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n° 09700Fiche technique28732 caractères28732
Temps de lecture estimé : 20 mn
20/09/05
Résumé:  Mon chéri, tu as pensé à prendre le pain ?
Critères:  f fh couple
Auteur : Zébulon            Envoi mini-message

Concours : Stupéfiants secrets
Poste restante



Christophe comprit tout à coup quel était ce sentiment confus d’avoir oublié quelque chose qui le tenaillait depuis son départ du bureau. Il avait encore oublié d’acheter le pain ! Il chercha rapidement quelle excuse il pourrait fournir cette fois.



Isabelle était en colère, mais malgré tout elle n’arrivait pas à lui en vouloir. Le côté distrait de son mari faisait partie de son charme. Quand elle l’avait rencontré, dix-sept ans plus tôt, il commençait son doctorat en mécanique des fluides. Sa chambre était tapissée d’équations très compliquées dont elle ne connaissait même pas les signes qui les composaient. Elle avait juste reconnu le symbole racine carrée, qui lui avait valu tant de sueurs pendant les contrôles de maths au lycée. Le contraste avec son propre studio, sur les murs duquel elle avait affiché des posters de paysages tropicaux, de chats et une photo d’Albert Cohen, l’avait faite sourire.


Ce n’avait pas été une mince affaire de le séduire. Il avait la tête remplie de chiffres, il ne savait lui parler que de la beauté de l’écoulement de l’air sur une aile d’avion. Elle qui venait de finir sa maîtrise de lettres modernes ! Sa thèse lui occupait tellement l’esprit que pendant un temps elle avait cru qu’elle n’arriverait jamais à se faire une place entre les étagères virtuelles de son cerveau, remplies de traités de physique. Elle en était même venue à se demander si les filles l’intéressaient. D’après ses amis, aucun membre du sexe féminin n’avait jamais partagé sa vie. À la fac, quand les étudiants parlaient de leurs conquêtes, Christophe s’arrangeait toujours pour dévier la conversation sur un sujet moins intime.


D’un côté elle avait été rassurée : ce n’était pas un coureur de jupons. De l’autre elle se posait des questions : vais-je réussir à l’intéresser ? Puis, à force de tête-à-tête, elle avait fait entrer un peu de fraîcheur féminine dans son univers austère peuplé de nombres élevés à la puissance et d’équations différentielles. Elle était quand même agacée quand il oubliait leurs rendez-vous, ce qui arrivait une fois sur trois. À cette époque elle l’avait surnommé son Professeur Tournesol, tellement il semblait vivre dans son monde à lui.


Elle avait essayé de l’intéresser à la littérature. Elle lui avait prêté son roman favori, "Belle du Seigneur". Il le lui avait rendu quelques jours plus tard. Elle se rappelait encore de leur conservation d’alors.



Isabelle avait été choquée de sa réaction. Christophe était un indécrottable scientifique. Tant pis pour lui, il ne savait pas ce qu’il perdait en ne lisant pas ! Mais il était tellement craquant par ailleurs !


Elle finit par réussir à en faire son petit ami. Leur passion fut sexuellement torride au début. Puis rapidement la thèse reprit le dessus. Elle se souvenait de sa soutenance. Il avait insisté pour qu’elle y assiste. Elle n’avait strictement rien compris à l’énumération interminable de formules mathématiques qui étaient censées prouver qu’on pouvait améliorer encore le profil des ailes d’avion. Mais elle était tellement fière de lui ! Quand il obtint son poste d’ingénieur de recherche dans une petite société aéronautique, ils décidèrent de se marier. Son emploi de professeur de français au collège et maintenant celui de Christophe leur permettaient de s’installer, enfin.


Isabelle avait eu plusieurs amants avant Christophe. Elle aimait le sexe. Elle adorait les longs préliminaires qui faisaient monter son désir et qui laissaient les draps humides sous elle. Puis elle aimait prendre le sexe de son homme en bouche, le goûter longuement avant de le recevoir dans ses entrailles. Malheureusement c’était le point noir de ses relations avec son mari. Il n’était pas très porté sur la chose, et il manquait cruellement d’imagination quand il s’agissait de préliminaires. Quelques baisers, deux ou trois caresses et l’affaire était faite. Cela empira après la naissance de Thibault. Il n’en avait plus que pour son fils. Toute son énergie passait en jeux interminables et quand le soir venu ils se retrouvaient au lit, ses ronflements se faisaient vite entendre.


Elle avait essayé de le stimuler par la lecture de romans érotiques. Elle en était très friande quand elle était étudiante. Elle aimait parcourir ces lignes coquines et laisser son imagination vagabonder sur des terrains que la morale réprouvait. Son premier roman du genre avait été "Emmanuelle". Cela avait été une véritable jouissance pour elle de découvrir que l’on pouvait écrire des choses aussi « mouillantes ». Par la suite elle avait découvert Françoise Rey, dont elle affectionnait particulièrement les situations immorales.


Elle avait donc exhumé du fond de ses cartons son exemplaire d’Emmanuelle, dont la couverture toute plissée témoignait de la fréquence de ses prises en main. Elle entreprit d’en lire chaque soir quelques pages à voix haute à son mari. La première scène de sexe, dans l’avion, produisit l’effet qu’elle escomptait. Mais après quelques jours Christophe lui demanda d’arrêter la lecture.



Isabelle fut extrêmement déçue. Elle envisagea alors de prendre un amant. Mais le manque d’opportunité, combiné à la culpabilité de tromper son mari, l’en empêchèrent. Aussi quand Angélique vint au monde elle s’était fait une raison.


Et quand la petite société de Christophe fut rachetée par un grand groupe américain, le glas sonna presque pour leurs relations sexuelles. Son travail, qui déjà le passionnait, se mit à le préoccuper encore plus. Les multiples réunions qui s’éternisaient jusqu’à des heures tardives le laissaient épuisé. Il rentrait à la maison pour dîner et se coucher. Quand encore il avait le cœur à manger, ce qui n’était pas toujours le cas.


En tous cas, ce soir-là, la famille s’apprêtait à dîner, et ils n’avaient pas de pain, une fois de plus.



Le bruit caractéristique des pas dévalant l’escalier ne tarda pas à se faire entendre.



Christophe haussa les épaules dans un signe d’impuissance. Il avait lui aussi une nouvelle à annoncer qui ne ferait pas plaisir à sa femme. Il ne savait pas trop comment amener le sujet.



Christophe avala sa salive.



Le téléphone portable du mari se mit opportunément à sonner. Il n’eut pas le temps de décrocher. Quelques secondes plus tard le répondeur appela. Il écouta le message.



Christophe s’éclaircit la voix et s’apprêta à essuyer l’orage.



Isabelle leva les yeux au ciel.



Il s’ensuivit une discussion qui n’avait pas grand-chose à voir avec un dialogue amoureux. Les deux époux se couchèrent en se tournant le dos. Le lendemain Christophe partit au bureau tout penaud. C’était un mercredi, Isabelle n’avait pas cours. Elle travaillait sur ordinateur, tapant le texte du contrôle qu’elle projetait de donner à ses élèves, quand le petit jingle signalant qu’elle avait reçu un e-mail retentit. Son mari lui écrivait une lettre d’excuse.


Elle fut touchée par le fond du message mais, comme à chaque fois qu’elle lisait un écrit de Christophe, elle fut exaspérée par sa forme. Ce n’était pas possible qu’un homme avec un si haut niveau d’études écrive aussi mal ! Les tournures de phrase étaient soit grotesques soit tellement lourdes qu’elles altéraient le sens du texte. Quant à l’orthographe, elle était littéralement inexistante. Son mari était à sa connaissance le seul homme de sa génération qui se réjouissait de l’apparition du langage sms, cette négation absolue de la beauté de la langue.

Elle se disait que si son mari était un de ses élèves il passerait quelques mauvais quarts d’heure !


C’était d’ailleurs devenu un sujet de plaisanterie avec Nathalie. La secrétaire de Christophe était peu à peu devenue une amie du couple. Elle aussi se lamentait sur le français approximatif de son patron. Une fois, elle avait ramené lors d’un apéritif chez eux le brouillon d’une lettre qu’il lui avait donnée à taper. Les deux femmes avaient beaucoup ri en essayant de déchiffrer le charabia qu’il contenait. Après cela Nathalie avait convenu avec lui que quand il aurait un courrier à faire, il lui dirait simplement ce qu’il voulait dire et elle se chargerait de rédiger le texte.


Les époux se réconcilièrent le soir-même. Isabelle n’était pas enchantée de devoir vivre la vie d’une mère célibataire pendant trois mois mais elle comprenait l’importance qu’avait ce séjour pour son mari. Ils se quittèrent à l’aéroport le dimanche dans une grande effusion de pleurs. Les enfants surtout vivaient très mal la perspective de ne plus avoir de papa pendant un si long temps.


La vie sans Christophe s’organisa peu à peu. Il fallut deux bonnes semaines à Isabelle pour trouver le bon rythme. Elle qui pensait qu’elle faisait tout à la maison, elle s’apercevait à cause de son absence des tâches quotidiennes qu’accomplissait son mari. Elle se promit de l’en remercier à son retour.


Au bout de ces deux semaines, elle trouva en rentrant un avis de réception de lettre recommandée. La barbe, se dit elle, je n’aime pas ces machins ! C’est toujours une mauvaise nouvelle qui arrive de cette façon. Un rappel d’impôt, une amende impayée ou une convocation au tribunal, rien que des réjouissances ! Et en plus, maintenant, il faut aller à Bellecombe pour la récupérer !


Elle se rendit donc à la poste le mercredi suivant. C’est vrai que la profession d’enseignant a des avantages, être disponible quand les administrations sont ouvertes ! Elle se présenta devant l’unique guichet ouvert.



Pourquoi son mari ne lui en avait-il jamais parlé ?



Isabelle prit la lettre, remercia la gentille Bellecombaise et regagna sa voiture. Une fois assise, elle regarda l’enveloppe. On pouvait y lire Editions du Cherche Minou. Un éditeur ! Qu’est-ce qu’un éditeur peut bien vouloir à Christophe ? se dit-elle. Elle regarda sa montre : onze heures. Donc quatre heures du matin à Chicago. C’est trop tôt pour l’appeler. Elle posa la lettre sur le siège passager et prit le chemin du retour.


Arrivée à la maison, elle retourna l’enveloppe dans tous les sens. Elle la présenta devant une lampe pour essayer de lire par transparence. Rien à faire, elle n’arrivait à rien voir. Elle la posa sur la commode. Elle se dirigea vers la cuisine pour préparer le repas. En épluchant les pommes de terre, son cerveau essayait d’imaginer quel pouvait être le contenu de cette lettre. Mais elle avait beau chercher, elle ne trouvait pas.


Après le repas, n’y tenant plus, elle se décida à décacheter l’enveloppe. Elle s’isola pour ce faire dans son bureau, pièce dans laquelle les enfants n’avaient pas le droit d’entrer. Elle déplia le courrier et lut.



Cher Monsieur,


J’ai l’immense plaisir de vous annoncer que notre comité de lecture a approuvé à l’unanimité la publication de votre texte.


Je me permets d’ajouter que, selon nous, ce nouveau récit dépasse en qualité littéraire et en intensité érotique l’ensemble de vos précédents romans. Avec ce texte vous allez vous imposer définitivement comme un auteur majeur de la littérature érotique.


Je vous adresse mes plus sincères félicitations et vous remercie encore de nous avoir choisis comme éditeurs.


André de La Motte

Directeur Editorial



Isabelle en resta bouche bée ! Les bras lui en tombèrent. Elle relut plusieurs fois pour être sûre d’avoir bien compris. Son mari, un écrivain ??? Et érotique en plus ?! Impossible !!! Lui qui ne pouvait pas aligner deux phrases dans un français correct ! Et qui était totalement dépourvu d’imagination en matière de sexe !


Et pourtant les mots s’étalaient, là, noir sur blanc sous ses yeux ! Et non seulement il venait d’écrire un roman érotique, mais ce n’était pas le premier en plus ! L’ensemble de vos précédents romans ! Qualité littéraire ! Intensité érotique ! Auteur majeur de la littérature érotique !


Les mots virevoltaient dans son esprit. Elle aurait eu l’air moins hagard si on l’avait frappée avec une massue. Elle venait de découvrir une chose impossible et pourtant la preuve en était bien là.


Il lui fallut plusieurs longues minutes de tempête intellectuelle pour se convaincre que c’était bien la réalité : son mari était un auteur de romans érotiques ! Une fois ce fait acquis dans son esprit, une foule de questions l’envahit. Quand a-t-il commencé, quand et où écrit-il, comment fait-il pour communiquer avec son éditeur ? Et surtout, comment a-t-il pu me le cacher ?


Elle essaya de se contraindre à raisonner méthodiquement. Voyons, que savait-elle pour l’instant ? Le nom de l’éditeur. Elle se connecta sur Internet et tapa Editions du Cherche Minou sur un moteur de recherche. Elle trouva sans difficulté le site de la maison d’édition. Sur un fond rose s’inscrivait "L’érotisme à fleur de peau". Elle cliqua sur le menu "Nos auteurs". La liste était classée par ordre alphabétique. À sa grande surprise aucun Boisjoly n’y figurait.


Isabelle était de plus en plus perdue. Comment, cet éditeur lui écrit et son nom ne figure pas parmi les auteurs ? Tout ceci ne serait il qu’une erreur ? L’évidence lui apparut soudain. Evidemment son mari devait utiliser un pseudonyme ! Il aurait été beaucoup trop dangereux pour lui d’être publié sous son nom ! Un pseudonyme, d’accord, mais lequel ? Comment le trouver ?


Elle parcourut la liste une deuxième fois avec plus d’attention. Et elle tomba en arrêt sur un nom. Chris Prettywood. Prettywood, la traduction littérale de Boisjoly ! Même le prénom était le même ! C’était donc vrai ! Son mari était bien un auteur de romans érotiques, publié et reconnu.


Elle cliqua sur le lien "Ses œuvres". Elle découvrit quatre titres. Le premier, La mécanique des fluides corporels, avait été publié en 1993. Un an après la naissance de Thibault ! Cela faisait donc douze ans que Christophe lui cachait ce secret ! Elle n’en revenait pas. Douze ans ! Plus le temps de l’écrire et de trouver un éditeur ! Le second roman, Edmond de Vénus, datait de 1996. L’année de la naissance d’Angélique. Puis venaient Isabelle comme le jour en 1999 et Et plus si infinité en 2002.


Elle ne put s’empêcher de sourire à la lecture de ces titres. La mécanique des fluides corporels ! Elle reconnaissait bien là son docteur de mari. Elle fut touchée par Isabelle comme le jour. Ce titre lui apparut comme un hommage personnel. Est-il possible que ce soit à elle qu’il pensait en écrivant ce texte ? Est-ce elle qui lui avait inspiré cette histoire érotique ?


Elle ne trouva aucun autre renseignement sur le site. Elle se déconnecta et continua à réfléchir. Une idée lui vint soudain. Qui dit éditeur dit droits d’auteur ! Christophe doit toucher des droits d’auteur. Et dans ce cas, où est l’argent ? Quatre romans ça doit représenter une belle somme ! Isabelle regretta d’un coup d’avoir confié la gestion des comptes du ménage à son mari. Elle lui avait dit à l’époque que les chiffres c’était son domaine et qu’elle ne voulait pas en entendre parler. Elle réalisait maintenant que cette situation avait du bien l’arranger, le sacré cachottier !


Elle en était là de ses pensées quand le téléphone sonna. Elle regarda sa montre : quinze heures. C’est-à-dire huit heures à Chicago. Ce devait être Christophe qui appelait comme tous les jours, mais le matin cette fois, puisque l’on était mercredi et qu’il savait qu’elle n’avait pas cours. Elle hésita à décrocher. Qu’allait-elle lui dire ? Tout lui raconter, lui révéler qu’elle venait de découvrir son secret, le traiter de salaud d’avoir eu cette « double vie » à son insu ? Ou faire comme si de rien n’était ? C’est finalement la solution qu’elle choisit. Il serait beaucoup plus jouissif de voir son visage quand elle le démasquerait !


Elle finit donc par décrocher, pleine d’appréhension malgré tout.



Isabelle hésita. Et si elle lui faisait un peu peur, pour voir sa réaction ?



Elle en était sûre, son ton avait changé. Elle crut y déceler de l’inquiétude. Elle décida de pousser plus loin.



Cette fois c’était sûr, le ton était franchement anxieux !



Elle pouvait imaginer l’expression de son mari à l’autre bout du fil. Celle d’un petit garçon qui s’apprête à recevoir la correction de sa vie. Elle pouvait presque voir à travers le combiné les gouttes de sueur perler sur son front. C’en était assez, elle avait sa réponse. Le bougre était bien coupable !



Isabelle raccrocha. Cette conversation valait un aveu. Il allait passer un mauvais quart d’heure à son retour, l’étranger auquel elle était mariée depuis quatorze ans ! Elle se délectait par avance de voir son visage se décomposer quand, dans un grand coup de théâtre, elle lui révèlerait qu’elle savait tout. Oh, que ce serait bon ! La vengeance serait jouissive !


La réalité quotidienne la rappela à son bon souvenir quand les enfants vinrent frapper à la porte du bureau pour réclamer leur goûter. De la préparation du goûter en courses pour le repas du soir, elle n’eut plus une minute à elle jusqu’à l’heure du coucher. Une fois dans le sanctuaire de sa chambre, elle put enfin repenser à tout cela.


Des détails lui revinrent en mémoire. Comme cette fois, ce devait être trois ou quatre ans plus tôt, où ils regardaient le journal télévisé. À la fin de celui-ci il y avait toujours la minute culturelle. Ce jour-là le journaliste parlait d’un nouveau bouquin qui faisait un tabac. Elle avait voulu zapper mais Christophe lui avait arraché la télécommande des mains. Elle se souvenait qu’il lui avait dit qu’il voulait regarder la chronique boursière juste après, sur la même chaîne. Mais maintenant, en y repensant, elle se rappelait que le sujet était un roman érotique. Le journaliste avait même parlé du « nouveau Emmanuelle ». Se pouvait-il que ce soit d’un des romans de Christophe dont il parlait ? Mais oui, son dernier roman datait de 2002, c’est-à-dire il y trois ans. Ça collerait !


Un souvenir beaucoup plus ancien refit surface. Quand Christophe avait obtenu sa thèse et juste après son emploi, ils avaient emménagé ensemble. Ils avaient donc déménagé leurs appartements respectifs. En faisant les cartons chez lui, elle était tombée sur ses bulletins scolaires. Tous ses bulletins scolaires depuis le CP. En feuilletant ceux du lycée elle avait été surprise de lire les appréciations de son professeur de français. Elle ne souvenait plus des termes exacts mais c’était à peu près : "Christophe fait preuve d’une imagination débordante et d’une qualité d’écriture que j’aimerais bien retrouver chez mes élèves de section littéraire." Elle lui avait fait remarquer son étonnement de le découvrir ainsi et il avait répondu qu’il avait tout copié sur la sœur d’un copain, brillante élève qui avait par la suite intégré Normale Sup. Elle n’avait fait aucune difficulté à le croire, tant il lui paraissait impossible que son Professeur Tournesol sache manier la langue de si belle façon.


Il lui fallait donc se rendre à l’évidence : son mari écrivait des textes érotiques. Elle repensa à ses lectures d’étudiantes, aux lignes qu’elle dévorait avec une douce chaleur au sein de son ventre. Elle se rappela d’une scène dans un roman de Françoise Rey dans laquelle un chaton lèche le sexe recouvert de lait de l’héroïne. Elle s’était masturbée en imaginant la petite langue s’agiter sur sa propre chatte. Hmmm, quel bon souvenir ! Et cette scène d’"Emmanuelle", dans l’avion, où un inconnu la surprend en train de se caresser et où elle lui empoigne la queue et la pompe jusqu’à l’éjaculation. Elle s’était mise dans la peau du personnage et avait joui en se mettant en scène dans la même situation. À tel point que quand elle avait pris l’avion quelques semaines plus tard pour aller en vacances, elle s’était masturbée sur son siège en espérant voir le scénario se réaliser. Malheureusement aucun homme n’était venu la rejoindre.


Quel type de scènes érotiques Christophe pouvait-il bien écrire ? Elle laissa son imagination vagabonder sur des terrains qui lui étaient si familiers quelques années plus tôt. Y a-t-il des cunnilingus et des fellations dans ses scénarii, lui qui n’apprécie pas ce genre de pratiques ? Les pénétrations sont-elles décrites en détail, les érections belles et grosses, les vulves ouvertes et mouillées ? Quelles positions du Kama-Sutra fait-il prendre à ses personnages ? En pensant à tout cela, elle sentit la chaleur conquérir son bas-ventre. Elle écarta ses cuisses et sentit immédiatement que cette ouverture libérait le flot du jus de son fruit désormais mûr, prêt à être cueilli. Sa main glissa subrepticement sur son coquillage nacré, luisant d’excitation. Son index retrouva le chemin qu’il avait si souvent parcouru auparavant. Un passage entre les lèvres pour sensibiliser sa fente, une plongée dans son petit trou pour l’enduire de mouille puis une lente remontée pour venir prendre position sur son clitoris. Un frisson de plaisir la parcourut. Elle commença à s’infliger la douce torture dont elle se délectait durant ses années de célibat. Son doigt effleurait la corde tendue de son bouton d’amour en lui arrachant de sourdes vocalises dont elle s’employait à parcourir toute la gamme.


Elle imaginait les scènes qu’avait pu écrire son mari, entrant dans les détails les plus intimes, s’affranchissant de toute pudeur. Elle se représentait les veines gonflées d’un pénis en érection, le renflement écarlate d’un gland turgescent caressé par une langue féminine qui en explorait tout le relief. Elle sentait son sexe s’épanouir, s’ouvrir comme une fleur au soleil du matin et la douce et chaude rosée le recouvrir d’une couche soyeuse. Son esprit était maintenant peuplé tout entier de pénis bien durs coulissant dans des chattes liquéfiées. Son doigt tournait de plus en plus vite sur son clitoris, elle pouvait sentir la chaude vibration d’une queue dans son ventre. Elle se représenta la vigoureuse raideur soudaine du membre, les contractions rythmées de cette chair la transperçant et le cri de l’homme éjaculant. Elle jouit ! Elle jouit comme elle n’avait pas joui depuis longtemps, un orgasme qui venait autant de son sexe que de son esprit, une communion totale du physique et du mental.


Elle flottait. Elle flottait dans ce merveilleux univers, à mi-chemin entre la Terre et le Ciel, entre la conscience et le coma, entre la réalité et le virtuel. Elle y était bien, elle voulait y rester. Elle s’endormit.


Quand le réveil sonna, elle eut beaucoup de mal à émerger de sa demi-inconscience. Elle prit une décision : elle ne dirait rien à Christophe. Après tout, ils avaient vécu comme cela pendant douze ans, avec des hauts et des bas, comme tous les couples, mais sans que ce secret perturbe leur vie. Alors pourquoi risquer de mettre en péril cet équilibre ? Ce serait désormais son secret à elle. Il ne saurait jamais qu’elle savait. Elle ne chercherait pas non plus à lire ses romans. Son expérience de la nuit lui avait révélé qu’imaginer était plus fort que de voir. Et puis, elle serait peut être déçue par ce qu’elle lirait. Les romans de son mari seraient dorénavant son fantasme.


En sortant de la chambre pour aller réveiller les enfants, elle sourit. Elle avait encore deux mois et demi de solitude pour profiter du plus beau cadeau que lui ait jamais fait l’homme de sa vie…