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Temps de lecture estimé : 9 mn
23/12/04
Résumé:  Je touche le fond et re-nais à la vie
Critères:  nonéro
Auteur : Tonio      Envoi mini-message

Concours : Le défi
Le Défi - Ascension vers la vie


Trois ans déjà.

Trois ans que je promenais mon existence sans aucun point de repère.

Je vivais.

Sans plus.

Où passaient mes journées ?

Comment arrivais-je à dormir la nuit alors que 12 heures par jour je traînais, sourire aux lèvres, ma façade parfaite d’homme heureux, marié avec deux enfants.

Depuis 6 mois la solidarité sociale même ne fonctionnait plus.

Dans une société contradictoire où le travail reste malgré tout une valeur de référence, mais où de plus en plus se trouve spoliés de ce signe d’appartenance, en clair, je n’étais plus personne.


Le vent, le froid, tout est blanc, respirer, un pas et un autre, encore un mètre. M’en fous de Edmond et de Tenzing, encore un pas et un autre.



Ce dimanche-là, je m’étais réveillé tôt, habillé, rasé, j’étais sorti et en l’absence de but, je flânais dans le marché aux puces.

Peu à peu un rouage se mit à se décoincer : je regardais autour de moi. Il y avait là environ 250 « exposants ». Ils vendaient des babioles récupérées dieu sait où (et parfois, mieux valait ne pas trop se poser la question). Il était évident que la plupart ne vivaient que de ça, à la frange de la légalité et cela leur rapportait juste assez pour tenir jusqu’à la semaine suivante. Certains d’entre eux étaient devenus des copains et m’offraient même un café, parfois. Pour la première fois, je les voyais, eux dans leur ensemble, et moi, individuellement.

Comme tous les dimanches également, je passais devant un artisan : Il vendait des miroirs sur lesquels il avait écrit une maxime ou l’autre agrémentée d’un dessin un peu naïf. Le type même de l’objet inutile, mais qui se vendait, allez savoir pourquoi.

Ce jour-là, il avait placé en évidence un petit cadre tout simple dans lequel était écrit :


« Ce jour,

Fut-il un jour utile

Ou un jour futile ?»


Le vent, le froid, tout est blanc, respirer, un pas et un autre, encore un mètre. M’en fous de Edmond et de Tenzing, encore un pas et un autre.


J’eus un choc.

Je voyais ma tête me regardant, avec cette interpellation douce, presque gentille, aussi naïve que son illustration. Je regardais, mes yeux un peu vides. Je repensais à hier. Rien. Et à avant-hier. Re-rien. Et la semaine passée, et la semaine d’avant. Et je me rendis compte que même si je le voulais, je ne pourrais pas me payer ce petit miroir. Toutes mes possessions étaient dans ma tête et dans mon cœur.

Triste bilan.

Je me retournais et regardais mieux autour de moi.

Tous ces gens, se posaient-ils la même question ?

Cette femme qui attendait le chaland, vendant des tasses minuscules d’une autre époque ?

Ce couple, déchargeant un lot de vêtements de seconde main ?

D’un coup, j’avais envie de leur demander « et vous ? »

Ma pudeur me retint. Je revins à l’appartement et me mis à préparer le café, le petit déjeuner. L’odeur et le bruit finirent par réveiller mon épouse et mes enfants. Je les regardai tous, souriant puis demandai à Elisabeth :



Le vent, le froid, tout est blanc, respirer, un pas et un autre, encore un mètre. M’en fous de Edmond et de Tenzing, encore un pas et un autre.


Oui, bien sûr. L’hôpital. Le sacro-saint hôpital. Ce temple de l’art de guérir. Ses malades-clients-patients, ses médecins-dieux dont Elisabeth était la vestale, comment avais-je pu oublier les horaires d’esclavagiste que l’hôpital imposait à son personnel ?

Elle mangea sans un mot et s’en fut, s’arrêtant juste un instant sur le palier pour me jeter un coup d’œil interrogateur.

Mes enfants finirent par se lever également. Bise distraite, petit déjeuner ensommeillé, et direction le canapé pour la traditionnelle séance télé.

De bons petits, en somme.

Nouveau choc pour moi.

Pour eux aussi, que j’existe ou pas n’aurait pas fait la différence. Un léger vide tout au plus. Je n’en revenais pas d’être passé à côté de cet état pendant tant de temps.

Tandis que je rangeais la vaisselle, j’élaborais diverses théories à ce sujet, dont la plus raisonnable était sans doute la douceur du temps qui passe : rien, absolument rien pendant ces trois ans, n’avait remis ma situation en question : mon emploi perdu, je n’avais pu, voire voulu, en retrouver un autre, alignant les prétextes, acceptant les excuses, bercé par la douceur de l’indemnité de licenciement d’abord, par le confort de l’allocation de remplacement de revenu ensuite, puis, ces 6 derniers mois, par le savoir-faire budgétaire de mon épouse et sa résignation de me voir à la maison jour après jour. Même côté besoins, je ne dérangeais personne : je ne buvais pas, ne fumais pas, ne voyageais pas, ne courais pas les filles. Un bon petit mari, en somme, dont on ne parle pas trop, qui ne la ramène pas, avec qui on fait l’amour une fois toutes les semaines avec tendresse et sans passion. Comment Elisabeth pouvait-elle supporter cette vie sans saveur ? Et qu’étais-je devenu pour la lui imposer.


Il fallait que je réfléchisse.

Maintenant.

Pas dans deux jours, pas demain.

Maintenant.



Mes parents étaient une valeur sûre pour eux, mais l’était-elle au point de renoncer aux dessins animés dominicaux ? Heureusement pour moi, il sembla que oui : Une heure et un train plus tard, nous sonnions à la maison de mon enfance.


Le vent, le froid, tout est blanc, respirer, un pas et un autre, encore un mètre. M’en fous de Edmond et de Tenzing, encore un pas et un autre.


Ma mère fut à la fois surprise et heureuse de nous voir arriver sans prévenir. Elle s’étonna bien qu’Elisabeth ne nous accompagne pas, mais l’hôpital et ses horaires étaient un sésame à ce genre de situations. Déjà, les enfants couraient vers le jardin et leur grand-père…




Ce fut ce jour là, oui aujourd’hui je peux l’affirmer avec certitude, ce jour là j’ai touché le fond. À partir de là je n’ai plus fait que remonter vers la vie.


Le vent, le froid, tout est blanc, respirer, un pas et un autre, encore un mètre. M’en fous de Edmond et de Tenzing, encore un pas et un autre.


Ma mère fut surprise de me voir et moi encore plus de trouver Alain assit dans leur salon. Alain c’est l’ami d’enfance, celui de toutes les confidences d’ado, l’ami de toutes les expéditions dans les bois, en montagne, celui qui ne boit pas et vous ramène dans un triste état après une bringue d’enfer, celui qui vous encourage lorsqu’une fille vous plait, celui qui vous console lorsque la même en a trouvé un mieux que vous, celui qui était témoin de votre mariage, qui était le premier à féliciter votre femme après une naissance, celui avec lequel votre femme vous laisse partir quelque soit le motif bon ou mauvais, enfin bref l’Ami comme chacun d’entre nous devrait en avoir.


Le vent, le froid, tout est blanc, respirer, un pas et un autre, encore un mètre. M’en fous de Edmond et de Tenzing, encore un pas et un autre.


Je ne l’avais pas revu depuis trois ans, je m’étais caché de tous et toutes, évidement il avait bien essayé de me joindre, j’avais fait alors le bernard-l’hermite et m’étais recroquevillé dans ma coquille.


Alain était comme toujours souriant, bronzé, racontant de manière enjouée ses dernières aventures.



Le vent, le froid, tout est blanc, respirer, un pas et un autre, encore un mètre. M’en fous de Edmond et de Tenzing, encore un pas et un autre.


Je vous l’ai dit c’est vraiment l’ami, celui qui vous sort des problèmes et des discussions embarrassantes.



C’était il y a trois mois.


Le vent, le froid, tout est blanc, respirer, un pas et un autre, encore un mètre. M’en fous de Edmond et de Tenzing, encore un pas et un autre.




Hier nous avons décidé qui tenterait le dernier assaut. Alain bien sur, il est le plus en forme et c’est le chef de l’expédition ; Francesco, il est aussi en super condition physique et puis c’est lui qui paie (ouais je sais ce n’est pas un bon argument) ; et moi, je suis en bonne condition physique, je le dois bien à Elisabeth et aux enfants.


Le vent, le froid, tout est blanc, respirer, un pas et un autre, encore un mètre. M’en fous de Edmond et de Tenzing, encore un pas et un autre.


Il parait qu’ici notre cerveau le fonctionne plus qu’à trente pour cent de ses capacités, il fait froid, mes muscles brûlent. Il n’y a pas d’odeur, juste le bruit du vent, de la respiration, du cœur qui bat à toute vitesse pour transporter le peu d’oxygène que les poumons filtrent


Le vent, le froid, tout est blanc, respirer, un pas et un autre, encore un mètre. M’en fous de Edmond et de Tenzing, encore un pas et un autre.


Cela avait été trois mois de fous, les formalités, le matériel et le transport de celui-ci. Puis l’acclimatation ; attendre la bonne fenêtre climatique ; Francesco n’était pas pressé, il voulait y arriver après trois échecs.


Les amis, les autres, étaient revenus petit à petit, promettant de prendre des nouvelles, de s’occuper d’Elisabeth. Quelques-uns disaient que j’étais fou, me conseillant de ne pas y aller, de faire du yoga à la place. « C’est super bon le yoga, regarde j’en fais depuis cinq ans et pas un problème, je suis Zen. » Je ne disais rien mais n’en pensais pas moins « Ouais et c’est pour ça que le dernier en date s’est barré avec la prof de danse de ta fille ! »


Le vent, le froid, tout est blanc, respirer, un pas et un autre, encore un mètre. M’en fous de Edmond et de Tenzing, encore un pas et un autre.


Alain nous avait dit : « Trouvez-vous une mantra pour marcher, rien de compliqué, le cerveau ne fonctionne qu’a trente pour cent ici ».


Trente pour cent, j’avais viré tous les trucs poussiéreux qui ne servent pas. Adieu les anciens collègues de bureau, de toute façon pas un ne m’avait appelé alors qu’ils promettaient tous de le faire au minimum une fois par semaine. Finis les maquettes de voiture, je n’avais même pas terminé la première entamée il y a trois ans. Basta de la politique politicienne, de la télé, de la télé-réalité-poubelle, quand je rentre c’est l’appareil que j’y mets plus mon cerveau.


Le vent, le froid, tout est blanc, respirer, un pas et un autre, encore un mètre. M’en fous de Edmond et de Tenzing, encore un pas et un autre.


J’étais revenu à l’essentiel et mon essentiel c’était Elisabeth et les enfants.


Et puis ce fut la délivrance, un pas et j’y étais. Vite nous avons posé pour les photos, le paysage est fabuleux, irréel, rien n’arrête la vue. Il fallait déjà repartir.


Fébrilement je sortis le téléphone satellite, je l’avais vérifié et re-vérifié hier soir encore. Il avait été aménagé, ne comportant que deux boutons, celui de marche-arrêt et celui pour appeler Elisabeth.



Alain, Francesco et moi avons atteint le sommet de l’Everest le neuf octobre. Pour son quatrième essai Francesco a voulu prendre la voie mythique de Sir Edmond Hilary et monter sans oxygène.