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Temps de lecture estimé : 18 mn
04/03/06
Résumé:  Une fille, un garçon. Une amitié qui se heurte aux difficultés de l'âge adulte, enfin une romance. Ta da da dam, ta da da dam !
Critères:  fh jeunes amour
Auteur : Dickleby  (Nicky Larson)            Envoi mini-message
Pépète.



Lorsque j’étais gamin, je regardais Gigi tous les mercredis à la télé. Pour une raison très particulière, en vérité. On voyait Gigi toute nue lors de sa métamorphose. Cela faisait rêver. Ça ne durait que quelques secondes, mais cela justifiait une semaine d’attente. Gigi, quand tu viens, c’est la magie !

Bien entendu, je ne concevais rien au-delà de cette nudité. J’avais beau sentir qu’il manquait quelque chose de plus, j’étais à mille lieux de trouver seul.

C’est un copain, assez tardivement, qui m’éclaira. Quand je lui avais parlé de mes belles aspirations, il avait d’abord éclaté de rire en se renversant sur sa chaise, puis en me regardant d’un air fin, il sortit ses revues.

Je tombai de haut. Tout cela avait l’air mal, très vilain. Cependant, en me faisant ces réflexions, ma fine hypocrisie pointait déjà : et ma pente lubrique s’éveilla, lentement mais sûrement.

S’ensuivit une longue période de latence : cela couvait encore, sans vraiment émerger. Et puis, il y avait les jeux vidéos, les dessins animés, les séries en rentrant de l’école. Il y avait surtout le foot, les copains et Pépète. Bref, je préférais m’amuser.


Sans atteindre son comble, cette concupiscence affleura davantage à mon entrée au lycée, plus précisément en terminale. J’envisageais avec délice ma première fois en considérant les belles filles autour de moi. Il y en avait tant que je m’égarais dans ce dédale de splendeur, impatient comme une abeille de butiner ici ou là. Devant ces poitrines que je voyais se développer, trop empressé, je perdais tout calme ; et dans le moment où il m’aurait été le plus utile, disparut ce flegme qui m’était alors si naturel.

Finalement, je ne faisais bonne figure qu’avec certaines filles, en très petit nombre, toutes pareillement laides, pareillement assommantes. Et ennui pour ennui, je préférais de beaucoup la compagnie de Pépète, ma seule amitié féminine.


Pépète, je la connais depuis l’enfance. Elle se souvient très bien de mon dos, sur lequel elle grimpait volontiers, parce qu’elle se fatiguait vite à la marche. Elle était si légère que je marchais indifféremment avec ou sans elle, alors cela m’importait peu. Et depuis le CP jusqu’à la fin du lycée, je l’ai toujours trouvé dans mon sillage, sinon dans la même classe, du moins dans la même école.

J’imagine que ce genre de souvenirs réchauffe le cœur quand on grandit, et qu’on est plus porté à rechercher près de soi ce bon feu de cheminée quand on s’avance dans la vie. C’est là mon explication à cette assiduité.

Pépète, c’est Aline. Je lui ai donné ce sobriquet à cause de sa petite taille. Je la dépasse facilement d’une bonne tête. Ce détail physique à part, c’est une fille qui a le cœur sur la main, une brune toute fluette avec de mignons yeux verts. Avec son visage de pastourelle, elle fait penser à Heidi. Elle en a d’ailleurs longtemps gardé la même voix adorable.


Mais pour en revenir au lycée, je regrettais de voir les filles si sages. Garçons et filles ne rêvaient que de Normale, Polytechnique, des grandes écoles : eh oui, déjà ! On nous bassinait à longueur de temps le même discours : "Travaillez, étudiez fortement, il vous faut une mention. Vous vous amuserez plus tard".

Difficile dans ces conditions de faire le Don Juan.

Et même Fanny, la plus belle fille du lycée, était studieuse et sage. Sage ? A une réserve près. Elle en pinçait pour Antonin, le délégué de la classe. Et sans doute aurait-elle fini par coucher avec lui, s’il avait levé le petit doigt. Or, Antonin, comme un imbécile, regardait ailleurs, du côté de Palaiseau, avec une seule idée en tête : intégrer l’X. Sa famille à particule traînait des polytechniciens de père en fils. Autant dire qu’il avait la pression.

C’était donc un bosseur, Antonin. C’était, et j’imagine que c’est encore, un chic type. Si je le jalousais beaucoup à cause de Fanny, je ne pouvais le détester, il forçait la sympathie. Et d’ailleurs, nous sommes devenus amis.

A peu près toutes les filles avaient un faible pour lui. En plus d’être beau gosse, il avait un magnétisme naturel qui le portait à accaparer toutes les attentions. Il savait parler et séduire. En somme, il avait de la classe.

Pourtant, il n’a jamais flirté avec Fanny, du moins jusqu’au bac, car après, je les ai perdus de vue. Je suppose qu’il n’a pas eu de mal dans sa vie sentimentale, et qu’il se porte encore très bien d’avoir ignoré la plus belle fille de l’école.

Fanny ne m’a adressé que deux fois la parole. J’étais dans sa classe comme un individu parmi d’autres, un pion sans importance qu’elle ignorait complètement. Je me souviens encore fraîchement d’un « Tiens, bonjour, toi. » qu’elle m’avait asséné d’un air distant dans la rue. Elle avait cherché mon nom en vain sans le trouver.

Cependant, Pépète tenta de conjurer cette inclination funeste :



Et devant cet argument désarmant, Pépète se montra plus amère :



De ce jour, Pépète commença à me faire la tête, et cela ne fit qu’empirer par la suite, jusqu’à la rupture complète.

Malgré tout, une semaine après, je crus l’heure des réconciliations venue. Pépète lisait un livre qu’elle tenait en cachette pendant une heure de permanence. Pour la taquiner, mais sans penser à mal, j’avais surgi pour le lui chiper des mains. Elle était si prise par sa lecture qu’elle n’avait rien flairé, rien vu venir. La main dans le sac, elle avait rougi jusqu’au blanc des yeux avant de s’ébattre comme une forcenée pour récupérer son bien.

Tant de déchaînement furieux pour un livre sans intérêt me surprit beaucoup. L’objet m’en tomba.

Les poubelles d’une grande surface près de chez moi regorgeaient de cette littérature. Les couvertures étaient arrachées, mais le texte intact. Sans songer que cette découverte put me profiter, je lui en fis part quand elle le ramassa. C’est alors qu’elle crut à une nouvelle pique, en parlant des clodos auxquels je voulus la comparer.

Jamais je n’ai vu Pépète si déchaînée, si colère, si hors d’elle-même. De toute évidence, une raison extérieure était liée à tous ces incidents, sans quoi, les conséquences ne pouvaient être si graves. Mais j’étais ensorcelé, et je ne vis rien.

J’espérais quand même me raccommoder, sans prévoir ce qui arriva à l’approche du bac, lorsque, sous l’effet de la chaleur, les filles vinrent en tenues plus légères. Naturellement, Fanny se fit encore plus remarquer. Je la vis un jour porter un t-shirt qui moulait si parfaitement ses seins qu’on voyait les pointes dures percer.


Mon désir d’elle fut alors atroce, un désir à ne plus pouvoir me contenir.

J’étais assis comme un cancre au fond de la classe, et Fanny à ma gauche obliquement deux rangs plus bas, de sorte qu’elle m’offrait un angle imprenable sur la saillie qui déformait son t-shirt, son t-shirt si plein de ses seins.

Son corps se couvrit alors d’une légère transpiration. Elle se pencha sur son devoir, en passant négligemment la main sur cette fine couche de sueur qui tombait dans la vallée de ses seins, et sa poitrine alors se souleva, palpitante. Maintenant, la forme se dessinait encore plus nette, lourde, et avec le bout qui pointait, on aurait pu imaginer sans erreur la largeur de ses aréoles, et toutes choses que mon imagination aiguillonnée au fer rouge mit à nu. Car en effet, depuis le bout du sein, Fanny m’apparut telle qu’elle devait être dans sa nudité.

Je matais effrontément. Depuis un moment, je sentais une douleur persistante dans mon bas ventre. Cela commençait à devenir inquiétant. La gêne atteignit des proportions inhabituelles, énormes. Ma bite, plus dure qu’une barre de fer, me torturait à un point tel que je m’agitai comme un enragé sur ma chaise, ne tenant plus en place.

Il faut avoir une idée pénible d’un malaise arrivé à son degré ultime pour sentir la goutte déborder, c’est ce qui arriva. Deux ou trois mouvements rapides du bas ventre, de légers mais nerveux coup de reins, presque imperceptibles mais qui s’avérèrent suffisants, venaient de faire gicler quelque chose dans mon caleçon.

L’orage était passé. L’idole redevenait humaine et ses perfections, pour un moment, perdaient tout attrait. Ma ferveur cependant à peine retombée, un sentiment plus réel d’inquiétude s’empara de moi, et j’eus l’impression franche d’être observé. Les nerfs à vif, je jetai un coup d’œil paniqué autour de moi. Mais je me trompais : un silence studieux régnait. Mes camarades appliqués à leur composition n’avaient pu me voir. Ouf ! Je respirai.

L’exploit fut donc consommé sans heurt, et malgré mon devoir tout raté, je sortis de la classe en sifflant, très satisfait de moi-même. Ma bonne humeur tombait bien. Je vis Pépète assise sur un banc de la cour, relisant son brouillon. Tout guilleret, je m’avançai vers elle, et l’air de rien, avec un sourire narquois, je lui dis :



Et elle, en se levant, me foudroya du regard :



Pépète ne m’adressa plus la parole. Il ne fut plus question de réviser le bac ensemble, ni de quoi que ce soit d’autre ensemble. Tout était dit, tout était fini.

Ensuite, le bac est arrivé, puis les résultats. Je voulus féliciter Pépète pour sa mention bien, mais son premier mouvement m’en montra l’inutilité. Quand je m’étais approché, elle m’avait tourné le dos.

Quant-à moi, je fus reçu sans rien, mention passable si l’on veut ; mais je m’en fichais, allez ! Je ne souhaitais pas faire de prépa, juste aller glander à la fac.

Nous nous sommes donc quasiment tous perdus de vue. Pépète, Antonin, Fanny, tout ce petit monde alla en Sup ou HEC. Et voilà comment les portes du lycée se refermèrent derrière moi tandis que s’ouvrirent celles de l’université.


J’étais désemparé. Je quittai probablement Fanny à jamais, il y avait de quoi nourrir des regrets. Elle allait sans doute bientôt connaître quelqu’un. Ce veinard la verrait nue, il verrait sa poitrine nue, pétrirait ses seins solides, ferait l’amour avec elle, encore, encore, et toujours. Il jouirait de son corps de rêve se trémoussant dans l’orgasme ; la volupté en émanerait par tous les pores, à l’en faire suffoquer ! Et peut-être que Fanny allait se donner cet été même, sans être amoureuse, juste par curiosité lascive, comme cela. Quelle horreur ! Quelle vision infernale !

Je passai un été affreux, en proie au regret, à la colère. Ma nature timorée m’avait interdit toute possibilité amoureuse. Je m’abandonnai à tous les reproches possibles, mais il fallut à la fin le reconnaître : même avec toutes les audaces, le résultat eut été semblable, tant ma timidité avec Fanny tenait de la maladie.


Tant de fureur accumulée pendant cet été pourtant me fut utile. J’étais résolu dès mon entrée en faculté à partir en chasse, sans plus d’état d’âme. Et cela tombait d’autant mieux que je remarquai assez vite une fille qui cherchait la même chose que moi, si bien que nous nous sommes retrouvés un jour à nous dévisager, de haut en bas, avec beaucoup de malice ; mais contents, mais ravis tous deux. Rien n’était plus simple, finalement !

Ainsi, dès les premiers frimas de novembre, sans avoir encore rien conclu, on peut dire que j’étais le copain attitré d’Anna, une fille à la poitrine rebondie. Je n’avais plus ces velléités qui me faisaient défaut, elles disparurent comme par enchantement. À moins que cela ne fut lié au manque de sentiment ? Toujours est-il que j’étais à mon aise avec Anna, et je n’attendais plus que le moment propice pour conclure. Rien ne pressait, mais nous tendions inévitablement à cela.

A la manière d’un joueur d’échecs qui voit déjà le mat, avançant ses pièces sans plus se déranger, malgré toutes les ripostes, mon attitude avec Anna participait de l’entraînement, c’était presque de la distraction. Je n’avais pas l’impression de déployer beaucoup d’efforts. Une relative indifférence mâtinée d’attentions bien placées, toujours régulières, voilà ce qui devait me réussir.

Anna n’arrivait pas à me prendre en défaut. J’avais une réponse préparée à chacune de ses inquiétudes ; et ses inquiétudes, je les sentais à l’avance, elles étaient simples. Anna était une fille sans mystère. Elle était sans mystère et devenait amoureuse. Ce qu’elle n’osait m’avouer se voyait dans le scintillement de sa prunelle, dans sa façon d’être. Je donnais le change, cela m’amusait de voir que c’était si facile, jusqu’au jour où je dus lui proposer d’en finir.

Nous étions au jardin du Luxembourg.



Je m’y attendais. Je n’avais émis ce désir qu’en vue de le réitérer plus tard, avec plus d’aplomb. Comme un général d’armée, je posai les bases d’un siège en règle en plaçant mes troupes. Si Anna eut accepté de suite, elle m’eut certainement troublé. Peut-être alors aurait-elle entrevu quelque chose de mon calcul.



Sur cette parole qui ne me coûtait rien, Anna crut posséder la preuve que je l’aimais. Tant de patience ne pouvait s’accompagner que d’un cœur que l’avenir présageait fidèle. Et tant de soins, ma foi, comme j’étais gentil !

Je la pris soudainement dans mes bras pour lui montrer que je n’étais pas fâché, et à sa surprise, je la soulevai en la faisant tournoyer.



Anna était heureuse. J’en avais presque honte de ma comédie. Mais après tout, je ne lui faisais aucun mal, cela ne tirait pas à conséquence, et pour elle non plus. Chacun y a trouvé son plaisir.

Anna céda la semaine suivante, c’était un jeudi après-midi. Pour l’occasion, on avait séché les cours. Elle se donna dans la chambre d’un hôtel que j’avais payé pour deux heures.




* * *




Pauvre Anna ! Elle avait vécu un calvaire. J’avais été un piètre amant, un amant minable trop intéressé à son plaisir pour s’occuper du sien.

Ses seins avaient à peine durci dans l’amour, je m’étais attendu à les sentir plus fermes dans mes mains. Ils étaient flasques, gros et flasques. Ils me donnaient l’impression d’outres gorgées d’eau. Mais il y avait cette fissure entre ses cuisses, et du moment que cette fissure était présente, chacune de mes poussées devenait plus flambante qu’un chaudron d’enfer.

Propulsé dans ma spirale d’ivresse, égoïste dans ma jouissance, entre chaque coup de reins, j’avais réalisé par éclair mon extraordinaire réussite. C’était donc ça, cette sensation ! Ce puits étroit, cette fameuse caverne, la voilà donc cette merveille ? Je l’avais à peine pénétrée que, pressé d’en finir, pressé de convertir mon idée en vérité pratique, je m’étais affalé sur elle : je venais d’envoyer la purée.

Ma tête reposait à présent sur sa poitrine.

Non, ce ne pouvait être que cela, il devait nécessairement y avoir quelque chose de plus, seulement… seulement, je n’en étais pas bien sûr. Tandis qu’Anna me caressait encore les cheveux, je m’abandonnai à un vague désenchantement. Un mystère m’était passé sous le nez, oui, ce devait être ça. Après tout, c’était ma première fois, je n’ai pas pu tout sentir avec intensité.

Il fallait maintenant attendre, attendre pour recommencer, et cette fois vérifier, analyser toutes les nuances du plaisir.

Au bout d’une quinzaine de minutes, je fus à nouveau prêt pour un deuxième round. C’est alors que :



Et moi, lamentable :



J’avais oublié Anna.




* * *




Méfions-nous des apparences et du feu qui couve sous la cendre. Anna, une fois ouverte à l’amour, s’ouvrit comme une fleur aux plaisirs des sens.

C’était prévisible.

Anna était une sensuelle, une fille aux lèvres épaisses, pétrie de bonne chair rose qui irradiait de désir. Elle n’en avait jamais assez, en demandait toujours plus. Il me fut impossible de la combler à satiété. Comme tout homme, je touchai mes limites.

Nous sommes restés un an ensemble. Inutile de dire que sur la durée ma comédie ne tint pas la route. Anna changea de faculté et choisit une autre voie. Elle travaille aujourd’hui dans une entreprise de conseil.

Je l’ai revu quand j’étais en maîtrise, soit trois ans après notre rupture. Elle avait repris contact. Elle venait de rompre avec son copain, elle se disait triste. Or, la vérité là voici: elle était en manque.



Anna avait déjà un peu changé. Ses seins, comme tout le reste, avaient encore grossi et commençaient à s’affaisser. Elle devenait presque obèse. Sa fente n’avait plus rien à voir avec le bon vieux temps. Une manière de sportif, elle me l’apprit, l’avait récuré pour ainsi dire de fond en comble, poussant le plaisir dans les retranchements qui déformaient sa chair, si bien qu’à mon désarroi, je coulissai comme dans du beurre.

Il n’y avait là plus rien de sentimental, et ce qui me ravissait tant quand je la connus -cette soif lubrique de découverte qui, malgré l’absence d’amour, arrive à donner un charme tendre aux premières fois- eh bien, tout cela avait disparu. Ce fut un rut porcin.

Pour la seconde et dernière fois, j’ai donc pris congé d’Anna.


Pendant l’intervalle de notre séparation, je n’ai pas eu d’autres aventures. Au cours de mes années universitaires, plus j’avançais, plus les rencontres s’annonçaient difficiles. Lorsque je trouvais enfin une fille pas trop laide, le copain arrivait derrière, et dès lors, je prenais le large. L’amitié d’une femme, je n’y croyais plus tellement. D’ailleurs, je n’en voulais pas. C’était un mythe.

Malgré tout, malgré l’absence de sexe, j’ai eu de bons moments, des plaisirs plus simples. Evidemment, je n’avais pas le choix. Mais souvent, dans mes accès de gaieté, le souvenir de Pépète m’attendait, et mes pensées prenaient un tour plus soucieux.

Pendant longtemps, je me suis senti indispensable, assuré que j’étais de son attachement. Et j’ai toujours cru qu’elle allait me revenir, que son entêtement ne pouvait durer. Or, mes torts devaient être bien plus graves, et tout cela dépassait ma sphère de compréhension.


Pépète, je l’avais pourtant rappelé, une fois, une fois seulement. C’était il y a deux ans, et j’étais mal tombé. Sa mère m’avait fait comprendre, non sans regret, qu’elle était en période de concours, et qu’il valait mieux la laisser tranquille. Depuis, rien, plus de nouvelles.

Dans ce jardin, je pensais à cette goutte qui avait tout fait déborder. Je revis ce moment où je m’étais masturbé en classe : ce jour où j’avais cru posséder Fanny. Cette déesse froide a dû complètement m’oublier depuis. Tant pis, et en définitive, tant mieux.

La couleur du ciel était déjà différente lorsque je décidai enfin de rentrer. Je laissais mes pas me guider. Je devais avoir la tête bien vide, pourtant j’eus le sentiment vague d’une présence, comme si on me regardait. Sans y prêter une réelle attention, je levai la tête avec nonchalance, et regardai alentour. C’est alors que je vis une ombre s’effacer à un coin de rue. Cette ombre me souleva le cœur. C’était une forme familière, sans cela, je n’aurais pas été si troublé. Peut-être sous l’effet de mes idées récentes, je crus y voir encore cet idéal de chimère ; et ce rêve, dernier reste de ma dernière illusion.


Fanny ? Mais non, ce ne pouvait être elle, Fanny n’était pas si petite.


Et voilà que je tournai à mon tour ce coin de rue où cette forme s’était effacée.

Son pas était le même, avec un je ne sais quoi de plus élégant, de plus raffiné, un maintien plus assuré aussi.

Je lui tapotai l’épaule. Dans sa façon de se retourner, il y avait une tranquillité sereine assez rare dans une personne abordée si cavalièrement. Elle agrandit juste un peu ses yeux pour marquer sa surprise. Pourtant, j’aurais juré qu’elle s’y attendait.






* * *




Comme le réveil fut brusque et cependant si charmant !

Pépète était à présent une toute jeune femme de vingt deux ans, une femme, oui. Ça me faisait drôle de le penser et plus encore de le voir. Son regard avait toujours été bienveillant, mais je le trouvai encore adouci, malgré ce front. Mais ce front, je le fixai intensément du regard : combien de pensées ont dû s’y accumuler tout ce temps !

Que s’était-il passé, ma Pépète ? Une gravité se dégageait de toi et entravait une plus libre effusion de cœur.


Pépète était devenue une élève des Mines. Son école était accolée au Luxembourg, ce jardin où j’allais si souvent ; ce jardin, mon jardin. Et moi qui passais toujours si près.

Elle habitait maintenant un studio, bien jolie récompense de ses parents pour son concours, dans le 14è. Elle me fit visiter ; c’était un peu le gage de sa réussite. Moi qui vivais encore chez ma mère, j’appréciai à sa juste valeur ce nouveau titre d’indépendance.

J’avais beaucoup à lui dire, mais je ne sus où commencer. Les mots se précipitaient sans qu’il m’en vint aucun. Il en était de même pour elle.



Pendant ce temps, j’examinai avec un grand intérêt cet appartement. Si j’avais eu des doutes sur la Pépète d’aujourd’hui, ce que je vis me rassura. Ce studio tenait encore de la personne que je connaissais, c’était une reproduction presque fidèle de la chambre qu’elle avait chez ses parents, avec ce bonsaï près de la fenêtre, et cette bibliothèque que j’inspectai.

On y retrouvait ses auteurs favoris, plutôt classiques, avec un coin de lectures d’enfance, bibliothèque rose et verte, et détail amusant, des livres Harlequin. J’en pris un au hasard, en remarquant que la couverture manquait, comme elle manquait à tous les livres qu’elle avait de cette collection.



Je la vis rougir subitement jusqu’aux oreilles.



Elle posa le service à thé, et me servit une tasse, tout cela avec des gestes étonnamment embarrassés. Et soudain, je compris tout.



Et voilà comment je retrouvai la Pépète d’antan, ma Pépète. Nous en rîmes tous deux.

Le temps était retrouvé, enfin.




* * *




Nous ne sommes jamais rassasiés, et lorsqu’un bonheur arrive, nous tendons déjà au prochain.

J’étais heureux de retrouver Pépète, mais pas autant que je l’aurais souhaité. Les années de séparation avaient englouti ce temps de l’enfance et cette adolescence où je l’avais laissée, et elle avait soudain reparu, radieuse dans sa maturité, comme sortant de l’onde. Cela m’éblouissait. Et quand je me surprenais à deviner la cause secrète de mon désir, j’eus honte de concevoir, de vouloir autre chose. C’était Pépète.

Pourtant, dans une collusion de faits éloignés, soudain rapprochés, plusieurs éléments que je croyais sans importance m’édifièrent, et dans l’attitude passée d’Aline, j’imaginais qu’au temps de sa colère, la jalousie de Fanny avait gâté nos rapports, et que par conséquent, Pépète avait été amoureuse de moi.


Pépète, amoureuse de moi !


Voyons, c’était ridicule, totalement absurde ! Non seulement parce que j’étais son ami d’enfance, un peu son frère, mais surtout, à cause de ces années où son détachement de moi fut complet.

Et ces quatre années, c’était ma pierre d’achoppement. Je me demandais comment, en dehors de ses études, elle avait employé son temps ? Et un autre mystère planait encore, que je n’osais aborder avec elle, mais qui pourtant me perturbait atrocement. C’était une question, une question que je commençais à avoir tout le temps dans le dos, une question qui me piquait comme une morsure de serpent. Cette question, dont je n’étais pas certain de vouloir connaître la réponse, me serrait à m’étrangler.

Dans l’attitude imperturbable d’Aline, devant cette gravité figée qui se dressait comme une nouvelle barrière, je comprenais de moins en moins.

J’étais terriblement jaloux de celui qui existait peut-être quelque part, de celui qu’elle n’avait pas encore osé me présenter, car celui-là, j’aurais voulu l’écraser comme une mouche.

En vérité, j’aurais pu me résigner, quoi de plus naturel ? Après tout, c’était ma faute. Pour l’avoir méconnue, je l’avais perdue. Je sentais que je ne la méritais plus et qu’elle s’était éloignée à raison. À cause de tous mes égarements, je l’admis. Or, elle était revenue, ou plutôt, je l’avais retrouvée. Alors, pouvais-je rester sur le même pied qu’autrefois à présent que montait en moi toute mon adoration ?

Cela deviendrait insupportable à vivre.

Peut-être que Pépète devinait mes états d’âme, elle était maintenant si étrange. De temps en temps, elle m’observait avec ce nouveau regard qu’elle avait, un regard grave et doux, mais en l’occurrence, un peu inquiet. Je ne le voyais pas mais je sentais le poids de ce regard, et c’en était assez pour me mettre mal à l’aise. C’était comme si elle me tâtait pour vérifier quelque chose, pour être certaine.


Heureusement, le temps, ce grand maître, fit les choses, tout seul. Car enfin, arriva ce jour de grande confiance.

C’était un dimanche, sur les quais.

J’étais envahi d’une sorte d’allégresse un peu folle, et je me rappelais des temps anciens, lorsque Pépète n’était encore qu’une petite Heidi et moi une sorte de prince d’Euphor. Et je me suis mis à entonner ces chansons célèbres de Récré A2, ces génériques de dessins animés que nous connaissions par cœur.

Aline se souvenait. Elle dut se revoir enfant car son visage s’anima d’une ardeur qui colora ses joues. Et puis, à son tour, elle fredonna Arnold et Willy :


Personne dans le monde

Ne marche du même pas

Et même si la terre est ronde

On ne se rencontre pas…*


C’est alors qu’elle s’arrêta, émue. J’en devinai plus ou moins la cause.



Je souris, je m’en étais toujours douté.



Sa voix s’altéra.



Elle laissa échapper un soupir incrédule en secouant la tête.



Toutes ces révélations me bouleversèrent et je demeurai ahuri.



Pouvait-elle craindre ma réponse ? Et moi, pouvais-je espérer pareille félicité ?

Je lui pris alors la main et l’étreignis d’une légère pression. Après quoi, nous marchâmes droit devant nous. Dans cette grande portion de ciel que l’on rencontre si peu dans la capitale, je sentis mon âme s’élever vers les hauteurs, mon cœur se dilater sans mesure ; et dans cet avenir que je voyais à présent à travers d’autres yeux que les miens, je fus confiant et plein de force.





* Extrait du générique d’Arnold et Willy, paroles de Jean-Pierre Jaubert.