| n° 09925 | Fiche technique | 31852 caractères | 31852Temps de lecture estimé : 18 mn | 27/11/05 |
| Résumé: C'est si agréable de vivre dans ses rêves, et pourtant... | ||||
| Critères: fh hplusag prost voiture amour revede nonéro | ||||
| Auteur : Benjamin Envoi mini-message | ||||
Toujours le même problème avec les récits jaunes : que peut-on y publier, et qu’est-ce qui est au contraire considéré comme hors sujet ? J’espère en tout cas que ce texte ne l’est pas trop… Le scénario, à l’origine, était prévu pour être bel et bien érotique, et puis le hasard de l’inspiration a fait que les choses ont tourné un peu autrement… Bah, tant pis, je tente tout de même de publier le texte !
Une précision utile tout de même : je n’ai pas eu pour but d’être réaliste… Vous voilà prévenus ! Bonne lecture…
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Les lumières de la ville scintillent sur le pare-brise de la voiture. Monsieur Alain roule lentement. Il prend le temps d’observer et d’apprécier la beauté de la nuit. À cette heure-ci, il n’y a personne dehors. Le calme est reposant, la ville est endormie, Monsieur Alain se sent bien. La voiture se faufile partout, avide de rues nouvelles et de lumières artificielles, de reflets hypnotisants et de pénombre profonde, insouciante du temps qui s’écoule et de la nuit qui enveloppe le monde dans un tissu de plus en plus noir.
Monsieur Alain trouve enfin ce qu’il cherchait. Il arrive dans une longue rue plus illuminée que toutes les autres, longée par une série de bars. Devant ces bars, des femmes. Des femmes qui attendent, exhibant des vêtements provocateurs, des femmes qui, lorsqu’il passe, tournent toutes le regard vers sa voiture. Il ralentit.
Lorsqu’il s’arrête enfin, cinq ou six d’entre elles viennent l’attendre derrière la porte, toutes le regard scintillant, comme des enfants qui rêveraient devant une boutique de bonbons. Certaines soulèvent leur haut et collent leur nombril sur la fenêtre. D’autres regardent à travers la vitre en se léchant les lèvres. Monsieur Alain se retient de pleurer. Il observe, abasourdi par les réactions de ces femmes. Il tente de se calmer, et réfléchit un instant. Est-ce qu’il n’est pas en train de commettre une erreur ? Que fait-il ici ? Ne vaut-il pas mieux rentrer et arrêter les conneries ?
Mais finalement, il ouvre la fenêtre de sa voiture. Après tout, il n’a plus rien à perdre. Quatre filles lui adressent des sourires plus qu’osés. Il sort son portefeuille.
Monsieur Alain sursaute.
Les filles semblent déçues, comme s’il paraissait évident qu’il n’ait pas assez d’argent pour une telle demande. Elles ne disent plus un mot.
Gêné, Monsieur Alain tente de continuer.
Leurs visages s’éclairent.
Sur ces paroles, les filles commencent à se questionner du regard. De toute évidence, elles sont en train de choisir qui aura la chance de remporter autant d’argent. Elles se mettent à chuchoter.
Monsieur Alain les observe, troublé. Il se surprend à sentir un certain désir monter en lui… Ces femmes sont vraiment plus belles les unes que les autres… Non ! Il n’est pas là pour ça !
Les prostituées ont fini de débattre.
Rosine lui fait un petit sourire timide, comme si elle avait peur qu’il refuse. Encore une fois, Monsieur Alain se retient de pleurer.
La porte claque. La voiture démarre.
***
Le ronronnement du moteur comble un silence qui devient vite oppressant. La voiture poursuit son chemin tranquillement. Monsieur Alain n’ose pas regarder Rosine. Il se demande ce qu’il fait, dans quoi il s’est engagé. Il tremble. Il a encore envie de pleurer.
Refusant de réfléchir, Monsieur Alain l’écoute et se gare dans un parking près d’un grand centre commercial regroupant une bonne dizaine de gros bâtiments. Il n’y a pas un chat. Le bruit du moteur s’apaise peu à peu, et enfin le silence complet s’impose. Monsieur Alain est complètement déboussolé. Une tension règne de plus en plus fermement dans la voiture. Tous deux entendent parfaitement leurs respirations, et les détails de leurs mouvements les plus minimes. Le moindre bruit devient vacarme. Un calme insupportable règne.
Tout d’un coup, Rosine se penche à l’oreille de Monsieur Alain, qui entend avec une certaine inquiétude les légers frottements des vêtements de la femme, et qui sent sa chaleur si intense se rapprocher.
Monsieur Alain commence à paniquer légèrement. Rosine n’y fait pas attention, et se penche lentement vers son pantalon. Avec des mains d’experte, elle le déboutonne sans mal, en douceur et avec toujours autant de sensualité.
Mais Monsieur Alain lui retire les mains violemment, en haletant. Rosine le questionne du regard.
Rosine se tait. Elle semble un peu vexée, mais cherche à le cacher. Elle paraît un peu déstabilisée.
***
La voiture s’arrête au bout d’un chemin de terre, en pleine campagne. Encore une fois, l’arrêt est suivi d’un long moment de silence. C’est Rosine qui entame la conversation:
Monsieur Alain ne répond pas. Il garde les yeux rivés devant lui et ne bouge pas d’un cil. Rosine ne sait trop que faire. Elle le fixe en attendant désespérément une réponse qui ne vient pas.
Rosine ne répond rien. Elle semble troublée, sur le moment.
Aucune réponse. Il reprend :
S’ensuit un long silence. Rosine est toujours en colère, mais se calme au fur et à mesure. Monsieur Alain semble lui plus à l’aise à présent, comme débarrassé d’un gros fardeau.
Soudain, on entend des crépitements. Des gouttes d’eau tombent sur le pare-brise. Il y en a peu, au début, puis la tombée se déchaîne et se fait de plus en plus violente. Rosine et Monsieur Alain observent la pluie qui affirme de plus en plus sa présence, et qui couvre enfin les bruits infimes de leurs mouvements.
Ils se sentent mieux. L’ambiance se relâche. Rosine n’est plus en colère.
Puis ils se taisent.
La pluie est de plus en plus agressive. Il semble qu’une rivière coule maintenant sur le pare-brise de la voiture. Les lumières des étoiles sont brouillées et étalées, elles en deviennent plus étincelantes encore.
Monsieur Alain devient hésitant. Il recommence à se faire nerveux.
Silence. Rosine le regarde, comme déçue.
Il sort de son portefeuille un tas de billets. Rosine les regarde, les yeux écarquillés.
Sans aucune hésitation, la prostituée les empoigne avec une main rapace et les place sous son soutien-gorge. Pour se faire elle écarte le décolleté de son haut. Monsieur Alain ne peut s’empêcher de jeter un œil, troublé. Puis il reprend ses esprits.
Rosine le regarde longuement. Puis elle détourne les yeux. La pluie continue.
Monsieur Alain ne répond pas. Il ne la regarde pas non plus. Il reste de marbre, comme hypnotisé par la pluie. Lentement, il tourne la clé et lance le moteur. Il empoigne le volant. Ses yeux ne bougent pas. Les essuie-glaces effacent la rivière du pare-brise, et pendant un instant on voit les étoiles scintiller distinctement.
***
La voiture avance dans la ville, à l’intérieur c’est le silence. Rosine est un peu mélancolique. Elle traîne lentement sa main sur la vitre glacée, en regardant la pluie se déchaîner sur la vitre. Encore une fois, aucun des deux ne dit rien, le silence est maître.
Pourtant Monsieur Alain, lui, s’agite de plus en plus. Régulièrement, il jette un œil sur la jeune femme, l’air troublé et timide. La prostituée l’attire de plus en plus malgré lui ; ses jambes, son ventre, sa poitrine, son cou, ses lèvres, chacune des parties de son corps est un aimant pour son regard. La chaleur qu’elle dégage l’enivre de plus en plus…
Soudain Monsieur Alain gare la voiture dans le même parking qu’avant, près du centre commercial.
Rosine le regarde longuement, comme exaspérée.
Il s’approche d’elle et pose sa main sur sa poitrine. Il masse légèrement puis descend le long de son corps. Rosine ne bouge pas, elle le laisse faire en le regardant. Ses yeux expriment une totale soumission qui rend Monsieur Alain de plus en plus fou. La respiration de l’homme se fait de plus en plus rapide et irrégulière, et ses gestes plus grossiers, plus violents, plus incontrôlés. Petit à petit, le bruit de la pluie semble faible, très faible, inexistant. La machine masculine est lancée, maintenant plus rien au monde ne pourrait le retenir, tout son être est possédé par la même obsession : il faut la déshabiller. Arracher ces bouts de tissus qui recouvrent son corps, son corps si merveilleux, si passionnant, si beau, un objet porteur du bonheur suprême, de l’accomplissement total et du délice absolu. Bientôt dans la tête de l’homme, il n’y a plus rien d’autre. Plus rien n’a d’importance. Son corps…
Il faut la déshabiller. Vraiment, il faut la déshabiller. Vite, vite, vite…
***
Monsieur Alain s’écroule sur Rosine. Tous deux sont en sueur. Ils restent ainsi étalés sur le siège de la voiture, à reprendre leur souffle. La pluie frappe toujours le pare-brise, mais cette fois-ci moins violemment. Rosine regarde les gouttes tomber.
Soudain elle sent le corps de Monsieur Alain faire de petits soubresauts. Il cache son visage contre le cou de la prostituée. Il pleure.
Rosine passe ses mains dans les cheveux de Monsieur Alain.
L’homme se recroqueville légèrement dans ses bras pour pleurer de plus belle. La jeune femme ne sait plus quoi faire.
Rosine se fige. Elle regarde l’homme qu’elle sert dans ses bras : jamais elle n’avait fait ça auparavant…
Et Monsieur Alain pleure de plus belle. Cela dure un certain moment encore, il ne se calme plus.
Rosine se surprend à avoir les larmes aux yeux. Au début, elle essaye de les essuyer, ayant un peu peur de ses sentiments. Elle se contrôle, se reprend. Mais bientôt, sans même savoir pourquoi, elle fond en larmes. Elle crie, elle pleure, elle se laisse complètement aller.
Le ciel les accompagne, tous les deux.
***
Dehors le temps se calme. Le vent cesse de souffler et les gouttes de pluie se font plus rares et plus discrètes.
Monsieur Alain lève la tête, l’esprit complètement brouillé. Sous lui, Rosine s’est endormie. S’en apercevant, l’homme se relève et s’assoit sur le siège du conducteur. Il reste assis et ne bouge plus, écoutant la respiration de la jeune femme et les petits crépitements des gouttes d’eau. Le temps passe, les minutes s’écoulent, mais Monsieur Alain ne fait rien, ne dit rien. Il reste là, il se sent bien, il ne pense à rien. Le calme apaisant qui règne le rend heureux. Il sourit.
Enfin, la pluie cesse, plus aucune goutte d’eau ne tombe sur la voiture. Monsieur Alain arrête alors de regarder le pare-brise. Lentement, il se tourne vers Rosine. La prostituée est couchée sur l’autre siège. Son maquillage a coulé le long de ses joues, dessinant des larmes. Monsieur Alain la trouve jolie, et a envie de l’embrasser.
Il le fait.
La jeune femme se réveille pendant le baiser, observant Monsieur Alain avec étonnement mais sans opposer la moindre résistance. Celui-ci, ressentant quelques mouvements de la bouche de Rosine, ouvre également les yeux. Ils se regardent, et continuent à s’embrasser les yeux ouverts. Ils s’observent. Ils se voient. Ils s’aiment.
Lorsque enfin Monsieur Alain se détache de la bouche de Rosine, celle-ci baisse un peu les yeux, timide. Mais tout de suite après, elle les relève et continue à le regarder.
Il va répondre, mais soudain elle lui pose un doigt sur les lèvres.
Ils s’embrassent encore une fois.
Silence. Pour la première fois, les deux détournent le regard. Mais leurs mains se cherchent, et se trouvent.
Monsieur Alain réfléchit un instant.
Tous deux sortent de la voiture. Les portes claquent, et les lumières de la voiture s’éteignent tout à coup.
Il fait maintenant très noir, comme si la vie n’existait plus. Rosine prend la main de Monsieur Alain et ils commencent à marcher lentement, sans dire un mot, en écoutant les bruits que font leurs chaussures sur le goudron mouillé. Plus ils s’éloignent de la voiture, moins ils ont envie d’y revenir. Elle est à la fois l’histoire de l’homme et le trottoir de la prostituée.
Ils continuent leur marche, inlassablement. Ils font le tour du centre commercial, passent à côté de chaque magasin endormi et, chaque fois qu’ils ont tout traversé, ils font demi-tour. Ils se promènent ainsi de longues dizaines de minutes, ou de longues heures, en fait ils ne savent plus très bien.
Quel intérêt ?
***
Monsieur Alain se réveille. Il est couché sur les sièges avant de la voiture. Rosine n’est plus là. D’abord il y a un instant de calme, où il essaye de comprendre.
Et puis c’est le déluge.
Il se rappelle : Il a finalement voulu profiter de la prostituée avant de la ramener dans sa rue. Et puis juste après avoir fini, il a dû s’endormir. Le reste, c’est le rêve qu’il a fait pendant que Rosine est sortie de la voiture pour rejoindre ses collègues à pied.
Non. Non, non et non !
***
Et pourtant si. Non, il ne veut pas. C’est bel et bien réel, malheureusement. Non, la réalité, ce n’est pas ça. Si, il faut bien se rendre à l’évidence. Mais pourtant il ne veut pas que ce soit ça. Toc toc toc. Ça ne peut pas exister ! Toc toc toc.
Quelqu’un frappe à sa vitre.
Il regarde. C’est un homme vêtu très sombrement, entièrement de blanc. Monsieur Alain ne voit pas son visage mais trouve qu’il a un air sympathique. L’homme entre dans la voiture sans ouvrir la porte.
L’homme s’installe plus confortablement dans la voiture. Il enlève ses chaussures et les enfile à ses mains.
L’homme grimace. Il sort de sa poche un paquet de cigarettes. Il en tire une, puis ouvre la fenêtre, jette la cigarette dehors et l’observe en train de subir les assauts de la pluie. Il trouve ça beau alors il sourit, et il referme la fenêtre.
Monsieur Alain s’exécute, sans poser de question. L’homme sort des ciseaux de sa poche droite, se penche et coupe une mèche de cheveux de Monsieur Alain. Après avoir remis ses ciseaux à leur place dans sa poche gauche, il dépose la mèche dans une petite bourse attachée à sa ceinture noire. Et puis enfin, il dit :
Et l’homme ne dit plus rien.
Monsieur Alain trouve tout cela assez imbécile. Lorsqu’il pense à Rosine, il va mal.
Elle n’est plus là, ce n’était pas vrai tout cela. Alors l’homme se penche vers lui et lui souffle à l’oreille :
Et d’un coup, Monsieur Alain va mieux. Oui ! Oui, c’est vrai, l’homme a raison ! Ca ne peut pas n’être qu’un rêve, c’est tellement génial… Il est avec Rosine, elle est là, il la touche… Si ça n’a plus été vrai pendant un moment, c’est parce qu’il a ouvert les yeux, mais maintenant il ne le fera plus, et tout ira pour le mieux…
A côté de lui, l’homme ouvre la fenêtre et jette à nouveau une cigarette.
***
Rosine le regarde.
Ils se promènent au milieu de l’un des millions de centres commerciaux qui recouvrent le monde, sur le goudron mouillé. De temps à autre, ils trouvent une voiture avec laquelle ils peuvent aller à la campagne, entre deux centres ; là-bas il pleut toujours et ils peuvent faire l’amour. Jamais une seule fois ils ne voient d’histoire ou de trottoir barrer leur chemin.
Pendant des mois et des mois, ils se promènent et font l’amour.
Au bout d’un moment, un nuage apparaît devant eux. Alors ils montent dessus, et puis le nuage les emmène haut dans le ciel, et là-bas un prêtre les attend. Quand ils arrivent, il les marie, et disparaît pour les laisser tranquille. Heureux et seuls, ils font l’amour et à chaque fois qu’ils ont fini, Rosine est enceinte et il touche son ventre pour sentir le bébé, elle sourit. Un jour, elle accouche sans douleur, et ils peuvent recommencer. Leurs enfants ne restent pas sur le nuage et vont sur terre pour chercher l’amour dans les voitures qui parsèment le monde. Ils ne remontent rejoindre Rosine et Monsieur Alain que lorsqu’ils ont trouvé, et qu’ils ont rencontré un nuage au milieu d’un centre commercial dont le goudron est toujours mouillé.
***
Il pleut. Dans sa chambre, l’homme observe la mèche de cheveux qu’il a coupé à Monsieur Alain. Puis il ouvre sa fenêtre et contemple la ville du haut de son balcon. Il y voit une voiture se faire embarquer par la fourrière, parce qu’elle était garée, semble-t-il à la hâte, et qu’elle bloquait la route. Lorsqu’il découvre que le centre commercial est sur le chemin de la fourrière, Hermès se met à éclater de rire devant cette ironie.
Et enfin, il retourne dans sa chambre, après avoir jeté une cigarette par la fenêtre.