| n° 09793 | Fiche technique | 28074 caractères | 28074Temps de lecture estimé : 17 mn | 18/10/05 |
| Résumé: Comment j'ai été conquis par Eloïse... | ||||
| Critères: fh hplusag jeunes poilu(e)s plage caférestau collection amour volupté fdomine vengeance voir 69 init portrait | ||||
| Auteur : Jeff Envoi mini-message | ||||
Lorsque j’ai rencontré Eloïse pour la première fois, elle était entourée d’un cercle masculin qui en disait long sur l’attrait qu’elle pouvait représenter aux yeux des mâles. C’est vrai que c’est une belle plante. Jeune femme épanouie, aux formes appétissantes, aux jupes courtes et au nombril à l’air, Eloïse est grande, brune aux yeux bleu lavande, le nez en trompette, la lèvre sensuelle. Elle regarde le monde avec un air mutin, un je-ne-sais-quoi qui vous fait dire que c’est une gourmande des choses de la vie.
Or, c’est bien là la réalité. Eloïse aime la vie et y croque à pleines dents. Toujours très entourée, toujours très sollicitée, à cette époque de sa vie elle ne savait jamais à quel chevalier-servant elle allait confier son bras pour la soirée – enfin, son corps plutôt que son bras - tant elle avait l’embarras du choix. Alors, accroché aux flancs de la Belle, l’heureux élu s’en allait en jetant un regard vers les copains restés sur le carreau, eux qui espéraient que leur tour viendrait un soir ou l’autre.
J’avais assisté à plusieurs reprises à ces départs, triomphants pour les uns, amers pour ceux qui restaient en rade, et je n’étais jamais arrivé à distinguer le visage de la belle Eloïse dans ces moments-là. J’étais une vieille baderne, et il m’était difficile d’aller insérer ma grande carcasse de vieux beau dans le cercle brillant des prétendants. Alors, durant quelques semaines, j’étais resté en dehors du cercle des admirateurs. J’avais juste fait en sorte de rester dans l’axe du regard d’Eloïse, espérant ainsi attirer son attention par ma distance et ma discrétion, tout en forçant mes regards appuyés vers elle quand elle entrait ou lorsqu’elle était assise, en face de ma table. Le manège n’avait pas manqué de fonctionner, le piège, devrais-je plutôt dire, s’était refermé.
Ainsi, une fin d’après-midi où j’étais déjà attablé dans mon coin de café favori, guettant l’arrivée du groupe de garçons qui annonçait celle d’Eloïse, imminente, c’est elle qui arriva la première. Je fus surpris par cette soudaine irruption, dans mon champ de vision, de la jeune femme, seule et en avance sur son horaire. Généralement elle n’arrivait que sur le tard, se faisant espérer comme les grandes divas. Mais, j’étais loin d’en avoir terminé avec les surprises. Eloïse, au lieu de se diriger vers la table qu’elle occupait habituellement avec son aréopage de soupirants, s’est dirigée vers moi ! En me fixant droit dans les yeux, elle s’est installée face à moi, a entamé un long monologue où elle parlait d’elle, puis elle a abordé le sujet principal de ses préoccupations : elle… pour conclure sur… elle, encore et toujours !
Devant son débit de paroles, je n’ai pu que rester coi. Saoulé, étourdi de l’entendre bavasser, hypnotisé par ses yeux, je n’avais d’autre solution que de hocher de temps en temps la tête en signe d’acquiescement, ou d’émettre quelques sons d’approbation. C’est ainsi que, à la fin de sa longue tirade, alors que déjà les premiers éléments de son cercle d’admirateurs s’installaient à leur table, elle s’est levée sans un regard pour eux, me tendant la main pour m’entraîner dans son sillage. Nous avons traversé l’allée du café, passant effrontément devant la table des admirateurs éperdus qui nous dévoraient des yeux, et nous avons franchi la lourde porte à tambour, disparaissant à leurs regards envieux et interrogatifs. À peine arrivée sur le trottoir, Eloïse m’a pris le bras et, du bout de ses lèvres gourmandes, m’a soupiré à l’oreille qu’elle mourait de faim. Aussitôt, je hélai un taxi et nous fis conduire dans un grand restaurant où je savais pouvoir trouver une table discrète pour deux tourtereaux.
L’accueil, la discrétion et le repas furent à la hauteur de nos espérances. Durant tout le temps de nos agapes, j’ai enfin pu contempler son regard bleu lavande, et m’y noyer… Un regard si souvent entrevu de loin, tellement attirant de près que je ne me lassais pas d’en contempler la profondeur et d’en apprécier la rareté. Durant ces premiers moments d’intimité, Eloïse et moi avons surtout évoqué, en nous moquant d’eux et en les parodiant, le cercle de ses admirateurs qu’elle avait si lâchement abandonnés ce soir-là.
Dire que j’étais aux anges, sur une sorte de nuage rose, est un doux euphémisme. Jamais je n’aurais véritablement pensé pouvoir être compté parmi la gent masculine élue, pouvant plaire à la belle Eloïse et, surtout, l’avoir là, en face de moi, pour moi tout seul. Alors voilà. Maintenant j’y étais. J’étais donc admis dans le saint des saints, au rang du premier cercle des admirateurs, volontairement choisi par la Belle. Il ne me restait donc plus qu’à assumer la suite du programme… De regards en jeux de jambes… De jeux de jambes en contacts furtifs de nos doigts puis de nos mains, à la fin de ce tête-à-tête, alors qu’elle avait encore une fraise dans la bouche, c’est elle qui a penché son corps en travers de la table, écartant délicatement la vaisselle et me tendant sa bouche suave à baiser.
Déjà très émoustillé par l’invitation et sa présence en face de moi, je ressentis, au contact des lèvres d’Eloïse, une longue décharge électrique qui parcourut mon corps jusqu’à ses extrémités. Ses lèvres, sa bouche avaient le goût et la fraîcheur des fruits d’été qui viennent apaiser le piquant d’un piment. J’avais l’impression de plonger mes lèvres et ma langue dans une fontaine d’eau gouleyante. Nos mains, jointes sur la table, se sont crispées, nos doigts se sont encore plus fortement emmêlés, avant-goûts d’un futur et torride corps à corps. Face à cette montée de nos désirs, nous avons abrégé la fin de notre repas et avons rejoint mon appartement. Déjà, dans le taxi qui nous y acheminait, Eloïse était venue se blottir contre moi, et j’avais senti à travers ses vêtements la chaleur de son corps qui irradiait. Nos bouches collées l’une à l’autre, nous avons même failli rater l’entrée de mon immeuble. Dans le poussif ascenseur, nous avons repris notre embrassade et mes mains, indiscrètes et fébriles, ont enserré sa taille, pétrissant tendrement ses chairs enveloppées des lourdes barrières vestimentaires.
Alors, notre séance de déshabillage fut plus que simplifiée et nos vêtements eurent vite jalonné le chemin entre la porte du vestibule et la chambre. En réalité, quand nous nous sommes étendus sur le lit, nous étions déjà nus, l’un et l’autre. Ce n’est qu’à ce moment-là que j’ai pu prendre un peu plus de temps pour détailler des yeux, de la bouche des mains, le corps d’Eloïse. Son cou, long et gracile, est en parfaite harmonie avec ses épaules et ses deux magnifiques seins, accrochés haut, dont les bouts ocres et pointus se redressent fièrement. Sa peau satinée luisait alors d’un léger voile de chaleur. Sa poitrine se soulevait déjà avec quelque difficulté et impulsait son rythme à son ventre plat qui se creusait sous les premières vagues du désir. En son milieu, la marque indélébile de l’ombilic forme une large dépression oblongue dans laquelle ma langue est allée fouiller loin, et où j’aime à humer les traces de son lourd et capiteux parfum. Plus bas, une toison brune, drue et touffue, marque l’entrejambe. Naturelle et non apprêtée, elle cache deux larges lèvres, grasses et luisantes, épaisses et entrouvertes sur le secret de son intimité. Entre elles, du bout des doigts puis de la langue, je découvris un minuscule bouton, rose tendre, presque blanc, diaphane. Mes premières caresses sur ce tout petit bout de chair déclenchèrent de longs rugissements de bonheur dont mes doigts reçurent la rosée.
Nous étions couchés tête-bêche, Eloïse aspirait mon sexe dur et tendu et s’évertuait à l’avaler au maximum, jouant de sa langue, de sa bouche, de ses dents et même de sa gorge pour m’exciter et tenter de me faire déborder en elle. Ensemble, nous avons largement joui dans la bouche l’un de l’autre et, sans laisser de temps mort, nous avons repris nos lutinages pour, à nouveau, exacerber notre désir. Pour ce faire, j’avais agrippé les fesses d’Eloïse et les empaumais, les écartant pour faire surgir une large rondelle brune aux multiples stries. Une large cuvette se formait alors, s’ouvrant et se fermant au gré de mes effleurements. De temps en temps j’y dardais la langue, ce qui déclenchait chez ma partenaire de nouveaux spasmes de plaisir, ou j’y vrillais un index fouineur, ce qui lui arrachait de vrais hurlements de jouissance.
À bout de souffle, prête à exploser une nouvelle fois, Eloïse me renversa en travers du lit pour me surplomber et s’empaler sur mon sexe dressé et sensible. Elle cala ses fesses sur mes cuisses, son intimité luisante largement écartelée devant mes yeux, et cette cicatrice rose pâle épousait idéalement mon sexe. Sans bouger, elle se mit à me masser par de formidables contractions des muscles du ventre, avant d’entamer une série de montées et descentes qui me donnèrent le vertige, me mettant le corps en feu, le cœur au bord des lèvres. Il me fallut toute mon énergie pour retenir une nouvelle montée de plaisir et arriver à la faire changer de position… pour m’attaquer à l’arrière de sa personne.
Je m’accrochai à ses hanches merveilleuses, et mon sexe put ainsi pointer devant l’entrée de son petit trou. D’une main tremblante, elle le guida et l’aida à parfaire sa pénétration. Alors, ce fut à mon tour de mener une sarabande endiablée dans ce couloir étroit pour nous amener à un plaisir réciproque qui nous laissa pantelants et hors d’haleine. Bien plus tard dans la nuit, après avoir «remis le couvert», après qu’elle m’eût absorbé jusqu’à la dernière goutte et laissé « pour mort», nous nous sommes endormis emboîtés l’un dans l’autre, ses fesses chaudes encore sous l’effet des spasmes de son plaisir.
Le lever fut bien difficile ! Zombies somnolents, nous nous sommes rapidement séparés, chacun devant vaquer à ses occupations quotidiennes, les miennes étant peuplées du doux souvenir de cette épuisante nuit et de l’espoir de retrouver Eloïse, le soir venu, attablée dans «notre» café favori.
Dire que je bâclais un peu les derniers dossiers de l’après-midi, avant que l’horloge de mon bureau n’indique l’heure de ma libération, dire que la journée m’avait paru longue, serait l’exacte vérité. Mes pensées avaient été obsédées par le corps affriolant d’Eloïse. Même la vue de ma secrétaire, pourtant jolie jeune plante dont la seule apparition matinale dans mon bureau égayait habituellement mes journées, n’avait rien pu changer. Au contraire, j’avais passé une partie du temps consacré à lui dicter de rébarbatifs courriers, à la détailler et à la comparer avec Eloïse. S’était-elle aperçue d’un changement d’attitude à son égard, de mes regards plus appuyés ? Quoi qu’il en soit, ce n’est qu’après coup que je me rappelai qu’elle n’avait eu de cesse, ce matin-là, de croiser et décroiser ses jambes gainées de bas gris, remontant sa courte robe haut sur ses jolies cuisses charnues. Elle n’avait eu de cesse de remonter ses épaules pour mettre en valeur sa poitrine, nettement plus petite que celle d’Eloïse et, chaque fois que nos regards se croisaient, elle avait passé sa langue rose sur ses lèvres fines et rouges, pour en rehausser l’éclat et les rendre plus voluptueuses, plus excitantes. Mais, ce matin-là, il me semble qu’elle aurait pu se présenter nue devant moi, je ne suis pas certain que je l’aurais remarqué ni que cela m’aurait fait quelque effet.
Alors, tant pis pour ma pauvre secrétaire qui en fut pour ses frais. De toute façon, elle avait beau minauder, au travail je ne mélange jamais vie sentimentale et vie laborieuse, c’est un principe auquel je ne déroge pas, et peu me chaut si certains pensent que je perds là plus que je ne gagne en tranquillité. À pas pressés, bousculant presque les autres piétons, je me hâtai vers le café où j’avais mes habitudes pour m’y engouffrer et constater qu’Eloïse n’était pas encore arrivée, pas plus que le cercle de ses admirateurs. Toutefois, par pur esprit calculateur et surtout par superstition, je m’installai dans mon coin, attendant avec impatience l’arrivée d’Eloïse et de ses soupirants.
Comme d’habitude, ils arrivèrent les uns après les autres. Ils se saluèrent comme de vieux camarades en jetant vers mon coin de sombres regards, baissant la voix chaque fois que je levais la tête dans leur direction. Pourtant, de mon poste d’observation, il ne m’était pas possible d’entendre la moindre bribe de conversation, le tintamarre environnant dressant une cloison naturelle entre nos coins respectifs. Mais, si nous nous observions à bonne distance, nos esprits n’avaient qu’une seule pensée : Eloïse ! Tous, à tour de rôle et inconsciemment, nous regardions régulièrement en direction de la porte à tambour pour surveiller l’arrivée de celle que nous attendions avec impatience.
Enfin, elle se décida à paraître. Majestueuse, comme d’habitude, vêtue d’un élégant tailleur bleu marine gansé de blanc, un sac à main assorti, elle aurait pu concurrencer n’importe quel mannequin de maison de haute couture. D’un pas décidé et alerte, elle se dirigea vers la table de ses admirateurs qui, avec quelques regards en coin dans ma direction, se poussèrent et se serrèrent pour lui laisser une place de choix, dans l’axe de mon regard. Eloïse s’est installée juste en face de moi, mais à aucun moment je n’ai pu accrocher son regard, ne serait-ce que l’espace d’un court instant.
Pourtant, je suis resté toute la soirée ainsi, fixant avec hardiesse cette tablée qui chahutait, riait fort, trop fort comme pour me provoquer. Oui, tous autant les uns que les autres me provoquaient. Pas un n’avait osé venir vers moi ou m’inviter à les rejoindre. Pourtant, moi aussi j’avais eu l’honneur de partager Eloïse, comme bon nombre d’entre eux, et à ce titre je pouvais réclamer le droit de faire partie de leur coterie. Non ! Ils avaient préféré rester ensemble, me toisant de loin, me dédaignant et «bavant» certainement sur mon aventure avec leur Eloïse ! Si, au cours de la soirée, cette attitude m’avait paru plutôt drôle, par moments elle me blessait profondément et, s’il n’y avait pas eu les yeux et le corps d’Eloïse pour retenir toute mon attention, je serais bien parti. Mais voilà. Je suis resté. Jusqu’au bout. Je suis resté jusqu’à ce qu’Eloïse daigne se lever et entraîner l’un de ses fervents admirateurs, saluant d’un rire sonore et d’un petit geste de la main l’ensemble de cette compagnie, mais toujours sans aucun regard vers moi.
Alors, penaud, je suis rentré chez moi, ravalant mes sentiments, ma morgue, la tête pleine d’interrogations aussi stupides qu’inutiles. Pourtant, le lendemain soir, j’étais de nouveau attablé dans mon coin, blotti contre le renfoncement de la banquette, la tête lourde de ressentiments, envers moi, envers elle. Mais, quand elle est arrivée, quand elle a franchi le seuil de la porte à tambour, mes ressentiments se sont envolés. Mes yeux n’ont eu de cesse de la détailler. Je cherchais inconsciemment les traces d’un corps à corps langoureux ou furieux, les cernes marquant une nuit d’amour, l’ombre d’une fatigue. Mais non ! Rien ! Elle ne laissait rien paraître, rien transparaître. Elle a juste – oh ! bonheur suprême ! – tourné un instant sa tête vers moi et m’a adressé un léger, un très léger sourire, avant de gagner son cercle d’admirateurs, toujours béats, qui continuaient à m’ignorer ou tout au moins à me tenir à bonne distance. Et, comme la veille, quand elle s’est levée, choisissant un très jeune cavalier comme compagnon de route pour sa nuit, elle est partie sans le moindre signe vers moi.
Déconcerté, j’ai aussitôt repris le chemin de mon antre pour m’étourdir de ma solitude et respirer son parfum encore incrusté dans les draps du lit. À ma grande désolation, Eloïse non seulement m’avait transformé en amoureux transi, mais avait réveillé en moi le fétichiste qui sommeille en chaque amoureux éconduit. J’étais là, perdu dans mes rêves, roulé serré dans les draps qui avaient connu nos étreintes quand, dans le lointain de mon inconscient, j’ai bel et bien entendu une longue et stridente sonnerie. Il m’a fallu quelques interminables secondes pour passer de l’état comateux du sommeil à celui du réveil, cherchant de quoi couvrir ma nudité avant de me précipiter à la porte.
Et là, devant moi, Eloïse ! Les cheveux en bataille, l’œil cerné – «bordé de reconnaissance» aurait dit ma grand-mère - les traits tirés, le chemisier à peine reboutonné, elle était plantée devant moi. Après une petite seconde d’hésitation, pour savoir si je ne continuais pas à rêver, je lui ai tendu la main pour l’inviter à rentrer. Devant sa mine défaite et un peu piteuse, je lui proposai, malgré l’heure tardive, une boisson forte. Elle me réclama un café, fort. Je l’installai dans un profond fauteuil du salon pendant que je passais dans la cuisine pour préparer sa mixture. Tandis que je m’appliquais à faire fonctionner le percolateur, elle se mit à pérorer avec vitesse et précipitation. J’avoue humblement ne pas avoir saisi tout son discours. Tout ce que j’ai pu en retenir c’est qu’elle était réellement déçue par sa soirée qui n’avait pas été, comme celle de la veille, à la hauteur de ses espérances, mais surtout – la chose la plus importante pour moi – c’est qu’elle me demandait de rester là, avec moi.
À cette annonce, j’ai failli lâcher la tasse que je tenais dans mes doigts tremblants d’émotion, surtout quand elle a réitéré son interrogation, insistant sur la durée et me demandant si je voulais bien d’elle… pour toujours ! Dans mon esprit encore embrumé par le sommeil, mon cerveau essayait de marcher à cent à l’heure, tentant d’analyser ce qu’Eloïse voulait dire, ce qu’elle voulait me faire clairement comprendre. En même temps, je tentais d’analyser mes propres sentiments, mes états d’âme.
Jusqu’alors célibataire endurci, coureur de jupon occasionnel, plus séducteur qu’autre chose, j’avais parfaitement conscience qu’avec l’âge une pareille occasion ne se présenterait pas deux fois. D’elle, en dehors d’une brûlante nuit d’amour, je ne connaissais rien ou pas grand-chose et pourtant j’hésitais, je tergiversais. Mes atermoiements étaient aussi dictés par la sagesse. En acceptant immédiatement, je me rabaissais au rang d’issue de secours. Refuser était me couper, peut-être définitivement, du cœur de la belle Eloïse qui s’offrait à moi. De loin son aîné, je devais lui montrer aussi ma maturité et l’aider à mieux réfléchir.
Alors, faisant un immense effort sur moi-même, j’ai tenté de lui monter les avantages que présentaient tous les jeunes godelureaux qui lui faisaient une cour assidue, et qui étaient prêts à sacrifier toute leur jeune vie sur son autel particulier, à s’agenouiller et rendre des hommages enflammés à son tabernacle personnel et secret. En une froide analyse, elle a réfuté avec conviction tous mes arguments. Oui, j’avais bien compris : au milieu de ces jeunes boutonneux, à peine sortis de la puberté, qui ne rêvaient que d’épingler Eloïse à leur tableau de chasse, c’était bien sur moi, vieil attardé de bientôt cinquante balais, qu’elle avait jeté son dévolu, avec qui elle avait décidé de faire sa vie ! À ces doux mots, j’avais du mal à en croire mes oreilles. Seul mon sexe s’était mis à bander, comme un hommage à ces douces et réconfortantes paroles.
Et puis les choses se sont précipitées. Eloïse a tenu à ce que nous nous éloignions durant quelques jours. Le lendemain soir, à l’heure où elle entrait normalement en conquérante dans «notre» café, nous nous envolions vers le soleil et les îles tropicales. Là, nous avons passé une semaine à boire, manger, dormir, nager et surtout faire l’amour. Il me semble que nous avons essayé toutes les positions du Kama Sutra, enfin… toutes celles qui sont réalisables sans terminer à l’hôpital ou rapatriement par avion sanitaire. Il me semble aussi que nous avons essayé toutes les possibilités offertes par dame nature aux femmes pour pouvoir recevoir dignement un homme. Nous sommes allés jusqu’à expérimenter les recettes locales, infaillibles pour donner et faire durer le plaisir, et censées vous le rendre encore plus intense, comme le Bois Bandé qu’on trouve sur tous les étals de marchés du coin, vendu par des « mamas » noires au sourire éclatant qui vous l’emballent avec un clin d’œil dans un vieux morceau de papier journal. De temps en temps, pour reprendre notre souffle, et moi un peu de vigueur, nous évoquions sans nostalgie la tablée de ses prétendants, et nous pensions à leurs tristes figures à l’idée qu’Eloïse soit absente et surtout partie sans laisser la moindre explication, sans un au revoir.
Un soir, après nous être longuement étreints en bordure de l’eau chaude du lagon, alors que nous étions nus et léchés par l’écume de l’océan, serrés dans les bras l’un de l’autre, moi lui picorant le bout des seins et finissant, du bout de la langue, de calmer son plaisir - à moins que je n’aie cherché qu’à le raviver - elle me fit promettre que, de retour chez nous, nous irions une dernière fois dans «notre» café, en faisant une entrée triomphale dans les bras l’un de l’autre, pour narguer tous ses anciens prétendants, les faire baver d’envie et attiser leur jalousie. C’était là une forme de vengeance sur sa vie passée, une façon d’en effacer aussi les souvenirs. C’était surtout une idée de femme, l’idée d’Eloïse.
À l’heure dite, accrochés au bras l’un de l’autre, nous avons poussé la lourde porte à tambour. Le brouhaha était à son comble quand nous sommes entrés. La table des soupirants d’Eloïse avait fait le plein. On aurait dit qu’ils s’étaient tous donnés rendez-vous pour attendre son retour, dans l’espoir qu’Eloïse réapparaîtrait là, peut-être ce soir, peut-être demain ou après-demain. Il me semblait qu’ils n’avaient jamais été aussi nombreux que ce soir-là, les prétendants d’Eloïse, et je redécouvrais quelques anciennes têtes, depuis longtemps disparues de notre univers.
Ils avaient formé un cercle dense, serré et tout frétillant, un cercle de têtes brunes ou blondes, penchées au-dessus de la table, à se toucher. Tous n’avaient d’yeux que pour une jeune blonde fadasse à la tignasse soigneusement ébouriffée. Ils étaient hypnotisés par son décolleté étourdissant qui plongeait entre deux seins lourds et volumineux. Elle s’était installée à la place exacte qu’Eloïse avait aimé occuper pour mieux concentrer, capter et accaparer tous les regards de la mâle assistance qui formait le cercle autour d’elle. C’était elle, maintenant qui monopolisait et aimantait les regards du groupe des soupirants d’Eloïse. Elle s’y était substituée.
À notre entrée, aucune tête de la tablée n’est venue rompre l’harmonie du cercle attentif des soupirants amalgamés autour de la pulpeuse blonde. Aucune tête ne s’est relevée pour se tourner vers Eloïse qui marchait à mon bras, pourtant triomphante et heureuse. Elle avait tant espéré voir dans leurs regards de la tristesse, en même temps que cette pointe de jalousie qui l’excitait et avec laquelle elle avait aimé jouer. Elle aurait aimé voir dans leurs yeux cette lueur concupiscente à la vue de son corps, que certains connaissaient, que d’autres imaginaient et que tous voulaient connaître au moins une fois. Elle avait même envisagé des larmes et des cris d’indignation, des mains tendues et des corps se roulant par terre de dépit à cette entrée triomphale.
Elle avait rêvé… rien ne se passait comme elle l’avait imaginé. Je l’ai conduite à la table qui m’avait servi durant si longtemps de point d’observation sur ces minauderies. Et, même là, une fois installés, toujours aucun signe d’un quelconque intérêt pour elle, pour nous, de la part du cercle fermé de ses anciens aspirants à partager ses nuits. Si nous avions fait une entrée selon nos souhaits, alors que je me rengorgeais aussi de ma bonne fortune, heureux de pouvoir me pavaner ainsi au bras d’Eloïse en narguant mes anciens concurrents, j’ai rapidement compris combien cette situation allait lui être pénible. À peine une petite semaine nous séparait de cette soirée où elle avait choisi ce jeune boutonneux comme cavalier de nuit et était apparue, au beau milieu de la nuit, à la porte de mon appartement, déçue et amère. Le jeune boutonneux était là, aux côtés de la blonde, dévorant et lorgnant de tous ses yeux le décolleté où tressautaient les seins, sous l’effet d’un rire sonore et niais qui faisait s’esclaffer toute l’assistance. À peine une petite semaine qu’Eloïse était oubliée et remplacée par cette blonde. Humiliant pour elle.
Alors, pour couper court à cette ultime humiliation faite à sa beauté, nous sommes ressortis, sans consommer. Sans mot dire. Digne, droite, fière, presque hautaine, Eloïse a retraversé l’allée qui menait à la lourde porte à tambour, et ensemble nous sommes sortis, dans l’anonymat presque total. Nous avons définitivement quitté ce qui était « notre» café, seulement salués par un ou deux garçons de café, dont le dernier m’adressa un petit clin d’œil.
Là, sur le trottoir, à quelques mètres seulement du cercle des anciens admirateurs d’Eloïse, je l’ai serrée dans mes bras et, pour la première fois, j’ai osé lui dire «je t’aime» avant de l’embrasser tendrement. Était-ce l’émotion, la déception, Eloïse a enfoui sa tête dans mon épaule et s’est mise à pleurer. Entre deux hoquets, deux reniflements, elle m’a dit combien elle était heureuse d’avoir su faire le bon choix, regrettant seulement d’avoir perdu son temps avec ces garçons qui n’avaient trouvé pour la remplacer qu’une «péronnelle blonde et insipide», et qui n’avaient même pas osé lever les yeux de leur dernier tableau de chasse, de peur de perdre leur tour…
Quelques semaines plus tard, nous nous sommes mariés dans une mignonne petite chapelle de Provence, au son des fifres, des tambourins et des cigales. C’est sur les conseils et à la demande d’Eloïse que j’écris ces quelques lignes.
… En souhaitant que les bourrasques de vent emportent ces quelques feuillets jusqu’au cercle de ses anciens admirateurs, en guise de faire-part, et pour leur annoncer cette grande nouvelle : c’est moi qui suis l’élu d’Eloïse ce soir, demain soir, après-demain soir et jusqu’à ce que la mort nous sépare…