17- Préparation au voyage
Il fut décidé que je ferais, moi aussi, partie du voyage.
- — Tu te rends compte, c’est la première fois que je pars vraiment en vacances, qu’elle me dit, toute heureuse.
Je ne sais pas comment elle s’était débrouillée mais Annick avait pris une place non négligeable à la maison. Elle passait tous les jours, souvent plusieurs fois, même quand je n’étais pas là. Et elle avait domestiqué ma mère, mieux que ça elle l’avait séduite et ensorcelée. C’est bien simple, ma mère ne jurait plus que par elle, ça en devenait presque chiant. Sauf que ma mère ce n’était plus ma mère, elle avait, elle aussi, changé. Ce n’était plus la mère poule que j’avais connue, elle s’était, comme qui dirait, émancipée. Elle riait, elle faisait la fofolle, elle n’était plus inquiète, je n’avais jamais connu ça.
Cela n’échappa pas à ma frangine qui en profita pour prendre ses aises, rentrer très tard, inviter des copines. Mes parents savaient depuis longtemps qu’elle avait un petit copain, elle était beaucoup plus délurée que moi, la frangine, et elle avait commencé très jeune. Ce qu’ils savaient moins, c’est qu’elle en avait plusieurs, et simultanément. C’était une croqueuse d’hommes, un pour chaque jour de la semaine ça ne lui faisait pas peur. Et sans être tout à fait une salope, c’était quand même une sacrée chaudasse.
Toujours est-il qu’elle aussi s’entendait merveilleusement bien avec Annick. Parfois je les retrouvais toutes les deux dans la chambre à rigoler comme des tordues. Je ne sais pas trop de quoi elles pouvaient parler, mais c’était la plupart du temps apparemment hilarant.
Du coup, Annick avait toutes ses entrées à la maison, et le privilège exclusif de pouvoir dormir dans ma chambre. Comble du comble, c’est même ma mère qui le lui avait proposé. Un soir qu’Annick était restée à dîner (en soi l’événement n’était déjà pas banal), et ma mère avait probablement été touchée en nous voyant roucouler sur le canapé après déjeuner.
- — Tu veux rester dormir ici Annick ?
Heureusement que je n’avais rien dans la bouche, sinon j’aurais tout recraché.
- — C’est à dire que… moi j’aimerais bien… mais chez moi c’est pas tout à fait aussi simple qu’ici. C’est vrai, vous formez une famille géniale, on se sent vraiment bien chez vous.
Ma mère était aux anges, on aurait dit qu’elle venait de recevoir la légion d’honneur.
- — (…) Et puis, pour tout dire, j’ai déjà découché samedi dernier et il ne faut quand même pas trop que j’abuse.
- — Qui te parle de découcher ? Tu es ici chez toi. Donne-moi ton numéro, je vais lui expliquer à ta mère.
« Bonjour madame, excusez-moi de vous déranger, je suis la maman de Pascal… »
…
« Euh non, je parle du petit ami de votre fille. Je suis madame Caron, nous nous sommes déjà eues au téléphone une ou deux fois. »
…
« Mais oui, vous avez raison, c’est aussi un copain de Philippe, d’ailleurs je connais aussi très bien votre fils. »
…
« Votre fille Annick. Oui, Annick est chez moi, je l’ai gardée à dîner. »
…
« Oh je suis vraiment désolée, j’aurais dû vous prévenir… Je ne savais pas… D’autant plus que je vous appelle parce que j’ai un tout petit service à vous demander : J’aimerais qu’elle passe la nuit chez nous ».
…
« Oh, ne vous inquiétez pas, je lui prêterai tout ce dont elle a besoin. ».
…
« Oui, bonne soirée madame, et tranquillisez-vous, je prends bien soin de votre fille ! »
Un petit coup de téléphone et cette misérable tordue avait vendu la mèche ! Désormais Philippe était au courant et, avec lui, toute la fac, merci maman !
Mais, comme dit l’autre, c’était, de toute façon, comme qui dirait, inéluctable.
- — Je dois t’engueuler Annick. Il paraît que vous aviez un repas de famille ce soir et ta mère n’était pas très contente. Tu aurais dû la prévenir.
- — Pffff, pas grave du tout, c’est vendredi soir, ce sont mes tantes qui restent à dîner. Mais c’est toutes les semaines comme ça. En plus ce sont deux vieilles filles très très chiantes qui n’ont vraiment rien à dire, et en particulier à ma pomme… Non, je ne sais pas pourquoi elle a dit ça. Ma mère ne m’aime pas, elle ne m’aime pas au point qu’elle refuse que je sois ne serait-ce qu’un tout petit peu heureuse. Tout ce qui pourrait me faire plaisir, elle le refuse.
- — Tu ne devrais pas dire ça. Je suis sure qu’elle t’aime au fond de son cœur. Peut-être qu’elle ne sait pas l’exprimer.
- — Si vous aviez eu une fille comme moi, vous l’aimeriez ?
- — Bien sûr, tu serais ma fille, je crois que je serais folle de toi, en plus tu es si… (Elle s’arrêta dans son élan, venant de s’apercevoir tout d’un coup que ma frangine était en train de la fusiller du regard).
- — Et bien, elle, non, elle ne m’aime pas. Et pire, elle m’exècre. Je suis un boulet qu’elle doit traîner dans sa triste existence et une horreur qu’elle doit cacher. Elle a vraiment honte de moi, à un point que je ne m’explique pas.
- — Je ne comprends pas. Tu es une fille géniale, je ne connais pas une mère qui ne serait pas fière de toi.
- — Et bien si, il y en a une et je suis justement tombée dessus. Depuis toute petite, quand je regarde dans ses yeux, je vois toute ma laideur, encore bien plus que dans un miroir. C’est dingue comme sensation. Il est impossible de pardonner quelque chose comme ça à une mère.
Sur ce nous débarrassâmes la table, chacun méditant sur ses propres pensées. Je me demandais vraiment pourquoi j’étais resté copain avec Philippe toutes ces longues années et pourquoi je l’avais suivi comme un petit toutou fidèle dans tous ses délires. Qu’est-ce qui m’impressionnait chez lui ? Son bagout, sa prestance ? C’était un beau parleur, c’était uniquement un beau parleur. Mais il n’y avait rien derrière ou alors pas grand chose.
- — La semaine prochaine, nous allons quatre ou cinq jours au bord de la mer avec Annick et une de ses copines, ai-je confié à ma mère.
- — Ah oui, c’est déjà les vacances ? Vous en avez de la chance vous les jeunes.
- — Quelle chance ! Ajouta ma sœur qui avait tout entendu, vous n’avez pas une petite place pour moi ?
- — Désolé cocotte, intervint Annick, c’aurait été vraiment avec plaisir, mais nous sommes invités chez quelqu’un et ça risque de poser des problèmes.
- — Et puis ce n’est pas la mer telle que tu la connais, trouvai-je malin d’ajouter, il n’y aura pas de beau soleil ni de grandes plages pour faire bronzette, ce sera plus gris et venteux…
- — … quelque part du côté de la Bretagne, ajouta Annick qui n’avait visiblement pas envie de donner le lieu exact de notre périple.
Pour la première fois, cette nuit-là, nous fîmes l’amour dans ma chambre mais avec un peu moins de vigueur et d’expression qu’à l’ordinaire, silence oblige. Par contre, avec une très grande douceur. Annick était la fille la plus douce de la terre, la plus sensuelle et la plus passionnée également.
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Les jours qui précédèrent notre départ furent particulièrement bien remplis. Annick passait beaucoup de temps chez elle pour parer à de « nouveaux coups de bourre ». De ce côté là, ça ne s’arrêtait jamais.
De mon côté, mes apparitions à la fac étaient assez fugaces. Philippe m’avait fait une publicité d’enfer. Mais c’est dans le besoin que l’on reconnaît ses vrais amis et, comme ça, le tri s’effectuait de lui-même. Et je n’avais guère de vrais amis… sauf Elodie. Tiens donc, Elodie que je prenais parfois pour une conne et qui ne faisait en règle générale guère attention à moi. Ces temps-ci, dès qu’elle me voyait, elle venait vers moi et m’abordait avec un large sourire. Comme quoi le monde est bizarre et souvent déroutant.
Philippe, quant à lui, ne m’adressait plus du tout la parole : Je devais le débecter. Mais ça c’était plutôt une bonne nouvelle, ne plus avoir à subir les réflexions à l’emporte-pièce de ce gros taré, c’était un vrai bonheur.
Je croisai par hasard Mathilde en rentrant dans une librairie.
- — Tiens, salut. Ça tombe bien, t’as cinq minutes ? J’ai à te parler.
Elle refusa de prendre un verre et préféra aller au parc :
- — Ecoute, Pascal, je veux que les choses soient bien claires entre nous. Ce qui va se passer la semaine prochaine, ce n’est pas moi qui l’ai voulu.
- — Mais que va-t-il se passer ?
- — Je ne peux pas t’en dire plus. Je veux simplement que tu te souviennes de ce que je viens de te dire. Je ne veux pas que tu me juges, ni moi, ni Annick d’ailleurs. Nous sommes emportées toutes les deux dans une grande spirale, il faut que tu nous pardonnes.
Pardonner quoi ? Et pourquoi tant de mystère ? Etait-ce en relation avec l’autre histoire, MON histoire, celle qu’il valait mieux oublier ? Ou encore une nouvelle catastrophe ?
J’avais pleinement confiance en Annick mais je pressentais quelque part que cette grande spirale allait nous jouer des tours.
Depuis notre escapade en forêt, je ne parvenais plus à trouver le sommeil. Comment de telles choses étaient-elles possibles ? Je ne faisais plus de cauchemar mais c’était encore pire. Je m’assoupissais un instant et me réveillais en nage. La seule chose qui me calmait encore, c’était la présence d’Annick à mes côtés, mais celle-ci était ces temps-ci trop rare.
Et puis, au moindre coup de fil, je sursautais, j’avais toujours peur que quelqu’un fasse une enquête. Et, lorsqu’on sonnait à la porte, je courrais à la fenêtre, l’impression aussi de voir des uniformes partout !
« Tu verras, il ne se passera rien, ce n’est qu’un clodo, il en a rien à foutre ».
Un clodo certes, mais un clodo qui avait vu quelque chose de suffisamment inhabituel pour changer ses habitudes de clodo. Et puis, après avoir éclusé deux ou trois bouteilles, il pourrait bien parler à d’autres clodos et, un jour ou l’autre, quelqu’un découvrirait le pot aux roses.
« Oui mais d’ici là toutes nos traces auront disparu, le sperme, la salive et le reste. »
Annick avait toujours une réponse pour chaque chose.
Quoiqu’il en soit, tous les midis, je passais un temps infini à éplucher le journal local, en long, en large, en diagonale, m’attendant toujours à trouver un encart :
« Mystérieuse découverte en forêt de Sedan,
Monsieur Maurice R., 43 ans, sans emploi, qui se promenait samedi dernier au lieu dit ’Carrière des Diblotes’ à la recherche de champignons, fut attiré par la présence de deux jeunes gens qui farfouillaient la terre à mi-pente. Intrigué par le comportement anormal de ces deux adolescents qui, lorsqu’ils le virent, prirent immédiatement la fuite, il s’approcha et fit une découverte bien macabre.
Les gendarmes, alertés, déterrèrent un cadavre en fin d’après-midi. Il s’agirait du corps d’un homme enseveli là à même le sol voici bientôt cinq ans. L’enquête a été confiée au commissaire Lenflure. Des recherches sont en cours pour déterminer l’identité exacte de la victime. D’autre part d’après les premières constatations faites par les gendarmes, il semblerait que l’on a trouvé des traces de pneus toutes fraîches dans la forêt. Il pourrait s’agir de mobylettes ce qui confirmerait la thèse des deux jeunes gens. »
Mais non, rien, le vide total. À moins que la police n’ait demandé à la presse de garder le silence ou que celle-ci ne soit pas encore au courant.
- — Si tu veux, j’y retourne, je verrai bien si le corps est toujours là.
- — T’es folle ou quoi ? C’est le meilleur moyen de se faire pincer.
- — Mais regarde-toi, tu ne vis plus, t’es mort de trouille
- — On n’aurait jamais dû aller là-bas.
- — Je sais, c’est de ma faute en plus, je m’en veux d’avoir fait ça. J’étais tellement convaincue que tout ça c’était uniquement dans ton imagination.
- — Tu te rends compte, j’ai tué un mec.
- — Pfff, ça mon petit père, rien ne le prouve. Le mec est mort, ça c’est certain. Mais qui l’a tué et pourquoi ? Je ne suis même pas sure que ce soit toi qui l’as enterré là. Tes souvenirs sont trop vagues, tu te rappelles juste avoir remué des feuilles et avoir vu un bras. Ce n’est pas en remuant des feuilles que l’on enterre un mec et je vois mal comment on pourrait le faire uniquement avec ses doigts, comme tu le dis dans ton journal.
- — Mais comment je savais qu’il était là ? Comment j’ai pu savoir ça, nom de Dieu ?
- — Je n’en sais rien, je ne sais pas. Ce qui est certain c’est que tu as été traumatisé par quelque chose. On ne perd pas la mémoire comme ça, surtout face à des évènements aussi graves.
- — Et si j’avais tué un mec. Si c’était vraiment moi. Si j’avais simplement effacé ça de ma mémoire ?
- — Ok c’est toi qui as fait tout ça. À 16 / 17 ans tu as tué un mec et tu l’as enterré en forêt… Et alors, ça change quoi ? C’est toujours toi, c’est toujours moi. Même si tu as tué 10 mecs parce que t’es un tueur en série. Même si tu projettes de me tuer moi. Ça ne change rien pour moi. Et, si les flics viennent te chercher, si l’on te fait des misères, je me battrai jusqu’au bout pour toi. Je te l’ai déjà dit, je vais toujours au bout des choses, ça ne sert à rien de ne pas aller au bout. Et à partir du moment où je suis avec toi, que je me sens bien avec toi, que je suis heureuse avec toi et bien je reste avec toi… je suis avec toi et il n’y a aucune limite à mon amour pour toi.
Toutes choses très, très claires… qui ne me disaient pas pour autant pourquoi ni comment j’avais tué un mec.
18- Sur la route
Mathilde avait obtenu de sa belle-sœur qu’elle lui prête sa voiture, une voiture pleine de trous et toute rouillée aux entournures. Elle toussait un peu au démarrage mais une fois bien lancée elle tenait la distance.
Nous filions sur l’autoroute, l’autoradio était à fond. Annick avait fait la vie pour prendre le volant. Elle n’avait pas le permis mais une grand force de persuasion, alors Mathilde s’était laissée convaincre. Se retournant vers moi qui étais seul à l’arrière :
- — Elle me fait le même coup à chaque fois. C’est moi qui ai le permis mais elle conduit beaucoup plus que moi.
Les filles étaient gaies, et elles chantaient à tue-tête dans la voiture. Annick était réellement déchaînée.
- — Ah ah ah Sister Jane, You left me blind and I’m lost… Ah ah ah Sister Jane, Don’t let the sun go down on me…
« (*) You should go and see
Please, look in my eyes
I just want to cry
’Cause it’s hard to be
All alone and blue, ah ah »
- — Ah ah ah Sister Jane bladi blada… Ah ah ah
- — Sister Jane na na na na na na na nah ah ahhhhh
(…)
Un joyeux barouf en somme.
- — Ça me rappelle toute mon enfance. J’avais trouvé le disque dans une solderie et je me le passais en bouche pendant des heures, nous confia Mathilde. À la fin j’en avais tellement marre que ça m’a rendu folle. Alors je suis passé à un autre disque et ainsi de suite.
- — Remarque, t’étais plutôt censée à l’époque par rapport à maintenant, plaisanta Annick.
- — En plus, tu sais, des fois dans les solderies, tu trouves des disques que tu ne vois nulle part ailleurs, avec des pochettes souvent bien ringardes et des titres accrocheurs. Ben, moi, j’achetais n’importe quoi, du moment que c’était pas cher. Parfois les chansons étaient bêtes à manger du foin, mais je m’en faisais péter la cervelle jusqu’à plus soif.
- — Elle a toujours été très joueuse notre Mathi.
- — Dans le même ordre d’idée, je m’étais acheté un exemplaire du petit livre rouge de Mao, c’était mon livre de chevet et tous les soirs je m’en payais une bonne tranche.
- — Et tu portais des croix renversées, tu sentais fort le patchouli et tu mettais des tonnes de rimmel, tu te maquillais avec outrage et tu portais des nippes.
- — Comment tu le sais ? C’est presque ça en plus.
- — Tu oublies qu’on était dans le même lycée ma choute et, c’est pas parce que je parlais pas aux connasses que je regardais pas les monstres.
- — Hummm Nickette, t’as toujours des mots gentils, ça se voit que tu m’aimes.
Mathilde farfouillait depuis un certain temps dans la boîte à gants à la recherche d’une autre cassette.
- — C’est à toi cette cassette de Jad Wio ? Demanda Annick.
- — Non, c’est mon half-frangin qui écoute ça.
- — Tu nous la mets, choupette ? Je les ai vus une fois à la télé les Jad Wio, ils sont vraiment trognons, en particulier le chanteur. Humm, je le trouve mignon ! Mais mignon ! Je le croquerais bien. En plus c’est le genre ’J’t’improvise c’que tu veux à la demande’. Top doués ces gars là. En concert ils doivent être vraiment choucas.
- — Tu vas souvent en concert mon amour, ai-je demandé, intrigué ? (Il ne me semblait pas avoir vu ça dans son journal)
- — Non, moi jamais, je me contente de la téloche, mais j’aimerais vraiment bien qu’ON m’y emmène. Tu m’y emmèneras mon amour ?
- — Bien sûr, j’irai jusqu’au bout du monde avec toi.
- — T’es trognon.
« (**) Here stands on my right
The glamorous Priscilla
She’s the queen of escape
She plays with dangerous fate
Here stands on my left
The vicious Léona
She’s the animal trainer
Come on in u can see them »
- — (Annick) Ah, ah, ah, ah, Priscilla, the queen of escape. Ah, ah, ah, ah, Priscilla, the queen of escape
- — (Mathilde) Ah, ah, ah, ah, Léona, the animal trainer. Ah, ah, ah, Léona, the animal trainer.
- — (En cœur) Entre les deux mon cœur, mon cœur balance. Je ne sais pas laquelle aimer des deux. Entre les deux mon cœur, mon cœur balance. Je ne sais pas laquelle, laquelle aimer des deux.
(…)
- — (Annick) Ah, ah, ah, ah, Priscilla, the queen of escape. Ah, ah, ah, ah, Priscilla, the queen of escape
- — (Mathilde) Ah, ah, ah, ah, Léona, the animal trainer. Ah, ah, ah, ah, Léona, the animal trainer.
- — (Annick) Ah, ah, ah, ah, PRISCILLA, the queen of escape. Ah, ah, ah, ah, PRISCILLAAAAA.
Elles remirent plusieurs fois cette chanson. À la fin, elles maîtrisaient totalement et se retournaient systématiquement vers moi en prenant des airs particulièrement malicieux et des attitudes provocantes pour entamer le « Entre les deux mon cœur, mon cœur balance. Je ne sais pas laquelle, laquelle aimer des deux. ». Et je dois dire que ce jeu plein de malice avait quelque chose de particulièrement excitant.
- — Il y en a une autre qui est géniale, c’est celle qui commence par « Electronique, nique, nique »
Elle recherchèrent le morceau et, au bout de deux ou trois passages, elles étaient excitées comme des puces.
- — C’est délire ce truc à plusieurs voix ! C’est de la musique gleuuurrrps.
- — De la musique Sleuurpps, tu veux dire.
- — Allez, on se la refait, mais cette fois-ci on essaye d’être synchro. Un, deux, trois et on y va.
- — Poum poum poum cra, poum poum poum cra, poum poum poum cra cra cra
- — Eéééééélectronique, nique, nique
- — We need so much de… CONTACT… Nous avons tant besoin…
- — We need so much de… CONTACT… Nous avons tant besoin…
- — Electronique… électronique
- — Jézabel belle bête… Version X du beauty and the beast… Version X du beauty and the beast
- — Halloween, Voodoo u do
- — coucou bonjour
- — Halloween, Voodoo u do
- — encore bonjour
- — Pré-serve MOI
« (***) Les frères Jacques mécaniques
Martinet les enfants de la trique
T’as vu où est l’départ du tour ?
En berline on fera un détour »
« (***) Tache-mousse-tache
This is ur show
Masse-touche-masse
This is ur show »
- — J’adore le « U want war »
- — Remarque, le « This is ur show » n’est pas mal non plus.
- — Electronique… We need so much… Nous avons tant besoin de… CONTACT
(…)
Le pire c’est qu’à l’arrivée au péage, le morceau n’était pas encore fini, la musique était à fond et les filles étaient excitées comme des folles. Elles hurlaient dans la voiture :
- — Préserve MOI, MOI, MOI
- — Jézabel BELLE BETE…
- — Version X du beauty and the beast… Version X du beauty and the beast
- — Préserve MOI !!!!!!!!
Le réceptionnaire, un jeune garçon complètement coincé était vert. D’autant plus que derrière nous un vieux con pas patient du tout n’arrêtait pas de klaxonner comme un débile, sans doute pour épater la midinette qui se pavanait comme une pute à ses côtés.
Après un dernier « Nous avons tant besoin de… CONTACT » directement adressé à notre guichetier et un petit coucou dans le rétro pour faire pester le vieux taré qui s’agitait comme un malade, Annick nous a fait un démarrage digne des dragsters, sur les chapeaux de roue et en faisant crisser ses pneus atrocement sur l’asphalte.
- — Yaouhhhh, le monde est à nous !
(…)
- — Si vous ne l’avez pas compris les amis, c’est un album dont le thème principal est l’érotisme sous toutes ses formes, précisa Mathilde en reprenant son souffle. Je crois que j’ai les paroles quelque part si ça vous intéresse.
- — Cochonne, tu ne nous avais pas dit que t’aimais ça le cul.
Mathilde se pencha sur Annick et lui mordit l’épaule.
- — Aiee, mais t’es conne ou quoi, tu m’as fait mal, tu vas nous faire aller dans les décors.
- — Tu l’as bien cherché.
- — J’ai seulement dit que t’aimes le cul, y-a pas de honte à ça, t’aimes le cul, c’est tout, t’es comme ça, tu vas pas en faire un fromage… Il va falloir bientôt s’arrêter, non ?
- — Tu rigoles, il y a encore plus de 50 bornes, et puis ce sont des toutes petites routes. Il y en a encore au moins pour une heure.
- — Dommage pour moi, je me serais bien arrêté pour un petit pipi.
Finalement, nous nous sommes arrêtés dans un sous-bois un peu plus loin. Le temps était dégueulasse et il pleuvait comme vache qui pisse.
- — À Bricquebec, il y a un petit café qui reste ouvert jusqu’à dix heures. On pourrait peut-être s’y arrêter pour y casser la croûte.
- — Comme discrétion y-a mieux, tu crois pas ? On pourrait peut-être aussi s’arrêter chez les flics et dire « Coucou, c’est nous que v’là » et leur filer en prime nos cartes d’identité. Ce serait une bonne idée, tu ne crois pas ?
- — Bricquebec c’est quand même à 25 kilomètres de là où nous allons.
- — Et personne ne te connaît, toi, là-bas ?
- — Tu parles, j’étais gamine, personne ne se souvient de moi.
- — Comme tu voudras ma biche mais je ne trouve vraiment pas ça très prudent. En plus une voiture des Ardennes en Normandie, forcément, ça fait désordre.
- — Ou alors, on va jusqu’à Cherbourg, on mange un bout et on revient.
- — Ben voyons ! Mais tu penses qu’à bouffer toi, ma vieille. Je te signale quand même que nous avons tout ce qu’il faut dans le coffre. Et puis d’abord, on y a longuement réfléchi toutes les deux, tout est bien pensé, calculé, préparé, organisé, on ne change pas notre plan initial.
- — (Mathilde, se retournant vers moi). Tu vois Pascal, avec elle, je n’ai jamais le dernier mot.
- — C’est une femme de tête, mais c’est aussi pour ça qu’on l’aime.
- — Ouais. Mais, si tu te laisses trop faire, elle va te mener par le bout du nez… Flutte, en plus la voiture prend l’eau.
- — Bon Mathi, puisque tu as décidé d’être désagréable, je passe derrière retrouver mon chéri.
Annick est sortie dehors au plus mauvais moment alors que la pluie redoublait d’intensité. Elle s’est absentée une minute et, lorsqu’elle est revenue s’asseoir près de moi, elle était archi-trempe.
Je l’ai frictionnée de tous les côtés, j’ai retiré son pull et lui ai prêté le mien et elle est venue s’allonger doucement contre moi, mes doigts coquins glissés discrètement sur sa peau. Elle adorait que je la touche, elle adorait que mes doigts parcourent son corps, qu’ils explorent chaque centimètre de sa peau. Elle s’abandonnait totalement à toutes mes caresses.
- — Alors les amoureux, vous n’êtes pas très bavards.
- — C’est vrai que l’amour rend égoïste. Et toi Mathilde, tu n’es pas amoureuse ? Ai-je demandé.
- — Euh moi, moi, ce sont plutôt des amours à sens unique. J’ai été très amoureuse… mais de garçons qui m’ignoraient. Alors pour le moment, je suis, disons… asexuée… comme ta chérie avant de te connaître.
- — C’est triste !
- — Mathilde était un peu jalouse la première fois qu’elle m’a vue avec toi, intervint Annick, c’est pas vrai choupette ?
- — Si c’est vrai
- — Et maintenant, t’es toujours jalouse ? Demanda Annick.
- — … encore un petit peu, à la fois parce que j’aimerais bien être à ta place et aussi parce que j’aimerais garder ma copine pour moi toute seule.
Annick, s’adressant à moi :
- — Au départ nous étions deux des âmes solitaires, pour des motifs différents, mais au lycée nous étions toutes les deux toutes seules dans notre coin. De mon côté, j’ai toujours été rejetée pour mon physique, j’essayais bien de me faire des copines mais les soi-disant amies qui font guili-guili quand t’es en face d’elles et qui disent du mal de toi dès que t’as le dos tourné, j’en ai vraiment soupé. Mon problème, c’est qu’elles m’auraient bien acceptée en temps que ’pauvrette’ mais, étant donné que j’ai une grande gueule, ça ne cadrait pas avec l’image qu’elles se faisaient d’une pauvre fille. En conclusion j’étais un Alien et il fallait m’éliminer. Mathilde, de son côté, pour des motifs qui lui appartiennent, ne voulait se lier d’amitié avec personne. Elle restait toute seule dans son coin ; A l’inter classe, elle faisait bande à part. Parfois des filles la sollicitaient mais elle n’était jamais partante. Les premières années, je ne me suis pas trop intéressée à elle, j’avais mes propres problèmes. Il a fallu que je surprenne une conversation des autres filles disant « Mais qu’est-ce qu’elle est bizarre Mathilde ! » pour que je commence à me pencher sur son cas. « Bizarre », pour moi, c’était forcément quelque chose de positif et d’attirant. À partir de ce jour là, j’ai mis toute mon énergie pour la séduire. Au début je me suis faite jeter. Cette salope a même été très vache avec moi en me disant des abominations parce que j’avais osé violer son petit univers personnel. Mais, moi, je suis très persévérante et je sais faire la différence entre une vacherie faite par quelqu’un de médisant et une méchanceté lancée en défense par quelqu’un qui se sent agressé…
- — Honnêtement, c’est vrai que j’ai été très dure avec elle, et c’est vrai aussi qu’elle a été particulièrement tenace pour acquérir cette amitié. Moi à sa place, face à une conne comme moi, j’aurais laissé tomber.
- — C’est bien de le reconnaître ma choute. Il m’a bien fallu deux mois pour que tu acceptes ne serait-ce que de me parler. Et un mois supplémentaire pour que l’on aille boire un verre ensemble.
- — Et quelques semaines de plus encore pour que j’accepte de venir chez toi.
- — Oui, c’était la première fois de ma vie que j’invitais une copine pour mon anniversaire. Ce jour là, j’ai été vraiment heureuse et comblée, je crois que j’en ai pleuré. En plus c’était dans un moment de ma vie où je n’allais vraiment pas bien. Ça m’a fait un bien fou de gagner ton amitié. En tout cas, il ne faut pas que tu sois jalouse de Pascal. Je suis fidèle en amour, moi, madame, et mon amour envers Pascal ne peut altérer en rien l’amour que j’ai pour toi. Nous en avons déjà parlé longuement et je pense que tu le sais. Pour le reste c’est autre chose, que tu sois jalouse parce que j’ai un petit copain et que toi tu n’en as pas, je comprends très bien cela et je pense que c’est normal. Mais j’ai aussi ma petite idée sur la question.
- — Ta petite idée ?
- — T’inquiètes, tu verras bien. Tu es mon amie pour toujours Mathi, je veux que ce soit profondément ancré dans ta petite tête.
Elles discutaient comme si je n’étais pas là. Du coup j’en avais profité pour dégrafer discrètement le jean de ma chérie et glisser prestement une main dans sa culotte. Cachée par le pull, Mathilde ne pouvait rien y voir. Quelques caresses plus loin et Annick était trempe, incroyablement réactive. J’en profitais, j’en abusais, je glissais mes doigts carrément dans sa chatte, j’aurais voulu la faire jouir mais la situation était par trop délicate. Je ne pense pas l’avoir fait jouir mais en tout cas elle était vraiment toute excitée entre mes doigts, ses poils en étaient tout collants. Elle a même risqué un instant une main derrière son dos pour me malaxer les couilles. Inutile de préciser que je bandais à fond pour elle.
- — Je t’aime, a-t-elle murmuré à mon oreille dans un profond soupir.
La nuit était tombée depuis quelques temps et il avait arrêté de pleuvoir. Mathilde est sortie de voiture et a été chercher un panier dans le coffre et nous avons pu nous restaurer un peu.
- — Et on dort où ce soir ? Ai-je demandé inquiet.
- — Tu verras bien.
- — Ok, mais je dis ça parce qu’il se fait tard. Ça va être difficile de trouver un hôtel. Et puis si on va chez des gens, ce n’est pas non plus une heure pour arriver.
- — Mais vous êtes bien curieux, monsieur mon amour, il faut faire confiance à sa petite chérie, ce soir on dormira dans un bon lit et pas dans la voiture. Il faut attendre encore un peu, encore une ou deux heures… Mathilde, qu’est-ce que tu penses de mon mec, tu le trouves « mignon » ?
Mathilde, se retournant vers moi et me jetant un coup d’œil :
- — Vouiii !
- — Imagine qu’il soit venu au mariage de ton cousin, que ce soit lui qui t’ait invité à danser au lieu de l’autre connard et qu’il t’ait draguée doucement à l’oreille, tu aurais fait quoi ?
- — Euh, je ne sais pas, ce n’est pas mon genre de me laisser draguer comme ça.
- — Non, mais imagine qu’il te dise des mots doux, des mots d’amour, et que, parce que tu es passablement éméchée, tu te laisses entraîner par cette folie passagère et que tu te retrouves dans une chambre, sur le lit, seule à seule avec lui. Qu’il commence à t’embrasser, à t’exciter, à te faire perdre la tête. Tu cherches à résister mais c’est vraiment trop bon, tu ne parviens plus à dire « stop ». Tu te laisses entraîner par le tourbillon de cette folie amoureuse…
- — … J’imagine que je passerais un moment très agréable. Si la question est « Est-ce que Pascal me plait ? », la réponse est « Oui, il me plait. ». Il est chouca ton mec.
- — Okette, ça a le mérite d’être franc comme réponse. Et je suis bien contente de cette sincérité. Si tu l’avais trouvé naze, tu l’aurais trouvé naze, mais je préfère qu’il te plaise et n’en suis pas jalouse. Au contraire, moi, mon mec j’en suis fière et j’aime qu’il soit aimé.
A suivre…
(*) Sister Jane – Taï Phong (Taï Phong, 1975)
(**) Priscilla – Jad Wio (Contact, 1989)
(***) Version X du beauty & the beast – Jad Wio (Contact, 1989)