| n° 02445 | Fiche technique | 61042 caractères | 61042 10078 Temps de lecture estimé : 41 mn |
07/12/23 corrigé 07/12/23 |
Résumé: Ceci est l'histoire de Mathilde et Antoine, deux jeunes gens qui avaient tout pour réussir leur vie à deux. | ||||
Critères: fh couleurs extracon volupté revede pénétratio enceinte | ||||
| Auteur : Antoine47 (Antoine) | ||||
Ceci est l’histoire de Mathilde et Antoine, deux jeunes gens qui avaient tout pour réussir leur vie à deux. Ils ont vécu dans un environnement familial et matériel privilégié. Ils s’aimaient, du moins ils le croyaient, et pourtant leur vie sentimentale n’a été qu’une succession d’échecs.
Histoire vraie : les noms ont été modifiés, et certaines situations ajoutées pour rendre les protagonistes de cette histoire anonymes.
Viry-Châtillon était une de ces petites villes de la banlieue parisienne dont le destin semblait servir de dortoir à toute une population faisant chaque matin et soir sa migration quotidienne, et qui comprenait une zone pavillonnaire souvent groupée, tel un pack de rugby, autour d’une petite église romane ou gothique face à la zone de HLM avec son lot d’insécurité et de violence. Les parents d’Antoine avaient une maison coquette et confortable. Sa jeune sœur, qui était sa cadette de cinq ans, faisait son cursus scolaire avec Mathilde dont la maison était distante d’une centaine de mètres de la leur.
Elle était très liée à ma sœur. Le matin, les parents les amenaient alternativement à l’école. Les mercredis et week-ends, elle venait souvent à la maison. Leurs loisirs étaient invariablement les mêmes : poupées et télévision.
Après leur entrée au collège, elles commencèrent à solliciter Antoine périodiquement pour leurs devoirs. Elles entraient à tout moment dans sa chambre et n’en sortaient pas avant qu’il ne les ait aidées.
Lorsqu’il eut son baccalauréat, il hésita sur la suite de ses études. Il était attiré par de nombreuses matières, électronique, philosophie, sciences politiques. Finalement, son choix se porta pour Sciences Po. Il devait poursuivre plus tard par des études de gestion faites à l’université Paris-Dauphine.
Pendant ces études, il rentrait souvent tard à la maison. Les week-ends, il allait souvent voir des amis à Paris. Il était très impliqué par les débats politiques de l’époque et, pendant de longues soirées dans la chambre d’étudiants de certains de ses amis, il refaisait le monde. Les discussions étaient toujours passionnées, chacun avait son avis sur tout. Leur désir de justice était immense. Comme la plupart des étudiants, il fut aspiré par le tourbillon de la contestation et, au grand dam de ses parents, fut interpellé à plusieurs reprises par la police. Il ne vit plus alors Mathilde que de manière lointaine.
Un mercredi, alors qu’il était resté à la maison, Mathilde vint comme à son habitude voir sa sœur. Elles étaient toutes les deux au lycée en classe de première S. Antoine fut frappé par son changement physique. Ses cheveux étaient d’un blond éclatant, son visage s’était affiné, sa silhouette était élancée et harmonieuse, et ses seins pointaient avec fierté sous son chemisier. Elle se rendit compte du regard différent qu’Antoine portait sur elle. Il y avait bien longtemps qu’elle ne pensait qu’à lui.
À partir de ce jour, leurs relations furent d’une autre nature. Quand elle ne le voyait pas à la maison, elle l’appelait au téléphone, lui proposait d’aller au cinéma, à un concert, voir une exposition. Autant lui était réservé, autant elle, quoique discrète, était enjouée et gaie.
Pendant près de deux ans, ils continuèrent ainsi à se fréquenter régulièrement. Ce fut pour Antoine une curieuse période. Il était attaché à Mathilde, mais quelque chose en lui l’inhibait, l’empêchait d’aller plus loin que les simples baisers et caresses légères. À la faculté, certaines de ses camarades lui envoyaient des signes d’intérêt, mais là aussi il se montrait incapable d’aller plus loin que les simples marivaudages. Certaines d’entre elles, sans doute par déception, prenaient leur distance avec lui. C’était un indécis, probablement trop timide dans ses relations avec les femmes. Peur de l’échec sans doute. Avec le développement de sa féminité, Mathilde attendait plus de lui qu’il prenne des initiatives. La déception qu’elle pouvait avoir, elle ne la montrait pas.
À dix-sept ans, Mathilde était devenue une belle jeune fille. Une de celles sur lesquelles les hommes se retournaient dans la rue. Quand elle se promenait avec Antoine, elle paraissait indifférente à ces murmures d’admiration et de désir soulevés par son passage. Pourtant, quand elle était seule, elle ne se montrait pas indifférente à ces regards. Mathilde était coquette et comme toutes les coquettes de son âge, elle aimait plaire. Son allure était élancée, mais ses formes étaient pleines avec des fesses et des seins bien ronds, comme les rêvent secrètement tous les hommes.
Physiquement, Antoine n’était pas ce qu’on appelle un bel homme. Par sa beauté, Mathilde aurait pu avoir à elle tous les garçons qu’elle aurait voulus, mais celui qu’elle voulait, c’était Antoine. C’était son visage qui était gravé dans ses rêves d’adolescente. Elle ne concevait pas d’autre homme dans sa vie que lui. Elle ne cherchait d’ailleurs pas à fréquenter d’autres garçons, elle les évitait même, convaincue d’avoir trouvé l’homme de sa vie.
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En 1972, alors qu’elle venait de réussir sans difficulté son baccalauréat, ils décidèrent de partir pour la première fois seuls en vacances. C’était le premier août et ils avaient trouvé une place dans un camping situé dans la presqu’île de Giens. Il y avait beaucoup de monde, mais le lieu n’était pas désagréable, sans bruit de voiture, proche de la plage.
La tente voisine de la leur était occupée par trois jeunes gens, deux garçons et une fille. Ils étaient particulièrement bruyants, parlaient et riaient fort. La fille semblait disponible pour les deux garçons. L’un des deux était un grand brun, à la peau basanée, aux pectoraux bien entretenus. Il lissait constamment ses cheveux rejetés en arrière et portait un collier en argent autour du cou. Il avait tout à fait le genre du séducteur des plages, et devait plaire à toutes les filles. Il devait avoir 25 ans et semblait sûr de sa prestance. Dès la première minute, il avait remarqué Mathilde. Aussi passait-il à tout moment devant leur tente, leur faisait des signes, adressait des petits sourires à Mathilde. Il avait remarqué que Mathilde et Antoine ne formaient pas vraiment un couple d’amoureux transits. Non loin de leur tente se trouvait une piste de danse et le deuxième soir après leur arrivée il y avait une animation dansante. Malgré Antoine qui ne se sentait pas bien, depuis son arrivée il avait un mal de cœur tenace et en plus il avait attrapé un coup de soleil, Mathilde insista pour y passer la soirée.
Depuis près d’une demi-heure, Mathilde dansait avec leur voisin. Autant Mathilde était blonde, avait la peau claire et les yeux d’un bleu transparent et lumineux, autant lui était brun et avait le regard sombre. C’était réellement un bel homme et Antoine remarqua que Mathilde n’était pas insensible à sa beauté et se montrait attirée par lui. À la fin de l’une des danses, elle vint lui demander de danser avec elle. Antoine qui se sentait très las refusa de la rejoindre. Agacée par son refus, elle retourna vers son cavalier à qui la scène n’avait pas échappé et qui se sentit encouragé. Il la saisit par la taille et l’attira vivement contre lui. Mathilde entoura son cou de ses bras.
À ce spectacle, Antoine se sentit désemparé. Que pouvait-il faire ? Mathilde acceptait le contact étroit de son partenaire avec plaisir. Elle était adulte et savait ce qu’elle faisait. Et puis il n’allait pas l’arracher des bras de son cavalier et faire un esclandre. Il se sentit tout à coup de trop, sans intérêt. Le mieux pour lui était de retourner dans sa tente.
Antoine ne parvenait pas à dormir. D’ailleurs, l’aurait-il voulu que le bruit de la musique l’en aurait empêché. Quelques heures plus tard, il devait être une ou deux heures du matin, il retourna vers la piste de danse et les vit toujours ensemble. Ils étaient collés l’un à l’autre, leurs lèvres étaient proches les unes des autres. Lui avait une de ses mains sur sa hanche et la maintenait fermement contre lui, l’autre était posée sur ses fesses, remontait parfois vers ses seins et après une légère caresse redescendait à sa position initiale. Mathilde paraissait totalement abandonnée à son plaisir immédiat dans les bras de cet homme. La musique, la chaleur, l’ambiance sensuelle régnant sur la piste de danse, le flot de paroles de son cavalier l’avait transportée sur une autre planète. Elle était sous le charme.
« Est-ce que j’existe encore pour elle en ce moment ? » se demanda Antoine. Seul l’instant présent devait compter pour elle. D’Antoine, il ne restait plus, alors, qu’une minuscule image floue perdue dans sa mémoire. Cette image resurgissait par brefs instants et provoquait en elle un imperceptible mouvement de recul, vite maîtrisé par son partenaire. Elle s’était évaporée dans la chaleur de la nuit.
Sa décision fut prise : dès les premières heures du jour, il rentrerait chez lui. Quand il se leva, Mathilde dormait. Il l’avait entendue rentrer dans la tente deux ou trois heures plus tôt et avait feint le sommeil. Alors que, sans faire de bruit, il rangeait ses affaires, il se souvint qu’ils avaient mis dans un même sac leurs papiers, billets de train, l’argent et les clés. Ce sac était dans les affaires de Mathilde et il ne pouvait la réveiller. Mécontent, il se résigna à attendre. Il déplia son sac de couchage et se coucha. « Antoine gisait à terre, deux jeunes motards l’avaient pris à partie et l’avaient roué de coups. Mathilde était près de lui, le consolait avec des mots doux et nettoyait ses blessures. Une douleur vive à l’épaule lui fit ouvrir les yeux. Mathilde, assise près de lui, le regardait avec un sourire radieux, joyeuse ». Il s’était assoupi et avait fait un mauvais rêve. Tout en lui reprochant de rester coucher alors qu’il faisait un temps magnifique, elle lui donna plusieurs petits baisers sur la bouche, sur le nez, sur le front, sur son épaule encore rougie par le coup de soleil reçu la veille. Elle le retourna sans ménagement et appliqua sur cette épaule une crème apaisante qu’elle était allée acheter dans une pharmacie proche. Antoine était perplexe. Face à tant de prévenances, il n’eut pas le courage de faire part de sa décision de partir à Mathilde.
Ils passèrent la journée à se baigner, prendre le soleil et se promener. Le soir, à vingt heures, ils dînèrent d’une salade variée que Mathilde avait préparée. Le coup de soleil ne laissait pas de répit à Antoine qui alla s’allonger dans la tente et prit un livre. Mathilde feuilletait un magazine, assise devant la tente. Alors que la nuit commençait à tomber, Antoine entendit les chuchotements d’une voix d’homme auxquels répondaient ceux de Mathilde. La conversation semblait animée. Après quelques instants, il entendit Mathilde se lever et partir. Elle n’était pas seule. Antoine sortit de la tente et aperçut les silhouettes de Mathilde et de leur voisin qui s’éloignaient dans la pénombre. Il enfila son pantalon, mit ses chaussures et, sans réfléchir, décida d’aller voir ce qu’ils faisaient. Après avoir cherché quelques minutes, il les aperçut au loin. Mathilde était plaquée debout contre un arbre. Son compagnon avait saisi ses deux mains, s’était collé à elle et tentait de lui donner des baisers sur la bouche, sur les joues, sur le cou. Mathilde essayait de résister. Alors qu’il avait décidé d’intervenir, Antoine vit Mathilde passer ses bras autour du cou du garçon, sa résistance était vaincue. Lui avait saisi les hanches de Mathilde et frottait nerveusement son sexe gonflé de désir contre son ventre. Antoine fit demi-tour et partit. Sur un morceau de papier, il avait inscrit :
Je rentre à la maison.
Alors qu’il quittait le camping, se retournant pour jeter un dernier regard en arrière, il aperçut Mathilde qui se dirigeait en courant vers leur tente. Dans un sursaut, elle s’était dégagée de l’étreinte de cet homme, affolée et troublée par son impérieuse ardeur.
Antoine était parti, ils ne se reverraient que dix ans plus tard.
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À ses parents étonnés, Antoine justifia son retour anticipé par la nécessité de préparer le concours d’entrée à l’école nationale de la santé publique qui devait avoir lieu en octobre. Bien que pendant ses années de lycée il ne s’était jamais montré intéressé par la médecine, depuis un an, le monde hospitalier l’attirait et ce concours en constituait une porte d’entrée.
En attendant d’intégrer cette école, il avait obtenu par l’intermédiaire d’une amie un remplacement comme maître auxiliaire pour l’année scolaire 1972-1973. Il trouva une chambre en location dans le 12e arrondissement et s’y installa aussitôt. Il lui fallait absolument s’éloigner de ses souvenirs, de son amie volage.
Paris au mois d’août est une ville agréable. La circulation y est plus facile, les gens sont moins pressés et paraissent plus disponibles, moins renfermés sur eux-mêmes. Les touristes y apportent une touche d’exotisme charmante. Mais quand on a le cœur gros, qu’on n’a plus le goût aux choses de la vie, même les lieux les plus beaux du monde paraissent mortels.
Ce mois d’août fut atroce pour Antoine. Il était envahi en permanence par un sentiment de langueur et de tristesse. Parfois assis sur le banc d’un jardin public, il pensait à Mathilde restée seule dans ce camping. Il l’imaginait dans les bras de cet homme, dans son lit. Il le voyait sur elle, il le voyait en elle. Sa souffrance était si forte que parfois il en avait des nausées. Antoine avait lu une étude qui montrait une augmentation importante, depuis quelques années, du nombre de suicides chez les jeunes de moins de vingt-cinq ans. Si une telle pensée ne lui venait pas à l’esprit, il comprenait que dans de tels instants des jeunes gens, à peine sortis de l’adolescence, se sentant à bout et ne parvenant pas à maîtriser une trop forte déception, puissent être poussés à cette ultime extrémité.
L’arrivée du mois de septembre fut pour lui une délivrance. Il devait préparer la rentrée scolaire et se jeta avec frénésie dans le travail.
Au retour de ses vacances, Mathilde, qui avait obtenu les coordonnées d’Antoine par sa sœur, chercha à le joindre de nombreuses fois par téléphone, lui laissa des messages sur son répondeur. Antoine coupait sans répondre instantanément la communication quand il entendait la voix de Mathilde.
Un mois plus tard, il reçut une lettre de Mathilde. Elle lui racontait qu’elle avait été enceinte et qu’elle venait de subir un avortement. Cette épreuve avait été pour elle un vrai traumatisme et avait avivé son amour pour lui. Elle avait besoin de lui, de son amour. Dans son exaltation juvénile, elle ajoutait que, sans lui, la vie ne valait pas la peine d’être vécue et qu’elle se languissait d’amour pour lui. Sans soleil, les fleurs ne s’épanouissent pas, les fruits ne mûrissent pas. « Je peux exister que par toi. Sans ton amour, je ne pourrais vivre », ajoutait-elle. Le trop-plein de l’amour de Mathilde se répandait dans un flot de paroles.
La solitude, la solitude, clamait alors Léo Ferré.
Cette lettre conforta Antoine dans sa décision. Elle s’était abandonnée dans les bras du premier bel homme qui s’était montré entreprenant. Elle avait passé tout un mois avec lui. Sa folie amoureuse avait dû être bien grande pour qu’elle en oublie toute précaution. Toutes ses nuits, ne connaissant personne dans ce camping, elle les avait sans doute passées dans le lit de cet homme. Peut-être l’avait-il laissée tomber, et maintenant elle voulait revenir vers lui. Ce qu’elle avait fait une fois, peut-être sous l’emprise des circonstances, elle le refera. Souffrir par ceux que l’on aime est le pire des châtiments, pensait-il, aussi valait-il mieux s’en prémunir. Non, vraiment, il ne ferait pas siennes les paroles du chanteur du temps des cerises qui, ne craignant pas les peines cruelles, acceptait l’idée de souffrir un jour pour les yeux d’une belle.
Antoine ne percevait pas sa part de responsabilité dans son échec sentimental. Mathilde était une jeune fille douce, tendre et sans complication. L’amour qu’elle ressentait pour Antoine était sincère. Cependant, sa féminité épanouie attendait inconsciemment plus qu’une simple relation platonique, et cela, il ne l’avait pas compris. Alors, quand dans ce cadre estival se présenta à elle un homme empressé et séduisant, qui se montra en accord avec ses sens, elle se laissa tout doucement dériver vers les rives du plaisir charnel, et ce que lui fit découvrir ce premier amant fut infiniment plus fort et intense que ce qu’elle avait pu imaginer.
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Antoine revit Mathilde en septembre 1982. Il venait de sortir d’une réunion et se trouvait debout dans le métro. Son métier ne lui déplaisait pas, il lui procurait une situation matérielle confortable, mais au fond de lui-même il avait toujours su que ce n’était pas là qu’il aurait pu donner la pleine mesure de lui-même. Antoine aimait la peinture et, périodiquement, il réalisait des tableaux. Il utilisait la peinture acrylique qu’il trouvait plus simple d’utilisation que la peinture à l’huile. Il peignait des portraits et plus fréquemment des tableaux abstraits où il aimait faire des combinaisons de couleurs et de formes. Kandinsky était un de ses peintres favoris. Chaque fois qu’il avait l’occasion de découvrir un tableau qu’il ne connaissait pas de ce peintre, il se disait avec irritation qu’il avait déjà peint ce que lui-même aurait voulu faire. Perdu dans ses pensées, il n’avait pas prêté attention à ses voisins. Il entendit une première fois son prénom, à la seconde fois il tourna la tête et vit Mathilde à côté de lui. Son visage avait acquis une maturité grave qui la rendait encore plus belle. Il resta figé de surprise face à elle.
Ces mots étaient sortis de sa bouche spontanément. Près d’eux, une petite dame âgée, touchée par cette spontanéité, leur sourit en les regardant avec une tendresse mélancolique.
Ils sortirent du métro. Dehors des nuages sombres couraient le ciel et libéraient sur la ville agitée une pluie fine. Mathilde se serra contre lui sous son parapluie. Ils marchèrent longtemps bras dessus bras dessous. Ils parlèrent peu. Ils étaient heureux de se sentir l’un près de l’autre, de retrouver les sensations de leur première jeunesse. Ils auraient voulu se prendre dans les bras l’un de l’autre, rester ainsi immobiles, attentifs au seul contact de leurs corps, mais pour cela il aurait fallu que l’un des deux ose. L’heure n’était pas venue. Autour d’eux, les piétons se hâtaient en tous sens, les automobilistes s’énervaient du surcroît d’embarras provoqué par la pluie. Mathilde et Antoine étaient indifférents à cette agitation. Ils eurent au même moment la même envie de se raconter et s’assirent dans le premier café qui se trouvait sur leur chemin.
Elle lui raconta combien elle avait pleuré et combien elle l’avait détesté, lorsqu’en ce funeste automne 1972, il n’avait pas répondu à ses nombreux appels et messages. Plus elle avait pensé à lui, plus son aversion à son égard avait grandi.
Avec la candeur et le naturel qui étaient toujours les siens, parlant comme à un confident, elle lui raconta sa vie et son métier qui la faisaient côtoyer beaucoup de gens du monde du spectacle. Elle avait connu beaucoup d’hommes, eu de nombreux amants. Elle était très courtisée et pourtant se sentait seule. Pendant son adolescence, Antoine avait rempli la totalité de ses rêves, de ses pensées. Qu’il soit l’homme de sa vie était alors pour elle une évidence. Ses rêves d’adolescente ne s’étant pas réalisés, elle avait perdu l’être aimé. Elle n’avait pas trouvé cet autre homme avec qui elle aurait pu faire sa vie, avoir les enfants que son désir de maternité attendait. Elle avait pourtant été enceinte deux fois, mais elle ne concevait des enfants que dans le cadre de l’équilibre d’un couple avec la présence d’un père et d’une mère. En fait, inconsciemment, elle souhaitait retrouver la douce quiétude dans laquelle elle avait grandi au milieu de ses parents. L’expérience des couples éclatés de son entourage l’avait définitivement convaincue sur ce point. Par deux fois, elle avait dû interrompre sa grossesse. Elle aimait follement le plaisir fulgurant qu’elle ressentait sous l’étreinte virile d’un homme, mais quand elle se retrouvait seule dans son lit, parfois, elle ressentait le besoin d’un homme sur lequel elle pourrait se reposer, qui l’envelopperait de son amour, qui la protégerait. Dans ses moments de tristesse, elle pensait toujours avec amertume à son amour perdu.
Elle s’arrêta de parler et, le regardant avec un serrement de cœur, lui demanda pourquoi il l’avait abandonnée, dix ans auparavant. À cette question, Antoine se raidit.
Il lui raconta combien après son départ du camping l’image d’elle dans les bras de cet homme l’avait torturé. Il avait acquis la conviction qu’il n’était pas l’homme qu’il lui fallait, que son amour pour lui était aussi léger qu’un fétu de paille.
Sa vie sentimentale n’avait pas été au diapason de sa vie professionnelle. Il avait bien eu quelques liaisons passagères. Il lui semblait que son cœur était devenu comme un vieux tronc d’arbre desséché, à terre, incapable de donner à nouveau la moindre vie.
Ils décidèrent de se revoir. En le quittant, Mathilde lui donna un baiser sur les lèvres. Antoine lui avait fait goûter du marsala à l’œuf, vin cuit sicilien dans lequel était ajouté un peu de jaune d’œuf sucré. Les lèvres de Mathilde avaient un goût exquis de fruit mûr. Ce baiser léger et tendre scella leurs retrouvailles.
Pendant près d’un an, ils se retrouvèrent une à deux fois par semaine. Ils allaient souvent au cinéma, au théâtre. Elle venait régulièrement chez lui. Il habitait un grand deux-pièces clair et relativement calme dans le XIVe arrondissement. Elle s’installait dans sa cuisine et lui préparait des repas pour plusieurs jours. Elle trouvait qu’il avait des mauvaises habitudes alimentaires et elle voulait les corriger. Ils faisaient également l’amour. Tenir son corps nu, lisse et souple dans ses bras était pour Antoine un émerveillement. Et puis ce qu’il aimait par-dessus tout était sa poitrine : caresser, embrasser, lécher, se noyer dans ses seins bien ronds et toujours fermes. Mathilde pratiquait régulièrement la natation et la nage sur le dos lui musclait les pectoraux et maintenait ferme sa poitrine. Pour Antoine, les seins étaient le signe premier de la féminité. La proéminence de la poitrine chez la femme, au contraire de ce que l’on observe chez les autres primates qui n’ont pas besoin de mamelles rondes pour allaiter leur petit, est une question au sujet de laquelle Antoine avait lu plusieurs articles scientifiques contradictoires. La théorie en laquelle croyait Antoine est que cette proéminence des seins avait pour fonction de donner un signal sexuel, d’attirer le regard de l’homme, d’aviver le désir masculin. Chez la plupart des primates, les organes sexuels de la femelle sont visibles au mâle et le renseignent sur l’état de fécondité et de chaleur de la femelle. Chez la femme, les organes sexuels sont dissimulés entre les jambes. Le développement des seins aurait ainsi compensé cette absence de vue.
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Tout alla très bien jusqu’en ce jour du mois de juin 1983 où, au cours d’un vernissage, Mathilde revit un ancien ami. C’était un grand Antillais séduisant, au teint clair et à l’allure sportive, ancien collègue de travail, lui dit-elle, qui était retourné en Martinique il y a cinq ans et venait de rentrer depuis peu à Paris. Ils avaient beaucoup de choses à se raconter, inintéressantes pour Antoine, aussi Mathilde lui proposa-t-elle de continuer seul la visite. Ils se retrouveraient à la sortie.
Antoine en eut fini en une demi-heure, il attendit près de la sortie pendant quelque temps et ne la voyant pas, il fit demi-tour. Il les aperçut toujours au même endroit. Lui parlait et riait beaucoup. Il agitait ses mains dans tous les sens, effleurant tantôt l’épaule de Mathilde, tantôt ses hanches, tantôt lui prenant la main qu’elle retirait avec une moue faussement réprobatrice. Une ombre traversa l’esprit d’Antoine.
Comme il avait soif, il sortit de la galerie et s’installa dans un café se trouvant en face, de l’autre côté de la rue.
Quelques instants plus tard, Antoine les vit sortir aussi et, au moment de la quitter, son compagnon saisit Mathilde vivement par les hanches et plaqua sa bouche sur la sienne. Après un premier mouvement de recul, Mathilde se laissa envahir par la force du désir qui émanait de son ami. Elle se dégagea néanmoins de l’étreinte et se dirigea rapidement vers le métro.
Peu après, Antoine quitta le café. Il n’avait pas envie de rentrer chez lui. Depuis quelques mois, il avait décidé de se laisser tenter par l’achat d’une de ces nouvelles chaînes hi-fi dont on vantait les qualités. Il décida donc d’aller à la Fnac qui ce jour-là était ouverte jusqu’à vingt-deux heures.
Plus tard dans la soirée, Mathilde qui avait déjà laissé un message sur son répondeur l’appelait. Elle était inquiète. Elle ne l’avait pas trouvé à la sortie de la galerie. Elle était passée chez lui en vain. Il lui expliqua qu’à la fin de sa visite, l’ayant vu avec son ami antillais toujours en discussion, il avait préféré les laisser seuls et avait décidé d’aller faire un achat. Il lui donna rendez-vous pour le week-end prochain.
Le samedi suivant, Antoine était chez Mathilde. Elle avait pris deux places pour le Trouvère de Verdi qui passait à l’Opéra-Bastille. Alors qu’elle se préparait dans sa salle de bains, le téléphone sonna. Elle lui demanda d’aller répondre. En se levant, il renversa sur son pantalon le verre de marsala qu’il buvait. Mathilde avait pris l’habitude d’acheter cet apéritif qu’Antoine aimait. Le répondeur se mit en route. Il reconnut la voix caractéristique de l’ami antillais de Mathilde lui confirmant un rendez-vous dans la brasserie non loin de chez lui. Antoine dit à Mathilde qu’il n’avait pu répondre au téléphone tout occupé qu’il était à nettoyer son pantalon.
C’était un mardi et la brasserie était déjà bien remplie et très bruyante. Antoine s’installa dans une place au fond de la salle qui lui permettait d’avoir une vue d’ensemble ; Mathilde arriva quelques minutes après son ami. Antoine eut un choc : jamais il ne l’avait vue ainsi habillée, maquillée, coiffée. Depuis dix mois qu’ils se fréquentaient, elle portait invariablement des pantalons, des jupes mi-longues amples, qui s’ils étaient d’excellente qualité, ne mettaient pas en valeur ses formes à la fois fines et épanouies. Sa coiffure se limitait à une queue de cheval. Mathilde portait une minijupe de cuir noir et des sandales noires à talons hauts qui soulignaient la finesse de ses jambes, un débardeur décolleté en soie rouge laissant apparaître la blanche pâleur de ses seins délicats et fiers comme des fleurs. Son maquillage donnait encore plus d’éclat à sa beauté et une touche de provocation. Tout en elle était sensualité et appel à l’amour. Mathilde eut un sourire malicieux. À la bosse qu’elle vit au pantalon de son ami, qui s’était levé pour la saluer, elle put constater son émoi et voir que le message que son corps lui adressait était bien reçu.
Toute la durée du repas fut un supplice pour Antoine. Il les voyait si contents d’être ensemble. Les mains du garçon étaient sans arrêt en mouvement. Il lui caressait les mains, les joues. Parfois, l’une de ses mains s’aventurait discrètement sous sa jupe et remontait lentement vers le haut de ses cuisses là où la peau se fait plus fine, douce et chaude. Elle parvenait à effleurer du bout de ses doigts l’entrée de tous ses désirs. Mathilde se montrait très réceptive à ces attouchements et semblait même les attendre.
Les minutes sont longues à celui qui souffre. Lorsqu’ils se quittèrent, Antoine vit avec tristesse le baiser ardent et profond qu’ils échangèrent. Les lèvres épaisses et charnues du garçon semblaient manger la bouche de Mathilde. C’était à la fois une prise de possession et un abandon. Les bras qu’elle avait passés autour de son cou formaient comme un collier d’amour. Antoine était pétrifié et se sentait entraîner inexorablement dans un gouffre, impuissant à freiner sa chute. Ainsi donc, dix ans plus tard, il se retrouvait au même point et avait ce même sentiment d’insignifiance. Le mal est sans espoir, aussi valait-il mieux le taire, pensa-t-il.
Le lendemain, il décida d’écrire à Mathilde.
La journée avait été chaude et même un peu étouffante. En cette fin de journée, un petit vent frais entrait par la fenêtre entrouverte de sa chambre. D’un appartement voisin lui parvenait la voix plaintive de Jacques Brel pleurant sa Fanette :
Nous étions deux amis et Fanette m’aimait
La plage était déserte et mentait sous juillet
Si elles s’en souviennent, les vagues vous diront
Comment pour la Fanette, s’arrêta la chanson.
Machinalement, Antoine poursuivait dans sa tête :
Faut dire
Faut dire qu’elle était belle
Comme une perle d’eau
Faut dire qu’elle était belle
Et je ne suis pas beau
Faut dire que j’étais fou de croire à tout cela
Je le croyais à nous
Je la croyais à moi
Il mit près de deux heures à écrire, et alors qu’il écoutait la 5e symphonie de Mahler, il eut plutôt envie d’enregistrer sa lettre et d’envoyer la cassette à Mathilde. Quand il eut fini, Antoine se sentit soulagé. Il appréhendait la dramatisation inévitable d’une discussion face à face.
Le vendredi suivant, Mathilde sortit de son travail à 18 heures. En allant prendre le métro, elle passa devant un magasin de lingerie féminine. Elle vit en vitrine un ensemble soutien-gorge culotte porte-jarretelles couleur cerise qu’elle voulut essayer et acheta. Pendant son trajet en métro, elle pensait aux moments voluptueux qu’elle allait vivre dans la soirée. Son ami antillais avait été son amant cinq ans auparavant et elle avait un souvenir très précis de ses qualités amoureuses.
Elle arriva chez elle dans un état de grande excitation. Dans sa boîte aux lettres, elle trouva au milieu de factures et prospectus divers le paquet contenant la cassette d’Antoine. Elle posa le tout sur sa table et alla dans sa salle de bains. Après avoir pris une douche, s’être longuement maquillée, coiffée, parfumée, elle mit les sous-vêtements achetés une heure auparavant. Devant sa glace, avec un sourire de contentement, elle se dit qu’ils mettaient bien en valeur ses charmes. Ses cheveux blonds rejetés sur le côté gauche tombaient en ondulant sur son épaule et laissaient apparaître sur le côté découvert un pendant d’oreille dont le rouge sombre rappelait celui de ses lèvres. Elle mit un ensemble tailleur-minijupe de couleur noire. Le bas de la jupe était terminé par une dentelle fine. La veste épousait parfaitement la forme de son corps et laissait apparaître le haut de ses seins ronds qui semblaient vouloir s’échapper de leur écrin. Elle portait des escarpins à talons aiguilles qui creusaient la cambrure de ses reins, projetant en avant sa poitrine et accentuant le galbe de ses fesses. Autour de sa cheville droite, elle avait mis des petites pastilles autocollantes dorées qui, à chacun de ses mouvements, étincelaient comme autant de petites lucioles. Qui pourrait lui résister ? Un moine tibétain, peut-être ! pensa-t-elle avec un sourire.
Son amant lui avait donné rendez-vous dans un restaurant mexicain. Il venait périodiquement dans ce bar-restaurant fréquenté par nombre d’Antillais. Il était particulièrement fier de s’y montrer avec une magnifique blonde et pour bien affirmer qu’elle était à lui il tenait sa main dans la sienne. Ils mangèrent rapidement, portant peu d’attention à leur repas tellement leur esprit était tendu vers ce seul objectif : se retrouver seuls, corps contre corps, peau contre peau, l’un sur l’autre, l’un dans l’autre. Ils quittèrent le restaurant à la hâte tellement ils n’en pouvaient plus d’attendre.
Ils firent l’amour pendant quatre heures presque sans discontinuer, faisant juste quelques pauses pour reprendre leur souffle et se rafraîchir. La première fois, Mathilde eut une jouissance brève et fulgurante tellement l’attente avait été longue et l’excitation grande. À peine arrivés dans l’appartement de son amant, ils se jetèrent dans les bras l’un contre l’autre. Les lèvres charnues du garçon enveloppaient la bouche de Mathilde. Ils s’embrassaient avec fougue et voracité comme s’ils voulaient se dévorer. Il pétrissait fébrilement, après les avoir libérés de leur berceau, les seins pigeonnants de son amante. Mathilde avait collé son sexe contre celui tendu à l’extrême et palpitant de son amant. Une de ses mains était descendue vers l’unique objet de ses désirs et après s’être introduite dans son pantalon, l’avait agrippé avec un soupir de joie. Son sexe était long et dur comme un pal. Il se plaça derrière elle, remonta d’un geste impétueux sa minijupe, fit glisser sa culotte et la pénétra instantanément. Mathilde l’accueillit avec un petit cri d’amour. Elle était surprise par l’intensité de son propre désir, enivrée par le goût de cette peau, par l’odeur de cet homme qu’elle retrouvait cinq ans plus tard… Quant à lui, l’Antillais, l’idée d’être à ce point désiré par une si belle blonde, courtisée par bien des hommes, décuplait son désir. Son bas ventre frappait avec force contre les fesses de Mathilde. Il accompagnait chacune de ses poussées d’un grognement de satisfaction. La puissance de ses va-et-vient ne semblait pas faire mal à sa maîtresse. Dans le calme absolu de la nuit, on n’entendait que les claquements des coups de boutoir mêlés aux soupirs des deux amants. Quand il retira son sexe, il était encore tendu. Il avait l’impression qu’il pourrait jouir indéfiniment avec cette femme. La retournant vers lui, il lui prit à nouveau la bouche et, debout l’un contre l’autre, ils se déshabillèrent lentement. Il la souleva dans ses bras, surpris par sa légèreté, et la porta – nue – dans sa chambre. Il la déposa délicatement sur son lit et se laissa tomber sur elle. Son sexe trouva instantanément le chemin de la Grotte tant désirée.
Lors de cette deuxième étreinte, ils prirent le temps de sentir leur désir. Ils explorèrent leur corps avec leurs mains, leur bouche, leur langue. Les petits baisers, semblables à des picotements, qu’il lui donnait sur ses fesses, son dos, sa nuque, ses cuisses la faisaient frissonner. Il lui mordillait délicatement le lobe des oreilles, les tétons. Il frottait son sexe entre ses seins, entre ses fesses, sur son sexe. C’était merveilleux. Pendant qu’il la chevauchait, sa bouche plaquée à la sienne, Mathilde accompagnait les sublimes secousses de son amant d’une légère plainte d’amour. Il était sur elle. Elle dansait sur lui. Dans cette sarabande amoureuse, ils tentaient l’impossible fusion du blanc et du noir. Il était son étalon, elle était sa pouliche. L’animal était en eux. Il était le mâle et elle la femelle. Le bassin de Mathilde était parcouru de vibrations. Ses mains comprimaient les fesses de son amant, les pressaient contre elle pour qu’il entre plus loin, plus fort en elle. Elle aspirait en elle ce sexe tant désiré. Mathilde se sentait emportée par une houle déferlante de plaisir qui la submergeait. Quand il déversa sa lave bienfaitrice en elle, elle eut une explosion volcanique qui la libéra de sa tension nerveuse. Son cri résonna dans le calme de la nuit. Une ultime onde de jouissance traversa tout son corps. Elle avait joui plusieurs fois de suite. Leur jouissance fut simultanée, et dans un ultime choc de leurs ventres, ils restèrent soudés l’un à l’autre. Alors qu’il restait figé au-dessus d’elle, les mains crispées sous ses fesses, elle serrait son amant contre elle à s’en étouffer. Le sexe long et vigoureux de son amant remplissait totalement le sien. Il semblait parfaitement ajusté, un sexe pareil était fait pour elle. En de tels moments, rien d’autre que l’exaltation de son corps et la possession sexuelle n’existait pour elle. Apaisée, elle lui demanda de rester en elle, elle aimait sentir ce membre encore raide et chaud. Ils restèrent longtemps soudés l’un à l’autre. Elle avait là un amant merveilleux, fougueux, endurant et attentif à son plaisir, ce qu’elle n’avait pas toujours connu avec bien des hommes qui l’avaient possédée, uniquement préoccupés par leur seul plaisir.
La chambre ressemblait à un vrai champ de bataille, leurs vêtements jonchaient le sol, le lit n’était plus qu’un amas de draps et de coussins. Il alla chercher dans son réfrigérateur deux glaces dont la fraîcheur leur fit du bien. Ils n’avaient pas encore totalement apaisé leur faim d’amour, le désir était toujours là en eux. Le mélange de leurs odeurs, parfum discret et subtil de Mathilde, transpiration, sécrétions sexuelles agissaient sur eux comme un aphrodisiaque. Alanguie et complètement abandonnée près de son amant, Mathilde voyait se redresser lentement et inexorablement son sexe et avec des caresses légères et délicates encourageait sa montée. Malgré les réticences de Mathilde, son amant entreprit de forcer le passage de ses reins. Il entra en elle avec lenteur et délicatesse. Son sexe dur réduisait progressivement la résistance de ses muscles internes. Elle eut un peu mal, tellement il était fort. Mais une fois en place, il resta immobile, alors une douce chaleur se répandit progressivement sur son bas-ventre et ce fut avec plaisir qu’elle le sentit reprendre ses mouvements. Pendant la saillie, elle se caressait le clitoris. Aussi eut-elle une double jouissance.
À la fin, ils eurent envie de remercier leur sexe de tout le bonheur et de toute la jouissance reçus. Ils se donnèrent successivement du plaisir avec leur bouche. Elle avait happé avec gourmandise les deux boules bien rondes qui pendaient sous le sexe. Lui avait si bien taquiné son bouton d’amour avec sa langue et aspiré sa vulve gonflée de désir. Vers trois heures du matin, totalement satisfaite et comblée, Mathilde demanda à son amant de la raccompagner chez elle. Il aurait voulu qu’elle passe la nuit chez lui.
Rentrée chez elle, Mathilde se laissa tomber sur son canapé. Elle éprouvait une sensation de grande fatigue mêlée de bonheur physique. Elle n’éprouvait pas d’amour, mais de tels instants somptueux avec un homme qui savait si bien tirer toutes les ressources de l’amour et faire exulter de son corps valaient bien tout l’or du monde, rien d’autre n’existait alors pour elle que cet instant-là. Mathilde était heureuse. Oui, vraiment, elle aimait le sexe. Sentir resurgir en elle des désirs nouveaux n’était-il pas les plus beaux délices de la vie ?
Après quelques minutes de repos, elle se leva et se mit à parcourir le courrier qu’elle avait posé sur sa table quelques heures plutôt. Elle reconnut l’écriture d’Antoine sur le paquet jaune de la poste. Elle l’ouvrit fébrilement et en sortit une cassette audio sur laquelle était inscrit : « Pour Mathilde ». Elle mit en marche son appareil hi-fi et y engagea la cassette. Dès les premières mesures, elle reconnut l’adagio de la 5e symphonie de Mahler. Un mois plus tôt, ils étaient allés voir le film « Mort à Venise » de L. Visconti dont le morceau était un des thèmes musicaux. Puis la voix d’Antoine se fit entendre.
Mathilde, je viens de décider d’accepter une mission dans les territoires d’outre-mer qui m’a été proposée récemment. Elle durera probablement plus d’un an et je pense partir dans un mois. Je te fais donc mes adieux. Je dis « adieux », car il vaut mieux que nous nous quittions définitivement. Notre relation est sans issue. Une nouvelle fois, j’ai dû malheureusement constater que je ne te suffisais pas. Ce dont tu as besoin, tu l’as probablement trouvé dans les bras de l’ami antillais que tu as revu il y a peu de temps.
Je vous ai vu sortir ensemble de la galerie où nous sommes allés il y a une dizaine de jours. J’ai vu le baiser profond et ardent qu’il t’a donné et que tu as accepté. Je vous ai vu à nouveau hier dans la brasserie où vous êtes allé manger ensemble. L’invitation à l’amour que tu lui adressais de tout ton corps et son désir en réponse m’ont plongé dans une tristesse douloureuse.
Tu es belle, Mathilde, et moi je suis sans doute trop banal pour toi. Tu aimes les hommes et les relations amoureuses fortes. L’amour que tu dis avoir pour moi est de peu de poids quand se présentent à toi la volupté des caresses et l’amour d’hommes au physique avantageux. Pour la seconde fois, j’aurais été le spectateur d’une de tes passions naissantes. Je me retrouve aujourd’hui au même point qu’il y a dix ans. La vie est un éternel recommencement. L’histoire des êtres humains connaît toujours les mêmes balbutiements. Ce qui a été sera. Il est maintenant clair que tu ne peux vivre une relation satisfaisante et complète avec moi. Ce constat, je me suis résigné à l’accepter. L’adolescente que tu as été a cru qu’être ensemble, penser ensemble, tout se dire était s’aimer. L’adolescence est une période inévitable et dangereuse dans la vie d’un être humain. L’enchantement des premières découvertes conduit l’adolescent à idéaliser son partenaire et sa relation amoureuse. Il croit alors voir se transformer le monde autour de lui. Devenu adulte, il découvre d’autres plaisirs, il a d’autres exigences. L’émerveillement initial s’estompe et il constate que ses premiers désirs sont devenus caducs. Tu te trouves dans cette situation, Mathilde. Tu t’es, inconsciemment, créé un monde où il y aurait une séparation entre ta vie sentimentale, qui te procurerait sécurité et équilibre psychologique, et ta vie sexuelle, qui s’accomplirait avec divers partenaires te procurant des plaisirs sans cesse renouvelés. Mais l’amour est nécessairement une relation englobante, totale, Mathilde. Je ne peux me satisfaire d’une relation déséquilibrée avec toi, car alors je me retrouverais dans la situation de lente désagrégation de ce pauvre Othello anéanti par ses propres angoisses et une jalousie qui l’a conduit à la destruction de celle qu’il aimait… N’as-tu cherché en moi autre chose que moi ? Tu n’auras pas été mon Héloïse, amante inconditionnellement attachée à son aimé.
Notre relation depuis un an aura été pour moi une parenthèse que je n’ai pas souhaitée, mais que je ne regrette pas. Tu as eu de nombreux amants, des beaux, des riches, des blancs, des noirs, et moi je n’aurais été qu’un de ceux-ci, sans doute parmi les médiocres. Je vais reprendre ma vie là où je l’ai laissée il y a un an. Sans joie et solitaire, je ferais mon temps sur cette terre. Profite de tous les plaisirs que ta beauté peut te procurer. Tu m’avais dit un jour que lorsque tu avais vingt-cinq ans tu croyais qu’une liberté sexuelle illimitée te permettrait de t’épanouir. Prends garde, cependant, que les vicissitudes de tes relations successives ne mènent pas à l’anéantissement de ta vie sentimentale.
Adieu, Mathilde.
Les accents pathétiques des instruments à cordes qui accompagnaient les paroles d’Antoine l’avaient poussé vers un sentimentalisme exacerbé. La fin de son propos fut ponctuée par la sonorité grave et puissante des violoncelles et contrebasses qui achevaient le 4e mouvement de la symphonie de Mahler. Cet adagio, Antoine l’avait écouté et réécouté jusqu’à l’obsession tellement il était en harmonie avec sa triste mélancolie.
Mathilde était effondrée, sa respiration était devenue saccadée. L’air semblait lui manquer. L’intensité des émotions qu’elle avait éprouvées depuis cette fin d’après-midi : désir, attente, explosion amoureuse et maintenant désespoir étaient trop forts pour elle. Elle se sentait au bord de la crise de nerfs. La voix sereine et amère d’Antoine, le lamento de l’orchestre avivaient encore plus son désarroi. Elle ne pouvait accabler qu’elle-même. Pourquoi faut-il que je choisisse l’un pour perdre l’autre ? se dit-elle. Son cœur frappait si fort dans sa poitrine comme s’il voulait s’échapper, déserter ce corps indigne.
Elle resta prostrée pendant de longues minutes. Puis mue par un réflexe, elle prit son téléphone.
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Antoine dormait lorsque le téléphone retentit, et ce n’est que lorsque la voix de Mathilde le suppliant de répondre se fit entendre sur le répondeur qu’il se réveilla. Mathilde lui parut très agitée. Ses propos étaient saccadés. Elle lui demandait pardon, l’implorait de ne pas la laisser et lui disait qu’elle ne supporterait pas s’il l’abandonnait une nouvelle fois. « Quelle inconséquence ! » se dit-il. « Me voilà transformé en coupable. »
Il lui reprocha de l’appeler à une heure aussi matinale. Ils pourraient parler plus calmement dans la journée, et il avait un rendez-vous important à neuf heures du matin, il fallait qu’il dorme. Ne parvenant pas à la raisonner, il raccrocha son téléphone. Trente minutes plus tard, Mathilde sonnait à sa porte.
Quand il lui ouvrit la porte, il fut d’abord frappé par sa tenue vestimentaire aguichante. Antoine se dit qu’ainsi vêtue à cinq heures du matin, Mathilde rentrait sans doute de quelque rendez-vous agréable. L’image du grand Antillais traversa son esprit. Dans le cadre de son milieu professionnel, Mathilde était souvent invitée à des cocktails, des réceptions et autres vernissages. Sa beauté en faisait souvent une des femmes les plus courtisées de ces manifestations. Depuis qu’elle avait repris sa relation avec Antoine, elle ne se rendait plus guère à ces réceptions, ou alors elle se faisait accompagner par lui. Elle se précipita sur lui, l’implorant de pardonner sa folie, elle le supplia une nouvelle fois de ne pas l’abandonner.
Pendant qu’il lui parlait, Mathilde restait accrochée à lui. Avec quelques difficultés, il réussit à la détacher de lui et alla s’asseoir sur son canapé. Tout ce qu’il avait redouté était en train de se produire. Cette scène mélodramatique le mettait mal à l’aise. Il se sentait désarmé pour affronter ce type de situation. Mathilde s’assit à côté de lui, les larmes aux yeux. Sa tête était posée sur l’épaule d’Antoine. Elle répétait sans cesse les mêmes mots et son refus d’une nouvelle séparation. Une des mains de Mathilde caressait nerveusement la cuisse d’Antoine. Sans l’avoir voulu, sa main se posa sur le sexe d’Antoine. D’un geste brusque, comme mû par un dégoût, Antoine rejeta la main de Mathilde. La brutalité du geste la surprit. Après un instant de silence, Mathilde se leva et se dirigea d’une démarche lente et mécanique vers la cuisine. Il la vit ouvrir le tiroir contenant les couverts et poser son bras gauche sur la table. Il eut la vision fulgurante du geste qu’elle allait commettre. D’un bond il se précipita sur elle. Quand il saisit son bras, la lame était déjà sur ses veines.
La blessure était superficielle, dans la bousculade, la lame avait dévié de sa trajectoire. Pris de panique et commotionné, Antoine s’employa à stopper le saignement, lui mit des pansements et l’amena à la hâte dans le service des urgences de l’hôpital Saint-Vincent de Paul, qui était proche de chez lui, où on lui posa plusieurs points de suture. Mathilde semblait sur une autre planète.
Une fois qu’ils furent rentrés chez lui, Antoine lui prépara une infusion et lui donna deux somnifères. Leur effet fut rapide. Il l’aida à retirer son tailleur et la coucha dans son lit où elle s’endormit rapidement. Avant de la recouvrir avec le drap, il ne put s’empêcher d’admirer, avec une certaine amertume, la finesse de ses sous-vêtements.
Son rendez-vous était dans deux heures. Avant de partir, il laissa un mot sur la table l’informant de son retour aux alentours de onze heures et lui recommandant de l’attendre. Il avait décidé de ne pas la laisser seule pendant tout le week-end. Il appréhendait un nouveau geste désespéré de sa part. Quand il fut de retour, elle était toujours couchée. Il en fut soulagé. Il insista pour l’accompagner chez elle afin qu’elle se change et prenne quelques affaires, puis ils passèrent le week-end ensemble.
Pendant le mois qui précéda son départ, Antoine se montra très attentionné envers Mathilde. Il lui téléphonait tous les jours, passait la voir plusieurs fois par semaine. L’appréhension ne l’avait pas quitté. Petit à petit, Mathilde retrouvait le goût de la vie. Antoine faisait néanmoins en sorte de maintenir leurs rapports sur un strict plan amical. Quant à elle, elle savait, dans son for intérieur, qu’il allait partir bientôt, qu’il prenait ses dispositions en conséquence, mais elle évitait de le questionner à ce sujet.
Le dernier vendredi du mois de juin, alors que son départ était prévu pour le lundi suivant, Antoine vint voir Mathilde pour l’en informer. Mathilde avait le visage des mauvais jours, ses yeux étaient encore rouges, ses joues portaient la trace de larmes séchées. Elle avait consulté son gynécologue qui lui avait confirmé qu’elle était enceinte. Elle avait pris la décision d’en informer Antoine. Celui-ci avait compris qui était l’auteur de la grossesse. Elle lui raconta que sous l’emprise de sa folie elle n’avait pas demandé à son amant de mettre un préservatif.
Elle lui demanda s’il voulait qu’elle mette fin à cette grossesse. Elle ferait ce qu’il lui dirait. Dans le regard qu’elle lui adressa, il crut percevoir comme une supplique : cet enfant elle voulait inconsciemment le garder. Antoine répondit d’abord sèchement que cette question ne le concernait pas. Puis, se radoucissant, il lui dit que cette maternité lui apporterait peut-être des joies et un équilibre nouveaux, et que c’était une chance pour elle. Au fond de lui-même, il se dit que c’était mieux ainsi, il pourrait partir l’esprit tranquille. Dans un soupir, il ajouta qu’à trente-trois ans passés il aurait aimé lui aussi avoir un enfant. Cette pensée lui traversait l’esprit parfois. Cet enfant, c’est avec elle qu’il aurait voulu l’avoir, mais à présent, leur relation était fichue, elle avait brisé son espoir, tout était fini. Mathilde était pourtant une femme douce, sans manière, elle n’avait pas la morgue de ces filles sûres de leur pouvoir de séduction et à qui personne ne résistait, mais elle n’avait pas su résister à l’appel des sens, elle avait trop facilement cédé aux avances d’hommes entreprenants. Son amour pour Antoine n’avait pas été assez fort pour la détourner de la tentation. Maintenant, sa vie sentimentale était détruite. Son unique but serait désormais de faire éclore cette vie qu’elle avait en elle. Cet enfant serait son seul horizon, son seul soutien. Elle le garderait pour elle seule. Elle n’avait aucune intention ni d’en informer le père ni de le revoir.
Le lendemain, ils décidèrent de passer ensemble une soirée d’adieu. Il l’invita pour un spectacle au Moulin Rouge. À sa demande, elle avait mis une magnifique robe du soir et s’était parée de ses plus beaux atours. Lui-même portait son plus beau costume. Rentrés chez lui, ils firent l’amour comme jamais ils ne l’avaient fait ensemble. Lui avec une rage ardente, comme s’il voulait prendre une revanche ; elle, avec l’abandon de celle qui voudrait que le temps suspende son cours, et que ces minutes restent éternelles. La lune était rousse. La nuit fut belle, mais ils savaient qu’elle n’aurait pas de lendemain.
Alors qu’ils se quittaient, savaient-ils que le destin les mettrait, une nouvelle fois, face à face 18 ans plus tard ?
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Mathilde mit au monde une jolie petite métisse, qu’elle prénomma Annette. Elle lui consacra, comme elle l’avait prévu, l’essentiel de sa vie. Elle eut bien deux ou trois fois un amant de passage, mais elle se refusa à toute liaison sérieuse.
Antoine avait rencontré une charmante jeune femme qui s’était emparée de lui. Il l’avait épousée et eut d’elle trois jolies filles qui lui apportèrent ses plus grandes joies. Il aimait vraiment les enfants, mais l’enfance n’a qu’un temps et l’adolescence de ses filles fut pour lui une période beaucoup moins agréable. Il s’était installé à Saint-Germain-en-Laye. Depuis un an, il avait pris une disponibilité pour convenance personnelle et s’était adonné à sa véritable vocation : la peinture. Bien des années auparavant, la pratique de la peinture avait été pour lui un exutoire lorsqu’il n’en pouvait plus de son travail, de ses déceptions professionnelles.
Depuis les années 80, dans les pays occidentaux étaient organisés des fêtes de la musique, du sport, de la science, journée de ceci, journée de cela. Le côté clinquant et mercantile de ce type de manifestations déplaisait souverainement à Antoine. Cependant, en cette année 2001, à l’occasion de la fête de la peinture, les tableaux d’Antoine avaient été remarqués dans le cadre d’une exposition de peintres nouveaux.
Comme tous les soirs, Mathilde et sa fille regardaient les actualités télévisées. Elle prêta peu attention au reportage télévisé sur l’exposition de peinture dans laquelle figurait Antoine. Quand elle le vit interrogé en gros plan par le journaliste, elle sursauta et, incrédule, elle s’exclama :
Sa fille la regarda avec étonnement et lui demanda si elle connaissait ce peintre. Concentrée sur le reportage, les yeux grands ouverts, elle ne répondit pas. Voyant sa mère ainsi bouleversée, elle s’abstint de renouveler sa question. À la fin du reportage, les larmes aux yeux, elle lui répondit :
Elle prit sa fille dans ses bras, la serra fort contre elle et ajouta :
Annette, qui venait d’avoir 18 ans, avait durant son enfance et son adolescence plusieurs fois questionné sa mère sur ce père qu’elle n’avait pas, contrairement à tous les enfants de son école, mais celle-ci lui avait toujours et invariablement donné la même réponse :
Pendant les jours qui suivirent ce reportage, Annette fut intriguée par le changement de comportement de sa mère. Un vague à l’âme s’était emparé d’elle. Elle mangeait avec moins de plaisir, dormait difficilement. Elle l’entendait se lever plusieurs fois dans la nuit. Sa mère ne lui avait jamais parlé de cet homme. La mélancolie qu’elle voyait chaque jour sur son visage faisait monter en elle une haine farouche et juvénile pour cet individu, entrevu à la télévision, qui semblait responsable de sa peine, et qui, cela ne faisait pas de doute, lui avait fait du mal. Sa décision fut prise, face au mutisme de sa mère, il fallait qu’elle sache, il fallait qu’elle connaisse un peu de ce passé qui avait conditionné son existence. Elle irait voir cet homme.
Annette était étudiante en arts plastiques, et par un de ses enseignants elle apprit qu’une réception avait lieu dans une galerie qui exposait les toiles de plusieurs peintres nouveaux, dont Antoine. C’était un jeudi soir, la galerie était déjà pleine de monde. Les commentaires savants des uns et des autres sur les œuvres, un verre à une main, des petits fours dans l’autre, allaient bon train. N’ayant vu le visage d’Antoine que de manière furtive lors du reportage télévisé, Annette n’était pas sûre de le reconnaître. Elle crut pourtant le voir au milieu d’un petit groupe d’hommes et de femmes. Elle s’approcha et, coupant la conversation et fixant du regard Antoine, elle se présenta et nomma sa mère. Il jeta un bref regard ironique sur elle. Il fut frappé par la luminosité des yeux de cette jeune et belle femme de couleur. « En voilà encore une qui, parce qu’elle est belle, se croit tout permis », pensa-t-il. Regardant toujours Antoine, qui avait repris sa conversation et ne semblait pas avoir compris son propos, elle répéta lentement le nom de sa mère. Antoine se figea et lui demanda ce qu’elle voulait. S’excusant auprès de ses convives, il entraîna Annette à l’écart. Cette petite était bien comme il l’avait imaginé dix-huit ans plus tôt. Elle avait la beauté plastique de sa mère. D’emblée, celle-ci lui demanda avec un ton impératif et agressif quel mal il avait fait à sa mère qui depuis une semaine, l’ayant vu dans un reportage télévisé, était en proie à des tourments qui lui avaient coupé l’appétit et fait perdre le sommeil.
Annette rentra chez elle mécontente et avec toujours la même animosité à l’égard de cet homme. Elle fit part de cette rencontre à sa mère qui s’inquiétait de sa mauvaise humeur. Elle n’avait pas de mots assez durs contre lui. Mathilde tenta de la calmer en lui disant qu’il n’avait pas tort et qu’en réalité elle ne s’en était pas montrée digne. Durant son enfance, Annette avait bien remarqué que des hommes séduisants et élégants se montraient empressés à l’égard de sa mère, qui toujours repoussait leurs avances. Alors comment pouvait-elle ne pas être digne de celui-là ? D’un autre côté, elle ne comprenait pas que sa mère n’ait pas de compagnon. Son seul et unique amour avait-elle dit ? Le cœur à ses secrets, la vie a ses mystères. Annette aimait sa mère plus que tout au monde. Pendant son enfance et son adolescence, elle l’avait totalement absorbée. Elle avait aspiré toute son énergie, son amour. Cependant, elle savait qu’un jour elle la quitterait pour rejoindre l’homme avec qui elle partagerait sa vie et que sa mère se retrouverait seule. Comment pourrait-elle contribuer à son bonheur ? Elle eut sa petite idée sur la question.
Peu de temps plus tard, elle téléphona à Antoine pour s’excuser de l’agressivité dont elle avait fait preuve à son égard. Elle lui parla de ses études et de son souhait de s’entretenir avec lui au sujet de sa peinture. Antoine lui fit bon accueil, se montra chaleureux et s’enquit de la santé de sa mère. Un rendez-vous fut pris dans un café proche de la Sorbonne.
Il était 18 heures, sa mère allait sortir de son travail et viendrait la chercher dans ce café comme convenu. Antoine était assis en face d’elle. Il lui paraissait plus jeune que ses 51 ans, il avait peu de cheveux gris, sa peau était toujours lisse et ferme. Son amabilité la touchait.
Annette aperçut sa mère qui s’approchait du café. Antoine tournait le dos à la rue et ne la vit pas venir. Elle-même ne pouvait voir qui était avec sa fille. Annette pensa que la première partie du plan avait réussi. Antoine et Mathilde étaient face à face. Antoine parla peu, ne dit aucun mot de sa situation matrimoniale. Il évoqua principalement son passé professionnel et sa nouvelle situation. Annette suggéra une invitation à manger chez elles, mais Antoine prétexta des empêchements.
L’entrain que retrouvait sa mère depuis quelques jours conforta Annette dans son action. Puisqu’il ne voulait pas venir vers elles, c’est elles qui iraient à lui. Elle entraîna sa mère dans une galerie de peinture où elle savait trouver Antoine. Annette voulait absolument avoir la situation en main. Aussi prit-elle d’emblée la parole.
Mathilde et Antoine allèrent s’asseoir dans un coin tranquille.
Antoine lui parla alors de son mariage, de sa femme, de ses enfants. Certes, son ménage marchait cahin-caha au rythme des habitudes conjugales, de la monotonie quotidienne, mais à 51 ans, que pouvait-il espérer en se lançant dans une nouvelle relation sentimentale ? Mathilde avait la beauté de son âge et ses attraits n’avaient plus la puissance d’autrefois. Le prix à payer d’une déstabilisation de son foyer familial serait sans doute beaucoup trop lourd. De ses sentiments pour elle que restait-il ? Rien d’autre que cette compassion qu’il éprouvait à l’instant présent.
Annette vint les rejoindre d’un air interrogatif. En se levant, Antoine lui dit que tout était réglé.