| n° 08827 | Fiche technique | 22396 caractères | 22396Temps de lecture estimé : 13 mn | 09/04/05 |
| Résumé: Comment Valérie accepte de s'engager dans une aventure théâtrale avec d'anciens élèves | ||||
| Critères: fh fplusag jeunes copains profélève volupté journal | ||||
| Auteur : Restif (J'aime les mots et les femmes.) Envoi mini-message | ||||
| DEBUT de la série | Série : Les lundis de Cendrillon, ou le grand théâtre du désir Chapitre 01 | Épisode suivant |
Note de l’auteur : Ceci n’est pas une histoire pornographique, mais un récit érotique. Il n’est pas fait pour les impatients. Que ceux qui veulent bien me donner ma chance aient la gentillesse de commencer par le commencement (le premier chapitre) et de lire les épisodes dans l’ordre ; que ceux qui sont en quête d’un assouvissement rapide se consolent avec d’autres auteurs plutôt que de perdre leur temps avec moi. J’accueillerai tous les commentaires avec plaisir.
« Indépendamment de ce qui arrive, n’arrive pas, c’est l’attente qui est magnifique. »
André Breton
8 juin 2004
« C’était formidable, formidable ! Pas de fausse modestie, s’il te plaît, accepte nos compliments !»
« Vraiment, je suis épatée, Valérie, je n’aurais jamais pensé qu’avec si peu de moyens, vous feriez quelque chose d’aussi réussi ! J’espère que vous allez continuer ! »
« Bravo, tout simplement. Vous nous avez épatés ! »
Mes oreilles bruissent encore de ces messages de sympathie, de ces témoignages d’admiration, qui m’ont fait rougir, et rougir d’autant plus que j’étais suffisamment lucide pour les savoir mérités. Frédéric, mon mari, était là, lui aussi, qui m’a tenu la main pendant toute la soirée et qui m’a murmuré combien il était fier de moi.
C’est vrai que le spectacle était réussi. Et pourtant, quand j’ai entrepris de mettre en scène Huis-clos avec quatre de mes élèves de terminale, je revois encore la moue dubitative de mes collègues et de Madame le proviseur… « Vous savez, Valérie, qu’il est conforme à la politique de l’établissement d’encourager les initiatives culturelles, mais tout de même, une pièce de Sartre, aussi longue, avec des lycéens qui n’ont jamais pratiqué de théâtre, je crois que vous mettez la barre un peu haut, non ? Pourquoi n’essaieriez-vous pas plutôt une pièce plus courte et plus légère ? » J’ai eu beau lui dire, à la navrante Madame Boucher, que j’avais choisi Sartre parce que la pièce s’intégrait merveilleusement dans la préparation du bac de philo (« Je vous rappelle que la question d’Autrui est au programme… »), elle s’est contentée de me dire : « Eh bien, si ça vous amuse, je vous donne une salle ; mais vous êtes jeune et croyez en mon expérience, votre projet va capoter au bout de trois semaines ! »
Et voilà, les trois semaines se sont transformées en six mois. Trois heures de répétition hebdomadaires dans une salle vétuste, pas un rond pour les décors et les accessoires, rien que l’inépuisable bonne volonté de mes trois élèves, et nous croulons sous les félicitations. Et naturellement, Madame Boucher est là, qui, avec un culot d’acier, empoche aussi quelques dividendes : « Vous savez, dès que Valérie m’a parlé de son projet, je l’ai encouragée. Je lui ai dit qu’elle pouvait compter sur le soutien du lycée pour une initiative aussi originale… ! »
Allez, va, monte-toi le col si ça te fait plaisir. Je suis tellement heureuse et fière que rien ne peut troubler ma joie. Rien ne compte, sinon le visage de mes trois élèves, encore rouge de leur performance, et qui me regardent avec une reconnaissance infinie et une espèce de tendresse, de complicité aussi, cette complicité née de ces mois de travail acharné, de ces souffrances et de ces joies, de ces moments de découragement et de ces instants d’exaltation, des coups de colère et des fous rires… Je les observe…
Hélène, qui n’avait pas la partie facile avec le rôle d’Estelle, cette mondaine aux mœurs légères, menteuse professionnelle, qui provoque le suicide de son amant et tue son propre enfant. Elle s’en est pourtant sortie avec une suprême élégance, jouant à merveille de sa beauté insolente. La voici qui reçoit les compliments de ses parents, de sa sœur, de ses amis.
Il y a Cherifa. Je ne donnais pas cher d’elle, non plus, dans le rôle d’Inès, cette damnée de la terre, employée de la poste, lesbienne, meurtrière par amour. Par quelle grâce cette enfant des cités a-t-elle su, d’instinct, atteindre à ce naturel incroyable dans le jeu et l’expression. Je la vois, toute timide, dans son coin, acceptant en rougissant les compliments de ses proches, secouant la tête en jouant, avec une candeur feinte, de ses grandes boucles noires et de son sourire irrésistible.
Et puis, il y a Franck, le beau « Garcin », et si beau garçon… Franck, avec ses cheveux châtains qui ondulent si délicatement le long de son cou, avec cette aisance sociale, cette assurance du surdoué à qui tout réussit, le sport, les études – il va l’avoir, dans quelques jours, sa « mention très bien », qui en douterait ? – et les filles : laquelle résisterait à tant de charme, tant d’élégance décontractée, laquelle de ces petites minettes qui vibrionnent autour de lui pourrait ne pas rêver d’une étreinte avec l’éphèbe ? Moi-même, si j’étais célibataire et que j’aie dix ans de moins… Franck a été un comédien extraordinaire, d’autant plus qu’il jouait, à contre-emploi, le rôle d’un faible, d’un lâche, d’un traître, d’un salaud. Difficile, pour le public sous le charme de croire qu’un garçon aussi séduisant puisse être tout cela, et pourtant, il nous a tous bluffés. Il a déjà le talent d’un pro, et il le sait. Il semble perdu dans ses pensées, tout ignorer de l’agitation ambiante. Et le voilà qui me regarde, fend la foule, et vient vers moi :
« Madame, je pourrais vous parler quelques minutes en privé ? »
Nous voilà dans le couloir du lycée, seuls.
« Je voulais d’abord vous remercier, bien sûr… Mais pas seulement. Je voulais vous dire aussi que je trouvais trop bête que tout cela s’arrête, comme ça, en si bon chemin. J’en ai parlé aux autres… Voilà, je… Depuis quelques semaines, je me suis pris au jeu. J’ai commencé à écrire…
Là, c’est à peine si je n’ai pas dû m’adosser au mur pour garder mon équilibre, tant la proposition me surprit. Jouer, moi ? Sous la direction de mes anciens élèves ? C’est absurde, impossible…
Il me regarda alors comme il ne m’avait jamais regardée jusque-là. Ce n’était plus du tout le regard d’un élève tenu à distance, mais le regard à la fois perçant et lourd d’un homme qui voulait me faire sentir quelque chose de crucial :
J’ouvris la bouche, mais je demeurai un long moment sans voix – et sans doute l’air un peu idiot ! Je finis quand même par bégayer :
« Mais, c’est tout de même un peu… surprenant, non ? Je ne m’attendais pas… C’est un peu rapide. Laissez-moi un peu de temps, j’ai besoin de réfléchir à tête reposée, d’en discuter avec mon mari…
Il ne me répondit pas, se contenta de me regarder avec des yeux curieusement fixes et implorants… Voyant qu’il restait debout dans le couloir, et m’apprêtant à retourner dans la salle rejoindre tous les autres, je lui posai une dernière question à la volée :
« Au fait, avez-vous déjà trouvé le titre de votre pièce ? »
« What’s on a man’s mind », « What’s on a man’s mind », autrement dit : « Ce qu’il y a dans l’esprit d’un homme »… me répétais-je à moi-même en retournant parmi le public, c’est curieux, cela me rappelait quelque chose, mais je ne savais plus trop quoi « Ça te dit quelque chose, Frédéric, cette phrase ? »
Je n’ai presque plus prononcé un mot de la soirée.
Tous les jours qui ont suivi cette soirée furent des jours troublés. La proposition de Franck, son regard, le titre de sa projet, tout cela me faisait peur. Depuis deux ans, j’avais reconquis, du moins le croyais-je, une forme de sérénité. Deux ans s’étaient écoulés depuis notre voyage en Corse . Ce voyage fou durant lequel la prude jeune femme que j’étais s’était livrée, sous l’œil complice de son mari, au désir d’un jeune collègue. Deux ans depuis cette nuit blanche où, oublieuse de tous les interdits, je m’étais offerte aux ardeurs de trois adolescents. Après ces folles vacances, j’étais retournée à ma vie régulière, sans remords ni regrets, retournée à mon mari qui m’aimait plus que jamais, revenue à la fidélité qui était le fond même de mon caractère. J’avais coupé tous les ponts avec ceux que j’appelais mes trois bacheliers, qui avaient respecté ma volonté et n’avaient jamais cherché à retrouver ma trace. J’avais l’impression d’avoir, en une nuit auprès d’eux, assouvi pour la vie tous les désirs de transgression qui peuvent hanter une épouse modèle. Je me sentais en quelque sorte libérée de la tentation. Que pouvais-je encore vivre auprès d’amants qui soit à la hauteur de cette nuit d’ivresse ? Mon corps avait gardé la mémoire de chaque caresse et quand bien même j’aurais cherché à les oublier, mon mari était là pour me les rappeler avec malice et tendresse. Je sentais encore, durant nos étreintes conjugales, les mains de Thomas sur mes seins, la langue de Silvio sur mes pieds, le sexe d’André dans mon sexe ; chaque fois que je suce mon mari, je sens encore l’odeur et le goût âcres de ces queues infatigables dont j’étais ce soir-là affamée ; chaque fois que je demande à mon époux de me sodomiser, je me souviens des verges dures et belles de ces adolescents que mon cul rendait fous ; à chaque gémissement de Frédéric, j’entends en échos le chœur de mes trois jeunes amants, esclaves de mes désirs comme je l’étais des leurs, décidés à oublier toute limite, m’embrassant comme ils embrassaient leurs camarades, communiant dans une même fureur, une même sueur, manipulant mon corps désarticulé par le plaisir, épuisé d’avoir trop joui et jouissant encore de cet épuisement.
Oui, tout cela m’est resté et ces souvenirs sont si vifs que, paradoxalement, ils m’ont rendu léger mon retour de fidélité. J’étais définitivement rassurée sur moi-même, sur ma capacité de séduire, j’étais rassurée sur l’amour de Frédéric, et je pouvais sans crainte et sans honte jouer et jouir, dans ses bras, avec sa complicité délicieuse, de tous les hommes que me proposaient mon imagination et ma mémoire. À quoi bon chercher ailleurs les plaisirs, quand la vie m’offrait à elle seule les douceurs du plaisir conjugal et les délices de l’adultère imaginaire ? Deux ans de bonheur et de tranquillité d’esprit, que je ne demandais qu’à prolonger toute une vie.
Cette sérénité nouvelle, je la ressentais aussi au lycée. Jamais, de ma courte vie d’enseignante, je n’avais assumé avec autant de décontraction et de naturel, la séduction que je pouvais exercer sur mes élèves. Pendant des années, j’avais cherché à la nier. Depuis deux ans, je l’acceptais tranquillement, comme une donnée inévitable, et somme toute pas désagréable. Là aussi, Frédéric m’a beaucoup aidée, par ses taquineries :
« Ma petite femme, non seulement ça ne me gêne pas de me dire que tous les élèves mâles de ton cours te reluquent avec concupiscence le jour et se caressent la nuit en pensant à toi, que toutes tes élèves femelles doivent te haïr cordialement le jour et rêver la nuit de te vitrioler, non seulement ça ne me gêne pas, dis-je, mais ça me flatte… »
L’année dernière, il m’a encouragée à raccourcir mes jupes, à montrer mes pieds, à découvrir mes bras, à porter des chemisiers décolletés ou des maillots moulants. Toujours est-il que j’ai appris à affronter avec le sourire le regard gourmand ou inquisiteur de mes élèves (et pas toujours de mes élèves mâles, comme le croit mon Frédéric !) ; je ne le relève jamais, mais j’enregistre, et je l’accepte même avec une forme de gratitude. C’est une manière pour eux de me remercier d’être désirable, de me dire, sans un mot, le plaisir qu’ils ont de m’écouter et de me voir. Je n’ai pas trente ans, et de telles joies ne me seront pas accordées toute ma vie.
Je ne me suis jamais sentie en danger, durant tous ces mois, car j’ai appris à leur faire sentir, par le ton de la voix ou l’expression d’un regard, les limites à ne pas dépasser. Une seule fois, je me suis sentie un peu ébranlée, l’année dernière, lorsque j’ai reçu de la part d’un élève une déclaration évidemment anonyme et dactylographiée, qui n’était pas loin de l’obscénité, et dont je me souviens presque par cœur :
« Madame, juste un mot pour vous dire que vous me faites bander, que je me masturbe en pensant à vous, à votre cul qui ondule sous vos jupes, à votre bouche, à vos belles jambes que vous aimez nous montrer, à vos seins lourds qui pointent sous vos tee-shirts et que j’ai envie de palper. Quand vous vous retournez pour écrire au tableau, tous les mecs rêvent de passer leurs mains sous vos jupes et de vous caresser la chatte qui est peut-être humide, qui sait ? Vous êtes la plus femme la plus bandante du lycée, et vous le savez et on crève de désir pour vous. »
Ce n’était pas précisément du Choderlos de Laclos (et je ne parle pas de l’orthographe…), mais le désir était exposé avec une telle franchise et une telle violence que, durant les jours qui ont suivi, je me suis remise à porter des jeans et des pull-overs larges ! Et puis, c’est passé, et j’ai retrouvé cette joie innocente de plaire qui donne tant d’agrément, somme toute, à l’enseignement austère de Platon, de Kant et de Heidegger !
Je me sentais tellement sûre de moi que je n’ai pas hésité une seconde à proposer, cette année, ce cours de théâtre à mes trois élèves. Et l’expérience, jusque-là du moins, ne m’a pas donné tort. Il est vrai que, après la nuit de Corse, j’aurais pu tout craindre d’une promiscuité avec de jeunes gens ; mais j’ai pu, sans le moindre effort, maintenir avec eux la juste distance qu’il fallait : nous étions plus proches que dans la relation pédagogique sans jamais pourtant risquer une intimité excessive. Franck, Cherifa et Hélène étaient de toute façon tellement sérieux, tellement soucieux de bien faire, tellement désireux de combler mes attentes, qu’ils n’ont jamais dépassé la ligne rouge ; et quant à moi, j’ai eu la satisfaction intense de me dire que, cette fois, c’était gagné, que « mon complexe de la nuit de Corse » (comme le dit Frédéric) était définitivement surmonté et que je pouvais avoir, désormais, des relations parfaitement naturelles avec n’importe qui sans subir de tentation.
Et voilà que survenait cette proposition inattendue, que je ne savais comment accueillir et qui menaçait ma paix intérieure, si chèrement gagnée. Avais-je, à mon insu, mal agi ? Avais-je laissé entendre, malgré moi, un trouble illicite au contact de Franck qui pourrait lui laisser supposer ou espérer que… ? Je commençais presque à me sentir coupable, tant et si bien du reste que je restai même plusieurs jours sans en parler à mon mari. C’est Frédéric, pourtant, qui, lorsque enfin je m’ouvris à lui, me délivra.
« La seule question, m’a-t-il dit, c’est de savoir si toi, Valérie, tu as envie de mener cette expérience avec eux. Je dis bien : toi, Valérie, ton envie. Pas celle des autres. Pas la peur de leur causer une déception dont, de toute façon, tes ados se remettront. Est-ce que le fait de jouer dans la pièce de ton élève t’intéresse ou pas ?
Au fond, je le sentais bien – et cette conscience que j’en avais n’était pour rien dans mon léger trouble –, c’était les mots que j’attendais, des mots qui me rassuraient et qui, en même temps, me libéraient.
Je me souviens encore du moment où j’annonçai ma décision à Franck. C’était le jour des résultats du bac. J’étais présente au centre d’examen. Cherifa et Hélène avaient décroché la mention assez bien, et, sans surprise, Franck avait eu la mention très bien. Je m’avançai pour les féliciter. Franck m’arrêta d’un geste en me disant : « Vous savez très bien, Madame, que mon bonheur n’est pas complet… » Je souris : « Eh bien, justement, Franck, je voulais vous dire que… c’était d’accord pour la pièce. Je serai des vôtres… » Hélène et Cherifa explosèrent de joie ; Franck lui se contenta de me regarder en silence et de me dire, d’une voix à peine intelligible, « merci ». J’avais envie de lui faire la bise. Un sûr instinct m’en dissuada et je restai stupidement immobile et empruntée. « Eh bien, alors… si j’ai bien compris… à la rentrée prochaine ! » Je tournai les talons avant même d’entendre leur réponse.