| n° 09115 | Fiche technique | 8207 caractères | 8207Temps de lecture estimé : 6 mn | 18/05/05 |
| Résumé: Un employé d'hôtel trouve une culotte de femme abandonnée. | ||||
| Critères: h revede lingerie | ||||
| Auteur : Le Kawjer | ||||
L’objet reposait négligemment sur le sol, jeté, fripé, oublié là, comme toutes les épaves qui jonchaient le sol de la chambre en désordre. Mon Dieu ! Quel désordre, tout était sens dessus dessous, seul le lit avait conservé sa place originelle. Je devais très vite remettre de l’ordre dans cette chambre et la rebâtir à blanc, sinon la gouvernante générale qui n’avait pas beaucoup apprécié l’arrivée d’un « homme-femme » de chambre dans son équipe, allait me supprimer ma prime de productivité. Mais qu’est-ce qui avait bien pu se passer dans cette chambre ? Et puis ce petit objet, si fragile, posé sur la moquette comme le pétale tombé d’une rose blanche, ce bout de dentelle minuscule me fascinait. Je me baissai et le cueillis de mes doigts réunis en crochet, le relevant pendouillant à hauteur de mes yeux. Quel cerveau passionné avait pu concevoir un objet aussi sensuel ? Finesse de la soie naturelle sous la palme des doigts, opposition d’un devant gravé dans la dentelle la plus délicate et d’un arrière presque transparent et parcouru transversalement de volutes de mousseline. Une culotte de femme n’est jamais un objet anodin, qu’elle soit de coton blanc, gainante couleur chair comme l’aimait nos grands-mères, ou bien comme celle que je tenais entre mes doigts : toute folle de désir et de froufrou. La ceinture était festonnée de dentelles et de petites roses, et, cousu sur la couture intérieure, on pouvait voir une étiquette portant la mention « lingerie de femme». Les deux passages de jambes délimitaient un espace cambré, capitonné d’un voile de coton sur lequel s’inscrivait encore l’anatomie intime de la femme qui l’avait portée. Centre du fantasme masculin, ces quelques millimètres carrés de douceur, avaient enveloppé ces tendres chairs que les femmes cachent dans la fente qui s’ouvre entre leurs cuisses, et s’épanouissent en corolle à l’appel du plaisir. Ne riez pas ! Car, évidemment, je l’ai portée à mes narines, humant goulûment le parfum de celle qui l’avait quittée quelques heures plus tôt. Mêlée aux fragrances de ce qui me semblait être un grand parfum (mais je n’y connais rien), sur la couture des passages de jambes qui courent de chaque côté du pubis à la jonction des cuisses, une forte odeur de transpiration couvrait des réminiscences d’urine et sécrétions vaginales dont le coton gardait une infime trace jaune. Je l’éloignais de mon nez, reprenant mon souffle, pour y replonger aussitôt sans mesure, m’enivrant de ce contact vaporeux qui portait encore un peu de l’âme de la femme dont il avait couvert la pudeur. Puis un doigt à chaque extrémité de la ceinture, je l’étirai, lui rendant sa forme féminine, l’entrejambe froncé et replié comme une jeune feuille de salade, et l’arrière reprenant naturellement la courbe que les fesses lui avaient imprimée. Je l’observai dans l’espoir d’y découvrir tel un Saint-Suaire, l’image imprimée du bas-ventre d’une femme inconnue. Je n’y découvris qu’un poil noir dont la crêpure trahissait l’origine pubienne. Je le portai à mes narines, ne sentant que l’odeur des produits dont mes doigts étaient tachés. Je le reposai avec déférence sur le fond de la culotte, que je repliai et glissai dans la poche de ma blouse. Bien sûr, me direz-vous, cela doit être courant pour un "homme-femme" de chambre de trouver des vêtements oubliés dans les chambres libérées. Je vous répondrai en effet, qu’en matière de sous-vêtements, on trouve tout et n’importe quoi et que si je l’avais souhaité, je posséderais aujourd’hui une collection de culottes de femmes plutôt étoffée. Mais croyez-moi, dans le deux étoiles qui m’emploie, on trouve surtout des slips ordinaires, ou des culottes de sex-shop, à l’image des gens qui fréquentent ce type d’hôtel : voyageurs de commerce, rendez-vous galants, familles moyennes. Je vous avoue que c’est la première fois que je découvrais une pièce de lingerie de cette qualité et sans doute de grand prix.
Derrière une culotte abandonnée par une femme, il y a toujours une histoire, comme le vestige oublié d’une civilisation perdue. Et quelle histoire me racontait-elle cette culotte ? Le dénouement d’une nuit d’amour ou de violence. L’état de la chambre ne laissait aucun doute sur les luttes douces ou rudes qui avaient eu lieu ici : chaises renversées, portes de placard ouvertes, reliefs de repas, bouteilles vides, mouchoirs en papier froissés, plateau de la console brutalement vidé de ses objets précités au sol, miroir de guingois, téléviseur coiffé d’un oreiller au bord de l’abîme, draps et dessus de lit gisant au pied du sommier. Champ désormais apaisé d’une bataille dont le seul cadavre était une pièce de soie et de dentelle expirant dans la ruelle du lit. Emouvante victime d’une dramaturgie barbare au cours de laquelle sa puissante sensualité a expiré sous les doigts avides d’une main velue et dominatrice. Glissant, sans espoir, le long des cuisses fines, qu’un mouvement de jambe,, puis de pied, éjecta sans merci au hasard d’un abîme sans fin. Elle avait assisté impuissante et ignorée au mélange des corps, aux râles, aux luttes, aux rires, aux cris, aux étreintes, aux chocs des corps contre les meubles, aux éructations du mâle fécondant la femelle, puis aux silences habillés de halètements, suivis de nouvelles luttes, de nouvelles étreintes fécondes.
Cette culotte me parlait aussi d’une fuite précipitée dans le matin rose et frais, et je l’imagine en pantalon moulant, un chemisier, un soutien-gorge orphelin de son slip, le cœur déchiré, le corps apaisé. Une fuite vers un mari soudainement rentré d’un voyage écourté, vers la vie d’un couple éteint, dont ma culotte délaissée ne pimentait plus les nuits. Mais peut-être au contraire, le temps lui manqua pour passer sa culotte, l’homme en rage la giflait à pleine main, la précipitant contre meubles et murs, fou d’une jalousie alimentée par un désir insatisfait, la poussant presque nue dans le couloir silencieux, lui jetant ses vêtements avec dédain avant de refermer la porte. Déchirement dans le matin blême ou départ précipité, une femme était partie sans culotte… et ça m’émouvait au-delà du possible, même si une petite voix me disait qu’elle avait très bien pu changer de culotte et oublier la précédente. Je me refusais à y croire, comment pouvait-on abandonner un objet si merveilleux ?
Enfin cette culotte me parlait de la femme qui l’a portée. Sophistiquée car ayant choisi une lingerie de très grand prix, désintéressée, car pouvant se permettre de l’abandonner dans une chambre d’hôtel, ou bien tout au contraire, perverse au point de laisser la preuve d’une nuit d’amour comme un message dans une bouteille à la mer. La taille de la lingerie renseignait sur la corpulence de la femme, certainement bien en chair et grande. Les souillures infinitésimales qui coloraient le fond de la culotte me permettaient de penser que cette culotte avait été portée de jour et enfin le parfum lourd dont elle était imprégnée me confirmait la minutieuse préparation d’une femme mature sachant mettre toute sa science du paraître au service de sa séduction. Devais-je imager une aventure avec un homme plus jeune, la douleur de la femme au zénith de sa beauté, contrainte de subir les caprices d’un amant pervers, l’entraînant dans une spirale dégradante. Toutes les humiliations qu’elle acceptait de lui offrir en guise de soumission, pour qu’il reste, pour qu’il cesse de regarder ces femmes au regard assassin, de celles qui ont l’assurance de la beauté éternelle et la poitrine haute.
Pour moi, chargé de mettre de l’ordre dans leurs désordres, cette culotte c’était le signe déposé par une « petite poucette » perdue sur un chemin que je devais suivre. C’était le Graal tant attendu, le signal qui allait bouleverser ma vie, mon pilier de Notre-Dame, ma Pentecôte.