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Temps de lecture estimé : 8 mn
26/08/03
Résumé:  La rencontre d'un homme et d'une femme à la terrasse d'un café. Ils ne se sont jamais vus auparavant et pourtant ils en ont rêvé l'un et l'autre.
Critères:  fh inconnu caférestau amour revede humour
Auteur : Loren Zacio      
Coïncidence ?


J’ai un peu la bouche pâteuse, ce dimanche aux alentours de treize heures du matin. La fête de la veille s’est éternisée et comme je ne conduisais pas, j’ai compensé pour mes camarades. J’étais chaud comme une baraque à frites, hier soir ! Je viens de comprendre pourquoi j’ai cette haleine de yak hépatique ! Après qu’ils soient partis, je me suis couché directement sans passer par la case douche ni tirer la carte dentifrice.

J’ai un mal fou à me concentrer. J’ouvre une porte qui donne accès à une pièce de taille moyenne. Après un examen superficiel de la topographie des lieux, je me familiarise finalement avec l’endroit. Il ne s’agit pas de Bagdad mais vraisemblablement de ma cuisine. Je reconnais même l’intérieur du réfrigérateur grand ouvert. J’y déniche un pack de jus de pamplemousse que j’engloutit au complet pour nettoyer ma tuyauterie encrassée. Ma langue est tellement sèche que je pourrais sucer un cailloux pour me désaltérer. J’abandonne la recherche d’une station de radio musicale sur la cafetière au bout de cinq bonnes minutes et finalement décide de me cantonner dans une utilisation plus traditionnelle de cet indispensable appareil ménager.

Je prend une douche pendant que le café se prépare. Après m’être consciencieusement savonné avec une pantoufle, je décide d’ouvrir le robinet afin d’apaiser les brûlures occasionnées par le frottement de la semelle.

J’ai sûrement un peu forcé sur la dose de café car je rencontre quelques difficultés pour enfoncer les sucres au fond. L’essentiel est que ce jus à la consistance pâteuse arrive à m’extraire de cet état semi-comateux. J’avoue qu’un deuxième neurone en ordre de marche ne serait pas superflu.

Je me brosse les dents avec la crème pour les mains. C’est n’est pas très bon mais ça fait les gencives toutes douces ! Au point où en est mon haleine, je ne suis pas à ce détail près.

Il est déjà treize heures trente et j’ai l’intuition qu’il ne serait pas prudent de manipuler une plaque au gaz dans mon état. J’aime trop mon quartier pour risquer de le rayer de la carte. Je m’habille et descends les escaliers un peu plus vite que je ne l’aurais souhaité initialement. Qu’importe le style ou la manière, l’essentiel est le résultat : Je suis arrivé entier en bas de mon immeuble et l’air frais commence à me réveiller. À moins que ça ne soit le café à haute tension qui commence à faire son effet.


Il fait beau… Enfin je crois… Il suffit d’ouvrir l’autre œil pour le vérifier. Rien de plus simple. N’est-ce pas ? C’est décidé ! Je vais manger dans un restaurant tout proche de chez moi. J’arpente lentement le boulevard pour m’acclimater à la lumière vive du jour. Arrivé devant la terrasse de la ’brasserie des voyageurs’, je scrute d’un œil mon environnement immédiat à la recherche d’une table libre et éventuellement accueillante. Celle-ci m’attend patiemment juste à côté de la porte d’entrée. Je pose mon sac sur un siège et je m’assieds juste en face. Ce n’est pas que je tienne particulièrement à lui faire la conversation mais je préfère le garder à l’œil. L’autre œil se reposant paisiblement derrière une paupière obstinément close.


La serveuse se pointe, un plateau vide à la main. Il faudra, au passage que quelqu’un m’explique pourquoi ces gens s’entêtent à s’encombrer de cet ustensile inutile s’ils n’ont rien à transporter. Elle s’adresse visiblement à moi mais je ne comprends pas un traître mot de ce qu’elle prononce. Je ne perçois que l’écho de sa conversation et c’est franchement confus. À force de concentration je réussis à rassembler mes esprits et quelques neurones que je pensais perdus à jamais. La serveuse doit probablement m’interroger sur l’objectif de ma visite. Si elle attend de moi une réponse claire, elle risque une grosse déception. Je prononce d’une manière automatique quelques phrases en essayant de placer aux endroits qui me semblent les plus judicieux les mots, ’menu’ et ’eau minérale’. Elle me répond avec des termes s’apparentant à ’salade’, haricots verts’ et ’côte de porc’, ce qui me convient parfaitement. J’ai tout à coup l’impression qu’elle enfonce ses deux pouces dans mes orbites quand elle profère malencontreusement le mot ’apéritif’. La crise passée, j’agite la tête en signe de refus. Je regrette immédiatement mon geste en apercevant les tables de la terrasse qui s’agitent frénétiquement dans le chaos le plus total.


Quelques unités temporelles plus tard, la serveuse pose une grande assiette de salade devant moi. J’arrête de lui sourire béatement quand je réalise que la salade semble totalement hermétique à mon charme naturel. Je décide de me venger sans pitié en prenant couteau et fourchette. J’ingurgite la laitue et son accompagnement en moins de temps qu’il n’en faut pour prononcer le mot ’salade’. Je commence à reprendre mes esprits après avoir épongé en partie, mes excès de la veille grâce à ces quelques denrées nourricières. Je découvre une terrasse pleine de convives qui devisent bruyamment pendant qu’ils se sustentent.


Mon regard est alors inexorablement attiré vers une jeune femme d’une trentaine d’années. Il vous est probablement déjà arrivé de remarquer quelqu’un en vous disant « Je ne connais pas cette personne et pourtant son visage m’est familier. » Et bien je suis actuellement dans ce cas de figure.

Je viens de mettre un visage sur celle qui a toujours hanté mes rêves. Son doux visage à l’ovale parfait est encadré de cheveux châtain noués en une longue tresse. Son regard est illuminé par deux grands yeux clairs qui pétillent d’intelligence. Son sourire malicieux découvre ses dents parfaitement alignées, à la blancheur immaculée. Le grain de sa peau satinée me donne envie de la couvrir de baisers. Nos regards se croisent, nos sourires s’échangent. Même si les vapeurs de la veille semblent s’être estompées, j’ai la sensation d’agir dans un état second. Je me lève sans réfléchir aux conséquences de cet acte. J’approche de ma voisine de table toujours souriante.



Le visage de la jeune femme se met à blêmir. Je détecte un imperceptible tremblement dans ses bras et ses épaules. Son sourire à disparu, ses beaux yeux bleus semblent perdus dans le vague. Elle est encore plus belle dans cette attitude dramatique.



Elle laisse passer un court instant avant de s’exprimer de nouveau. Comme si elle voulait rassembler ses esprits.



Le doux contact de sa main me ramollissait le bras jusqu’à la colonne vertébrale. J’avais l’impression que j’allais me liquéfier sur mon siège. La serveuse choisit ce moment pour apporter dans une totale indifférence deux plats du jour qui ressemblent vaguement à la description succincte qu’elle m’en a faite.



Nous n’avions pas cessé de nous vouvoyer durant toute cette conversation. J’ai toujours apprécié le charme désuet que revêt la deuxième personne du pluriel. Elle me semble la mieux appropriée dans ces circonstances. Elle témoigne d’une sorte de respect mutuel, elle marque une distance garante qu’il n’y aura pas de débordement regrettable. Le tutoiement ne doit s’établir que plus tard, en même temps que l’intimité. Le vouvoiement est de moins en moins usité par mes contemporains et je trouve cela bien dommage.



Hélène m’observe avec de grands yeux intrigués. Elle pose son menton sur ses poings pour m’écouter plus attentivement. Jamais son visage n’a été aussi proche du mien. À cet instant, mon univers semble se résumer à ce beau regard bleu. J’adopte la même attitude qu’Hélène, me rapprochant encore de son souffle léger. J’ai une envie irrépressible d’effleurer ses lèvres qui semblent si douces. Le monde est bleu.



A SUIVRE. »