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Temps de lecture estimé : 8 mn
04/09/01
Résumé:  Adultère, rencontres pressées, couples d'un instant à la sortie de la gare
Critères:  fh ff intermast toilettes ecriv_f
Auteur : Chiara      
Rencontres furtives (pour le concours)



Mon amour des gares est infini, je l’ai déjà raconté dans une nouvelle précédente. Plaisir de la découverte, plaisir de saisir des moments d’intimité. Mirettes aux aguets, œil de lynx. J’aime deviner un désespoir, pressentir une gifle ou au contraire apprécier un baiser furtif, entrevoir un adultère. Attentes qui se frôlent, gestes imprécis, désirs en souffrance. Voyeurisme ? Certainement mon capitaine. Ce que j’apprécie le plus ? Les manigances alambiquées, les micmacs minutieusement futiles. Ma curiosité n’est jamais autant en éveil que lorsqu’une intrigue se dessine lentement, sans se presser, mais dont la chute est, à l’avance, inéluctable. Souvent un homme qui fait les cent pas en se donnant de l’assurance. Souvent une femme qui le regarde discrètement à l’abri d’un magazine. Echange de sourire détaché, connivence, marché conclu d’un plissement de paupière. La rencontre sera fortuite, insensée, hasardeuse. Mais qu’importe. Tout est dans l’interdit. Direction la sortie des artistes sans un mot. Juste le regard, empli de concupiscence. Au-delà de la grande porte, la rencontre se poursuit sur le boulevard, croise le sillon d’un tramway, file à l’anglaise. Puis une allée, puis une impasse, puis l’ombre d’un porche, les pieds dans la lumière. Voire la noirceur froide des murs d’un cimetière. Jeu de mains. Doigts qui apprennent à se connaître sans chichis. Au plus pressé. Tenue naïve ou sauvage. Dessous d’imper, dessous de chemisier, dessous de dentelles. Effeuillage rapide et précis, au gré d’un compte à rebours inutilement convenu. Pleine paume qui longe un bas. Dénivelé pris en danseuse, sans ménagement. Jupe qui s’écarte, qui apprivoise, qui se remonte. Tendresse et sauvagerie mêlée. Les rondeurs se dégustent, un doigt se frotte à l’élastique. Culotte tout sauf récalcitrante. Un second, puis un troisième. Toute la main, bien à plat. Douceur d’abord, ensuite un peu de rugosité. Mais vient le soyeux intense, le charnel infini. Le paradis moite ouvre grand ses portes. Bienvenue dans l’exutoire magnifique, dans la luxure grandiose, dans la gentillesse gargantuesque. Profondeur abyssale face à des boutons qui sautent, au sang qui prend toute la place. Jouissance enfin autorisée. Et mixte. Déferlement. Tout le bonheur du monde en un instant


Bien souvent, ces couples d’une rencontre se disloquent immédiatement une fois le forfait accompli. Retour de pudeur, rires nerveux, embarrassés. Rappel à l’ordre. Alliances et annulaires qui vous sautent tout à coup à la figure. Au revoir. Une prochaine fois ? je ne penses pas, non… mais merci quand même. Disparition à la sauvette.


J’avoue, un peu honteusement il est vrai, qu’une fois ou l’autre - bon d’accord, un peu plus…- j’ai épié ces transgressions à la règle, ces petites coups vite faits bien faits, ces coupes claires dans un contrat de mariage. Je n’ai jamais été débusquée. Quoique… Bah, autant être honnête. Une fois oui… C’était en fin d’après-midi, gare Roma Termini bien sûr. J’étais à siroter tranquillement un petit vin blanc, scrutant chaque geste, chaque proie. Bercé par les trains. J’aime la cohue sur les quais, le bourdonnement des touristes. Je les ai tout de suite repérés, on ne trompe pas un œil avisé ! Dès le haut du marchepied. L’homme surtout, bien moins à l’aise en réalité lorsqu’il s’agit de s’engouffrer dans la tromperie. Démarche gauche, l’air de pas y toucher. Fausse candeur. Une femme est plus habile car plus réfléchie, plus décidée. Histoire de passion, d’envie immédiate et non pas de tableau de chasse à garnir. Aller droit au but parce que décidé ainsi !


Tous deux sont habillés assez chics. La quarantaine friquée. Sortie de bureau, sortie de responsabilité. Yeux noirs pour tous les deux, très sombres. Qui sait, peut-être que tout est là, uniquement. Similitude qui permet de se précipiter sans commune mesure dans le stupre. Sortie par la gauche, anonyme dans la foule des navetteurs. Mon train attendra, affaire à suivre. Urgence. Je les suis le long de la Via dei Mille, passe devant le café Trombetta d’où me revient un vieil air d’harmonica. Ils se tiennent à distance respectable, sans se perdre des yeux. Un mètre tout au plus, bien que l’odeur de leur désir les rapproche déjà intimement. C’est l’homme qui suit, exécute. La femme commande. On arrive Via Goito , entre les tutoiements des Klaxons. Où vont-ils m’emmener ? un hôtel ? un cloaque ? une porte cochère ? L’arrière d’une voiture ? Non, la femme rentre soudainement dans un des bistrots guindés et noirs de monde qui bordent la Via Cernaia, près du musée national. L’homme fait mine de poursuivre son chemin vers la Piazza della Republica. Persuadée qu’il tournera les talons dans deux minutes, j’opte donc pour la femme. Ambiance feutrée malgré la fumée, le brouhaha. Elle ne prend même pas le temps de s’asseoir et se dirige illico vers les toilettes. Est-ce là qu’ils se retrouveront ? Toilettes pour femmes sans aucun doute, comme dans les films. Cineccita et consœurs. Fellini surtout.


Je la suis lorsqu’elle emprunte le petit escalier qui descend au sous-sol. Au bout du couloir, deux portes se font face. L’une masculine, l’autre féminine. La seconde, évidemment. Un grand espace marbré et lumineux, au moins huit portes côte à côte. Elle s’est arrêtée devant les lavabos, arrange un maquillage pourtant impeccable. Grand miroir qui reflète son image sage. Ses yeux sont pleins de fougue. Envie de rester là, de la regarder, de lui parler. Envie d’explication. Une jolie femme somme toute. Mais il est des moments où il faut impérativement se garder d’improviser. S’en tenir à son plan initial. Je rentre dans la toilette du milieu, histoire d’occuper une place centrale. Porte fermée, attente, l’oreille scotchée à la paroi. Eau qui coule, langueur, puis mouvement. Des pas, effluves d’empressement, la Terre qui se met à tourner à toute vitesse. Ils ont choisi de refermer sur eux la dernière porte, celle de la rangée du fond, à l’autre bout de la pièce. L’homme ne s’est donc pas fait attendre longtemps, l’a rejointe sans hésitation aucune. Je dois savoir. Je dois voir. Heureusement, la paroi ne jouxte pas le sol. Accroupie, les cheveux dans la poussière. Il y a bien quatre pieds… Chaussures de femme, chaussures d’homme. Comme convenu. Mais rapidement deux quittent le navire, ou plutôt le plancher des vaches. La plus petite pointure. Image d’une femme debout sur une planche de bois oblongue.


Je dois savoir, je dois voir. Impératif. Pas d’autre solution que de quitter ma tour de guet, de me rendre dans le WC qui voisine directement avec leur méfait. Nouvelle génuflexion, encore plus prononcée. Tant pis pour le mal de dos, tant pis pour la crasse qui entache le carrelage ivoire. Les mains dans la poussière. Accroupie à nouveau.


Vue en contrechamps. Vêtements qui se froissent, parfum de baisers aux fraises. Vision de mains qui fourmillent. Chaleur. Suffocation. Très vite, la femme laisse tomber son pantalon de flanelle, abaisse sa culotte blanche à motifs. Sans qu’on ne lui ait rien demandé, les pieds bien ancrés sur le bois. La bouche masculine a de suite pris position. Plage ensoleillée à l’ombre d’une pinède. La langue se présente, s’offre, écartèle, se fraye un passage. Sans atermoiements, sa langue lui fait le grand jeu. La langue lui sert le grand huit à la foire Montparnasse, lui invente un tour du monde polyglotte avec nombreuses escales. La grande bleue avec vue sur le Kilimandjaro. La langue tourne et tourne, devient Fred Astaire, mille claquettes endiablées. C’est plus le Kili, c’est l’Anapurna, l’Everest. Précipices de saveurs.


Les mains fines et féminines s’agrippent tant qu’elles peuvent dans le poivre et sel, encouragent encore et encore le petit organe à s’immiscer de plus belle. Les mains velues et mâles empoignent, griffent, se harnachent, attirent encore et encore le corps à se perdre dans son visage. Râles, bruits de succion, souvenirs d’orgasme. Sans m’en rendre compte j’ai passé presque totalement la tête par dessous la paroi. Pour vivre leur histoire, pour ne pas les laisser seuls à leur insouciance. Et je croise son regard… Ou plutôt je remarque qu’elle me fixe. Depuis un bon moment peut-être. Sans dire un mot. Nul cri, nulle crainte. Juste un sourire généreux. Elle me sourit, simplement. Elle ressemble soudain à la petite farandole rafraîchissante d’un bisou au creux du cou. Aucune gêne. Bien au contraire. Son sourire est telle une invitation à partager cet instant. Altruisme. Autodafé pour visionner l’intrusion savoureuse dans son intimité.


Tout à coup, j’ai envie de lui dire tous les départs que je n’ai pas vécus, lui expliquer les salles d’attente, la coque des voitures de tête, les rencontres qui n’ont pas pu se faire. Etrange besoin de se dévoiler, de devenir copines. L’homme lui n’en sait rien. Il se détache de sa proie, violemment, sans se préoccuper de savoir si le moment est bien choisi. Il déboucle sa ceinture, vire tout les tissus, enserre la nuque de mon inconnue, la fait descendre de son escabeau, lui plie l’échine, la retourne. Machisme dans toute sa splendeur. Je me suis rapidement reculée. Je ne veux pas qu’il me découvre. J’ai juste eu le temps de percevoir les yeux affolés de la femme. Ils n’étaient maintenant plus que déception, profonde amertume. Dégoût sans doute. L’extrême-onction était toute proche mais il la lui a refusée. Egoïsme.


Pénétration ultra rapide. Pas le temps de dire ouf. Quelques aller-retour sans aucune grâce. Pas de tonalité particulière, juste un râle assourdissant et vulgaire. Presque l’aboiement craintif d’un chien errant. Décharge. Bruit de fermeture éclair. Départ inopiné. Porte qui ne claque même pas. Puis le silence.


Je scrute le moindre bruit. Je n’ose pas trop bouger.



Pas un ordre, pas une supplication. Juste une invitation qui devait immanquablement être formulée, depuis le début, depuis que j’ai quitté Roma Termini. Se faire prier ? Hésiter ? Pas mon genre.


Sa porte n’est pas fermée. Assise sur la planche de bois. La culotte toujours aux chevilles. Elle me fait penser à un cheval de course, l’odeur âcre aidant. Aucune pudeur, ni dans son regard, ni dans ce qu’elle offre à ma vue, généreuse. Petit coin de verdure, peuplier géant, douceur du printemps. Arrêt sur image, instantané sur une main qui se tend, qui prend la mienne, qui la glisse vers son ventre. La peau est chaude, parfumée, pas le moins du monde ternie par la brutalité de l’homme. Ma main se veut volatile et se laisse guider, adopte les rondeurs, les contours, suscite la curiosité.


Le sein est soyeux, invite au repos, à la détente. Chère farniente… Les bonnets acceptent volontiers de quitter la scène, de se retirer dans les loges. Mes doigts se font dentelle, effleure à pas de loup les pointes. Le bout est dur et nacré. Petit baiser au goût melon, dents qui titillent et… Sa main m’a prise par surprise. Directe, sans ménagement mais tellement bienvenue. Ses doigts s’imprègnent sur le lin de mon pantalon, transpercent le coton, s’immiscent, perforent. Stop. Pouce. Laisse moi le temps d’enlever tout cela chère inconnue, déboutonne-moi, ôte mon string et tu auras le champs libre, totalement libre.


Elle semble avoir entendu ma complainte, en parfaite experte féminine.


Je m’offre nue, à l’air, aérée. Mais sa main prend un chemin de traverse, glisse sur le côté, arpente par l’arrière. Un doigt inquisiteur puise, se fait onctueux pour mieux remonter. Une seule pensée : mieux me détendre pour permettre l’intrusion de l’index tendu. Coup de chaleur. Je quitte le mamelon pour l’embrasser à pleine bouche, mêler nos salive, jouer à la décalcomanie avec sa langue. Son doigt avance encore, creuse, se faufile, va au plus profond. D’autres, venus en nombre cette fois, choisissent une autre voie, bien plus ample. Humidité abondante, majestueuse. Envie de crier, envie de me perdre totalement entre ses lèvres. Ma main se fait copie conforme, part à la découverte, s’immisce à son tour, encourage son hardiesse. Parfum de femme. Mes doigts suivent les siens, prennent les mêmes détours, font ingérence dans les mêmes contrées. L’orgasme est enfin là, merveilleux, en partage total. Il se fait rivière, fleuve, océan de volupté. Cris étouffés entre nos bouches.



On part toutes deux dans un grand fou rire. Affinités électives qu’ils disent. Regard qui pétille, pas envie de se rhabiller. Alors promesse de se revoir, alors échange de numéros de portable.


C’était une fin d’après-midi, pas loin de la station Roma Termini. Des trains en partance, d’autres qui arrivent. Des gens, des couples…