Ça devient "grève"...
Ce petit récit politico-loufoque ne semble pas, à première vue, avoir sa place sur un site de contes érotiques. Attendez quand même la fin de l’histoire…
* * * * *
L’appartement est visiblement celui d’un cadre moyen aisé : mélange raffiné de mobilier d’époque et de mobilier moderne, téléviseur et chaîne hi-fi haut de gamme… Dans la salle de séjour, de belles dimensions, une femme, la trentaine élégante, est assise dans un fauteuil et feuillette Télérama en écoutant du Bach.
Bruit de serrure. La femme lève la tête, un peu surprise. Entre un homme, la trentaine lui aussi, physique et costume du jeune cadre dynamique. Il se penche pour embrasser la femme, qui lui dit :
- — Qu’est-ce qu’il se passe ? Tu m’avais dit que tu avais une réunion et que tu ne rentrerais pas avant neuf heures du soir.
- — Oui je sais, mais les ateliers de fabrication se sont mis en grève. Donc la réunion de présentation des échantillons n’a pas pu avoir lieu.
- — Ils se sont mis en grève… Pourquoi ?
- — À cause de leur prime de bruit. Ils la trouvent insuffisante.
- — Mais je croyais que vous aviez justement acheté les machines les plus silencieuses du marché ?
- — Oui, mais elles sont justement trop silencieuses. Les syndicats ont dégotté un expert qui a prouvé que cette absence quasi totale de bruit sur une machine pouvait entraîner des désordres psychiques, pouvant conduire à un état dépressif chronique, et même à une baisse de la libido…
- — De la libido ?…
- — Oui, du désir sexuel, si tu préfères…
- — J’avais compris…
La femme pose son Télérama, et se dirige vers la chaîne hi-fi.
- — Et bien, écoute… je ne sais pas s’ils vont obtenir leur prime, mais nous, par contre, tu sais ce qu’on va faire ?
- — Non.
- — On va aller aux Champs-Elysées voir le dernier film d’Albert Kilouche, tu sais, celui dont je t’ai tellement parlé.
- — Ah oui… "Les grandes rivières font les petits ruisseaux ".
- — C’est ça. Allez hop ! Le temps de prendre mon sac à main et, en se dépêchant, on peut arriver pour la séance de 18 h 30.
L’homme retient sa femme par le bras.
- — Hé, attends, j’ai presque plus d’essence dans la voiture : j’ai peur de ne pas pouvoir arriver jusqu’aux Champs-Elysées.
- — C’est pas grave. On va prendre le métro. C’est encore ce qu’il y a de plus sûr. Et puis… c’est plus facile à garer
Notre jeune et sympathique couple a malheureusement la désagréable surprise de trouver la station du métro fermée avec, accrochée sur les grilles qui leur en interdisent l’accès, une banderole qui explique, en grosses lettres rouges, que le métro est en grève.
Un employé en uniforme de la RATP s’approche d’eux, et leur donne un tract titré : "LES VAMPIRES DU METRO". L’homme sourit :
- — C’est la direction de la Régie que vous appelez comme ça.
L’employé ne sourit pas, lui, lorsqu’il répond :
- — Non, monsieur, je vous parle de véritables vampires.
- — Pardon ?
- — Oui, monsieur, des véritables vampires qui ont élu domicile dans les tunnels désaffectés du métro…
- — Vous… vous plaisantez ?…
- — En ai-je l’air ?…
- — Euh… non… Vous voulez vraiment dire que ?…
- — Oui, madame, des vampires ont choisi les kilomètres de tunnels désaffectés de l’immense réseau souterrain du métro pour s’y abriter. Mais, la nuit, selon l’habitude bien connue des vampires, ils ressortent pour venir se repaître du sang des humains.
- — Mais… vous avez des preuves de ce que vous avancez.
- — Personnellement, non. Mais moi, je travaille aux ateliers d’entretien des bus, alors, le métro, la nuit, j’y vais jamais. Mais il paraît que les vampires, ils ont déjà bouffé plusieurs clodos…
- — Des clodos ?
- — Oui, madame, des clochards, si vous préférez. La nuit, le métro sert aussi de domicile à tout un tas de clochards, qui arrivent à se faufiler à travers la surveillance des équipes de sécurité…
- — Mais… vos vampires, ils n’ont pas encore attaqué vos collègues…
- — Non, monsieur, ni collègues, ni usagers… mais, croyez-moi, ça ne saurait tarder… Alors, nous, on veut pas attendre que nos collègues commencent à se faire bouffer pour réagir. On voudrait que les autorités compétentes prennent les choses en main et fassent appel à des spécialistes…
- — Des spécialistes ?…
- — Mais oui, madame… des spécialistes de Hollywood…
- — De… de Hollywood…
- — Bien entendu, c’est là qu’il y a les meilleurs spécialistes en matière de vampires. Ce sont eux qui conseillent les cinéastes quand ils tournent leurs films sur le sujet. Alors, nous, on voudrait que les autorités, elles fassent venir les spécialistes pour dévampiriser le métro, avant qu’il ne soit trop tard.
- — Mais vous, si j’ai bien compris, vous travaillez aux autobus… vous n’êtes donc pas concerné ?
- — Oui, mais nous, aux bus, on s’est mis en grève aussi… par solidarité…
- — Mais quand même…
La femme tire son mari par la manche :
- — Allez, arrête de discuter, ce n’est pas ça qui va stopper la grève. Par contre, on risque de rater notre séance de cinéma. Viens, on va essayer de trouver un taxi.
Il n’y a plus qu’un seul taxi en station. Le chauffeur est appuyé contre son véhicule, sur lequel est collée une banderole "EN GREVE". La femme l’aborde :
- — Qu’est-ce qui se passe ? Vous êtes en grève, vous aussi ?
- — C’est pas moi, c’est le chien.
L’homme sursaute :
Le chauffeur leur indique, de la main, l’intérieur du taxi. Ils y découvrent, en effet, un berger allemand, confortablement assis à la place du chauffeur avec une pancarte "En Grève" accrochée autour du cou. L’homme se redresse :
- — Vous n’allez pas me dire que c’est votre chien qui vous empêche de conduire ?
- — Essayez donc de vous installer au volant
L’homme fait mine de mettre la main sur la poignée et le chien se met à grogner.
- — Je ne vois rien d’anormal dans son attitude. C’est un chien de garde, il protège son territoire, car il nous considère comme des intrus… mais vous, vous êtes son maître ?
- — Pas son maître, son associé. Depuis bientôt cinq ans, nous formons une véritable équipe. Il garde la voiture, il me défend en cas d’agression, et puis, pendant les attentes en station, c’est le compagnon idéal : il m’écoute toujours avec beaucoup d’attention et il ne me contredit jamais.
La femme jette un oeil intrigué vers l’animal :
- — Et il vous empêche vraiment de vous installer au volant ?
Le chauffeur essaie d’ouvrir la porte du véhicule. Le chien se couche de tout son long sur la banquette et donne un coup de gueule.
- — Vous voyez ?
- — Mais pourquoi, il agit comme ça, votre… "associé" ?
- — Justement, parce qu’il en a assez de ne pas être officiellement reconnu comme étant mon associé, mais simplement comme un "animal de compagnie".
- — Et ça lui apporterait quoi d’être reconnu comme étant officiellement votre associé ?
- — Il aurait la possibilité de déclarer ses frais réels, donc de récupérer la TVA sur l’achat de tous ses accessoires : laisse, collier, nourriture. Possibilité aussi que ses frais vétérinaires soient pris en charge par la Sécurité Sociale, possibilité de cotiser à une caisse de retraite.
- — Mais vous ne trouvez pas que…
La femme, comme précédemment à la station de métro, tire son mari par la manche :
- — Allez, viens, ça ne sert à rien de discuter. On a déjà raté la séance de 18h30. Essayons d’arriver à temps pour celle de 21 heures.
- — Mais comment ?
- — Regarde : la station-service là-bas au coin de la rue, elle est ouverte. Allez, viens, on va vite chercher la voiture, avant qu’elle ferme.
La nuit commence à tomber. La voiture du couple entre dans la station-service, et se gare près d’une pompe. L’homme sort de la voiture et décroche le pistolet du SP-98… Mais la pompe ne démarre pas, et le compteur reste désespérément à zéro.
La femme est sortie à son tour.
- — Qu’est-ce qu’il se passe ?
- — Je sais pas… Ça fonctionne pas…
- — Viens, on va aller demander au type, là dans la boutique.
Ils entrent dans la boutique de la station, où l’employé regarde un film de science fiction à la télévision. La femme lui décoche son plus beau sourire :
- — Bonjour, monsieur, nous voudrions faire le plein…
- — Impossible, ma p’tite dame, le système vient de se mettre en grève.
L’homme s’approche :
- — Vous voulez dire que, vous aussi, vous êtes en grève.
L’employé fronce les sourcils :
- — Moi, pas du tout, je suis contre les grèves… je suis pour l’ordre, moi, monsieur, et les grèves, c’est l’anarchie. C’est le système central qui s’est mis en grève…
- — Mais il n’y a pas moyen d’actionner les pompes manuellement ?
- — Impossible. Tout est géré par le système central. Je n’ai aucun contrôle manuel. Moi, je suis là uniquement pour ramasser l’argent et faire le ménage.
- — Et vous savez au moins pourquoi votre foutu système est soi-disant "en grève" ?
- — Si vous croyez qu’il nous tient au courant, nous, les pauvres esclaves humains. J’l’avais pourtant prédit, mais tout le monde s’est moqué de moi, dans la boîte…
- — Vous aviez prédit quoi ?
- — Que les robots, les machines, les ordinateurs, allaient prendre le pouvoir, et que nous, les humains, on deviendrait leurs esclaves.
La femme s’énerve :
- — Mais enfin, c’est idiot, ce que vous dites, un ordinateur ne peut pas se mettre en grève ?
- — Et pourquoi pas ?… C’est de notre faute, après tout. Bêtement, nous, les humains, on les a laissé prendre de plus en plus de responsabilités. Alors, il fallait s’attendre à ce qu’un jour ou l’autre, ils commencent à vivre leur vie sans se soucier de nous. Et vous savez ce que c’est, vous, la première envie d’un employé qui vient d’acquérir son autonomie ?
C’est ensemble que l’homme et la femme répondent :
- — Heu… Non…
- — Et bien c’est de se mettre en grève, pardi !!… Alors, les robots, maintenant qu’ils sont autonomes, qu’ils ont plus besoin de nous, ils se sont pas gênés… Ils se sont mis en grève… Croyez-moi, le temps approche où, nous les humains, on sera plus que des marionnettes dans les mains des robots…
L’homme interrompt cet étalage de philosophie de comptoir :
- — Enfin, pour résumer, pas moyen d’avoir de l’essence.
- — Non, mais je peux vous vendre des bonbons, ou des boissons fraîches. Normalement, j’ai pas le droit de le faire sans l’accord de l’unité centrale, mais comme vous m’êtes sympathiques…
La femme ébauche un sourire crispé :
- — Merci quand même, mais ce n’est pas vraiment ce dont on a besoin.
Elle entraîne son mari au-dehors :
- — Allez, viens.
- — Où ça ?
- — Je pense qu’il ne nous reste plus que la solution de finir la soirée au restaurant.
Notre jeune couple, après avoir remis la voiture au garage, se dirige vers un restaurant renommé dont ils ont toujours apprécié la qualité gastronomique. En arrivant devant la vitrine illuminée, ils sont surpris de constater que la salle, habituellement débordante d’activité en début de soirée, est totalement vide. Lorsqu’ils entrent, un type d’une cinquantaine d’années vient à leur rencontre :
- — Bonsoir, madame, bonsoir, monsieur.
- — Vous… vous êtes le nouveau propriétaire ?…
- — Non, madame, je suis effectivement le propriétaire de cet établissement, mais ce depuis déjà une vingtaine d’années…
- — C’est étrange, nous ne vous avions jamais vu auparavant.
- — C’est normal… Il faut que je vous explique : je possède plusieurs restaurants dans Paris, mais, en temps normal, je ne les exploite pas directement. J’ai des gérants qui se chargent de ce travail.
- — En temps normal ?… Ça veut dire que ?…
- — Ça veut dire que, comme tous les personnels de la restauration parisienne sont en grève, c’est moi qui suis venu m’occuper de l’établissement, ma femme s’occupe d’un autre restaurant, mon fils d’un troisième, etc…
- — Et peut-on savoir pourquoi les personnels de la restauration parisienne sont en grève ?
- — À cause du projet de loi Européenne sur le "goûtage".
- — Le quoi ?…
- — Le goûtage. Si la loi était votée, tous les serveurs de restaurant seraient obligés, à la demande du client, de goûter, devant celui-ci, les plats qu’ils leur présentent.
- — Mais… ce sont donc uniquement les serveurs qui sont en grève… pas les cuisiniers ?…
- — Si. Parce que les cuisiniers s’estiment insultés par cette loi, qui semble mettre en doute leurs compétences culinaires. Et en plus, il y a conflit entre le Syndicat des Personnels de Salle et le Syndicat des Personnels de Cuisine.
- — Et… pourquoi ?
- — Parce que, dans ses revendications, le Syndicat des Personnels de Salle a mentionné les risques d’empoisonnement, qui pourraient être occasionnés par cette loi, ce qui, vous vous en doutez, n’a pas plu au Syndicat des Personnels de Cuisine…
- — Mais vous pouvez quand même nous servir quelque chose à manger ?
- — Tout à fait… Ne bougez pas, je vais vous chercher ça…
Le couple se regarde, un peu interloqué par cette dernière phrase sibylline, mais ils n’ont pas le temps d’échanger des commentaires que, déjà, le propriétaire revient, poussant devant lui une table roulante, sur laquelle est disposé un vaste assortiment de boîtes de conserve :
- — Allez-y, choisissez !!
- — Pardon ?…
- — Bien oui, vous choisissez une boîte, vous l’ouvrez… et vous mangez ce qu’il y a dedans.
- — Mais…
- — Je ne saurais trop vous conseiller le pâté ou les sardines…
- — Et… pourquoi ?…
- — Pourquoi ?… Parce qu’il n’y a pas besoin de les réchauffer, pardi. Voilà… il faut que je vous explique : je n’ai jamais fait la cuisine de ma vie. Par contre, j’ai toujours adoré manger au restaurant… c’est pour ça que j’ai fini par en acheter plusieurs moi-même.
- — Vous… vous ne savez pas faire la cuisine ?…
- — Exact… je ne sais pas faire la cuisine…
- — Mais enfin, vous pouvez quand même faire réchauffer une boîte de conserve…
- — Non, Monsieur… la dernière fois que j’ai essayé, un matin, de préparer moi-même mon café, j’ai failli mettre le feu à la cuisine. Je ne désire donc pas renouveler l’expérience. Mais si vous-même ou madame voulez passer en cuisine, je vous laisse avec plaisir mes fourneaux.
- — Et… Et vous les vendez… combien, vos boîtes de conserve ?…
- — Si vous prenez les sardines à l’estragon, que je ne saurais trop vous recommander, elles sont à 26 euros…
La femme sursaute :
- — 26 euros… la boîte, ou la sardine ?…
Le propriétaire se permet un petit rire discret et raffiné :
- — Je vois que madame a le sens de l’humour. Croyez que j’apprécie beaucoup. Non, 26 euros, c’est pour une boîte complète, bien entendu. Par contre, si vous êtes intéressés par…
- — Mais vous n’avez pas honte de vendre une vulgaire boîte de supermarché aussi cher ?…
- — Madame… il y a le standing de la maison à prendre en considération… Ce n’est pas parce que le personnel est en grève qu’il faut en profiter. Non, nous ne pouvons nous permettre, dans cet établissement, de pratiquer des prix de gargottes de quartier populaire…
La femme se lève :
- — Figurez-vous que, dans un placard, chez moi, j’ai exactement les mêmes sardines. Et comme j’avais profité d’une promotion, j’avais eu quatre boîtes pour 5 euros, ce qui me met la boîte à 1,25 euros…
- — Oui, mais chez vous, vous n’aurez pas la joie de les déguster dans un cadre aussi prestigieux
- — 24 euros 75 pour avoir la joie de bouffer des sardines en conserve dans votre cadre soi-disant prestigieux, je trouve quand même ça un peu cher payé !!
Lorsque, en désespoir de cause, notre couple se retrouve dans son appartement, ils n’ont même plus envie d’ouvrir une boîte de sardine à 1,25 euros. Ils s’affalent sur le canapé, allument le téléviseur et commencent à zapper, ne trouvant aucun programme capable de leur remonter le moral.
Ils finissent pas tomber sur un documentaire animalier qui leur paraît moins insipide que le reste. Mais, alors que pris malgré eux par un suspense assez intense, c’est-à-dire au moment où la mante religieuse s’apprête à bouffer son mâle qui copule avec insouciance… coupure soudaine de l’image !! Quelques secondes de noir, puis l’écran montre un studio uniformément gris, au milieu duquel une grande table de conférence a été installée. Autour de cette table, plusieurs hommes et femmes, la mine sombre et grave. L’un des hommes prend la parole :
- — Mes camarades de Télé Diffusion de France et moi-même sommes au regret d’annoncer à nos camarades téléspectateurs que nous avons décidé d’arrêter la diffusion des programmes des différentes chaînes privées ou soi-disant publiques. Il faut savoir que, pour assurer à nos camarades téléspectateurs la qualité de réception à laquelle leur donne droit le paiement d’une taxe abusive, un de nos camarades est assis en permanence devant un écran de contrôle. Or, depuis quelque temps, malgré les moyens énormes que leur donnent les recettes publicitaires, les patrons des différentes chaînes abusent des rediffusions. Ce qui veut dire que nos camarades sont obligés de visionner et revisionner indéfiniment le même film ou, ce qui est encore pire, le même feuilleton américain abrutissant et porteur du message d’une société bourgeoise et décadente. Nos camarades demandent de toucher la prime d’ennui et de lassitude à laquelle l’attitude laxiste des patrons de chaîne leur donne droit…
L’homme se lève et coupe la télé, d’un geste rageur :
- — Si on se mettait un peu de musique ?…
- — Tu as raison : ça nous changera les idées.
Il allume la chaîne hi-fi et enfourne un compact dans le lecteur. Quelques secondes du Gloria de Vivaldi retentissent, puis la musique s’arrête net, et toute la pièce se retrouve soudain plongée dans le noir complet.
- — Tu te souviens de l’endroit où tu as rangé les bougies ?
- — À côté des allumettes.
- — Et les allumettes ?
- — À côté de la lampe de camping.
- — Et la lampe de camping ?
- — La voilà.
La lumière d’une grosse lampe électrique autonome, du type utilisé dans les campings, éclaire brusquement la pièce de sa lumière un peu froide. L’homme demande :
- — Tu crois que ce sont les plombs qui ont sauté ?
- — Non, je crois que c’est une panne générale. Ça a l’air d’être tout noir dehors. Viens, on va aller jeter un oeil…
La femme ouvre la fenêtre et ils sortent sur la terrasse. Ils s’accoudent sur la rambarde. La femme, dont la silhouette élégante se découpe dans le halo de lumière provenant de la salle de séjour, balaie le paysage sombre d’un geste du bras :
- — Tu vois. Toutes les lumières sont éteintes. Même les éclairages publics…
Tout à coup, une voix féminine résonne dans le noir
- — C’est une grève. Ils viennent de le dire à la radio.
La femme vient de reconnaître sa voisine de palier :
- — Merci, madame Thomas.
- — Oui, il paraît, comme ça, que c’est à cause de l’Internet et du téléphone. Il paraît que l’Internet et le téléphone, maintenant, ils vont passer par les lignes électriques. Alors, les gens d’EDF, en prévision de ce qu’ils appellent un "surcroît de travail", ils veulent des embauches, des primes…
La femme prend le bras de son mari :
- — Tu sais ce qu’on va faire, mon chéri ?
- — Non…
- — On va téléphoner aux Bidoux. Prévoyant comme il est, Jean-Claude n’a pas dû se laisser surprendre par les grèves, lui. Il doit avoir assez d’essence dans sa voiture, pour venir nous chercher.
La voix de l’invisible voisine intervient :
- — Vous fatiguez pas. Le téléphone aussi, il est en grève. Pour la même raison, d’ailleurs…
- — La même raison ?…
- — Ben oui, si maintenant, le téléphone et l’Internet, ils passent par les lignes électriques, eh ben les gens du téléphone, eux, ils risquent de se retrouver au chômage. Même les portables, ils sont en grève… par solidarité, qu’ils disent comme ça. Y’a plus que le 17 et le 18 qui répondent, c’qu’ils appellent les numéros d’urgence.
La femme soupire :
- — C’est vraiment la joie. Merci beaucoup, madame Thomas, et bonne soirée quand même.
- — De rien… Vous aussi, bonne soirée.
La femme referme la fenêtre :
- — Et bien, dans ce genre de situation, il ne reste vraiment plus qu’une seule chose à faire.
- — Et c’est quoi ?…
- — Le moyen le plus ancien que la Nature ait inventé pour pallier à l’ennui de la race humaine.
- — Hé ! Hé ! Je crois que je comprends ce que tu veux dire.
- — Il faut quand même que je te prévienne que ça fait trois jours que je ne prends plus la pilule
- — Pourquoi ?
- — Parce que les pharmaciens sont en grève. Ils trouvent que l’accroissement de la médecine préventive fait baisser les ventes de médicaments.
La lampe de camping a été transportée dans la chambre à coucher et posée sur la table de nuit. Sa lumière glauque éclaire la peau mate de l’homme, dont le corps nu repose sur celui de sa compagne, nu lui aussi. Ils s’embrassent tendrement.
D’un seul coup, l’homme sursaute et fait un bond de côté.
- — Qu’est-ce qu’il m’arrive ?
- — Je ne sais pas, mais je peux te dire qu’il vient de m’arriver la même chose.
C’est alors que, la fiction d’un célèbre film pornographique des années 70 rejoignant la réalité, une petite voix sort du pénis de l’homme :
- — Nous sommes désolés d’interrompre vos ébats.
La femme se redresse brutalement :
- — Hein ?…
- — Qu’est-ce que c’est que ça ?
Ils se retrouvent assis côte à côte sur le lit. Ils regardent tous les deux d’un air ahuri le sexe de l’homme :
- — L’A.O.R.H. vient de se mettre en grève.
La stupeur ayant rendu l’homme sans voix, c’est la femme qui demande :
- — La quoi ?
- — L’A.O.R.H. L’Association des Organes Reproducteurs Humains.
Le sexe de la femme, à son tour, prend la parole :
- — C’est exact… Nous sommes en grève.
- — Mais comment ça, en grève ?
Le pénis répond :
- — C’est-à-dire que, à partir de maintenant, nous nous limitons au service minimum, imposé par l’A.O.R.H., c’est-à-dire l’élimination des déchets liquides du corps humain. Pour ce qui est des autres services, que nous vous rendons habituellement, il vous faudra malheureusement attendre la fin du conflit social.
L’homme a enfin retrouvé l’usage de la parole :
- — En clair, ça veut dire… ?
- — Que vous pouvez pisser, mais rien de plus…
- — Et ça risque de durer longtemps … ?
- — Pour le moment, nous avons déposé un préavis de 24 heures reconductibles, et nous attendons les propositions que l’O.M.S. va formuler suite à nos revendications.
Un soupir agacé sort de la bouche de la femme :
- — L’O.M.S. ??… C’est quoi, ça encore ?
C’est son mari qui lui répond :
- — L’O.M.S., c’est l’Organisation Mondiale de la Santé. Et vos revendications, on peut savoir ce que c’est… sans vouloir être indiscret.
La voix du pénis est presque souriante :
- — Absolument, d’autant plus qu’en tant que membres de l’espèce humaine, vous êtes directement concerné. Voilà. Nous voulons la suppression de tous les mauvais traitements que les humains nous font subir depuis des siècles.
- — Les mauvais traitements ?
- — Parlons d’abord de ce qui est le plus grave, les mutilations physiques, bien souvent des pratiques rituelles et barbares, ou alors pratiquée au nom de principes hygiéniques d’une pertinence douteuse. Je veux parler de la circoncision, de la vasectomie…
La vulve enchaîne :
- — … l’excision, l’infibulation…
- — … et, bien entendu, la castration. Nous qui sommes la partie la plus noble du corps de l’homme, celle dont il devrait être le plus fier, nous sommes traités comme un vulgaire morceau de tripaille, qu’on charcute et découpe à loisir.
- — Nous, les organes féminins, nous voulons aussi ne plus être considérés comme le magasin des accessoires soi-disant hygiéniques. Fini les tampons, les éponges spermicides et tous les ustensiles contraceptifs dont ils nous garnissent si généreusement.
- — Oh, tu sais, nous ne sommes pas mieux lotis que vous. Nous, ils nous enferment carrément dans des petits sacs en latex tellement étroits qu’on peut à peine y remuer, c’est-à-dire qu’ils nous traitent comme la viande pré-emballée de leurs supermarchés. Et leurs vêtements… soi-disant "à la mode", comme ils disent… tellement serrés que le sang n’arrive même plus à circuler convenablement dans nos veines et nos artères.
- — Et nous… on a droit au "string", une espèce de ficelle qui cisaille douloureusement nos sensibles muqueuses.
- — Mais nos revendications ne portent pas uniquement sur les sévices physiques. Il y a aussi les sévices psychologiques, moraux. Nous sommes la base de quasiment toutes les insultes les plus graves.
- — Dès la plus tendre enfance, nous sommes aussi l’objet de toutes les culpabilisations. Nous sommes sales, il ne faut pas nous toucher, encore moins nous caresser. Certains vont jusqu’à prétendre qu’il est même interdit de nous regarder.
- — Nous désirons donc que soient retirées de toutes les publications, de tous les films, de toutes les émissions de télévisions, toutes les insultes, toutes les dérisions, toutes les humiliations dont nous faisons l’objet. Et ce n’est pas tout…
- — Arrête… Ils ne t’écoutent plus. Ils se sont endormis.
- — Qu’est-ce qu’on fait ?
- — Je sais que, normalement, on est en grève, mais je te proposerais bien quelque chose…
- — Je dirais pas non, tu sais. Mais il faut faire ça doucement, sans les réveiller…
Quelques minutes plus tard, c’est avec un sourire béat affiché sur son méat que le pénis dit à sa compagne :
- — Et bien, dis donc… c’était bien bon, tout ça…
- — T’as raison… Et puis, je vais même te dire une chose… je trouve que c’est encore meilleur quand on fait ça en cachette des humains !…
- — Dis donc, ils ont l’air bien endormis… Si on remettait ça…