulé en plus… » se surprit-elle à penser.
Le temps de vérifier auprès du labo qu’elle aurait les résultats le plus vite possible, de demander à Murat de s’occuper des témoins et de se refaire un semblant de visage dans les toilettes des hommes, elle se retrouva dehors à chercher ce Rémi dans la foule qui s’était attroupée devant la boîte.
Elle le suivit docilement en direction de la place Clichy. Il avait retrouvé une sorte de prestance naturelle qui accompagnait sa marche. De temps en temps, il se retournait avec un léger sourire pour vérifier qu’elle était toujours là et saluait quelques passants qui l’avaient reconnu.
Ils s’arrêtèrent devant une grosse porte en bois surmontée d’un néon mauve. Le « Butterfly ». On lui ouvrit immédiatement, et il invita Betty à le suivre.
Autre lieu, même décor. Peut-être un peu plus classieux, mais sans ambiguïté sur la nature commune aux deux établissements.
Malgré l’outrecuidance de sa démarche, elle se laissa faire. Finalement, ça ne lui ferait effectivement pas de mal.
Et il se mit à raconter. Elle gardait les yeux dans son verre et essayait d’imaginer la scène le plus précisément possible. La façon dont cet homme lui décrivait les différentes phases d’approche, les premiers échanges, détonait avec la crudité de la situation. Par son récit enflammé et lyrique, elle avait l’impression qu’il donnait à ses images une vision esthétique des ébats, presque philosophique et, au bout du troisième gin, poétique et somme toute délicieuse. Une sorte de ballet des corps agencé pour le plaisir des sens.
Betty tapa sur le comptoir pour réclamer un autre verre. Elle connaissait ses limites - au-dessus de sept ginto elle devenait hystérique - mais le manque de sommeil, la présence de cet homme qui l’intriguait et l’ambiance utérine de ce bar qui l’éloignait de la nuit faisaient reculer ses barrières. Elle se sentait bien. Peut-être même légèrement émoustillée par le récit de cet homme qui la charmait, elle devait se l’avouer. Elle devait reprendre ses esprits en même temps qu’un autre verre.
Betty resta un moment immobile devant son verre vide. Elle sentait le poids de ce corps qui s’éloignait, nu, offert à son destin.
Nouveau silence. Betty était partagée entre le réflexe professionnel de lui demander pourquoi il ne l’avait pas suivie, et un sentiment de compassion envers cet homme, que la victime avait caressé un quart d’heure avant de mourir. Elle trouva la réponse dans un huitième gin.
Elle avait réussi à le faire rire et à le sortir de ses pensées morbides. Son rire lui plaisait aussi.
Le rire de Betty était trop nerveux pour que Rémi puisse croire à sa sincérité. Il la prit doucement par la main.
Betty ne sut jamais si c’était l’alcool ou son regard plein de tendresse qui l’avait décidée, mais elle se leva et se laissa entraîner au sous-sol. Elle titubait un peu dans les escaliers, mais Rémi lui avait enserré la taille et elle se sentait bien comme ça.
Elle se sentait bien et son cœur battait fort. Etait-ce sa curiosité naturelle, la même qui l’avait poussée dans son métier, l’ambiance paradoxale de cette nuit empreinte de mort et de griserie ? Toujours est-il que le spectacle qui s’offrit devant elle la fascina.
Une musique planante envahissait doucement la pièce et donnait aux mouvements des corps une harmonie qu’elle ne connaissait pas. Elle aurait pu être dégoûtée de ces chairs qui s’entremêlaient, de ces gémissements obscènes qui ponctuaient la musique, des positions outrageusement pornographiques de ces femmes offertes, de ces hommes les pilonnant avec fureur, de cette odeur de sueur et de sexe qui aurait pu l’agresser.
Non. Elle ne voyait que baisers, enlacements, peaux qui se frôlent, arabesques de corps qui s’entrecroisent en volutes de plaisir, regards passionnés qui cherchent l’autre sous les masques de l’oubli de soi. Elle restait immobile, fascinée par tant d’exacerbation charnelle.
Il la fit avancer vers le centre de la pièce. Hypnotisée, la conscience altérée par les vapeurs d’alcool et d’irréel, elle ferma les yeux et se laissa guider. Tout s’enchaîna très vite. À l’appel discret et complice de Rémi, quelques corps nus se rapprochèrent et l’entourèrent lentement. Portée par la musique lancinante, elle n’était plus que sensations floues, ouatées, comme ralenties. Rémi lui ôta son blouson tout en lui effleurant les épaules de ses lèvres. Des frissons électriques la parcouraient. Le goût de ses lèvres et de l’inconnu prit le pas sur la raison. Elle savait ce qui allait se passer, mais elle ne voulait plus savoir, juste percevoir.
Elle sentit des mains se poser sur elle, tout le long de son corps, et se vit basculer. Léger vertige. Portée par ces mains solides, elle était à présent à l’horizontale, en lévitation de sa propre volonté. Rémi lui caressait la nuque, les cheveux, lui embrassait le front, les yeux, comme autant d’invitations à l’abandon. Il tournait autour d’elle tel un papillon autour d’une fleur, butinant son désir.
D’autres mains dénudèrent son ventre, détachèrent imperceptiblement sa ceinture. Elle s’offrait aux autres comme on plonge dans l’oubli. Le jean à terre, elle pouvait sentir les souffles sur sa peau, les mains soutenant son dos et les lèvres de Rémi descendant peu à peu vers le gouffre de son propre enfer. Chaque parcelle de son corps était offerte à tous, mais seul Rémi faisait glisser sa présence sur elle. On détacha son soutien-gorge sans qu’elle s’en aperçoive, on fit passer son tee-shirt au-dessus de sa tête sans qu’elle ne réagisse, on ôta sa culotte comme on dévoile un trésor.
Quand elle ouvrit les yeux, tout tourna autour d’elle. Grisée par l’odeur poivrée de l’encens qui envahissait d’un coup la pièce, par la musique dont le rythme s’accélérait en basses sourdes qui martelaient ses tempes, elle vit tous ces visages autour d’elle, comme des fantômes de chair témoins de son plaisir initiatique. Les formes qui l’entouraient s’anamorphosaient, elle devenait le centre d’un tableau de Dali, entourée de bougies multicolores qui scintillaient sur sa peau nue.
Elle ne sursauta même pas quand Rémi posa ses lèvres sur son pubis offert, quand ses mains passèrent sur son corps pour l’enduire de son désir. Ses muscles étaient autant de capteurs d’émotions sourdes, mais qui se précisaient au contact de ses lèvres. Tous les sens en éveil, elle devenait réceptacle. Quand la langue s’insinua lentement entre les plis de sa fente, elle se tétanisa, envahie par une vague démultipliée d’intensité. Par quelle magie chaque mouvement devenait découverte, chaque glissement de sa langue devenait onde de choc, chaque frôlement de ses cheveux sur ses cuisses devenait tremblement de chair ? Elle n’était que jouissance permanente entre les lèvres de cet homme qui formaient un écrin de velours sur sa perle de plaisir.
Nue, jambes écartées, elle se sentait instrument consentant de son propre supplice. Ses yeux ouverts contemplaient ce visage qui s’enfouissait en elle, elle voyait ces hommes et ces femmes autour d’elle s’embrasser en la regardant, d’autres masser son ventre et ses seins pour multiplier ses transports. Tout était irréel, mais vibrait en elle comme des certitudes d’explosions en chaîne. Ses gémissements devenaient des cris qui rythmaient les caresses de plus en plus précises. La musique suivait la cadence puissante de son orgasme à venir. Le visage de Rémi qui dansait entre ses cuisses. Les cris. La musique. La langue. Les cris. Les corps. Le cœur. La fusion. Implosion. Chaleur. Fièvre. Extase. Irradiée. Radieuse. Illuminée. Transcendée…
Silence…
Le souffle court, encore tremblante de ses muscles gorgés de jouissance, Betty se laissa poser lentement sur une banquette. Elle ne voyait plus les autres, elle était à l’intérieur d’elle-même, à reformer le puzzle de ses sens éparpillés. Petit à petit, la musique redessinait ses ondes suaves, les murs reprenaient la couleur mauve des tissus, la banquette redevenait solide sous ses muscles tendus, les formes des corps nus qui l’entouraient retrouvaient leur humanité charnelle. Les yeux grands ouverts, Betty absorba d’un coup la réalité de sa situation. Nue, les jambes encore flageolantes et légèrement écartées et surtout, seule.
Les couples s’étaient reformés un peu partout dans la pièce, tout à leurs jeux libertins. Elle chercha vainement Rémi qui avait disparu. Tout n’était que mirage. Seule une évidence la submergeait : la honte. Elle récupéra ses vêtements dont elle se recouvrit maladroitement et, les genoux tournés vers l’intérieur, se précipita vers les toilettes.
Quand elle revint dans la salle, elle avait retrouvé l’assurance rageuse de l’inspecteur Miller. Plus une trace de son dérapage. La jouissance s’était évanouie, l’alcool dissipé et la honte bue. Un seul objectif : retrouver ce Rémi et lui envoyer dans son si beau visage un bourre-pif à le faire respirer par la glotte. Elle le trouva tranquillement installé au bar. S’approcha de lui. Lui tapa sur l’épaule. Le fit se retourner. Et…
« Pourquoi je me fais toujours avoir par le sourire d’un homme ? »
Le poing levé, elle l’abattit lentement sur l’épaule de Rémi, désarmée par la douceur de son regard.
Clin d’œil qui vous chavire. Dernier regard avant de s’évanouir dans la nuit.
Encore sous le coup de l’émotion, Betty eut du mal à retrouver la place de sa voiture. Mais la promesse qu’elle avait faite à Rémi lui remettait l’esprit sur terre. Cette promesse, elle se la faisait aussi à elle-même.
Et elle allait hanter le reste de sa nuit…