| n° 08077 | Fiche technique | 11972 caractères | 11972 1968 Temps de lecture estimé : 8 mn |
05/11/04 |
| Résumé: Au fil des mots, les batifolages en pleine nature de deux amoureux de la montagne deviennent une communion avec les quatre éléments... | ||||
| Critères: fh intermast pénétratio tutu | ||||
| Auteur : Arnage | ||||
| Collection : Dernier voyage |
Cela fait plus d’une demi-siècle que nos destins se sont séparés, et pourtant, il me semble que l’écho de nos rires et de nos cris raisonne encore dans la montagne. Toi, petite sauvage imprévisible et insaisissable, douce rêveuse plus à son aise dans mon imaginaire que dans ta réalité, OVNI à côté de la plaque, déesse en espadrilles, muse sapée de frusques bariolées, je vois encore ta gracile silhouette se dessiner sur la ligne de crête. Par delà le temps assassin qui tue l’amour et nourrit la haine, souviens-toi de tous ces kilomètres de randonnées, de ces sentiers sinueux sur lesquels je t’égarais. Souviens-toi de ces forêts profondes où tu rencontras le loup, de nos planques escarpées, de tous ces nids d’aigle où tu distillais tes caresses à l’abri des voyeurs inopportuns. Souviens-toi de ces murailles broussailleuses que mes paroles incendiaires n’enflammaient même pas…
Nous avions trouvé là notre terrain de jeu. La nuit tombée et le campement dressé, les grandes étendues du dehors excitaient l’animal qui sommeillait dans chacun de nous-mêmes. Nue sur ton sac de couchage bien futile par ces nuits estivales, tu savais comme moi que cette nuit-là serait blanche. Par la moustiquaire, le clair de lune venait caresser la courbe de ton dos d’un voile blanc semblable à l’écume laissée sur le sable. En me léchant les babines, je sentais que le loup-garou n’allait pas tarder à hurler. À l’exception de toi, tous les blancs moutons étaient rentrés à la bergerie, alors forcément, tu te sentais attirée au dehors par une sorte d’instinct irrésistible. Non, tu n’aurais pas fini dans la gueule du loup, enfin, pas avant de l’avoir fait courir un peu…
Te saisissant d’un prétexte de circonstance, tu pris la fuite.
« _ Attends, je vais aller pisser ! »
Je savais très bien ce que cela signifiait. Ce n’était pas la première fois que nous jouions au loup. Tu filais à l’extérieur tandis que débutait mon compte jusqu’à cent.
1 – 2 – 3 – 4 – 5…
J’entendais tes petits pas légers fouetter la rosée. Tu fuyais dans l’herbe tiède avec la vivacité gracile du chevreuil.
10 – 11 – 12 – 13…
Les petits frétillements s’éloignaient, tu détallais comme un lapin…
35 – 36 – 37 – 38…
Je me figurais cet insolent petit derrière, bercé de lueurs fugitives, se fondre dans la nuit…
53 – 54 – 55 – 56…
Non, surtout ne pas tricher… il fallait que je te laisse une longueur d’avance…
75 – 76 – 77 – 78- 79…
Au fur et à mesure, le loup s’emparait de moi. Des salves de salive me montaient dans ma bouche en feu. Le chiffre fatidique atteint, je bondis hors de la tente en manquant d’emporter l’auvent. Je goûtai à mon tour à la grisante liberté du Grand Extérieur. Surexcité, je m’élançai, raide à souhait, le pas conquérant et les entrailles bouillonnant de fluides, en haut du talus qui protégeait notre camp des vents du sud. En contrebas s’écoulait une petite rivière bordée d’un petit bois. Aidé de la clarté que cette nuit sans nuage daignait m’offrir, je devinai dans les reflets de l’eau le cheminement sautillant d’une mince silhouette bipède. Les moutons à deux pattes n’étant pas légion dans ces contrées, je dévalai la pente dans ta direction, les crocs en avant, la rage au corps. Ta soudaine dérobade ne fit qu’exciter encore un peu plus l’instinct du chasseur. Tu étais rapide et vive comme une gazelle, et moi, je sentais les 20 bornes de la route des cimes dans mes jambes. Tant mieux. Jamais je n’aurais voulu te rattraper. Alors, j’alternais sprints et avances prudentes pour faire durer le plaisir, puis tu me laissas approcher à quelques mètres seulement en te roulant sauvagement par terre comme une chatte en chaleur avant de détaller brusquement devant le mâle…
Comment douter dans cette folle poursuite que tu ne fusses point née sous un signe d’AIR. Ton fuselage semblait modelé par Eole. Du galbe de tes seins à la chute de tes hanches, tu étais taillée pour la vitesse. Répondant à l’appel d’air, ma fusée s’inscrivait dans ton couloir aérien. Tu m’emportas dans ton ouragan, au fil des pressions et des dépressions d’un étrange balai. Et pendant que ta masse d’air tournoyait autour de moi, provoquant à chacun de ses passages éclairs de sévères perturbations atmosphériques, tu pris ma main, et la tempête se leva pour de bon. O Zéphyr, météore aérien vif comme l’éclair, quand tu avais le vent en poupe, je devinais l’œil du cyclone à travers les zones de turbulence de tes voiles aux quatre vents. Là, je pressentais comme un trou d’air où j’aurais pu m’infiltrer. La tempête me jeta à tes pieds. Exhalé, hors d’haleine, je te fis basculer dans le vide.
Tu volais, mais moi, signe de TERRE, il me fallait te ramener à des réalités bien ancrées au plus profond de ma chair. Je te plaquai au sol et tu retrouvas tes racines. Nous nous mêlions à l’humus tiède de notre bonne vieille mère. Nés de la terre, nous en prîmes la consistance molle et malléable. Une lasse sensualité de glaise humide nous enveloppait le corps. Nous nous frôlions dans une langoureuse mélasse. Ta roche sédimentaire meuble, grasse au toucher, luisante sous la clarté de l’astre, me semblait modelable comme de l’argile. J’accentuais tes pitons de Venus, tu me creusais le sillon vertébral , nous oscillions de concert au fil des dénivelés de nos courbes de niveau. Je descendis au sud de tes monts émouvants, à la recherche d’une terre fertile. Aucune ligne Maginot n’aurait empêché mon irrésistible intrusion dans la lisière de tes bas-fonds. Là, tu m’offris enfin la Terre Promise où j’aurais pu m’enraciner. J’y trouvai la plus soyeuse des pelouses que tu avais su épargner de la friche industrielle ou de la déforestation sauvage. Entre-temps, la paire de lèvres que nos eusses et coutumes ne t’obligeait pas à dissimuler m’avait pris dans le sens de la fibre. Par bonheur, mon bambou avait perdu depuis longtemps sa souplesse originelle au profit de la dureté de l’acacia. Ta langue de menuisière amoureuse courait comme une folle le long des sinuosités de l’écorce veineuse avant de savourer le nœud proéminent de ce bois gorgé de sève. Dur à cœur, mon billon allait satisfaire tes besoins en bois de chauffage durant l’hiver. Qui d’autre que toi aurait eu la prétention de faire flamber du bois vert ? Verte, tu ne l’étais pas moins que moi. L’iris recroquevillé que j’avais cueilli dans ton jardin secret avait régénéré les limbes fripés de sa corolle et déployait désormais ses charmes furibonds en s’irradiant de couleurs fauves.
Je compris que le territoire fertile que j’explorais était né de l’EAU. Je suivis la déliquescence de ton désir aux abords de tes lèvres siamoises jusqu’à trouver une embouchure précédée d’un chenal profond. Enfin, j’allais pouvoir m’abandonner dans les sables émouvants de ton hinterland. Puis, l’un après l’autre, mes doigts s’immiscèrent dans ces marais dormants et pendant qu’ils remontaient ta rivière souterraine, tu pris la consistance de l’eau. Etre de fluide, tu te fis pénétrante, infiltrante, sinueuse comme l’anguille. Ton dos oscillait comme la vague. Notre peau moite glissait, nos eaux se mariaient dans nos bouches. Tu sentais ma marée monter à fleur de peau. Ce fut bientôt une déferlante. Tes adducteurs ne furent que des digues bien insignifiantes pour contenir ma houle en furie. Ils cédèrent assez vite sous les flux et reflux de ma langue conquérante. C’était là, à l’embouchure de l’humanité, que du premier vagissement au dernier sang, la vie était née et allait mourir. Cette vie, je la sentais grouiller, s’écouler comme l’eau d’une fontaine. Je m’en nourrissais jusqu’à l’ivresse. Un courant fabuleux semblait vouloir repousser mon intrépidité aux portes de l’estuaire. Les eaux remontaient à la surface, me débordaient de toutes part. De mémoire de matelot, je n’avais rien vu de tel. Situé tout en haut de ta péninsule, le cap clitoridien surmontait la tempête comme un phare salvateur. Cette sirène elliptique que je ne cessais de courtiser attira mon étrave droite au piège. Tu devenais femme-fontaine. Une telle crue ne pouvait qu’être le signe avant-coureur d’une intense activité volcanique…
Le FEU sous-terrain couvait. La fièvre montait. L’excitation grimpait crescendo. Nous nous sentions irradiés par ce brasier qui nous attiraient comme deux papillons fous. Les rencontres de nos plaques continentales se faisaient de plus en plus intenses, ta Terre s’ouvrait de plus belle. Je m’approchais encore de cette faille à l’activité tectonique plus qu’inquiétant. Tes ondes sismiques, hautement contagieuses, se répandaient jusqu’au plus profondément de moi. C’était certain, ton incandescente indécence allait finir par réveiller mon volcan endormi. Le cône de déjection formé par mes éruptions successives se dressait, menaçant, mais tu restais là, près de moi, fascinée. C’était à celui qui approcherait le plus de l’épicentre du désir. Tu aimais tant ressentir les pulsions de la Terre, et cette pression toujours plus insupportable de la lave qui pulsait en sous-sol. Nos deux passions rivalisaient d’impétuosité. Tu montas en haut du Vésuve dont le dôme incandescent prenait d’inquiétantes lueurs rougeoyantes, puis ta langue de feu se déchaîna. À la perspective de mon embrasement, tu entraînas ma péninsule dans ta fosse en furie. Ma plaque pénétra sous la tienne dans un tonnerre de cris et de feu. Un violent séisme secoua nos continents chauffés à blanc.
Niveau 3 sur l’échelle de Richter : ma terre bougeait, ta terre vibrait, nos mouvements telluriques redoublaient d’ampleur.
Niveau 5 : ta terre se fendit de toutes parts, tu te sentais écartelée de gouffres brûlants d’où semblaient jaillir des fumerolles, la magnitude grimpait en flèche.
Niveau 7 : panique en ville, tes cris démentiels parvenaient à mes oreilles, l’aiguille de mon sismographe s’affolait.
Niveau 9 : tu était sans dessus-dessous, la colère de la terre avait défoncé tes bas-fonds. Autour de nous, tout un monde s’effondrait. Quel chaos magnifique !
Le magma remonta le long des fissures de la terre. Impossible d’en ralentir la furieuse progression. Impossible pour toi de procéder à une évacuation. Qu’importe, tes cris hystériques appelaient de leurs vœux le sang de la terre. L’attente, insupportable, nous rendait fous. Alors, je te hurlais l’imminence de la catastrophe, et mes nuées ardentes dévalèrent en toi. La vie éclata en bombes volcaniques. Tu te pâmais au son de cette rafale incontrôlée avant de fondre définitivement dans la coulée de lave visqueuse que je déversais dans tes gorges profondes.
Là, au fin fond de tes Terres hautement inflammables, eut lieu la rencontre de l’Eau de vie et du Feu sacré qui nous envoya en l’Air. À l’apothéose de notre union, les quatre éléments vitaux ne firent bientôt qu’un. Notre amour en était à la fois le fruit et le réceptacle. C’est ainsi que chacun de nos ébats fut comme une nouvelle naissance où nos pétales froissés s’ouvraient à nouveau pour célébrer le sacre du printemps. O mon Amour, tu as dû redevenir poussière depuis bien longtemps, mais le jour venu, j’irai te rejoindre, là-haut, sur la ligne de crête, dans le sanctuaire inviolé de notre tendre démence.